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Full text of "Dictionnaire philosophique"

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DICTIONNAIRE 
PHILOSOPHIQUE. 


vu. 


DICTIONNAIRE 

PHILOSOPHIQUE , 


Par  VOLTAIRE. 


TOME    SEPTIÈME, 


MEC.  —  QUI. 


'ftSOt 


PARIS. 


CHEZ  L'ÉDITEUR\"  RUE  DE  LÀ'  HUCHETTE,N°  iE 

1022.  z^**  Çf 

fu  Ottawa. 

ijT    *'W.«OTHCCA 


I 


v 


DICTIONNAIRE 

PHILOSOPHIQUE. 


MÉCHANT. 


On  nous  crie  que  la  nature  humaine  est  essentielle- 
ment perverse,  que  l'homme  est  né  enfant  du  diable  et 
méchant.  Rien  n'est  plus  mal  avisé  ;  car,  mon  ami,  toi 
qui  me  prêches  que  tout  le  monde  est  né  pervers,  tu 
m'avertis  donc  que  tu  es  né  tel,  qu'il  faut  que  je  me 
défie  de  toi  comme  d'un  renard  ou  d'un  crocodile. 
Oh,  point!  me  dis-tu,  je  suis  régénéré,  je  ne  suis  ni 
hérétique,  ni  infidèle,  on  peut  se  lier  à  moi.  Mais  le 
reste  du  genre  humain,  qui  est  ou  hérétique,  ou  ce 
que  tu  appelles  infidèle,  ne  sera  donc  qu'un  assem- 
blage de  monstres,  et  toutes  les  fois  que  tu  parleras  a 
un  luthérien  ou  à  un  Turc ,  tu  dois  être  sûr  qu'ils  te 
voleront  et  qu'ils  t'assassineront,  car  ils  sont  enfant 
du  diable;  ils  sont  nés  méchans;  l'un  n'est  point  ré- 
généré ,  et  l'autre  est  dégénéré.  11  serait  bien  plus  rai- 
sonnable, bien  plus  beau  de  dire  aux  hommes  :  ce  Vous 
êtes  tous  nés  bons  ;  voyez  combien  il  serait  affreux  de 
corrompre  la  pureté  de  votre  être.  »  Il  eût  fallu  en 
user  avec  le  genre  humain  comme  on  en  use  avec  tous 
les  hommes  en  particulier.  Un  chanoine  mène-t-il  une 
vie  scandaleuse,  on  lui  dit  ;  Est-il  possible  que  vous 
déshonoriez  la  dignité  de  chanoine  ?  On  fait  souvenir 
un  homme  de  robe  qu'il  a  l'honneur  d'être  conseiller 
du  roi,  et  quil  doit  l'exemple.  On  dit  à  un  soldat, 


6  MÉCHANT. 

pour  l'encourager  :  Songe  que  tu  es  du  régiment  do 
Champagne.  On  devrait  dire  à  chaque  individu  :  Sou- 
viens-toi de  ta  dignité  d'homme. 

Et  en  effet,  malgré  qu'on  en  ait,  on  en  revient  tou- 
jours là;  car  que  veut  dire  ce  mot  si  fréquemment 
employé  chez  toutes  les  nations,  rentrez  en  vous- 
même?  Si  vous  étiez  ué  enfant  du  diable,  si  votre 
origine  était  criminelle  ,  si  votre  sang  était  formé 
d'une  liqueur  infernale,  ce  mot,  rentrez  en  vous-même^ 
signifierait,  consultez,  suivez  votre  nature  diaboli- 
que, soyez  imposteur,  voleur,  assassin,  c'est  la  loi 
de  votre  père. 

L'homme  n'est  point  né  méchant,  il  le  devient  ? 
comme  il  devient  malade.  Des  médecins  se  présen- 
tent et  lui  disent  :  Vous  êtes  né  malade  ;  il  est  bien  sûr 
que  ces  médecins,  quelque  chose  qu'ils  disent  et 
qu'ils  fassent,  ne  le  guériront  pas  si  sa  maladie  est 
inhérente  à  sa  nature  ;  et  ces  raisonneurs  sont  très- 
malades  eux-mêmes. 

Assemblez  tous  les  enfans  de  l'univers,  vous  ne 
verrez  en  eux  que  l'innocence  ,  la  douceur  et  la 
crainte;  s'ils  étaient  nés  médians,  malfesans,  cruels, 
ils  en  montreraient  quelque  signe ,  comme  les  petits 
serpens  cherchent  à  mordre,  et  les  petits  tigres  à  dé- 
chirer. Mais,  la  nature  n  ayant  pas  donné  à  l'homme 
plus  d'armes  offensives  qu'aux  pigeons  et  aux  lapins , 
elle  ne  leur  a  pu  donner  un  instinct  qui  les  porte  à 
détruire. 

L'homme  n'est  donc  pas  né  mauvais;  pourquoi 
plusieurs  sont-ils  donc  infectés  de  cette  peste  de  la 
méchanceté?  c'est  que  ceux  qui  sout  à  leur  tête,  étant 


MÉCHANT.  y 

pris  de  la  maladie,  la  communiquent  au  reste  des 
hommes,  comme  une  femme  attaquée  du  mal  que 
Christophe  Colomb  rapporta  d'Amérique  répand  ce 
venin  d  un  bout  de  l'Europe  à  l'autre.  Le  premier 
ambitieux  a  corrompu  la  terre. 

Vous  m'allez  dire  que  ce  premier  monstre  a  dé- 
ployé le  germe  d'orgueil,  de  rapine,  de  fraude,  de 
cruauté,  qui  est  dans  tous  les  hommes.  J'avoue  qu'en 
général  la  plupart  de  nos  frères  peuvent  acquérir  ces 
qualités  ;  mais  tout  le  monde  a-i-il  la  fièvre  putride  , 
la  pierre  et  la  gravelle ,  parce  que  tout  le  monde  y  est 
exposé  ? 

11  y  a  des  nations  entières  qui  ne  sont  point  mé- 
chantes; les  Philadelphiens,  les  Banians,  n'ont  jamais 
tué  personne.  Les  Chinois,  les  peuples  du  ïunquin, 
de  Lao,  de  Siam,  du  Japon  même,  depuis  plus  de 
cent  ans,  ne  connaissent  point  la  guerre.  À  peine 
voit- on  en  dix  ans  un  de  ces  grands  crimes  qui 
étonnent  la  nature  humaine,  dans  les  villes  de  Rome, 
4e  Venise,  de  Paris,  de  Londres,  d'Amsterdam,  villes 
où  pourtant  la  cupidité,  mère  de  tous  les  crimes,  est 
extrême. 

Si  les  hommes  étaient  essentiellement  méchans , 
s'ils  naissaient  tous  soumis  à  un  être  aussi  malfesant 
que  malheureux ,  qui  pour  se  venger  de  son  supplice 
leur  inspirerait  toutes  ses  fureurs,  on  verrait  tous  les 
matins  les  maris  assassinés  par  leurs  femmes,  et  les 
pères  par  leurs  enfans,  comme  on  voit  à  laube  du 
jour  des  poules  étranglées  par  une  fouine  qui  esi 
venue  sucer  leur  san",. 

Sil  y  a  un  milliard  d'hommes  sur  la  terre r  c'est 


8  MÉCHANT. 

beaucoup;  cela  donne  environ  cinq  cents  millions  de 
femmes  qui  cousent,  qui  filent,  qui  nourrissent  leurs 
petits,  qui  tiennent  la  maison  ou  la  cabane  propre,  et 
qui  médisent  un  peu  de  leurs  voisines.  Je  ne  vois  pas 
quel  grand  mal  ces  pauvres  innocentes  font  sur  la 
terre.  Sur  ce  nombre  d'habitans  du  globe  il  y  a  deux 
cents  millions  d'enfans  au  moins,  qui  certainement 
ne  tuent  ni  ne  pillent,  et  environ  autant  de  vieillards 
ou  de  malades  qui  n'en  ont  pas  le  pouvoir.  Restera 
tout  au  plus  cent  millions  de  jeunes  gens  robustes  et 
capables  du  crime.  De  ces  cent  millions  il  y  en  a 
quatre-vingt-dix  continuellement  occupés  à  forcer  la 
terre  par  un  travail  prodigieux  à  leur  fournir  la  nour- 
riture et  le  vêtement;  ceux-là  n'ont  guère  le  temps  de 
mal  faire. 

Dans  les  dix  millions  restans  seront  compris  les 
gens  oisifs  et  de  bonne  compagnie,  qui  veulent  jouir 
doucement,  les  hommes  à  talens  occupés  de  leurs 
professions,  les  magistrats,  les  prêtres,  visiblement 
intéressés  à  mener  une  vie  pure,  au  moins  en  appa- 
rence. Il  ne  restera  donc  de  vrais  méchans  que  quel- 
ques politiques,  soit  séculiers,  soit  réguliers,  qui 
veulent  toujours  troubler  le  monde,  et  quelques  mil- 
liers de  vagabonds  qui  louent  leurs  services  à  ces 
politiques.  Or  il  n'y  a  jamais  à  la  fois  un  million  de 
ces  bêtes  féroces  employées;  et  dans  ce  nombre  je 
compte  les  voleurs  de  grands  chemins.  Vous  avez 
donc,  tout  au  plus,  sur  la  terre  dans  les  temps  les 
plus  orageux,  un  homme  sur  mille  qu'on  peut  appe- 
ler méchant,  encore  ne  l'est-il  rias  toujours. 

Il  y  a  donc  infiniment  moins  de  mal  sur  la  terre 


MÉDECINS.  9 

qu'on  ne  dît  et  qu'on  ne  croit.  Il  y  en  a  encore  trop , 
sans  doute;  on  voit  des  malheurs  et  des  crimes  horri- 
bles :  mais  le  plaisir  de  se  plaindre  et  d'exagérer  est 
si  grand,  qu'à  la  moindre  égratignure  vous  criez  que 
la  terre  regorge  de  sang.  Avez-vous  été  trompé,  tous 
les  hommes  sont  des  parjures.  Un  esprit  mélancoli- 
que qui  a  souffert  une  injustice  voit  l'univers  couvert 
de  damnés,  comme  un  jeune  voluptueux  soupant 
avec  sa  dame,  au  sortir  de  l'opéra,  n'imagine  pas 
qu'il  y  ait  des  infortunés. 

MÉDECINS; 

Il  est  vrai  que  régime  vaut  mieux  que  médecine. 
II  est  vrai  que  très-long-temps  sur  cent  médecins  il  y 
a  eu  quatre-vingt-dix-huit  charlatans.  Il  est  vrai  que 
Molière  a  eu  raison  de  se  moquer  d'eux.  Il  est  vrai 
que  rien  n'est  plus  ridicule  que  de  voir  ce  nombre  in- 
fini de  femmelettes,  et  d'hommes  non  moins  femmes 
qu'elles,  quand  ils  ont  trop  mangé,  trop  bu,  trop 
joui,  trop  veillé,  appeler  auprès  d'eux  pour  un  mal 
de  tête  un  médecin,  l'invoquer  comme  un  dieu,  lui 
demander  le  miracle  de  faire  subsister  ensemble  l'in- 
tempérance efela  santé,  et  donner  un  écu  à  ce  dieu 
qui  rit  de  leur  faiblesse. 

Il  n'est  pas  moins  vrai  qu'un  bon  médecin  nous  peut 
sauver  la  vie  (a)  en  cent  occasions,  et  nous  rendre 

(a)  Ce  n'est  pas  que  nos  jours  ne  soient  compte's.  Il  est  bien 
sur  que  tout  arrive  par  une  nécessité  invincible ,  sans  quoi  tout 
irait  au  hasard,  ce  qui  est  absurde.  IN'ul  homme  ne  peut  augmen- 
te* ni  le  nombre  de  ses  cheveux,  ni  le  n  «  bre  de  ses  jours;  ni 


10  MÉDECINS. 

l'usage  de  nos  membres.  Un  homme  tombe  en  apo- 
plexie; ce  ne  sera  ni  un  capitaine  d'infanterie,  ni  Un 
conseiller  de  la  cour  des  aides  qui  le  guérira.  Des  ca- 
taractes se  forment  dans  mes  yeux,  ma  voisine  ne  nie 
les  lèvera  pas.  Je  ne  distingue  point  ici  le  médecin 
du  chirurgien;  ces  deux  professions  ont  été  long- 
temps inséparables. 

Des  hommes  qui  s'occuperaient  de  rendre  la  santé 
à  d'autres  hommes  par  les  seuls  principes  d'huma- 
nité et  de  bienfesance ,  seraient  fort  au-dessus  de 
tous  les  grands  de  la  terre  ;  ils  tiendraient  de  la  Divi- 
nité. Conserver  é*t  réparer  est  presque  aussi  beau 
que  faire. 

Le  peuple  romain  se  passa  plus  de  cinq  cents  ans 
de  médecins.  Ce  peuple  alors  n'était  occupé  qu'à 
tuer,  et  ne  fesait  nul  cas  de  l'art  de  conserver  la  vie. 
Comment  donc  en  usait-on  à  Rome  quand  on  avait  la 
fièvre  putride,  une  fistule  à  l'anus,  un  bubonocèle , 
une  fluxion  de  poitrine?  On  mouraitv 

Ce  petit  nombre  de  médecins  grecs  qui  s'introdui- 
sit à  Rome  n'était  composé  que  d'esclaves.  Un  méde- 
cin devint  enfin  chez  les  grands  seigneurs  romains 
un  objet  de  luxe  comme  un  cuisinier^.  Tout  homme 
riche  eut  chez  lui  des  parfumeurs  ,  des  baigneurs  , 

un  médecin ,  ni  un  ange  ne  peuvent  ajouter  une  minute  aux  mi- 
nutes que  l'ordre  éternel  des  choses  nous  destine  irrévocable- 
ment :  mai  ;  celui  qui  est  destiné  a  être  frappé  dans  un  certain 
temps  d'une  apoplexie,  est  destiné  aussi  à  trouver  un  médecin 
sage  qui  le  saigne,  qui  le  purge  et  qui  le  fait  vivre  jusqu'au  mo- 
ment fatal.  La  destinée  nous  donne  la  vérole  et  le  mercure,  h 
fièvre  et  le  quinqui 


MÉDECINS.  |f 

des  gîtons  et  des  médecins.  Le  célèbre  Musa,  méde- 
cin d'Auguste,  était  esclave;  Il  fut  affranchi  et  fait 
chevalier  romain  ;  et  alors  les  médecins  devinrent  des 
personnages  considérables. 

Quand  le  christianisme  fut  si  bien  établi,  et  que 
nous  fûmes  assez  heureux  pour  avoir  des  moines,  ii 
leur  fut  expressément  défendu  par  plusieurs  conciles 
d'exercer  la  médecine.  C'était  précisément  le  con- 
traire qu'il  eût  fallu  faire,  si  on  avait  voulu  être  utile 
au  genre  humain, 

Quel  bien  pour  les  hommes  d'obliger  ces  moines 
d'étudier  la  médecine ,  et  de  guérir  nos  maux  pour 
l'amour  de  Dieu  !  n'ayant  rien  à  gagner  que  le  ciel,  ils 
n'eussent  jamais  été  charlatans.  Ils  se  seraient  éclai- 
rés mutuellement  sur  nos  maladies  et  sur  les  remèdes. 
C'était  la  plus  belle  des  vocations,  et  ce  fut  la  seule 
qu'on  n'eut  point.  On  objectera  qu'ils  eussent  pu  em- 
poisonner les  impies;  mais  cela  même  eût  été  avanta- 
geux à  l'église.  Luther  n'eût  peut-être  jamais  enlevé 
la  moitié  de  l'Europe  catholique  à  notre  saint  père  le 
pape;  car,  à  la  première  fièvre  continue  qu'aurait «ue 
l'augustin  Luther,  un  dominicain  aurait  pu  lui  don- 
ner des  pilules.  Vous  me  direz  qu'il  ne  les  aurait  pas 
prises  ;  mais  enfin  avec  un  peu  d'adresse  on  aurait 
pu  les  lui  faire  prendre.  Continuons. 

Il  se  trouva  enfin,  vers  l'an  1 5 1 7,  un  citoyen, 
nommé  Jean ,  animé  d'un  zèle  charitable  ;  ce  n'est 
pas  Jean  Calvin  que  je  veux  dire ,  c'est  Jean  sur-  * 
nommé  de  Dieu,  qui  institua  les  frères  de  la  Charité. 
Ce  sont  avec  les  religieux  de  la  rédemption  des  cap- 
iifs  les  seuls  moines  utiles.  Aussi  ils  ne  sont  paj 


12  MESSE. 

comptés  parmi  les  ordres.  Les  dominicains  ,  francis- 
cains, bernardins,  prémontrés,  bénédictins,  ne  re- 
connaissent pas  les  frères  de  la  Charité.  On  ne  parle 
pas  seulement  d'eux  dans  la  continuation  de  1  Histoire 
ecclésiastique  de  Fleuri.  Pourquoi?  c'est  qu'ils  ont 
fait  des  cures,  et  qu'ils  n'ont  point  fait  de  miracles. 
Ils  ont  servi,  et  ils  n'ont  point  cabale.  Ils  ont  guéri 
de  pauvres  femmes ,  et  ils  ne  les  ont  ni  dirigées  ,  ni 
séduites.  Enfin,  leur  institut  étant  la  charité,  il  était 
juste  qu'ils  fussent  méprisés  par  les  autres  moines. 

La  médecine  ayant  donc  été  une  profession  mer- 
cenaire dans  le  monde,  comme  l'est  en  quelques  en- 
droits celle  de  rendre  justice ,  elle  a  été  sujette  à 
d'étranges  abus.  Mais  est-il  rien  de  plus  estimable  au 
monde  qu'un  médecin  qui,  ayant  dans  sa  jeunesse 
étudié  la  nature,  connu  les  ressorts  du  corps  humain, 
les  maux  qui  le  tourmentent ,  les  remèdes  qui  peu- 
vent le  soulager  ,  exerce  son  art  en  s'en  défiant, 
soigne  également  les  pauvres  et  les  riches,  ife  reçoit 
d'honoraires  qu'à  regret,  et  emploie  ces  honoraires  à 
secourir  l'indigent  ?  Un  tel  homme  n'est-il  pas  un  peu 
supérieur  au  général  des  capucins,  quelque  respec- 
table que  soit  ce  général  (*)  ? 

MESSE. 

La  messe  dans  le  langage  ordinaire  est  la  plus 
grande  et  la  plus  auguste  des  cérémonies  de  l'église. 
On  lui  donne  des  surnoms  différons  ,  selon  les  rites 
usités  dans  les  diverses  contrées  où  elle  est  célébrée, 

(*)  Voyez  l'article  Maladie. 


MESSE.  l3 

tels  que  la  messe  mosarabe  ou  gothique  ,  la  messe 
grecque  \  la  messe  latihe,  Durai.dus  et  Eckius  appel- 
lent sèche  la  messe  où  il  ne  se  fait  point  de  consécra- 
tion, comme  celle  qu'on  Tait  dire  en  particulier  aux 
aspirans  à  la  prêtrise  ;  et  le  cardinal  Bona  (a)  rap- 
porte, sur  la  foi  de  Guillaume  de  Nangis,  que  saint 
Louis,  dans  son  voyage  d'outre-mer,  la  fesait  dire 
ainsi  pour  ne  pas  risquer  que  l'agitation  du  vaisseau 
fit  répandre  le  vin  consacré.  ïl  cite  aussi  Genébrard 
qui  dit  avoir  assisté  à  Turin  en  i58y  à  une  pareille 
messe  célébrée  dans  une  église,  mai?  après  dîner,  et 
fort  tard,  pour  les  funérailles  d'une  personne  noble. 

Pierre  le  Chantre  parle  aussi  de  la  messe  à  deux , 
à  trois ,  et  même  à  quatre  faces ,  dans  laquelle  le 
prêtre  célébrait  la  messe  du  jour  ou  de  la  fête  jusqu'à 
l'offertoire;  puis  il  en  commençait  une  seconde,  une 
troisième  ,  et  quelquefois  une  quatrième  ,  jusqu'au 
même  endroit;  ensuite  il  disait  autant  de  secrètes 
qu'il  avait  commencé  de  messes;  mais  pour  toutes  il 
ne  récitait  qu'une  fois  le  canon,  et  à  la  fin  il  ajoutait 
autant  de  collectes  qu'il  avait  réuni  de  messes  (b). 

Ce  ne  fut  que  vers  la  fin  du  quatrième  siècle  que  le 
mot  de  messe  commença  à  signifier  la  célébration  de 
l'eucharistie.  Le  savant  Beatus  Rhenanus ,  dans  ses 
notes  sur  Tertullien  (c) ,  observe  que  saint  Àmbroise 
consacra  cette  expression  du  peuple  prise  de  ce  qu'on 

(a)  Liv.  I,  chap.  XV,  sut  la  liturgie. 

(2>)  Bingham,  Origin.  célest. ,  t.  VI  r  liv.  XV.  chap.  ÏY,  art.  V. 
(c)  liv.  IV  contre  Marc-ion. 
Oict.  plr.  7.  & 


ï  4  MESSE. 

mettait  dehors  le  catéchumènes  après  la  lecture  uc 
i?évangile. 

On  trouve  dans  les  Constitutions  apostoliques  (d) 
une  liturgie  sous  le  nom  de  saint  Jacques ,  par  la- 
quelle il  paraît  qu'au  lieu  d'invoquer  les  saints  au 
canon  de  la  messe ,  la  primitive  église  priait  pour 
eux.  Nous  vous  offrons  encore,  Seigneur,  disait  le 
célébrant,  ce  pain  et  ce  calice  pour  tous  les  saints 
qui  vous  ont  été  agréables  depuis  le  commencement 
des  siècles,  pour  les  patriarches,  les  prophètes,  les 
justes,  les  apôtres,  les  martyrs,  les  confesseurs,  les 
évêques,  les  prêtres  ,  les  diacres  ,  les  sous- diacres % 
les  lecteurs,  les  chantres,  les  vierges,  les  veuves,  les 
laïques,  et  tous  ceux  dont  les  noms  vous  sont  con- 
nus. Mais  saint  Cyrille  de  Jérusalem,  qui  vivait  dans 
le  quatrième  siècle,  y  substitue  cette  explication  : 
Après  cela,  dit-il  (e) ,  nous  fesons  commémoration 
de  ceux  qui  sont  morts  avant  nous,  et  premièrement 
des  patriarches,  des  apôtres,  des  martyrs,  afin  que 
Dieu  reçoive  nos  prières  par  leur  intercession.  Cela 
prouve,  comme  nous  le  dirons  à  l'article  Relique^  que 
le  culte  des  saints  commençait  alors  à  s'introduire 
dans  l'église. 

Noël  Alexandre  (f)  cite  des  Actes  de  saint  André, 
où  Ton  fait  dire  a  cet  apôtre  :  J'immole  tous  les  jours 
sur  l'autel  du  seul  vrai  Dieu,  non  les  chairs  des  tau- 
reaux, ni  le  sang  des  boucs,  mais  l'agneau  imma- 
culé ,  qui  demeure  toujours  entier  et  vivant  après 

<      ■        ■  .       ■  ■  '       ■  *  *  

(cl)  I.iv.  VIII,  cîi.-ip.  XXII.  — (e)  Ciuqniôme  catéchèse. 

(/")  Siècle  i,page  109.  < 


Il  ESSE.  ï  0 

qu'il  est  sacrifié ,  et  que  tout  le  peuple  fidèle  en  a 
mangé  la  chair  :  mais  ce  savant  dominicain  avouu 
que  cette  pièce  n'est  connue  que  depuis  le  huitième 
siècle.  Le  premier  qui  Tait  citée  estJËtherius,  évêque 
cTOsma  en  Espagne ,  qui  écrivit  contre  Éiipand  en 
788. 

Abdias  (jg)  rapporte  que  saint  Jean,  averti  par  le 
Seigneur  de  la  fin  de  sa  course,  se  prépara  a  la  mort> 
et  recommanda  son  église  à  Dieu.  Puis,  ayant  pris  du 
pain  qu'il  se  fit  apporter,  il  lova  les  yeux  au  ciel,  ls 
hénit,  le  rompit  et  le  distribua  à  tous  ceux  qui  étaient 
présens,  en  leur  disant  :  Que  mon  partage  soit  le 
vôtre,  et  que  le  vôtre  soit  le  mien.  Cette  manière  de 
célébrer  l'eucharistie,  qui  veat;  dire  action  de  grâces, 
est  plus  conforme  à  l'institution  de  cette  cérémonie. 

En  effet,  saint  Luc  (Ji)  nous  apprend  que  Jésus, 
aîprès  avoir  distribué  du  pafri  et  du* vin  à  ses  apôtres 
qui  soupaient  avec  lui  $  leur  dit  i  Faites  ceci  en  mé- 
moire de  moi.  Saint  Matthieu  (/)  et  saint  Marc  (A) 
disent  de  plus  que  Jésus  chanta  une  hymne;  Saint 
Jean,  qui  ne  parle  dans  son  évangile  ni  de  la  distribu- 
tion du  pain  et  du  vin,  ni  de'  l'hymne,  s'étend  fort  au 
long  sur  ce  dernier  article  dans  ses  actes  dont  voici 
1  j  texte  cité  par  le  second  concile  de  Nicée  (')  : 

Avant  que  le  Seigneur  fût  pris  par  les  Juifs,  dit  cet 
apôtre  bien-aimé  de  Jésus,  il  nous  assembla  tous  et 
nous  dit  :  Chantons  une  hymne  à  l'honneur  du  Père, 

(<j)  Hist.  apost. ,  Iiv.  t,  art.  xxtt  ot  tïxttz.  —  [h;  Cfc  aXIJ, 
v.  19.  —  (i)  Chap.  XXVI,  v.  3o.  —  (h)  Char.  XJV,  v.  26.— 
(I)  Col.  353. 


i6 


M  L  S  S  E. 


après  quoi  nous  exécuterons  le  dessein  que  nous 
avons  formé.  Il  nous  ordonna  donc  de  faire  un  cercle 
et  de  nous  tenir  tous  par  la  main •  puis,  s'étant  mis  au 
milieu  du  cercle,  il  nous  dit  :  A;ncn,  suivez-moi. 
Alors  il  commença  le  cantique,  et  dit  :  Gloire  voui 
soit  donnée,  6  Père  !  nous  repondîmes  tous  :  Amen. 
Jésus  continuant  à  dire  :  Gloire  au  verbe,  etc.!  gloire 
à  l'esprit,  etc.!  gloire  à  la  grâce!  les  apôtres  répon- 
daient toujours  :  A.tiien. 

Après  quelques  autres  doxologies  Jésus  dit  :  Je 
veux  être  sauvé  et  je  veux  sauver  :  Amen.  Je  veux 
être  délié  et  je  veux  déli  er  :  Amen .  Je  veux  être  blessé 
et  je  veux  blesser  :  Aiiuvi.  Je  veux  naître  et  je  veux 
engendrer  :  Amen.  Je  veux  manger  et  je  veux  être 
consumé  :  Amen.  Je  veut  être  écouté  et  je  veux  écou- 
ter :  Amen,  Je  veux  êtro  compris  de  Fesprit,  étant- 
tôut  esprit,  toute  •intelligence  :  Amen.  Je  veux  être 
lavé  et  je  veux  laver  :  Amen.  La  grâce  mène  la  danse, 
je  veux  jouer  de  la  flûte,  dansez  tcus  :  Am<:n.  Je  veux 
chanter  des  airs  lugubres  ,  lamentez -vous  tous  ■ 
Amen. 

Saint  Augustin  qui  commente  une  partie  de  cette 
hymne,  dans  son  épîtye  (m)  à  Crétius,  rapporte  de 
plus  ce  qui  suit  :  Je  veux  parer  et  être  paré.  Je  suis 
une  lampe  pour  ceux  qui  me  voient  et  qui  me  con- 
naissent. Je  suis  la  porte  pour  tous  ceux  qui  veulent 
y  frapper.  Vous  qui  voyez  ce  que  je  fais,  gardez-vous 
bien  d'en  parler. 

Cahp  ilansft  de  Jésus  et  des  apntroe  oct  visiblement 

(m)  Épître  237  . 


MESSE.  T^ 

imitée  de  celle  des  thérapeutes  d'Egypte,  lesquels 
après  le  souper  dansaient  dans  leurs  assemblées, 
d'abord  partagés  en  deux  chœurs,  puis  réunis  les 
hommes  et  les  femmes  ensemble,  après  avoir,  comme 
en  la  fête  de  Bacchus,  avalé  force  vin  céleste,  comme 
dit  Philon  (n). 

On  sait  d'ailleurs  que,  suivant  la  tradition  des 
Juifs,  après  leur  sortie  d'Egypte  et  le  passage  de  la 
mer  Rouge,  d'où  la  solennité  de  pâque  prit  son  nom, 
Moise  (0),  et  sa  sœur  rassemblèrent  deux  chœurs  de 
musique j  l'un  composé  d'hommes, l'autre  de  femmes, 
qui  chantèrent  en  dansant  un  cantique  d'actions  de 
grâces.  Ces  instrumens  rassemblés  sur-le-champ, 
ces  chœurs  arrangés  avec  tant  de  promptitude,  la  fa- 
cilité avec  laquelle  les  chants  et  la  danse  furent  exé- 
cutés, supposent  une  habitude  de  ces  deux  exercices 
fort  antérieure  au  moment  de  l'exécution. 

Cet  usage  se  perpétua  dans  1  a  suite  chez  les  Juifs  (p)> 
Les  filles  de  Silo  dansaient  selon  la  coutume  à  la  fête 
solennelle  du  Seigneur,  quand  les  jeunes  gens  de  la 
tribu  de  Benjamin,  à  qui  on  les  avait  refusées  pour 
épouses,  les  enlevèrent  par  le  conseil  des  vieillards 
d'Israël.  Encore  aujourd'hui  dans  la  Palestine,  les 
femmes,  assemblées  auprès  des  tombeaux  de  leurs 
proches,  dansent  d'une  manière  lugubre  et  poussent 
des  cris  lamentables  (q). 

(n)  Traité  de  la  vie  contemplative. 

(0)  Exode, chap.  XV,  et  Philon,  Vie  de  Moïse 9  Ht.  I. 

(p)  Les  Juges,  ehap.  XXI,  v.  21. 

(<j)  Voyage  de  Le  Brun* 


i3  MESSE. 

On  sait  aussi  que  les  premiers  chrétiens  feraient 
en're  eux  des  agapes  ou  repas  de  charité,  en  mémoire 
de  la  dernière  cène  que  Jésus  célébra  avec  ses  apô- 
tres; les  païens  en  prirent  même  occasion  de  leur 
faire  les  reproches  les  plus  odieux;  alors,  pour  en 
bannir  toute  ombre  de  licence,  les  pasteurs  défen- 
dirent que  le  baiser  de  paix,  par  où  unissait  cette 
cérémonie,  se  donnât  entre  les  personnes  de  sexe 
différent  (r).  Mais  divers  autres  abus  dont  se  plaignait 
déjà  saint  Paul  (5),  et  que  le  concile  de  Gangres, 
Tan  324,  entreprit  en  vain  de  reformer,  firent  enfin 
abolir  les  agapes,  l'an  J97,  par  le  troisième  concile 
de  Carthage,  dont  le  canon  quarante-unième  ordonna 
de  célébrer  les  saints  mystères  à  jeun. 

On  ne  doutera  point  que  la  danse  n'accompagnait 
ces  festins,  si  l'on  fait  attention  que,  suivant  Scali- 
ger,  les  évêques  ne  furent  nommés  prœsules  dans 
l'église  latine  1  a  prœsiliendo,  que  parce  qu'ils  com- 
mençaient la  danse.  Le  piepus  Héliot,  dans  son  His- 
toire des  ordres  monastiques,  dit  aussi  que  pendant 
les  persécutions  qui  troublaient  la  paix  des  premiers 
chrétiens,  il  se  forma  des  congrégations  d'hommes 
et  de  femmes,  qui,  à  l'exemple  des  thérapeutes,  se 
retirèrent  dans  les  déserts;  là  ils  se  rassemblaient 
dans  les  hameaux  les  dimanches  et  les  fêtes,  et  ils 
y  dansaient  pieusement  en  chantant  les  prières  de 
l'église. 

En  Portugal,  en  Espagne,  dans  le  Roussillon,  l'on 


(r)  Thomnssin,  d:scip.  de  l'Église,  pari.  III,  c.  XLVII,  n.  1. 
(s)  Coriuth.  I ,  chap.  XI. 


MESSE.  19 

exécute  encore  aujourd'hui  des  danses  solennelles  en 
l'honneur  des  mystères  du  christianisme.  Toutes  les 
veilles  des  fêtes  de  la  Vierge,  les  jeunes  filles  s'as- 
semblent devant  la  porte  des  églises  qui  lui  sont  dé- 
diées, et  passent  la  nuit  à  danser  en  rond,  et  à  chanter 
des  hymnes  et  des  cantiques  en  son  honneur.  Le  car- 
dinal Ximénès  rétablit  de  son  temps  dans  la  cathé- 
drale de  Tolède  l'ancien  usage  àas  messes  mosarabes, 
pendant  lesquelles  on  danse  dans  le  chœur  et  dans  la 
nef  avec  autant  d'ordre  que  de  dévotion.  En  Franc* 
même  on  voyait  encore  vers  le  milieu  du  dernier 
siècle  les  prêtres  et  tout  le  peuple  de  Limoges  danser 
en  rond  dans  la  collégiale  en  chantant  :  Sant  Mai- 
clan,  pregas  per  nous  et  nous  epingar&n  per  bous;  c'est* 
à-dire,  Saint  Martial,  priez  pour  nous,  et  nous  dan- 
serons pour  vous. 

Enfin  le  jésuite  Menestrier.,  dans  la  préface  de 
son  Traité  des  ballets  publié  en  1682,  dit  quil  avait 
vu  encore  les  chanoines  de  quelques  églises,  qui,  le 
Jour  de  Pâques ,  prenaient  par  la  main  les  enfans  de 
chœur,  et  dansaient  dans  le  chœur  en  chantant  des 
hymnes  de  réjouissance.  Ce  que  nous  avons  dit  à 
l'article  Kalmdes  des  danses  extravagantes  de  la  fête 
des  fous,  nous  découvre  une  partie  des  abus  qui  ont 
fait  retrancher  la  danse  des  cérémonies  de  la  messe  , 
lesquelles  plus  elles  ont  de  gravité ,  plus  elles  sont 
propres  à  en  imposer  aux  simples. 


ao  MESSIE. 

AVERTISSEMENT. 

(  Cet  article  est  de  M.  Palier  de  Bottens,  d'une  ancienne  fa- 
mille de  France,  établie  depuis  deux  cents  ans  en  Suisse.  Il  est 
premier  pasteur  de  Lausanne.  Sa  science  est  égale  à  sa  pieté.  Il 
composa  cet  article  pour  le  grand  Dictionnaire  encyclopédique , 
dans  lequel  il  fut  inséré.  On  en  supprima  seulement  quelques  en- 
droits, dont  les  examinateurs  crurent  que  des  catholiques  moins 
savans  et  moins  pieux  que  V auteur  pourraient  abuser.  Il  fut 
reçu  avec  Vapplaudissement  de  tous  les  sraes. 

On  l  imprima  en  même  temps  dans  un  autre  petit  diction- 
naire, et  on  l'attribua  en  France  à  un  homme  qu'on  n'était  pas 
fâché  d'inquiéter.  On  supposa  que  l'article  était  impie,  parce 
qu'on  le  supposait  d'un  laïque,  et  on  se  déchaîna  contre  Vou- 
vrage  et  contre  V auteur  prétendu.  L'homme  accusé  se  contenta 
de  rire  de  cette  méprise.  Il  voyait  avec  compassion  sous  ses  yeux 
cet  exemple  des  erreurs  et  des  injustices  que  les  hommes  com- 
mettent tous  les  jours  dans  leurs  jugemens,  car  il  avait  le  ma- 
nuscrit du  sage  et  savant  prêtre  écrit  tout  entier  de  sa  main.  Il 
le  possède  encore.  Il  sera  montré  à  qui  voudra  l'examiner.  On  y 
verra  jusqu'aux  ratures  faites  alors  par  ce  laïque  même,  pour 
prévenir  les  interprétations  malignes. 

Nous  réimprimons  donc  aujourd'hui  cet  article  dans  toute 
l'intégrité  de  l'original.  Nous  en  avons  retranché  pour  ne  pas 
répéter  ce  que  nous  avons  imprime. ailleurs  j  mais  nous  n\avons 
oas  ajouté  un  seul  mot. 

Le  bon  de  toute  cette  affaire,  c'est  qu'un  confrère  de  fau- 
teur respectable  écrivit  les  choses  du  monde  les  plus  ridicules 
contre  cet  article  de  son  confrère,  croyant  écrire  contre  un  en- 
nerai  commun.  Cela  ressemble  à  ces  combats  de  nuitt  dans  les- 
quels on  se  bat  contre  ses  camarades. 

Il  est  arrivé  mille  fois  que  des  controversistes  ont  condamne 
des  passages  de  saint  Augustin ,  de  saint  Jérôme,  ne  sachant  pas 
qu'ils  fussent  de  ces  pères.  Ils  anat hé matiser aient  une  partie  du 
nouveau  Testament,  s'ils  n'avaient  point  ouï  dire  de  qui  est  ç$ 
livre.  C'est  ainsi  qu'on  juge  trop  souvent.) 


MESSIE.  2Î 

Messie,  Messias,  ce  terme  vient  de  l'hébreu  ;  il  est 
synonyme  du  mot  grec  Christ.  L'un  et  l'autre  sont  des 
termes  consacrés  dans  la  religion,  et  qui  ne  se  don- 
nent plus  aujourd'hui  qu'à  l'oint  par  excellence,  ce 
souverain  libérateur  que  l'ancien  peuple  juif  atten- 
dait, après  la  venue  duquel  il  soupire  encore,  et  que 
les  chrétiens  trouvent  dans  la  personne  de  Jésus,  fils 
de  Marie,  qu'ils  regardent  comme  l'oint  du  Seigneur, 
le  Messie  promis  à  l'humanité  :  les  Grecs  emploient 
au  si  le  mot  d'Elcimmero.: ,  qui  signifie  la  même  chose 
que  Christos. 

Nous  voyons  dans  l'ancien  Testament  que  le  mot 
de  Messie,  loin  d'être  particulier  au  libérateur  après 
la  venue  duquel  le  peuple  d'Israël  soupirait,  ne  Fê- 
tait pas  seulement  aux  vrais  et  fidèles  serviteurs  de 
Dieu ,  mais  que  ce  nom  fut  souvent  donné  aux  roisi  et 
aux  princes  idolâtres  ,  qui  étaient  dans  la  main  de 
l'Eternel  les  ministres  de  ses  vengeances,  ou  des  in- 
strumens  pour  l'exécution  des  conseils  de  sa  sagesse. 
C'est  ainsi  que  l'auteur  de  l'Ecclésiastique  dit  d'Eli- 
sée (a),  qui  ungis  reges  ad  pœnitentiam >  ou  comme 
l'ont  rendu  les  Septante,  ad  vindictam.  «Vous  oignez 
les  rois  pour  exercer  la  vengeance  du  Seigneur.  » 
C'est  pourquoi  il  envoya  un  prophète  pour  oindre 
Jéhu  roi  d'Israël.  Il  annonça  l'onction  sacrée  à  Ha- 
zaël,  roi  de  Damas  et  de  Syrie  (h)  ,  ces  deux  princes 
étant  les  Messies  du  Très-Haut  pour  venger  les  crimes 
et  les  abominations  de  la  maison  d'Achab. 


(a)  Ecclésiast. ,  chap.  XLVUI,  v.  8. 

(b)  III  des  Rois,  chap.  XIX,  v.  i5  et  16. 


22  MESSIE. 

Mais  au  XLVC  d'Isaîe,  v.  i,  le  nom  de  Messie  est 
expressément  donné  à  Cyrus.  «  Ainsi  a  dit  lÉternel  à 
Cyrus  son  oint,  son  Messie  duquel  j'ai  pris  la  main 
droite,  afin  que  je  terrasse  les  nationsdevantlui,ete.u 

Ezéchiel,  au  XXVIIIe  de  ses  révélations,  v.  i4> 
donne  le  nom  de  Messie  au  roi  de  Tyr,  qu'il  appelle 
aussi  chérubin ,  et  parle  de  lui  et  de  sa  gloire  dans 
des  termes  pleins  d'une  emphase  dont  on  sent  mieux 
les  beautés  qu'on  ne  peut  en  saisir  le  sens.  «  Fils  de 
l'homme,  dit  l'Éternel  au  prophète,  prononce  à  haute 
voix  une  complainte  sur  le  roi  de  Tyr,  et  lui  dis  : 
Ainsi  a  dit  le  Seigneur ,  l'Éternel ,  tu  étais  le  sceau  de 
la  ressemblance  de  Dieu,  plein  de  sagesse  et  parfait 
en  beautés;  tu  as  été  le  jardin  dÉden  du  Seigneur  (ou, 
suivant  d'autres  versions,  tu  étais  toutes  les  délices  du 
Seigneur);  ta  couverture  était  de  pierres  précieuses 
de  toutes  sortes,  de  sardoine,  de  topaze,  de  jaspe, 
de  chrysolite,  d'onyx,  de  béril,  de  saphir,  d'escar- 
boucle ,  d'émeraude  et  d'or.  Ce  que  savaient  faire  tes 
tambours  et  tes  flûtes  a  été  chez  toi  ;  ils  ont  été  tout 
prêts  au  jour  que  tu  fus  créé ,  tu  as  élé  un  chérubin , 
un  Messie  pour  servir  de  protection;  je  t'avais  établi; 
tu  as  été  dans  la  sainte  montagne  de  Dieu ,  tu  as 
marché  entre  les  pierres  flamboyantes,  tu  as  été  par- 
fait en  tes  voies,  des  le  jour  que  tu  fus  créé,  jusqu'à 
ce  que  la  perversité  a  été  trouvée  en  toi.  » 

Au  reste  le  nom  de  Me^siah,  en  grec  Christ,  se 
donnait  aux  rois,  aux  prophètes  et  aux  grands-pré- 
très  des  Hébreux.  Nous  lisons  dans  le  Ier  livre  des 
Rois,  ch.  XII,  v.  5  :  «  Le  Seigneur  et  son  Messie 
sont  témoins,  c'cst-à-dirt,  le  Seigneur  et  le  roi  qu'il 


MESSIE.  23 

a  établi.  »  Et  ailleurs,  «  ne  touchez  point  mes  oints, 
et  ne  faites  aucun  mal  à  mes  prophètes.  »  David , 
animé  de  l'esprit  de  Dieu,  donne  dans  plus  d'un  en- 
droit à  Saiil,  son  beau -père,  qui  le  persécutait  et 
qu'il  n'avait  pas  sujet  d'aimer;  il  donne,  dis-je,  à  ce 
roi  réprouvé,  et  de  dessus  lequel  l'esprit  de  l'Eternel 
s'était  retiré,  le  nom  et  la  qualité  d'oint,  de  Messie 
du  Seigneur.  «  Dieu  me  garde ,  dit-il  fréquemment , 
de  porter  ma  main  sur  l'oint  du  Seigneur,  sur  le 
Messie  de  Dieu.  »; 

Si  le  beau  nom  de  Messie ,  d'oint  de  l'Eternel ,  a 
été  donné  à  des  rois  idolâtres,  à  des  princes  cruels 
et  tyrans,  il  a  été  très-employé  dans  nos  anciens 
oracles  pour  désigner  véritablement  l'oint  du  Sei- 
gneur, ce  Messie  par  excellence ,  objet  du  désir  et 
de  l'attente  de  tous  les  fidèles  d'Israël.  Ainsi  Anne , 
inère  de  Samuel ,  conclut  son  cantique  par  ces  pa- 
roles remarquables,  et  qui  ne  peuvent  s'appliquer  à 
aucun  roi  (c) ,  puisqu'on  sait  que  pour  lors  les  Hé- 
breux n'en  avaient  point  :  «  Le  Seigneur  jugera  les 
extrémités  de  la  terre ,  il  donnera  l'empire  à  son  roi , 
il  relèvera  la  corne  de  son  Christ,  de  son  Messie.  » 
On  trouve  ce  même  mot  dans  les  oracles  suivans  : 
Psaume  II,  v.  p..  Psaume  XXVII,  v.  8.  Jércmie 
(Tkven.)  IV,  v.  20.  Daniel  IX,  v.  26.  Habacuc  III, 
v.  i3. 

Que  si  l'on  rapproche  tous  ces  divers  oracles,  et 
en  général  tous  ceux  qu'on  applique  pour  l'ordinaire 
au  Messie,  il  en  résulte  des  contrastes  en  quelque 

(c)  I.  Rois,  cLap.  II,  y.  10. 


3  4  MESSIE. 

sorte  inconciliables,  et  qui  justifient  jusqu'à  un  cer- 
tain point  l'obstination  du  peuple  à  qui  ces  oracleg 
furent  donnés. 

Comment  en  effet  concevoir,  avant  que  l'événe- 
ment l'eût  si  bien  justifié  dans  la  personne  de  Jésus, 
fils  de  Marie;  comment  concevoir,  dis -je,  une  in- 
telligence en  quelque  sorte  divine  et  humaine  tout 
ensemble,  un  être  grand  et  abaissé  qui  triomphe  du? 
diable,  et  que  cet  esprit  infernal,  ce  prince  des  puis- 
sances de  l'air,  tente,  emporte  et  fait  voyager  malgré 
lui,  maître  et  serviteur,  roi  et  sujet,  sacrïiieateur  et 
victime  tout  ensemble,  mortel  et  vainqueur  de  la 
mort,  riche  et  pauvre,  conquérant  glorieux  dont  le 
règne  éternel  n'aura  pas  de  fin,  qui  doit  soumettre 
toute  la  nature  par  Ses  prodiges,  et  cependant  qui 
sera  un  homme  de  douleur,  privé  des  commodités, 
souvent  même  de  Tabsolument  nécessaire  dans  cette 
vie  dont  il  se  dit  le  roi,  et  qu'il  vient  comblé  do 
gloire  et  d'honneurs  terminant  une  vie  innocente, 
malheureuse,  sans  cesse  contredite  et  traversée,  par 
un  supplice  également  honteux  et  cruel,  trouvant 
même  dans  cette  humiliation,  cet  abaissement  ex- 
traordinaire ,  la  source  d'une  élévation  unique  qui  le 
conduit  au  plus  haut  point  de  gloire,  de  puissance  et 
de  félicité,  c'est-à  dire,  au  rang  de  la  première  des 
créatures  ? 

Tous  les  chrétiens  s'accordent  à  trouver  ces  ca- 
ractères ,  en  apparence  si  incompatibles,  dans  la 
personne  de  Jésus  de  Nazareth  qu'ils  appellent  U 
Christ  ;  ses  sectateurs  lui  donnaient  ce  titre  par 
excellence,  non  qu'il  eût  été  oiut  d'une  manière  se»- 


MESSIE.  25 

sible  et  matérielle,  comme  l'ont  été  anciennement 
quelques  rois,  quelques  prophètes  et  quelques  sacri- 
ficateurs, mais  parce  que  l'esprit  divin  l'avait  désigné 
pour  ces  grands  offices,  et  qu'il  avait  reçu  l'onction 
spirituelle  nécessaire  pour  cela. 

(*)  A  Nous  en  étions  là  sur  un  article  aussi  impor- 
îant,  lorsqu'un  prédicateur  hollandais,  plus  célèbre 
par  cette  découverte  que  par  les  médiocres  produc- 
tions d'un  génie  d'ailleurs  faible  et  peu  instruit,  nous 
a  fait  voir  que  notre  Seigneur  Jésus  était  le  Christ,  le 
messie  de  Dieu,  ayant  été  oint  dans  les  trois  plus 
grandes  époques  de  sa  vie,  pour  être  notre  roi,  notre 
prophète  et  notre  sacrificateur. 

Lors  de  son  baptême,  la  voix  du  souverain  maîtrj 
de  la  nature  le  déclare  son  fils,  son  unique ,  son  bien 
aimé,  et  par-là  même  son  représentant. 

Sur  le  Thabor,  transfiguré,  associé  à  Moïse  et  à 
Élie,  cette  même  voix  surnaturelle  l'annonce  à  l'hu- 
manité comme  le  fils  de  celui  qui  aime  et  envoie  les 
prophètes,  et  qui  doit  être  écouté  par  préférence. 

Dans  Gethsémané^  un  ange  descend  du  ciel  pour 
le  soutenir  dans  les  angoisses  extrêmes  où  le  réduit 
l'approche  de  son  supplice;  il  le  fortifie  contre  les 
frayeurs  cruelles  d'une  mort  qu'il  ne  peut  éviter,  et 
le  met  en  état  d'être  un  sacrificateur  d'autant  plus 
excellent  qu'il  est  lui-même  la  victime  innocente  et 
pure  qu'il  va  offrir. 

(*)  On  supprima  dans  les  Dictionnaires  (depuis^  jusqu'à B) 
tout  ce  paragraphe  concernant  le  prédicateur  hollandais ,  parce 
cju'on  le  crut  hors-d'œuvre. 

Dict.  pk.  7.,  3 


2()  MESSIE. 

Le  judicieux  prédicateur  hollandais,  disciple  de 
l'illustre  Coccéius,  trouve  l'huile  sacrarnentale  de  cfcs 
diverses  onctions  célestes  ,  dans  les  signes  visibles 
crue  la  puissance  de  Dieu  fit  paraître  sur  son  oint  ; 
dans  son  baptême,  l'ombre  de  la  colombe,  qui  repré- 
sentait le  Saint  -  Esprit  qui  descendit  sur  lui  ;  au 
Thabor ,  la  nue  miraculeuse  qui  le  couvrit;  en  Gethsé- 
mané,  la  sueur  de  grumeaux  de  sang  dont  son  corps 
fut  couvert. 

Après  cela,  il  faut  pousser  l'incrédulité  à  son 
comble  pour  ne  pas  reconnaître  à  ces  traits  l'oint  du 
Seigneur  par  excellence,  le  messie  promis;  et  l'on 
ne  pourrait  sans  doute  assez  déplorer  l'aveuglement 
inconcevable  du  peuple  juif,  s'il  ne  fût  entré  dans  le 
plan  de  l'infinie  sagesse  de  Dieu,  et  n'eût  été,  dans 
ses  vues  toutes  miséricordieuses,  essentiel  à  l'accom- 
plissement de  son  œuvre  et  au  salut  de  l'humanité.  B 

Mais  aussi  il  faut  convenir  que  dans  l'état  d'op- 
pression sous  lequel  gémissait  le  peuple  juif,  et  après 
toutes  les  glorieuses  promesses  que  l'Éternel  lui  avait 
faites  si  souvent,  il  devait  soupiner  après  la  venue 
d'un  messie ,  l'envisager  comme  Vépoque  de  son  heu- 
reuse délivrance;  et  qu'ainsi  il  est  en  quelque  sorte 
excusable  de  n'avoir  pas  voulu  reconnaître  ce  libé- 
rateur dans  la  personne  du  Seigneur  Jésus,  d'autant 
plus  qu'il  est  de  l'homme  de  tenir  plus  au  corps  qu'à 
i  esprit,  et  d'être  plus  sensible  aux  besoins  présens, 
que  flatté  des  avantages  à  venir,  et  toujours  incertains 
par-là  même. 

Au  reste ,  on  doit  croire  qu'Abraham ,  et  après  lui 
un  assez  petit  nombre  de  patriarches  et  de  prophètes, 


MESSIE.  1J 

ont  pu  se  faire  une  idée  de  la  nature  du  règne  spiri- 
tuel du  messie;  mais  ces  idées  durent  rester  dans  le 
petit  cercle  des  inspirés;  et  il  n'est  pas  étonnant 
qu'inconnues  à  la  multitude,  ces  notions  se  soient 
altérées  au  point  que  lorsque  le  Sauveur  parut  dans 
la  Judée,  le  peuple  et  ses  docteurs,  ses  princes 
mêmes,  attendaient  un  monarque,  un  conquérant, 
qui  par  la  rapidité  de  ses  conquêtes  devait  s'assujettir 
tout  le  monde;  et  comment  concilier  ces  idées  flat- 
teuses avec  l'état  abject,  en  apparence,  misérable  de 
Jésus -Christ  ?  Aussi  scandalisés  de  l'entendre  s'an- 
noncer comme  le  messie,  ils  le  persécutèrent,  le  reje- 
tèrent et  le  firent  mourir  par  le  dernier  supplice. 
Depuis  ce  temps-là,  ne  voyant  rien  qui  achemine  à 
l'accomplissement  de  leurs  oracles,  et  ne  voulant 
point  y  renoncer,  ils  se  livrent  à  toutes  sortes  d'idées 
plus  chimériques  les  unes  que  les  autres. 

Ainsi,  lorsqu'ils  ont  vu  les  triomphes  de  la  religion 
chrétienne,  qu'ils  ont  senti  qu'on  pouvait  expliquer 
spirituellement,  et  appliquer  à  Jésus-Christ  la  plupart 
de  leurs  anciens  oracles,  ils  se  sont  avisés,  contre  le 
sentiment  de  leurs  pères,  de  nier  que  les  passages  que 
nous  leur  alléguons  dussent  s'entendre  du  messie, 
tordant  ainsi  nos  saintes  Écritures  à  leur  propre  perte. 

Quelques-uns  soutiennent  que  leurs  oracles  ont 
été  mal  entendus;  qu'en  vain  on  soupire  après  la 
venue  du  messie,  puisqu'il  est  déjà  venu  en  la  per- 
sonne d'Ezéchias.  C'était  le  sentiment  du  fameux 
Hillel.  D'autres  plus  relâchés,  ou  cédant  avec  politi- 
que aux  temps  et  aux  circonstances,  prétendent  que 
la  croyance  de  la  venue  d'un  messie  n'est  point  un 


2  8  MESSIE. 

article  fondamental  de  foi,  et  qu'en  niant  ce  dogme 
on  ne  pervertit  point  la  loi,  on  ne  lui  donne  qu'une 
légère  atteinte.  C'est  ainsi  que  le  juif  Albo  disait  au 
pape  que,  nier  la  venue  du  messie,  c'était  seulement 
couper  une  branche  de  l'arbre  sans  toucher  à  la  ra- 
cine. 

Le  fameux  rabbin  Salomon  Jarchy  ouRaschy,  qui 
vivait  au  commencement  du  douzième  siècle,  dit, 
dans  ses  Talmudiques,  que  les  anciens  Hébreux  ont 
ciu  que  le  messie  était  né  le  jour  de  la  dernière  des- 
truction de  Jérusalem  par  les  armées  romaines;  c'est, 
comme  on  dit,  appeler  le  médecin  après  la  mort. 

Le  rabbin  Rimchy,  qui  vivait  aussi  au  douzième 
siècle,  annonçait  que  le  messie,  dont  il  croyait  la 
venue  très  -  prochaine ,  chasserait  de  la  Judée  les 
chrétiens  qui  la  possédaient  pour  lors;  il  est  vrai  que 
les  chrétiens  perdirent  la  Terre-Sainte;  mais  ce  fut 
Saladin  qui  les  vainquit  :  pour  peu  que  ce  conquérant 
eût  protégé  les  Juifs,  et  se  fût  déclaré  pour  eux,  il  est 
vraisemblable  que  dans  leur  enthousiasme  ils  en  au- 
raient fait  leur  messie.. 

Les  auteurs  sacrés,  et  notre  Seigneur  Jésus  lui- 
même,  comparent  souvent  le  règne  du  messie  et  l'é- 
ternelle béatitude  à  des  jours  de  noces,  à  des  festins; 
mais  les  talmudistcs  ont  étrangement  abusé  de  ces 
paraboles;  selon  eux,  le  messie  donnera  à  son  peuple 
rassemblé  dans  la  terre  de  Canaan,  un  repas  dont  le 
vin  sera  celui  qu'Adam  lui-même  fit  dans  le  paradis 
terrestre,  et  qui  se  conserve  dans  de  vastes  celliers, 
creusés  par  les  anges  au  centre  de  la  terre. 

On  servira  pour  entrée  le  fameux  poisson  appelé 


MESSIE.  /  29 

le  grand  Léviathan,  qui  avale  tout  d'un  coup  un  pois- 
son moins  grand  que  lui,  lequel  ne  laisse  pas  d'avoir 
trois  cents  lieues  de  long;  toute  la  masse  des  eaux  est 
portée  surLéviathan.  Dieu  au  commencement  en  créa 
un  mâle  et  un  autre  femelle;  mais  de  peur  qu'ils  ne 
renversassent  la  terre,  et  qu'ils  ne  remplissent  Puni- 
vers  de  leurs  semblables,  Dieu  pia.  la  femelle,  et  la 
sala  pour  le  festin  du  messie. 

Les  rabbins  ajoutent  qu'on  tuera  pour  ce  repas  le 
taureau  Béhémoth,  qui  est  si  gros  qu'il  mange  chaque 
jour  le  foin  de  mille  montagnes  :  la  femelle  de  ce 
taureau  fut  tuée  au  commencement  du  monde,  afin 
qu'une  espèce  si  prodigieuse  ne  se  multipliât  pas,  ce 
qui  n'aurait  pu  que  nuire  aux  autres  créatures;  mais 
ils  assurent  que  l'Éternel  ne  la  sala  pas,  parce  que  la 
vache  salée  n'est  pas  si  bonne  que  la  léviathane.  Les 
Juifs  ajoutent  encore  si  bien  foi  à  toutes  ces  rêveries 
rabbiniques,  que  souvent  ils  jurent  sur  leur  part  du 
bœuf  Béhémoth,  comme  quelques  chrétiens  impies 
jurent  sur  leur  part  du  paradis. 

Après  des  idées  si  grossières  sur  la  venue  du  mes- 
sie et  sur  son  règne,  faut-il  s'étonner  si  les  Juifs  tant 
anciens  que  modernes,  et  plusieurs  même  des  pre- 
miers chrétiens,  malheureusement  imbus  de  toutes 
ces  rêveries,  n'ont  pu  s'élever  à  l'idée  de  la  nature 
divine  de  l'oint  du  Seigneur,  et  n'ont  pas  attribué  la 
qualité  de  Dieu  au  messie  ?  Voyez  comme  les  Juifs 
s'expriment  là-dessus  dans  l'ouvrage  intitulé  Judœi 
Lusitani queestiones  ad  Chistianos (d).  ((Reconnaître, 

1$  Çusest.  I,  II,  IV,  XXIII,  etc. 

3. 


30  MESSIE. 

disent-ils,  un  homme-Dieu,  c'est  s'abuser  soi-même, 
c'est  se  forger  un  monstre,  un  centaure,  le  bizarre 
composé  de  deux  natures  qui  ne  sauraient  s'allier.  » 
Ils  ajoutent  que  les  prophètes  n'enseignent  point  que 
le  messie  soit  homme-Dieu,  qu'ils  distinguent  expres- 
sément entre  Dieu  et  David,  qu'ils  déclarent  le  pre- 
mier maître  et  le  second  serviteur,  etc 

Lorsque  le  Sauveur  parut,  les  prophéties,  quoique 
claires,  furent  malheureusement  obscurcies  par  les 
préjugés  sucés  avec  le  lait.  Jésus-Christ  lui-même,  ou 
par  ménagement,  ou  pour  ne  pas  révolter  les  esprits, 
paraît  extrêmement  réserve  sur  l'article  de  sa  divi- 
nité; «  il  voulait,  dit  saint  Clnysostôme,  accoutumer 
insensiblement  ses  auditeurs  à  croire  un  mystère  si 
fort  élevé  au-dessus  de  la  raison.  >«  S'il  prend  l'auto- 
rité d'un  Dieu  en  pardonnant  les  péchés,  cette  action 
soulève  tous  ceux  qui  en  sont  les  témoins;  ses  mi- 
racles les  plus  évidens  ne  peuvent  convaincre  de  sa 
divinité  ceux  même  en  faveur  desquels  il  les  opère. 
Lorsque  devant  le  tribunal  du  souverain  sacrificateur 
il  avoue,  avec  un  modeste  détour,  qu'il  est  le  fils  de 
Dieu,  le  grand-prêtre  déchire  sa  robe  et  crie  au  blas- 
phème. Avant  l'envoi  du  Saint-Esprit,  les  apôtres  ne» 
soupçonnent  pas  même  la  divinité  de  leur  cher 
maître;  il  les  interroge  sur  ce  que  le  peuple  pense  de 
lui;  ils  répondent  que  les  uns  le  prennent  pour  Ëlie, 
les  autres  pour  Jérémie,  ou  pour  quelque  autre  pro- 
phète. Saint  Pierre  a  besoin  d'une  révélation  parti- 
culière pour  connaître  que  Jésus  est  le  Christ,  le  fus 
du  Dieu  vivant. 

Les  Juifs,  révoltés  contre  la  divinité  de  Jésus- 


MESSIE,  3 1 

Christ,  ont  eu  recours  à  toutes  sortes  de  voies  pour 
détruire  ce  grand  mystère;  ils  détournent  le  sens  de 
leurs  propres  oracles,  ou  ne  les  appliquent  pas  au 
messie;  ils  prétendent  que  le  nom  de  Dieu,Eloï,  n'est 
pas  particulier  à  la  divinité,  et  qu'il  se  donne  même 
par  les  auteurs  sacrés  aux  juges,  aux  magistrats,  en 
général  à  ceux  qui  sont  élevés  en  autorité;  ils  citent 
en  effet  un  très-grand  nombre  de  passages  des  saintes 
Écritures,  qui  justifient  cette  observation ,  mais  qui  ne 
donnent  aucune  atteinte  aux  termes  exprès  des  an- 
ciens oracles  qui  regardent  le  messie. 

Enfin  ils  prétendent  que,  si  le  Sauveur,  et  après  lui 
les  évangélistes,  les  apôtres  et  les  premiers  chrétiens, 
appellent  Jésus  le  fils  de  Dieu,  ce  terme  auguste  ne 
signifiait,  dans  les  temps  évangéliques,  autre  chose 
que  l'opposé  de  fils  de  Bélial,  c'est-à-dire,  homme  de 
bien,  serviteur  de  Dieu,  par  opposition  à  un  méchant, 
un  homme  qui  ne  craint  point  Dieu. 

Si  les  Juifs  ont  contesté  à  Jésus-Christ  la  qualité 
de  messie  et  sa  divinité,  ils  n'ont  rien  négligé  aussi 
pour  le  rendre  méprisable,  pour  jeter  sur  sa  nais- 
sance, sa  vie  et  sa  mort,  tout  le  ridicule  et  tout  l'op- 
probre qu'a  pu  imaginer  leur  criminel  acharnement. 

De  tous  les  ouvrages  qu'a  produits  l'aveuglement 
des  Juifs,  il  n'en  est  point  de  plus  odieux  et  de  plus 
extravagant  que  le  livre  ancien  intitulé  Sepher  Toldos 
Jesckut,  tiré  de  la  poussière  par  M.  Vagenseil  dans  le 
second  tome  de  son  ouvrage  intitulé  Tela  igneay  etc. 

Cest  dans  ce  Sepher  Toldos  Jeichut  qu'on  lit  une 
histoire  monstrueuse  de  la  vie  de  notre  Sauveur, 
forgée  avec  toute  la  passion  et  la  mauvaise  foi  pos- 


32  MESSIE. 

sible.  Ainsi ,  par  exemple,  ils  ont  osé  écrire  qu'un 
nommé  Panllier  ou  Pandcra,  habitant  de  Bethléem, 
était  devenu  amoureux  d'une  jeune  femme  mariée  à 
Jokanan.  Il  eut  de  ce  commerce  impur  un  fils  qui  fut 
nommé  Jésuà  ou  Jésu.Le  père  de  cet  enfant  fut  obligé 
de  s'enfuir,  et  se  retira  à  Babylone.  Quant  au  jeune 
Jésu.  on  Fenvoya  aux  écoles;  mais,  ajoure  l'auteur, 
il  eut  l'insolence  de  lever  la  tête  et  de  se  découvrir 
devant  les  sacrificateurs,  au  lieu  de  paraître  devant 
eux  la  tête  baissée  et  le  visage  couvert,  comme  c'était 
la  coutume;  hardiesse  qui  fut  vivement  tancée;  ce 
qui  donna  lieu  d'examiner  sa  naissance  qui  fut 
trouvée  impure,  et  l'exposa  bientôt  à  l'ignominie. 

Ce  détestable  livre  Sepher  Toldos  Jeschut  était 
connu  dès  le  second  siècle  ;  Celse  le  cite  avec  con- 
fiance ,  et  Origène  le  réfute  au  chapitre  neuvième. 

Il  y  a  un  autre  livre  intitulé  aussi  Toldos  Jeschut 5 
publié  l'an  1700  par  M.  Huldric  ;  qui  suit  de  plus 
près  l'Évangile  de  l'enfance,  mais  qui  commet  à  tout 
moment  les  anachronismcs  les  plus  grossiers;  il  fait 
naître  et  mourir  Jésus-Christ  sous  le  règne  d'Hérode 
le  Grand;  il  veut  que  ce  soit  à  ce  prince  qu'aient  étt 
faites  les  plaintes  sur  l'adultère  de  Panther  et  de  Ma- 
rie ,  mère  de  Jésus. 

L'auteur,  qui  prend  le  nom  de  Jonatham,  qui  se 
dit  contemporain  de  Jésus-Christ  et  demeurant  à  Jé- 
rusalem, avance  qu'Hérodc  consulta  sur  le  fait  de 
Jésus-Christ  les  sénateurs  d'une  ville  dans  la  terre  de 
Césarée  :  nous  ne  suivrons  pas  un  auteur  aussi  ab- 
surde dans  toutes  ses  contradictions. 

Cependant  c'est  à  la  faveur  de  toutes  ces  calom- 


MESSIE.  3,3 

nies  que  les  Juifs  s'entretiennent  dans  leur  haine  im- 
placable contre  les  chrétiens  et  contre  l'Evangile  ; 
ils  iront  rien  négligé  pour  altérer  la  chronologie  du 
vieux  Testament  ,  et  pour  répandre  des  doutes  et  des 
difficultés  sur  le  temps  de  la  venue  de  notre  Sauveur. 

Ahmed -ben-Cassum- la- Andacousy,  Maure  de 
Grenade  ,  qui  vivait  sur  la  fin  du  seizième  siècle  ,  cite 
un  ancien  manuscrit  arabe  qui  fut  trouvé  avec  seize 
lames  de  plomb,  gravées  en  caractères  arabes ,  dans 
une  grotte  près  de  Grenade.  Dom  Pedro  y  Quinones, 
archevêque  de  Grenade,  di  a  rendu  lui-même  témoi- 
gnage; ces  lames  de  plomb,  qu'on  appelle  de  Gre- 
nade, ont  été  depuis  portées  à  Rome,  où,  après  un 
examen  de  plusieurs  années,  elles  ont  été  enfin  con- 
damnées comme  apocryphes  sous  le  pontificat  d'A- 
lexandre YII  ;  elles  ne  renferment  que  des  histoires 
fabuleuses  touchant  la  vie  de  Marie  et  de  son  fils. 

Le  nom  de  messie  ,  accompagné  de  l'épithète  de 
faux,  se  donne  encore  à  ces  imposteurs  qui,  dans 
divers  temps ,  ont  cherché  à  abuser  la  nation  juive. 
Il  y  eut  de  ces  faux  messies  avant  même  la  venue  du 
véritable  oint  de  Dieu.  Le  sage  Gamaliel  parle  (e) 
d'un  nommé  Théodas,  dont  l'histoire  se  lit  dans  les 
Antiquités  judaïques  de  Josèphe,  liv.  XX,  chap.  II. 
Il  se  vantait  de  passer  le  Jourdain  à  pied  sec  ;  il  attira 
beaucoup  de  gens  à  sa  suite  :  mais  les  Romains,  étant 
tombés  sur  sa  petite  troupe  ,  la  dissipèrent ,  cou- 
pèrent la  tête  au  malheureux  chef,  et  l'exposèrent 
dans  Jérusalem. 

(e)  Act.  apost.,  c.  Y,  v.  34  ,  33,  36. 


34  MESSIE. 

Gamaliel  parle  aussi  de  Judas  le  Galiléen,  qui  est 
sans  doute  le  même  dont  Josèphe  fait  mention  dans 
le  douzième  chapitre  du  second  livre  de  la  guerre 
des  Juifs.  Il  dit  que  ce  faux  prophète  avait  ramassé 
près  de  trente  mille  hommes;  mais  l'hyperbole  est  le 
caractère  de  l'historien  juif. 

Dès  les  temps  apostoliques,  l'on  vit  Simon,  sur- 
nommé le  Magicien  (f),  qui  avait  su  séduire  les  habi- 
(ans  de  Samarie  au  point  qu'ils  le  considéraient 
comme  la  vertu  de  Dieu. 

Dans  le  siècle  suivant,  l'an  17&  et  179  de  l'ère 
chrétienne,  sous  l'empire  d'Adrien,  parut  le  faux 
messie  Barchochébas,  à  la  tête  d'une  armée.  L'empe- 
reur envoya  contre  lui  Julius  Severus  qui,  après  plu- 
sieurs rencontres,  enferma  les  révoltés  dans  la  ville 
de  Bithcr;  elle  soutint  un  siège  opiniâtre  et  fui  em- 
portée :  Barchochébas  y  fut  pris  et  mis  à  mort.  Adrien 
crut  ne  pouvoir  mieux  prévenir  les  continuelles  ré- 
i  Toiles  des  Juifs  qu'en  leur  défendant  par  un  édit 
d'aller  à  Jérusalem;  il  établit  même  des  gardes  aux 
portes  de  cette  ville  pour  en  défendre  l'entrée  aux 
restes  du  peuple  d'Israël. 

On  lit  dans  Socrate,  historien  ecclésiastique  (<y), 
que,  l'an  4^4?  ^  parut  dans  l'île  de  Candie  un  faux 
messie  qui  s'appelait  Moïse.  Il  se  disait  l'ancien  libé- 
rateur des  Hébreux  ,  ressuscité  pour  les  délivrer 
encore. 

Un  siècle  après,  en  53o ,  il  y  eut  dans  la  Palestine 

(f)Act.  apost.,  c.  VIII,  v.  9. 

[ij)  Socr.,  Hist.  eccl.,  liv.  II,  chap.  XXXVIII. 


MESSIE.  33 

un  faux  messie  ,  nommé  Julien:  il  s'annonçait  comme 
un  grand  conquérant  qui,  à  la  têt?  de  sa  nation,  dé- 
truirait par  les  armes  tout  le  peuple  chrétien;  séduits 
par  ses  promesses,  les  Juifs  armés  massacrèrent  plu- 
sieurs chrétiens.  L'empereur  Justinien  envoya  des 
troupes  contre  lui;  on  livra  bataille  au  faux  Christ;  il 
fut  pris  et  condamné  au  dernier  supplice. 

Au  commencement  du  huitième  siècle,  Serenus, 
Juif  espagnol,  se  porta  pour  messie ,  prêcha ,  eut  des 
disciples,  et  mourut  comme  eux  dans  la  misère. 

Il  s'éleva  plusieurs  faux  messies  dans  le  douzième 
siècle.  Il  en  parut  un  en  France  sous  Louis  le  Jeune; 
il  fut  pendu  lui  et  ses  adhérons,  sans  qu'on  ait  jamais 
su  les  noms  ni  du  maître,  ni  des  disciples. 

Le  treizième  siècle  fut  fertile  en  faux  messies;  on 
en  compte  sept  ou  huit  qui  parurent  en  Arabie,  en 
Perse ,  dans  l'Espagne ,  en  Moravie  :  lun  d'eux ,  qui 
se  nommait  David  el  Re,  passe  pour  avoir  été  un 
très-grand  magicien;  il  séduisit  les  Juifs,  et  se  vit 
à  la  tête  d'un  parti  considérable  ;  mais  ce  messie  fut 
assassiné. 

Jacques  Zieglerne  de  Moravie ,  qui  vivait  au  mi- 
lieu du  seizième  siècle,  annonçait  la  prochaine  mani- 
festation du  messie,  né ,  à  ce  qu'il  assurait,  depuis 
quatorze  ans  ;  il  l'avait  vu,  disait-il ,  à  Strasbourg,  et 
il  gardait  avec  soin  une  épée  et  un  sceptre  pour  les 
lui  mettre  en  main  dès  qu'il  serait  en  âge  d'enseigner* 

L'an  1624,  un  autre  Zieglerne  confirma  la  prédic- 
tion du  premier. 

L'an  1666,  Sabatei-Sévî ,  né  dans  Alep,  se  dit  \e 
messie  prédit  par  les  Zieglernes.  Il  débuta  par  prê~ 


i6  MESSIE. 

cher  sur  les  grands  chemins  et  au  milieu  des  cam- 
pagnes; les  Turcs  se  moquaient  de  lui  ?  pendant  que 
ses  disciples  l'admiraient.  Il  paraît  qu'il  ne  mit  pas 
d'abord  dans  ses  intérêts  le  gros  de  la  nation  juive, 
puisque  les  chefs  de  la  synagogue  de  Smyrne  por- 
tèrent contre  lui  une  sentence  de  mort;  mais  il  en  fut 
quitte  pour  la  peur  et  le  bannissement. 

Il  contracta  trois  mariages,  et  l'on  prétend  qu'il 
n'en  consomma  point,  disant  que  cela  était  au-des- 
sous de  lui.  Il  s'associa  un  nommé  Nathan-Lévi  ; 
celui-ci  fît  le  personnage  du  prophète  Elie,  qui  devait 
précéder  le  messie,.  Ils  se  rendirent  à  Jérusalem,  et 
Nathan  y  annonça  Sabatci-Sévi  comme  le  libérateur 
des  nations.  La  populace  juive  se  déclara  pour  eux  ; 
mais  ceux  qui  avaient  quelque  chose  à  perdre  les 
anathématisèrent. 

Sévi,  pour  fuir  l'orage,  se  retira  à  Constantinople, 
et  de  là  à  Smyrne.  Nathan-Lévi  lui  envoya  quatre 
ambassadeurs,  qui  le  reconnurent  et  le  saluèrent  pu- 
bliquement en  qualité  de  messie;  cette  ambassade  en 
imposa  au  peuple  et  même  à  quelques  docteurs,  qui 
déclarèrent  Sabatei- Sévi  messie  et  roi  des  Hébreux. 
Mais  la  synagogue  de  Smyrne  condamna  son  roi  à 
être  empalé. 

Sabatei  se  mit  sous  la  protection  du  cadi  de  Smyrne , 
et  eut  bientôt  pour  lui  tout  le  peuple  juif;  il  fit  dresser 
deux  trônes,  un  pour  lui  et  l'autre  pour  son  épouse 
favorite  ;  il  prit  le  nom  de  roi  des  rois ,  et  donna  à 
Joseph  Sévi ,  son  frère ,  celui  de  roi  de  Juda.  Il  pro- 
mit aux  Juifs  la  conquête  de  l'empire  ottoman  assurée. 
Il  poussa  même  l'insolence  jusqu'à  faire  ôter  de  la 


MÉTAMORPHOSE.  MÉTEMPSYCOSE.  ÔJ 

liturgie  juive  le  nom  de  l'empereur,  et  y  faire  substi- 
tuer le  sien. 

On  le  fit  mettre  en  prison  aux  Dardanelles  ;  les 
Juifs  publièrent  qu'on  n'épargnait  sa  vie  que  parce 
que  les  Turcs  savaient  bien  qu'il  était  immortel.  Le 
gouverneur  des  Dardanelles  s'enrichit  des  présens 
que  les  Juifs  lui  prodiguèrent  pour  visiter  leur  ro^, 
leur  messie  prisonnier ,  qui  dans  les  fers  conservait 
toute  sa  dignité  et  se  fesait  baiser  les  pieds. 

Cependant  le  sultan,  qui  tenait  sa  cou>*  à  Àndri- 
nople ,  voulut  faire  finir  cette  comédie  ;  il  fit  venir 
Sévi,  et  lui  dit  que,  s'il  était  messie,  il  devait  être  in- 
vulnérable; Sévi  en  convint.  Le  graisd-seigneur  le  fit 
placer  pour  but  aux  flèches  de  ses  icoglans  ;  le  messie 
avoua  qu'il  n'était  point  invulnérable  ,  et  protesta 
que  Dieu  ne  l'envoyait  que  pour  rendre  témoignage  à 
la  sainte  religion  musulmane.  Fustigé  par  les  minis- 
tres de  la  loi,  il  se  fit  mahométan,  et  il  vécut  et  mou- 
rut également  méprisé  des  Juifs  et  des  musulmans,* 
ce  qui  a  si  fort  décrédité  la  profession  de  faux  messie, 
que  Sévi  est  le  dernier  qui  ait  paru  (*). 

METAMORPHOSE.  MÉTEMPSYCOSE. 

N'est-il  pas  bien  naturel  que  toutes  les  métamor- 
phoses dont  la  terre  est  couverte  aient  fait  imaginer 
dans  l'orient ,  où  on  a  imaginé  tout ,  que  nos  âmes 
passaient  d'un  corps  à  un  autre  ;  un  point  presque 
imperceptible  devient  un  ver,  ce  ver  devient  un  pa- 

(*)  Voyez  l'Essai  sur  les  mœurs  et  l'esprit  des  nations,  t.  XX, 
chap.  CXCI,  où  l'histoire  de  Sévi  est  plus  détaillée. 
Diet.  ph.  y.  4 


o'6  MÉTAMORPHOSE.   MÉTEMPSYCOSE. 

pillou  ;  un  gland  se  transforme  en  chêne ,  un  œuf  en 
oiseau  ;  l'eau  devient  nuage  et  tonnerre  ;  le  bois  se 
change  en  feu  et  en  cendre;  tout  paraît  enfin  méta- 
morphosé dans  la  nature.  On  attribua  bientôt  aux 
âmes,  qu'on  regardait  comme  des  figures  légères,  ce 
qu'on  voyait  sensiblement  dans  des  corps  plus  gros- 
sj^rs.  L'idée  de  la  métempsycose  est  peut-être  le 
plus  ancien  dogme  de  l'univers  connu  ,  et  il  règne 
encore  dans  une  grande  partie  de  l'Inde  et  de  la 
Chine. 

Il  est  encore  très-naturel  que  toutes  les  métamor- 
phoses dont  nous  sommes  les  témoins  aient  produit 
ces  anciennes  fables  qu'Ovide  a  recueillies  dans  son 
admirable  ouvrage.  Les  Juifs  même  ont  eu  aussi 
leurs  métamorphoses..  Si  Niobé  fut  changée  en  mar- 
bre, Edith,  femme  de  Loth,  fut  changée  en  statue  de 
sel.  Si  Euridice  resta  dans  les  enfers  pour  avoir  re- 
gardé derrière  elle,  c'est  aussi  pour  la  même  indis- 
crétion que  cette  femme  de  Loth  fut  privée  de  la  na- 
ture humaine.  Le  bourg  qu'habitaient  Baucis  et  Phi- 
lémon  en  Phrygie  est  changé  en  un  lac  ;  la  même 
chose  arrive  à  Sodome.  Les  filles  d'Anius  changeaient 
l'eau  en  huile  ;  nous  avons  dans  l'Écriture  une  méta- 
morphose à  peu  près  semblable ,  mais  plus  vraie?  et 
plus  sacrée.  Cadmus  fut  changé  en  serpent;  la  verge 
d'Aaron  devint  serpent  aussi. 

Les  dieux  se  changeaient  très-souvent  en  hommes  ; 
les  Juifs  n'ont  jamais  vu  les  anges  que  sous  la  forme 
humaine;  les  anges  mangèrent  chez  Abraham.  Paul, 
dans  sa  deuxième  cpître  aux  Corinthiens,  dit  que  l'ange 


MÉTAPHYSIQUE.  3$ 

de  Satan  lui  a  donné  des  soufflets  :  Angélus  Satànœ  me 
volaphlzet. 

MÉTAPHYSIQUE. 

Trans  lïaturam,  au  delà  de  la  nature.  Mais  ce  qui 
est  au  delà  de  la  nature  est-il  quelque  chose  ?  par  na*- 
ture  on  entend  donc  matière,  et  métaphysique  est  ce 
qui  n'est  pas  matière. 

Par  exemple,  votre  raisonnement  qui  n'est  ni  long, 
ni  large,  ni  haut,  ni  solide,  ni  pointu; 

Votre  âme  à  vous  inconnue  qui  produit  votre  rai- 
sonnement; 

Les  esprits  dont  on  a  toujours  parlé,  auxquels  on 
a  donné  long -temps  un  corps  si  délié  qu'il  n'était 
plus  corps,  et  auxquels  on  a  ôté  enfin  toute  ombre 
de  corps,  sans  savoir  ce  qui  leur  restait; 

La  manière  dont  ces  esprits  sentent  sans  avoii? 
l'embarras  des  cinq  sens,  celle  dont  ils  pensent  sans 
tête,  celle  dont  ils  se  communiquent  leurs  pensées 
sans  paroles  et  sans  signes; 

Enfin ,  Dieu  que  nous  connaissons  par  ses  ou- 
vrages, mais  que  notre  orgueil  veut  définir;  Dieu 
dont  nous  sentons  le  pouvoir  immense;  Dieu  entre 
lequel  et  nous  est  l'abîme  de  l'infini ,  et  dont  nous 
osons  sonder  la  nature; 

Ce  sont  là  les  objets  de  la  métaphysique. 

On  pourrait  encore  y  joindre  les  principes  mêmes 
des  mathématiques ,  des  points  sans  étendue ,  des 
lignes  sans  largeur,  des  surfaces  sans  profondeur, 
des  unités  divisibles  à  l'infini,  etc. 

Bayle  lui-même  croyait  que  ces  objets  étaient  des 


4o  MIRACLES, 

ôtres  de  raison  ;  mais  ce  ne  sont  en  effet  que  les  choses 
matérielles  considérées  dans  leurs  masses,. dans  leurs 
superficies,  dans  leurs  simples  longueurs  ou  largeurs, 
dans  les  extrémités  de  ces  simples  longueurs  ou  lar- 
geurs. Toutes  les  mesures  sont  justes  et  démontrées, 
et  la  métaphysique  n'a  rien  à  voir  dans  la  géométrie. 
C'est  pourquoi  on  peut  être  métaphysicien  sans 
être  géomètre.  La  métaphysique  est  plus  amusante; 
c'est  souvent  le  roman  de  l'esprit.  En  géométrie,  au 
contraire,  il  faut  calculer,  mesurer.  C'est  une  gêne 
continuelle,  et  plusieurs  esprits  ont  mieux  aimé  rêver 
doucement  que  se  fatiguer. 

MIRACLES. 

SECTION   PREMIÈRE 

Un  miracle,  selon  l'énergie  du  mot,  est  une  chose 
admirable  ;  en  ce  cas  tout  est  miracle.  L'ordre  prodi- 
gieux, de  la  nature ,  la  rotation  de  cent  millions  de 
globes  autour  d'un  million  de  soleils ,  l'activité  de 
la  lumière ,  la  vie  des  animaux  ,  sont  des  miracles 
perpétuels. 

Selon  les  idées  reçues,  nous  appelons  miracle  la 
violation  de  ces  lois  divines  et  éternelles.  Qu'il  y  ait 
une  éclipse  de  soleil  pendant  la  pleine  lune  ,  qu'un 
mort  fasse  à  pied  deux  lieues  de  chemin  en  portant 
sa  tête  entre  ses  bras,  nous  appelons  cela  un  miracle. 

Plusieurs  physiciens  soutiennent  qu'en  ce  sens  il 
n'y  a  point  de  miracles,  et  voici  leurs  argumens  : 

Un  miracle  est  la  violation  des  lois  mathémati- 
ques, divines,  immuables,  éternelles.  Par  ce  seul 


MIRACLES.  41 

exposé  ?  uu  miracle  est  une  contradiction  dans  les 
termes  :  une  loi  ne  peut  être  à  la  fois  immuable  et 
violée.  Mais  une  loi,  leur  dit -on,  étant  établie  par 
Dieu  même,  ne  peut-elle  être  suspendue  par  son  au- 
teur? Ils  ont  la  hardiesse  de  répondre  que  non,  et 
qu'il  est  impossible  que  l'être  infiniment  sage  ait  fait 
des  lois  pour  les  violer.  11  ne  pouvait,  disent-ils,  dé- 
ranger sa  machine  que  pour  la  faire  mieux  aller;  or 
il  est  clair  qu'étant  Dieu  il  a  fait  cette  immense  ma- 
chine aussi  bonne  qu'il  Ta  pu;  s'il  a  vu  qu'il  y  aurait 
quelque  imperfection  résultante  de  la  nature  de  la 
matière,  il  y  a  pourvu  dès  le  commencement;  ainsi 
il  n'y  changera  jamais  rien. 

De  plus  Dieu  ne  peut  rien  faire  sans  raison;  or 
quelle. raison  le  porterait  à  défigurer  pour  quelque 
temps  son  propre  ouvrage  ? 

C'est  en  faveur  des  hommes,  leur  dit-on.  C'est 
donc  au  moins  en  faveur  de  tous  les  hommes ,  ré- 
pondent-ils; car  il  est  impossible  de  concevoir  que 
la  nature  divine  travaille  pour  quelques  hommes  en 
particulier,  et  non  pas  pour  tout  le  genre  humain; 
encore  même  le  genre  humain  est  bien  peu  de  chose  : 
il  est  beaucoup  moindre  qu'une  petite  fourmilière  en 
comparaison  de  tous  les  êtres  qui  remplissent  l'im- 
mensité. Or  n'est-ce  pas  la  plus  absurde  des  folies 
d'imaginer  que  l'être  infini  intervertisse  en  faveur  de 
trois  ou  quatre  centaines  de  fourmis,  sur  ce  petit 
amas  de  fange,  le  jeu  éternel  de  ces  ressorts  immenses 
qui  font  mouvoir  tout  l'univers. 

Mais  supposons  que  Dieu  ait  voulu  distinguer  un 
petit  nombre  d'hommes  par  des  faveurs  particulières, 

»• 


4'2  MIRACLES. 

faudra-t-il  qu'il  change  ce  qu'il  a  établi  pour  tous  les 
temps  et  pour  tous  les  lieux  ?  Il  n'a  cerlcs  aucun  be- 
soin de  ce  changement,  de  cette  inconstance,  pour 
favoriser  ses  créatures;  ses  faveurs  sont  dans  ses  lois 
mêmes.  Il  a  tout  prévu,  tout  arrangé  pour  elles; 
toutes  obéissent  irrévocablement  à  la  force  qu'il  a 
imprimée  pour  jamais  dans  la  nature. 

Pourquoi  Dieu  ferait -il  un  miracle?  Pour  venir  à 
bout  d'un  certain  dessein  sur  quelques  êtres  vrvans  ! 
Il  dirait  donc  :  Je  n'ai  pu  parvenir  par  la  fabrique  de 
l'univers,  par  mes  décrets  divins^  par  mes  lois  éter- 
nelles, à  remplir  un  certain  dessein;  je  vais  changer 
mes  éternelles  idées ,  mes  lois  immuables ,  pour 
tâcher  d'exécuter  ce  que  je  n'ai  pu  faire  par  elles.  Ce 
serait  un  aveu  de  sa  faiblesse,  et  non  de  sa  puissance  ; 
ce  serait,  ce  semble,  dans  lui  la  plus  inconcevable 
contradiction.  Ainsi  donc,  oser  supposer  à  Dieu  des 
miracles,  c^est  réellement  l'insulter  (si  des  hommes 
peuvent  insulter  Dieu  ).  C'est  lui  dire  :  Vous  êtes  un 
être  faible  et  inconséquent.  Il  est  donc  absurde  de 
croire  des  miracles ,  c'est  déshonorer  en  quelque 
sorte  la  Divinité. 

On  presse  ces  philosophes;  on  leur  dit  :  Vous  avez 
beau  exalter  l'immutabilité  de  l'Être  suprême,  l'éter- 
nité de  ses  lois,  la  régularité  de  ses  mondes  infinis  ; 
notre  petit  tas  de  boue  a  été  tout  couvert  de  miracles  ; 
les  histoires  sont  aussi  remplies  de  prodiges  que 
d'événemens  naturels.  Les  filles  du  grand  -  prêtre 
Anius  changeaient  tout  ce  qu'elles  voulaient  en  blé:, 
en  vin  ou  en  huile;  Athalide,  fille  de  Mercure,  rcssiisj- 
cita  plusieurs  fois;  Esculape  ressuscita  Iïippoiyte  ; 


MIRACLES,  43 

Hercule  arracha  Alceste  à  la  mort,  Hérès  revint  au 
monde  après  avoir  passé  quinze  jours  dans  les  enfers. 
Romuîus  et  Rémus  naquirent  d'un  dieu  et  d'une  ves- 
tale; le  palladium  tomba  du  ciel  dans  la  ville  de 
Troie;  la  chevelure  de  Bérénice  devint  un  assemblage 
d'étoiles;  la  cabane  de  Baucis  et  de  Philémon  fut 
changée  en  un  superbe  temple  ;  la  tête  d'Orphée 
rendait  des  oracles  après  sa  mort;  les  murailles  de 
Thébès  se  construisirent  d'elles-mêmes  au  son  de  la 
flûte,  en  présence  des  Grecs;  les  guérisons  faites 
dans  le  temple  d'Esculape  étaient  innombrables,  et 
nous  avons  encore  des  monumens  chargé  du  nom  des 
témoins  oculaires  des  miracles  d'Esculape. 

Nommez-moi  un  peuple  chez  lequel  il  ne  se  soit 
pas  opéré  des  prodiges  incroyables,  surtout  dans  des 
temps  où  Fon  savait  à  peine  lire  et  écrire. 

Les  philosophes  ne  répondent  à  ces  objections 
qu'en  riant  et  en  levant  les  épaules;  mais  les  philoso- 
phes chrétiens  disent  :  Nous  croyons  aux  miracles 
opérés  dans  notre  sainte  religion;  nous  les  croyons 
par  la  foi ,  et  non  par  notre  raison  que  nous  nous 
gardons  bien  d'écouter;  car,  lorsque  la  foi  parle,  on 
sait  assez  que  la  raison  ne  doit  pas  dire  un  seul  mol  : 
nous  avons  une  croyance  ferme  et  entière  dans  les 
miracles  de  Jésus -Christ  et  des  apôtres,  mais  per- 
mettez-nous de  douter  un  peu  de  plusieurs  autres  ; 
souffrez,  par  exemple,  que  nous  suspendions  notre 
jugement  sur  ce  que  rapporte  un  homme  simple  au- 
quel on  a  donné  le  nom  de  grand.  Il  assure  qu'un 
petit  moine  était  si  fort  accoutumé  à  faire  des  mira- 
cle, que  le  prieur  lui  défendit  enfin  d'exercer  soa 


44  .AURA  CLE  S. 

talent.  Le  petit  moine  obéit;  mais,  avant  vu  un  pauvre 
couvreur  qui  tombait  du  haut  d'un  toit,  il  balança 
entre  le  désir  de  lui  sauver  la  vie  et  la  sainte  obé- 
dience. Il  ordonna  seulement  au  couvreur  de  rester 
en  l'air  jusqu'à  nouvel  ordre,  et  courut  vite  conter  à 
son  prieur  l'état  des  choses.  Le  prieur  lui  donna  l'ab- 
solution du  péché  qu'il  avait  commis  en  commençant 
un  miracle  sans  permission,  et  lui  permit  de  l'ache- 
ver, pourvu  qu'il  s'en  tînt  là,  et  qu'il  n'y  revînt  plus. 
On  accorde  aux  philosophes  qu'il  faut  un  peu  se  dé- 
fier de  celte  histoire. 

Mais  comment  oseriez-vous  nier,  leur  dit-on,  que 
saint  Gervais  et  saint  Protais  aient  apparu  en  songe  à 
saint  Ambroise,  qu'Us  lui  aient  enseigné  l'endroit  où 
étaient  leurs  reliques?  que  saint  Ambroise  les  ait  dé- 
terrées, et  qu'elles  aient  guéri  un  aveugle?  Saint  Au- 
gustin était  alors  à  Milan;  c'est  lui  qui  rapporte  ce 
miracle,  immens  o  populo  teste,  dit -il  dans  sa  Cité  de 
Dieu,  livre  XXII.  Yoilà  un  miracle  des  mieux  consta- 
tés. Les  philosophes  disent  qu'ils  n'en  croient  rien, 
que  Gervais  et  Protais  n'apparaissent  à  personne, 
qu'il  importe  fort  peu  au  genre  humain  qu'on  sache 
où  sont  les  restes  de  leurs  carcasses;  qu'ils  n'ont  pas 
plus  de  foi  à  cet  aveugle  qu'à  celui  de  Vespasien;  que 
c'est  un  miracle  inutile;  que  Dieu  ne  fait  rien  d'inu- 
tile; et  ils  se  tiennent  fermes  dans  leurs  principes. 
Mon  respect  pour  saint  Gervais  et  saint  Protais  ne  me 
permet  pas  d'être  de  l'avis  de  ces  philosophes;  je 
rends  compte  seulement  de  leur  incrédulité.  Ils  font 
grand  cas  du  passage  de  Lucien  qui  se  trouve  dans  In 
mort  de  Percgrinus.  «  Quand  un  joueur  de  gobelets 


MIRACLES.  45 

adroit  se  fait  chrétien,  il  est  sûr  de  faire  fortune.  » 
Mais,  comme  Lucien  est  un  auteur  profane,  il  ne  doit 
avoir  aucune  autorité  parmi  nous. 

Ces  philosophes  ne  peuvent  se  résoudre  à  croire 
les  miracles  opérés  dans  le  second  siècle.  Des  témoins 
oculaires  ont  beau  écrire  que  Pévêque  de  Smyrne, 
saint  Polycarpe,  ayant  été  condamné  à  être  brûlé,  et 
étant  jeté  dans  les  flammes ,  ils  entendirent  une  voix 
du  ciel  qui  criait  :  Courage ,  Polycarpe  ,  sois  fort , 
montre-toi  homme;  qu'alors  les  flan  mes  du  bûcher 
s'écartèrent  de  son  corps ,  et  former  erà  un  pavillon 
de  feu  au-dessus  de  sa  tête,  et  que  du  milieu  du  bû- 
cher il  sortit  une  colombe;  enfin  on  fut  obligé  de 
trancher  la  tête  de  Poly carpe.  A  quoi  bon  ce  miracle  ? 
disent  les  incrédules;  pourquoi  les  flammes  ont-elles 
perdu  leur  nature,  et  pourquoi  la  hache  de  l'exécu- 
teur n'a-t-elle  pas  perdu  la  sienne  1  D'où  vient  que 
tant  de  mart}rrs  sont  sortis  sains  et  saufs  de  l'huile 
bouillante,  et  n'ont  pu  résister  au  tranchant  du  glaive? 
On  répond  que  c'est  la  volonté  de  Dieu.  Mais  les 
philosophes  voudraient  avoir  vu  tout  cela  de  leurs 
yeux  avant  de  le  croire. 

Ceux  qui  fortifient  leurs  raisonnemens  par  la 
science  vous  diront  que  les  pères  de  l'église  ont 
avoué  souvent  eux-mêmes  qu'il  ne  se  fesait  plus  de 
miracles  de  leur  temps.  Saint  Chrysostôme  dit  expres- 
sément :  «Les  dons  extraordinaires  de  l'esprit  étaient 
donnés  même  aux  indignes,  parce  qu'alors  l'église 
avait  besoin  de  miracles;  mais  aujourd  hui  ils  ne  sont 
pas  même  donnés  aux  dignes,  parce  que  l'église  n'en 
a  plus  besoin.  »  Ensuite  il  avoue  qu'il  n'y  a  plus  per- 


46  MIRACLES. 

sonne  qui  ressuscite  les  morts ,  ni  môme  qui  guérisse 
les  malades. 

Saint  Augustin  lui-même,  malgré  le  miracle  de 
Gervais  et  de  Protais,  dit  dans  sa  Cité  de  Dieu  : 
«  Pourquoi  ces  miracles  qui  se  fesaient  autrefois  ne 
se  font-ils  plus  aujourd'hui  ?  »  et  il  en  donne  la  même 
raison. 

Cur,  iîiqulunt,  nunc  Ma  miracula  quœ  prœdicatis  facia  esse 
non  fiunt?  Possem  cjuidem  dicere  necessaria  prias  fuisse,  quàm 
crederet  mundus ,  ad  hoc  ut  crederet  mundus. 

On  objecte  aux  philosophes  que  saint  Augustin, 
malgré  cet  aveu,  parle  pourtant  d'un  vieux  savetier 
d'Hippone  qui,  ayant  perdu  son  habit,  alla  prier  à  la 
chapelle  des  vingt  martyrs;  qu'en  retournant  il  trouva 
un  poisson  dans  le  corps  duquel  il  y  avait  un  anneau 
d'or,  et  que  le  cuisinier  qui  fit  cuire  le  poisson  dît 
au  savetier  :  a  Voilà  ce  que  les  vingt  martyrs  vous 
donnent.  » 

A  cela  les  philosophes  répondent  qu  il  ny  a  rien 
dans  cette  histoire  qui  contredise  les  lois  de  la  nature, 
que  la  physique  n'est  point  du  tout  blessée  qu'un 
poisson  ait  avalé  un  anneau  d'or,  et  qu'un  cuisinier 
ait  donné  cet  anneau  à  un  savetier;  qu'il  n'y  a  là 
aucun  miracle. 

Si  on  fait  souvenir  ces  philosophes  que,  selon  saint 
Jérôme,  dans  sa  vie  de  l'ermite  Paul,  cet  ermite  eut 
plusieurs  conversations  avec  des  satyres  et  avec  des 
faunes,  qu'un  corbeau  lui  apporta  tous  les  jours, 
pendant  trente  ans,  la  moitié  d'un  pain  pour  son 
dîner,  et  un  pain  tout  entier  le  jour  que  saint  Antoine 
vint  le  voir,  ils  pourront  répondre  encore  que  tout 


MIRACLES.  47 

cela  n'est  pas  absolument  contre  la  physique,  que 
des  satyres  et  des  faunes  peuvent  avoir  existé  ,  et  qu'en 
tout  cas,  si  ce  conte  est  une  puérilité,  cela  n'a  rien 
de  commun  avec  les  vrais  miracles  du  Sauveur  et  de 
ses  apôtres.  Plusieurs  bons  chrétiens  ont  combattu 
l'histoire  de  saint  Siméon  Stylite .,  écrite  par  Théo- 
doret;  beaucoup  de  miracles  qui  passent  pour  au- 
thentiques dans  l'église  grecque  ont  été  révoqués  en 
doute  par  plusieurs  latins,  de  même  que  des  miracles 
latins  ont  été  suspects  à  l'église  grecque;  les  protes- 
tans  sont  venus  ensuite,  qui  ont  fort  maltraité  les 
miracles  de  l'une  et  l'autre  église. 

Un  savant  jésuite  (*),  qui  a  prêché  long-temps 
dans  les  Indes,  se  plaint  de  ce  que  ni  ses  confrères  ni 
lui  n'ont  jamais  pu  faire  de  miracle.  Xavier  se  la- 
mente, dans  plusieurs  de  ses  lettres,  de  n'avoir  point 
le  don  des  langues;  il  dit  qu'il  n'est  chez  les  Japonais 
que  comme  une  statue  muette  :  cependant  les  jésuites 
out  écrit  qu'il  avait  ressuscité  huit  morts  :  c'est  beau- 
coup ;  mais  il  faut  considérer  qu'il  les  ressuscitait  à 
six  mille  lieues  d'ici.  Il  s'est  trouvé  depuis  des  gens 
qui  ont  prétendu  que  ï'abolissement  des  jésuites  en 
France  est  un  beaucoup  plus  grand  miracle  que  ceux 
de  Xavier  et  d'Ignace. 

Quoi  qu'il  en  soit,  tous  les  chrétiens  conviennent 
que  les  miracles  de  Jésus-Christ  et  des  apôtres  sont 
d'une  vérité  incontestable;  mais  qu'on  peut  douter  à 
toute  force  de  quelques  miracles  faits  dans  nos  der- 

(*)  Ospiniam,  page  a3o.. 


^8  MIRACLES. 

niers  temps,  et  qui  n'ont  pas  eu  une  authenticité 
certaine. 

On  souhaiterait,  par  exemple,  pour  qu'un  miracle 
fût  bien  constaté,  qu'il  fût  fait  en  présence  de  l'aca- 
démie des  sciences  de  Paris,  ou  de  la  société  royale 
de  Londres,  et  de  la  faculté  de  médecine,  assistées 
d'un  détachement  du  régiment  des  gardes,  pour  con- 
tenir la'  foule  du  peuple  qui  pourrait  par  son  indis- 
crétion empêcher  l'opération  du  miracle. 

On  demandait  un  jour  à  un  philosophe  ce  qu'il 
dirait  s'il  voyait  le  soleil  s'arrêter,  c'est-à-dire,  si  le 
mouvement  de  la  terre  autour  de  cet  astre  cessait; 
si  tous  les  morts  ressuscitaient,  et  si  toutes  les  mon- 
tagnes allaient  se  jeter  de  compagnie  dans  la  mer,  le 
tout  pour  prouver  quelque  vérité  importante ,  comme , 
par  exemple,  la  grâce  versatile  ?  Ce  que  je  dirais,  ré- 
pondit le  philosophe,  je  me  ferais  manichéen;  je 
dirais  qu'il  y  a  un  principe  qui  défait  ce  que  l'autre  a 
fait. 

SECTION  II. 

Définissez  les  termes,  vous  dis-je,  ou  jamais  nous 
ne  nous  entendrons.  Miraculum,  res  miranàa,  prodi- 
(jumiy  portentum,  monstrum.  Miracle,  chose  admi- 
rable; prodigium ,  qui  annonce  chose  étonnante;  por- 
tentum9  porteur  de  nouveauté:  monstrum,  chose  à 
montrer  par  rareté. 

Voilà  les  premières  idées  qu'on  eut  d'abord  des 
miracles. 

Comme  on  raffine  sur  tout,  on  raffinera  sur  cette 
détinition;  on  appela  miracle  ce  qui  est  impossible  à 


miracles;  4  5 

la  nature.  Mais  on  ne  songea  pas  que  c'était  dire  que 
tout  miracle  est  réellement  impossible.  Car  qu'est-ce 
que  la  nature  ?  vous  entendez  par  ce  mot  l'ordre 
éternel  des  choses.  Un  miracle  serait  donc  impossible 
dans  cet  ordre  î  En  ce  sens  Dieu  ne  pourrait  faire  de 
miracle. 

Si  vous  entendez  par  miracle  un  effet  dont  vous 
ne  pouvez  voir  la  caust.  en  ce  sens  tout  est  miracle, 
J/ attraction  et  la  direction  de  l'aimant  sont  des  mi- 
racles continuels.  Un  limaçon  auquel  il  revient  une 
tête  est  un  miracle.  La  naissance  de  chaque  animal , 
la  production  de  chaque  végéta]  sont  des  miracles  de 
tous  les  jours. 

Mais  nous  sommes  si  accoutumés  à  ces  prodiges, 
qu'ils  ont  perdu  leur  nom  d'admirables,  de  niiracu- 
leux.  Le  canon  n'étonne  plus  les  Indiens. 

Nous  nous  sommes  donc  fait  une  autre  idée  de 
miracle.  C'est,  selon  l'opinion  vulgaire,  ce  qui  n'était 
jamais  arrivé  et  ce  qui  n'arrivera  jamais.  Voilà  l'idée 
qu'on  se  forme  de  la  mâchoire  d'âne  de  Samson ,  des 
discours  de  l'ânesse  de  Balaam,  de  ceux  d'un  ser- 
pent avec  Eve,  des  quatre  chevaux  qui  enlevèrent 
Ëlie,  du  poisson  qui  garda  Jonas  soixante  et  douze 
heures  dans  son  ventre,  des  dix  plaies  d'Egypte, 
des  murs  de  Jéricho,  du  soleil  et  de  la  lune  arrêtés  à 
midi,  etc.,  etc.,  etc.,  etc. 

Pour  croire  un  miracle,  ce  n'est  pas  assez  de  l'avoir 
vu;  car  on  peut  se  tromper.  On  appelle  un  sot,  té- 
moin de  miracles  :  et  non-seulement  bien  des  gens 
pensent  avoir  vu  ce  qu'ils  n'ont  pas  vu,  et  avoir  en- 
tendu ce  qu'on  ne  leur  a  point  dit;  non-seulement  ils 

Dict.  Pli.  7.;  5 


5o  wniÀCLES. 

lûnt  témoins  de  miracles,  maïs  ils  sont  sujets  de  mi* 
racles.  Ils  ont  été  tantôt  malades,  tantôt  guéris  par 
un  pouvoir  surnaturel.  Ils  ont  été  changés  en  loups; 
ils  ont  traversé  les  airs  sur  un  manche  à  balai,  ils  ont 
été  incubes  et  succubes. 

Il  faut  que  le  miracle  ait  été  bien  vu  par  un  grand 
nombre  de  gens  très-sensés ,  se  portant  bien ,  et  n'ayant 
nul  intérêt  à  la  chose.  Il  faut  surtout  qu'il  ait  été  so- 
lennellement attesté  par  eux;  car,  si  on  a  besoin  de 
formalités  authentiques  pour  les  actes  les  plus  sim- 
ples, comme  l'achat  d'une  maison,  un  contrat  de 
mariage,  un  testament,  quelles  formalités  ne  faudra- 
t-il  pas  pour  constater  des  choses  naturellement  im- 
possibles ,  et  dont  le  destin  de  la  terre  doit  dépendre  ? 

Quand  un  miracle  authentique  est  fait,  il  ne  prouve 
encore  rien  ;  car  l'Ecriture  vous  dit  en  vingt  endroits 
que  des  imposteurs  peuvent  faire  des  miracles ,  et  que , 
si  un  homme,  après  en  avoir  fait,  annonce  un  autre 
dieu  que  le  dieu  des  Juifs ,  il  faut  le  lapider. 

On  exige  donc  que  la  doctrine  soit  appuyée  par 
les  miracles,  et  les  miracles  par  la  doctrine. 

Ce  n'est  point  encore  assez.  Comme  un  fripon  peut 
prêcher  une  très -bonne  morale  pour  mieux  séduire , 
et  qu'il  est  reconnu  que  des  fripons,  comme  les  sor- 
ciers de  Pharaon,  peuvent  faire  des  miracles,  il  faut 
que  ces  miracles  soient  annoncés  par  des  prophéties. 

Pour  être  sûr  de  la  vérité  de  ces  prophéties ,  il  faut 
les  avoir  entendu  annoncer  clairement,  et  les  avoir 
vu  s'accomplir  réellement  (*).  Il  faut  posséder  par- 

(*)  Voyez  l'article  Prophétie, 


MIRACLES.'        ~  5l 

{alternent  la  langue  dans  laquelle  elles  sont  conservées . 
Il  ne  suffit  pas  même  que  vous  soyez  témoin  de 
leur  accomplissement  miraculeux  ;  car  vous  pouvez 
être  trompé  par  de  fausses  apparences.  Il  est,  néces- 
saire que  le  miracle  et  la  prophétie  soient  juridique- 
ment constatés  par  les  premiers  de  la  nation  ;  et  en- 
core se  trouvera-t-il  des  douteurs.  Car  il  se  peut  que 
la  nation  soit  intéressée  à  supposer  une  prophétie  et 
un  miracle;  et,  dès  que  l'intérêt  s'en  mêle, ne  comptez 
sur  rien.  Si  un  miracle  prédit  n'est  pas  aussi  public, 
aussi  avéré  qu'une  éclipse  annoncée  dans  l'almanach, 
soyez  sûr  que  ce  miracle  n'est  qu'un  tour  de  gibe- 
cière, ou  un  conte  de.vieille. 

section  m. 

Un  gouvernement  théocratique  no  peut  être  fondé 
que  sur  des  miracles,  tout  doit  y  être  divin.  Le  grand 
souverain  ne  parle  aux  hommes  que  par  des  prodiges; 
ce  sont  là  ses  ministres  et  ses  lettres  -  patentes.  Ses 
ordres  sont  intimés  par  l'Océan  qui  couvre  toute  la 
terre  pour  noyer  les  nations,  ou  qui  ouvre  le  fond  de 
son  abîme  pour  leur  donner  passage. 

Aussi  vous  voyez  que  dans  l'histoire  juive  tout  est 
miracle  depuis  la  création  d'Adam  et  la  formation 
d'Eve,  pétrie  d'une  côte  d'Adam,  jusqu'au  melch  ou 
roitelet  Saul. 

Au  temps  de  ce  Saiil ,  la  théocratie  partage  encore 
le  pouvoir  avec  la  royauté.  IJ  y  a  encore  par  consé- 
quent des  miracles  de  temps  en  temps;  mais  ce  n'est 
plus  cette  suite  éclatante  de  prodiges  qui  étonnent 
continuellement  la  nature.  On  ne  renouvelle  point 


52  MIRACLES. 

les  dix  plaies  d'Egypte  ;  le  soleil  et  la  lune  ne  s'arrê- 
tent point  en  plein  midi  pour  donner  le  temps  à  un 
capitaine  d'exterminer  quelques  fuyards  déjà  écrasés 
par  Une  pluie  de  pierres  tombées  des  nues.  Un  Sam- 
son  n'extermine  plus  mille  Philistins  avec  une  mâ- 
choire d'âne.  Les  ânesses  ne  parlent  plus;  les  mu- 
railles ne  tombent  plus  au  son  du  cornet;  les  villes 
ne  sont  plus  abîmées  dans  un  lac  par  le  feu  du  ciel  ; 
la  race  humaine  n'est  plus  détruite  par  le  déluge. 
Mais  le  doigt  de  Dieu  se  manifeste  encore;  t'ombre 
de  Saul  apparaît  à  une  magicienne.  Dieu  lui-même 
promet  à  David  qu'il  défera  les  Philistins  à  Baal-Pha- 
rasim. 

«  Dieu  assemble  son  armée  céleste  du  temps 
d'Aehab,  et  demande  aux  esprits  (a)  :  Qui  est-ce 
qui  trompera  Achab,  et  qui  le  fera  aller  à  la  guerre 
contre  Ramoth  en  Galgala  ?  Et  un  esprit  s'avança 
devant  le  Seigneur ,  et  dit  :  Ce  sera  moi  qui  le  trom- 
perai. »  Mais  ce  ne  fut  que  le  prophète  Michée  qui* 
fut  témoin  de  cette  conversation  ;  encore  reçut-il  un 
soufflet  d'un  autre  prophète  nommé  Scdékias,  pour 
avoir  annoncé  ce  prodige. 

Des  miracles  qui  s'opèrent  aux  yeux  de  toute  la 
nation,  et  qui  changent  les  lois  de  la  nature  entière, 
on  n'en  voit  guère  jusqu'au  temps  d'Elie  ,  à  qui  le 
Seigneur  envoya  un  char  de  feu  et  des  chevaux  de 
feu  qui  enlevèrent  Elie  des  bords  du  Jourdain  au 
ciel,  sans  qu'on  sache  en  quel  endroit  du  ciel. 

Depuis  le  commencement  des  temps  historiques, 

(a)  Rois,  liv.  III.  ebag.  XXII. 


MIRACLES.  53 

c'est-à-dire,  depuis  les  conquêtes  d'Alexandre,  vous 
ne  voyez  plus  de  miracles  chez  les  Juifs. 

Quand  Pompée  vient  s'emparer  de  Jérusalem  , 
quand  Crassus  pille  le  temple  ,.  quand  Pompée  fait 
passer  le  roi  juif  Alexandre  par  la  main  du  bourreau , 
quand  Antoine  donne  la  Judée  à  l'Arabe  Hérode , 
quand  Titus  prend  d'assaut  Jérusalem,  quand  elle 
est  rasée  par  Adrien,  il  ne  se  fait  aucun  miracle.  Il 
en  est  ainsi  chez  tous  les  peuples  de  la  terre.  On 
commence  par  la  théocratie,  on  finit  parles  choses 
purement  humaines.  Plus  les  sociétés  perfectionnent 
les  connaissances,  moins  il  y  a  de  prodiges. 

Nous  savons  bien  que  la  théocratie  des  Juifs  était 
la  seule  véritable ,  et  que  celles  des  autres  peuplçs 
étaient  fausses  ;  mais  il  arriva  la  même  chose  chez 
eux  que  chez  les  Juifs.  — 

En  Egypte,  du  temps  de  Yulcain  et  de  celui  dTsis 
et  d'Osiris,  tout  était  hors  des  lois  de  la  nature,  tout 
y  rentra  sous  les  Ptolomées. 

Dans  les  siècles  de  Phos,  de  Chrysos  et  d'Ëpheste, 
les  dieux  et  les  mortels  conversaient  très- familière- 
ment en  Chaldée.  Un  dieu  avertit  le  roi  Xissutre  qu'il 
y  aura  un  déluge  en  Arménie,  et  qu'il  faut  qu'il  bâ- 
tisse vite  un  vaisseau  de  cinq  stades  de  longueur  et 
de  deux  de  largeur.  Ces  choses  n'arrivent  pas  aux 
Darius  et  aux  Alexandre. 

Le  poisson  Oannès  sortait  autrefois  tous  les  jours 
de  FEuphrate  pour  aller  prêcher  sur  le  rivage.  Il  n'y 
a  plus  aujourd'hui  de  poisson  qui  prêche.  Il  est  bien 
vrai  que  saint  Antoine  de  Padoue  les  a  prêches,  mais 


54  MIRACLES. 

c'est  un  fait  qui  arrive  si  rarement,  qu'il  ne  tire  pas  à 
conséquence. 

Numa  avait  de  longues  conversations  avec  la 
nymphe  Égérie;  on  ne  voit  pas  que  César  en  eut  avec 
.Vénus,  quoiqu'il  descendit  d'elle  en  droite  ligne.  Le 
inonde  va  toujours,  dit-on,  se  raffinant  un  peu. 

Mais,  après  s'être  tiré  d'un  bourbier  pour  quelque 
temps ,  il  retombe  dans  un  autre  ;  à  des  siècles  de  po- 
litesse succèdent  des  siècles  de  barbarie.  Cette  bar- 
barie est  ensuite  chassée;  puis  elle  reparaît  :  c'est 
l'alternative  continuelle  du  jour  et  de  la  nuit. 

SECTION    IV. 

I)e  ceux  qui  ont  eu  la  témérité  impie  de  nier 
absolument  la  réalité  des  miracles  de  Jésus- 
Christ. 

Parmi  les  modernes,  Thomas  Woolston,  docteur 
de  Cambridge,  fut  le  premier,  ce  me  semble,  qui  osa 
n'admettre  dans  les  évangiles  qu'un  sens  typique, 
allégorique ,  entièrement  spirituel ,  et  qui  soutint 
effrontément  qu'aucun  des  miracles  de  Jésus  n'avait 
été  réellement  opéré.  Il  écrivit  sans  méthode,  sans 
art,  d'un  style  confus  et  grossier,  mais  non  pas  sans 
vigueur.  Ses  six  discours  contre  les  miracles  de 
Jésus- Christ  se  vendaient  publiquement  à  Londres 
dans  sa  propre  maison.  Il  en  fit  en  deux  ans,  depuis 
l7^7  jusqu'à  1739,  trois  éditions  de  vingt  millo 
exemplaires  chacune;  et  il  est  difficile  aujourd'hui 
d "en  trouver  chez  les  libraires. 

Jamais  chrétien  n'attaqua  plus  hardiment  le  chn* 


MIRACLES.  55 

tianisme.  Peu  cPécrivains  respectèrent  moins  le  pu- 
blie, et  aucun  prêtre  ne  se  déclara  plus  ouvertement 
l'ennemi  des  prêtres.  Il  osait  même  autoriser  cette 
haine  de  celle  de  Jésus -Christ  envers  les  pharisiens 
et  les  scribes  ;  et  il  disait  qu'il  n'en  serait  pas  comme 
lui  la  victime,  parce  qu'il  était  venu  dans  un  temps 
plus  éclairé. 

Il  voulut,  à  la  vérité,  justifier  sa  hardiesse  en  se 
$auvant  par  le  sens  mystique;  mais  il  emploie  des 
expressions  si  méprisantes  et  si  injurieuses  que  toute 
oreille  chrétienne  en  est  oFensée. 

Si  on  l'en  croit  (b) ,  le  diable  envoyé  par  Jésus- 
Christ  dans  le  corps  de  deux  mille  cochons  est  un  vol 
fait  au  propriétaire  de  ces  animaux.  Si  on  en  disait 
autant  de  Mahomet ,  on  le  prendrait  pour  un  méchant 
sorcier  a  ivizard,  un  esclave  juré  du  diable,  a  sworn 
slave  to  the  deviL  Et  si  le  maître  des  cochons,  et  les 
marchands  qui  vendaient  dans  la  première  enceinte 
du  temple  des  bêtes  pour  les  sacrifices  (c;) ,  et  que 
Jésus  chassa  à  coups  de  fouet,  vinrent  demander 
justice  quand  il  fut  arrêté ,  il  est  évident  qu'il  dut  être 
condamné,  puisqu'il  n'y  a  point  de  jurés  en  Angle- 
terre qui  ne  l'eussent  déclaré  coupable. 

Il  dit  la  bonne  aventure  à  la  Samaritaine  comme 
un  franc  bohémien  (d)  ;  cela  seul  suffisait  pour  le  faire 
chasser  comme  Tibère  en  usait  alors  avec  les  devins. 
£e  m'étonne,  dit-il,  que  les  bohémiens  d'aujourd'hui, 
les  gipsy ,  ne  se  disent  pas  les  vrais  disciples  de  Jésus, 
puisqu'ils  font  le  même  métier.  Mais  je  suis  fort  aise 

•      i      »    i         m      .       i  ,.  i  ii  i    un  i  ii.  ■  lu 

[h)  Tome  I,. page  38.  —  (c)  Page  5$.  —  (à)  Page  5a-, 


56  MIRACLES. 

qu'il  n'ait  pas  extorqué  de  l'argent  de  la  Samaritaine, 
comme  font  nos  prêtres  modernes,  qui  se  font  large- 
ment payer  pour  leurs  divinations  (tj). 

Je  suis  les  numéros  des  pages.  L'auteur  passe  de 
là  à  l'entrée  de  Jésus- Christ  dans  Jérusalem.  On  ne 
sait,  dit -il  (/),  s'il  était  monté  sur  un  âne,  ou  sur 
une  finesse ,  ou  sur  un  ânon ,  ou  sur  tous  les  trois  à  la 
fois. 

Il  compare  Jésus  tenté  par  le  diable  à  saintDunstan 
qui  prit  le  diable  par  le  nez  (g) ,  et  il  donne  à  saint 
Dunstan  la  préférence. 

A  l'article  du  miracle  du  figuier  séché  pour  n'avoir 
pas  porté  des  figues  hors  de  la  saison;  c'était,  dit- 
il  (A),  un  vagabond,  un  gueux,  tel  qu'un  frère  quê^ 
teur y  a ivandererj  a  mendicantlikea  friar,  et  qui,  avant 
de  se  faire  prédicateur  de  grand  chemin,  n'avait  été 
qu'un  misérable  garçon  charpentier,  no  better  thrtn  a 
journey-man  carpenter.  Il  est  surprenant  que  la  cour 
de  Rome  n'ait  pas  parmi  ses  reliques  quelque  ouvrage 
de  sa  façon,  un  escabeau,  un  casse-noisette.  En  un 
mot ,  il  est  difficile  de  pousser  plus  loin  le  blasphème. 

Il  s'égaie  sur  la  piscine  probatique  de  Betsaïda, 
dont  un  ange  venait  troubler  l'eau  tous  les  ans.  Il  de- 
mande comment  il  se  peut  que  ni  Flavien  Josèphe,  ni 
Philon  n'aient  point  parlé  de  cet  ange  ,  pourquoi 
saint  Jean  est  le  seul  qui  raconte  ce  miracle  annuel , 
par  quel  autre  miracle  aucun  Romain  ne  vit  jamais 
cet  ange  (i)  et  n'en  entendit  jamais  parler. 

(e)  Tome  I,  page  55. —  (f)  Page  65.  —  (rj)  Page  66. 
(h)  Troisième  discours,  page  8.  —  (i)  Tome  1 ,  page  Go. 


MIRACLES.  5;7 

L'eau  changée  en  vin  aux  noces  de  Cana  excite \ 
selon  lui,  le  rire  et  le  mépris  de  tous  les  hommes  qui 
ne  sont  pas  abrutis  par  la  superstition. 

Quoi!  s7écrie-t-il  (A)  ,  Jean  dit  expressément  que 
les  convives  étaient  déjà  ivres,  methits  tosi;  et  Dieu 
descendu  sur  la  terre  opère  son  premier  miracle  pour 
les  faire  boire  encore  ! 

Dieu  fait  homme  commence  sa  mission  par  assister 
à  une  noce  de  village.  Il  n'est  pas  certain  que  Jésus 
et  sa  mère  fussent  ivres  comme  le  reste  de  la  compa- 
gnie (/).  Wlicther  Jésus  and  kis  mother  themselçes  aère 
ail  ont  as  acre  others  ofthe  company,  it  is  not  certain. 
Quoique  la  familiarité  de  la  dame  avec  un  soldat 
fasse  présumer  qu'elle  aimait  la  bouteille  ,  il  paraît 
cependant  que  son  fils  était  en  pointe  de  vin,  puis- 
qu'il lui  répondit  avec  tant  d'aigreur  et  d'inso- 
lence (fti),  Waspishty  and  snappishly;  femme,  qu'ai-je 
à  faire  à  toi  ?  Il  paraît  par  ces  paroles  que  Marie 
n'était  point  vierge,  et  que  Jésus  n'était  point  son  fils; 
autrement,  Jésus  n'eût  point  ainsi  insulté  son  père  et 
sa  mère,  et  violé  un  des  plus  sacrés  commandemens 
de  la  loi.  Cependant  il  fait  ce  que  sa  mère  lui  de- 
mande, il  remplit  dix-huit  cruches  d'eau,  et  en  fait 
du  punch.  Ce  sont  les  propres  paroles  de  Thomas 
Woolston.  Elles  saisissent  d'indignation  toute  âme 
chrétienne. 

C'est  à  regret,  c'est  en  tremblant  que  je  rapporte 
ces  passages-  mais  il  y  a  eu  soixante  mille  exem- 
plaires de  ce  livre,  portant  tous  le  nom  de  l'auteur  7 

(k)  Quatrième  discours,  pag.  3 1.  —  (l)  Pag.  3 2, — (m)  Pag.  34 


58  MIRACLES. 

et  tous  vendus  publiquement  chez  lui.  On  ne  peut  pas 
dire  que  je  le  calomnie. 

C'est  aux  morts  ressuscites  par  Jésus -Christ  qu'il 
en  veut  principalement.  Il  affirme  qu'un  mort  res- 
suscité eût  été  l'objet  de  l'attention  et  de  Pétonnement 
de  l'univers;  que  toute  la  magistrature  juive,  que  sur- 
tout Pilate  en  auraient  fait  les  procès  verbaux  les 
plus  authentiques  ;  que  Tibère  ordonnait  à  tous  les 
proconsuls,  préteurs,  présidons  des  provinces,  de 
l'informer  exactement  de  tout;  qu'en  aurait  interrogé 
Lazare  qui  avait  été  mort  quatre  jours  entiers,  qu'on 
aurait  voulu  savoir  ce  qu'était  devenue  son  âme  pen- 
dant ce  temps-là. 

Avec  quelle  curiosité  avide  Tibère  et  tout  le  sénat 
de  Rome  ne  Feussent-ils  pas  interrogé;  et  non-seule- 
ment lui ,  mais  la  fille  de  Jaïr  et  le  fils  de  Naïm  ?  Trois 
morts  rendus  à  la  vie  auraient  été  trois  témoignages 
de  la  divinité  de  Jésus,  qui  auraient  rendu  en  un 
moment  le  monde  entier  chrétien.  Mais  au  contraire, 
tout  l'univers  ignore  pendant  plus  de  deux  siècles  ces 
preuves  éclatantes.  Ce  n'est  qu'au  bout  de  cent  ans 
que  quelques  hommes  obscurs  se  montrent  les  uns 
aux  autres  dans  le  plus  grand  secret  les  écrits  qui 
contiennent  ces  miracles.  Quatre-vingt-neuf  empe- 
reurs, en  comptant  ceux  à  qui  on  ne  donna  que  le 
nom  de  tyrans,  n'entendent  jamais  parler  de  ces  ré- 
surrections qui  devaient  tenir  toute  la  nature  dans  la 
surprise.  Ni  1  historien  juif  Flavien  Josèphe,  ni  le  sa- 
vant Philon,  ni  aucun  historien  grec  ou  romain  ne 
fait  mention  de  ces  prodiges.  Enfin,  Woolston  a 
l'imprudence  de  dire  que  l'histoire  de  Lazare  est  ai 


MIRACLES'.  5$ 

pîeînc  d'absurdités  ,  que  saint  Jean  radotait  quand  il 
décrivît.  Is  so  brimfull  of  absurdities  that  saint  John  , 
ivhenhewrote,  it  had  liv'd  beyond  his  sensés.  Page  38! 
tome  IL 

Supposons,  dit  Woolston  (ji) ,  que  Dieu  envoyât 
aujourd'hui  un  ambassadeur  à  Londres  pour  con- 
vertir le  clergé  mercenaire,  et  que  cet  ambassadeur 
ressuscitât  des  morts,  que  diraient  nos  prêtres? 

Il  blasphème  l'incarnation,  la  résurrection,  l'as- 
cension de  Jésus -Christ  suivant  les  mêmes  prin- 
cipes (o).  Il  appelle  ces  miracles,  l'imposture  la  plus 
effrontée  et  la  plus  manifeste  qu'on  ait  jamais  pro- 
duite dans  le  monde.  The  most  vianifest,  and  thc 
most  bare-faced  imposture  that  ever  was  put  upon  thc 
world. 

Ce  qu'il  y  a  peut-être  de  plus  étrange  encore,  c'est 
que  chacun  de  ses  discours  est  dédié  à  un  évêque.  Cs 
ne  sont  pas  assurément  des  dédicaces  à  la  française. 
Il  n'y  a  ni  compliment  ni  flatterie.  Il  leur  reproche 
leur  orgueil,  leur  avarice,  leur  ambition,  leurs  ca- 
bales; il  rit  de  les  voir  soumis  aux  lois  de  l'état  comm« 
les  autres  citoyens. 

A  la  fin,  ces  évêques,  lassés  d'être  outragés  par  un 
simple  membre  de  l'université  de  Cambridge,  implo- 
rèrent contre  lui  les  lois  auxquelles  ils  sont  assujettis. 
Ils  lui  intentèrent  procès  au  banc  du  roi  par-devanl  le 
lord-justice  Raimon  en  1729.  Woolston  fut  mis  en 
prison,  et  condamné  à  une  amende  et  à  donner  cau- 
tion pour  cent  cinquante  livres  sterling.  Ses  amis 

(n}  Tome  fl,  page  47.  —  (0)  Id. ,  'discours  VI ,  pa^c  27. 


6  Ô  MIRACLES. 

fournirent  la  caution,  et  il  ne  mourut  point  en  pri- 
son, comme  il  est  dit  dans  quelques-uns  de  nos 
dictionnaires  faits  au  hasard.  Il  mourut  chez  lui  à 
Londres  après  avoir  prononcé  ces  paroles  :  Tliis  is  a 
pass  that  eÇ.éry  man  must  corne  to.  C'est  un  pas  que 
tout  homme  doit  faire.  Quelque  temps  avant  sa  mort, 
une  dévote,  le  rencontrant  dans  la  rue,  lui  cracha  au 
visage;  il  s'essuya,  et  la  salua.  Ses  mœurs  étaieui 
simples  et  douces  :  il  s'était  trop  entêté  du  sens  mys- 
tique, et  avait  blasphémé  le  sens  littéral;  mais  il  est 
à  croire  qu'il  se  repentit  à  la  mort,  et  que  Dieu  lui  a 
fait  miséricorde. 

En  ce  même  temps  parut  en  France  le  testament 
de  Jean  Meslier,  curé  de  But  et  d'Etrepigni  en  Cham- 
pagne, duquel  nous  avons  déjà  parlé  à  l'article  60/1- 
tradiclion. 

C'était  une  chose  bien  étonnante  et  bien  triste,  que 
deux  prêtres  écrivissent  en  même  temps  contre  la 
religion  chrétienne.  Le  curé  Meslier  est  encore  plus 
emporté  que  Woolston;  il  ose  traiter  le  transport  de 
notre  Sauveur  par  le  diable  sur  la  montagne,  la  noce 
deCana,  les  pains  et  les  poissons,  de  contes  absurdes, 
injurieux  à  la  Divinité,  qui  furent  ignorés  pendant 
trois  cents  ans  de  tout  l'empire  romain,  et  qui  enfin 
passèrent  de  la  canaille  jusqu'au  palais  des  empe- 
reurs, quand  la  politique  les  obligea  d'adopter  les 
folies  du  peuple  pour  le  mieux  subjuguer.  Les  décla- 
mations du  prêtre  anglais  n'approchent  pas  de  celles 
du  prêtre  champenois.  Woolston  a  quelquefois  des 
ménagemens;  Meslier  n'en  a  point;  c'est  un  homme 
si  profondément  ulcéré  des  crimes  dont  il  a  été  te- 


MIRACLES.  6f 

moîn,  qu'il  en  rend  la  religion  chrétienne  respon^ 
sable,  en  oubliant  qu'elle  les  condamne.  Point  de 
miracle  qui  ne  soit  pour  lui  un  objet  de  mépris  et 
d'horreur;  point  de  prophétie  qu'il  ne  compare  à 
celles  de  Nostradamus.  Il  va  même  jusqu'à  comparer 
Jésus-Christ  à  don  Quichotte,  et  saint  Pierre  à  San- 
cho  Pança  :  et  ce  qui  est  plus  déplorable,  c'est  qu'il 
écrivait  ces  blasphèmes  contre  Jésus-Christ  entre  les 
bras  de  la  mort,  dans  un  temps  où  les  plus  dissimulés 
n'osent  mentir,  et  où  les  plus  intrépides  tremblent, 
Trop  pénétré  de  quelques  injustices  de  ses  supé- 
rieurs ,  trop  frappé  des  grandes  difficultés  qu'il  trou- 
vait dans  l'Écriture,  il  se  déchaîna  contre  elle  plus 
que  les  Acosta  et  tous  les  Juifs,  plus  que  les  fa- 
meux Porphyre,  les  Celse,  les  lamblique,  les  Julien, 
les  Libanius,  les  Maxime,  les  Simmaque  et  tous  les 
partisans  de  la  raison  humaine  n'ont  jamais  éclaté 
contre  nos  incompréhensibilités  divines.  On  a  im- 
primé plusieurs  abrégés  de  son  livre  :  mais  heureu- 
sement ceux  qui  ont  en  main  l'autorité,  les  ont 
supprimés  autant  qu'ils  l'ont  pu. 

Un  curé  de  Bonne-Nouvelle  près  de  Paris,. écrivit 
sur  le  même  sujet;  de  sorte  qu'en  même  temps  l'abbé 
Becheran  et  les  autres  convulsionnaires  fesaient  des 
miracles,  et  trois  prêtres,  écrivaient  contre  les  mi- 
racles véritables. 

Le  livre  le  plus  fort  contre  les  miracles  et  contre 
les  prophéties,  est  celui  de  milord  Bolingbroke  (z1). 
Mais  par  bonheur  il  est  si  volumineux ,  si  dénué  de 

(p)  Eu  six  volumes. 
Dict.  ph.  y.  6 


6-2  MIRACLES. 

méthode,  son  slylc  est  si  verbeux,  ses  phrases  si 
longues,  qu'il  faut  une  extrême  patience  pour  le  lire. 

Il  s'est  trouvé  des  esprits  qui,  étant  enchantés  des 
miracles  de  Moïse  et  de  Josué,  n'ont  pas  eu  pour 
ceux  de  Jésus-Christ  la  vénération  qu'on  leur  doit* 
leur  imagination  élevée  par  le  grand  spectacle  de  la 
mer  qui  ouvrait  ses  abîmes  et  qui  suspendait  ses  flots 
pour  laisser  passer  ia  horde  hébraïque ,  par  les  dix 
plaies  d'Egypte,  par  les  astres  qui  s'arrêtaient  dan:, 
leur  course  sur  Gabaon  et  sur  Aïalon,  etc.,  ne  pou- 
vait plus  se  rabaisser  à  de  petits  miracles  comme  de 
l'eau  changée  en  vin,  un  figuier  séché,  des  cochons 
noyés  dans  un  lac. 

Vaghenseil  disait  avec  impiété  que  c'était  entendre 
une  chanson  de  village  au  sortir  d'un  grand  concert. 

Le  ïalmud  prétend  qu'il  y  a  eu  beaucoup  de  chré- 
tiens qui ,  comparant  les  miracles  de  l'ancien  Testa- 
ment à  ceux  du  nouveau,  ont  embrassé  le  judaïsme  : 
ils  croyaient  qu'il  n'est  pas  possible  que  le  maître  de 
la  nature  eût  fait  tant  de  prodiges  pour  une  religion 
qu'il  voulait  anéantir.  Quoi,  disaient-ils,  il  y  aura  eu 
pendant  des  siècles  une  suite  de  miracles  épouvan- 
tables en  faveur  d'une  religion  véritable  qui  deviendra 
fausse!  quoi!  Dieu  même  aura  écrit  que  cette  reli- 
gion ne  périra  jamais,  et  qu'il  faut  lapider  ceux  qui 
voudront  la  détruire  !  et  cependant  il  enverra  son 
propre  fils,  qui  est  lui-même,  pour  anéantir  ce  qu'il 
Jà  édifié  pendant  tant  de  siècles! 

Il  y  a  bien  plus;  ce  fils,  continuent-ils,  ce  Dieu 
éternel  s'étant  fait  juif,  est  attaché  à  la  religion  juive 
pendant  toute  sa  vie;  il  en  fait  toutes  les  fonctions,  il 


MIRACLES.  63 

fréquente  le  temple  juif,  il  n'annonce  rien  de  con- 
traire à  la  loi  juive,  tous  ses  disciples  sont  juifs,  tous 
observent  les  cérémonies  juives.  Ce  n'est  certaine- 
ment pas  lui,  disent-ils,  qui  a  établi  la  religion  chré- 
tienne ;  ce  sont  des  juifs  dissidens  qui  se  sont  joints  à 
des  platoniciens.  Il  n'y  a  pas  un  dogme  du  christia- 
nisme qui  ait  été  prêché  par  Jésus-Christ. 

C'est  ainsi  que  raisonnent  ces  hommes  téméraires 
qui,  ayant  à  la  fois  l'esprit  faux  et  audacieux,  osent 
juger  les  œuvres  de  Dieu,  et  n'admettent  les  miracles 
de  l'ancien  Testament  que  pour  rejeter  tous  ceux  du 
nouveau. 

De  ce  nombre  fut  cet  infortuné  prêtre  de  Pont-à- 
Mousson  en  Lorraine,  nommé  Nicolas  Antoine;  on 
ne  lui  connaît  point  d'autre  nom.  Ayant  reçu  ce  qu'on 
appelle  les  quatre  mineurs  en  Lorraine,  le  prédicant 
•Ferri,  passant  à  Pont-à-Mousson  lui  donna  de  grands 
scrupules,  et  lui  persuada  que  les  quatre  mineurs 
étaient  le  signe  de  la  bête.  Antoine,  désespéré  de 
porter  le  signe  de  la  bête ,  le  fit  effacer  par  Ferri ,  em- 
brassa la  religion  protestante ,  et  fut  ministre  à  Ge 
neve  vers  Pan  i63o. 

Plein  de  la  lecture  des  rabbins,  il  crut  que,  si  les 
protestans  avaient  raison  contre  les  papistes,  les  Juifs 
avaient  bien  plus  raison  contre  toutes  les  sectes  chré- 
tiennes. Du  village  de  Divonne  où  il  était  pasteur  il 
alla  se  faire  recevoir  juif  à  Venise ,  avec  un  petit 
apprenti  en  théologie  qu'il  avait  persuadé ,  et  qui 
après  l'abandonna ,  n'ayant  point  de  vocation  pour 
le  martyre. 
.  D'abord  le  ministre  Nicolas  Antoine  s'abstint  de 


64  MIRACLES. 

prononcer  le  nom  de  Jésus -Christ  dans  ses  sermons 
et  dans  ses  prières  :  mais  bientôt  échauffé  et  enhardi 
par  l'exemple  des  saints  juifs  qui  professaient  har- 
diment le  judaïsme  devant  les  princes  de  Tyr  et  de 
Babylone,  il  s'en  alla  pieds  nus  à  Genève  confesser 
devant  les  juges  et  devant  les  commis  des  halles, 
quïl  n'y  a  qu'une  seule  religion  sur  la  terre,  parce 
qu'il  n'y  a  qu'un  Dieu;  que  cette  religion  est  la  juive, 
qu'il  faut  absolument  se  faire  circoncire;  que  c'est  un 
crime  horrible  de  manger  du  lard  et  du  boudin.  Il 
exhorta  pathétiquement  tous  les  Genevois  qui  s'at- 
troupèrent ,  à  cesser  d'être  enfans  de  Bélial  y  à  être 
bons  Juifs,  afin  de  mériter  le  royaume  des  cieux.  On 
le  prit,  on  le  lia. 

Le  petit  conseil  de  Genève,  qui  ne  fait  rien  alors 
sans  consulter  le  conseil  des  prédicans, leur  demanda 
leur  avis.  Les  plus  sensés  de  ces  prêtres  opinèrent  à 
faire  saigner  Nicolas  Antoine  à  la  veine  céphalique,  à 
le  baigner  et  le  nourrir  de  bons  potages ,  après  quoi 
on  l'accoutumerait  insensiblement  à  prononcer  le 
nom  de  Jésus -Christ,  ou  du  moins  à  l'entendre  pro- 
noncer sans  grincer  des  dents  comme  il  lui  arrivait 
toujours.  Us  ajoutèrent  que  les  lois  souffraient  les 
Juifs ,  qu'il  y  en  avait  huit  mille  à  Rome ,  que  beaucoup 
de  marchands  sont  de  vrais  Juifs;  et  que,  puisque 
Rome  admettait  huit  mille  enfans  de  la  synagogue  , 
Genève  pouvait  bien  en  tolérer  un.  A  ce  mot  de  to- 
lérance f  les  autres  pasteurs  en  plus  grand  nombre, 
grinçant  des  dents  beaucoup  plus  qu'Antoine  au  nom 
de  Jésus-Christ,  et  charmés  d'ailleurs  de  trouver  une 
occasion  de  pouvoir  faire  brûler  un  homme    ce  qui 


M  IRA  CLES.  65 

arrivait  très -rarement,  furent  absolument  pour  la 
brûlure.  Ils  décidèrent  que  rien  ne  servirait  mieux  a 
raffermir  le  véritable  christianisme,  que  les  Espagnols 
n'avaient  acquis  tant  de  réputation  dans  le  monde 
que  parce  qu'ils  fesaient  brûler  des  Juifs  tous  les  ans; 
et  qu'après  tout,  si  l'ancien  Testament  devait  l'em- 
porter sur  le  nouveau,  Dieu  ne  manquerait  pas  de 
venir  éteindre  lui-même  la  flamme  du  bûcher,  comme 
il  fit  dans  Babylone  pour  Sydrac,  Misac  et  Abàenago; 
qu'alors  on  reviendrait  à  l'ancien  Testament  ;  mais 
qu'eu  attendant  il  fallait  absolument  brûler  Nicolas 
Antoine.  Partant,  ils  conclurent  à  bter  le  méchant;  ee 
sont  leurs  propres  paroles. 

Le  syndic  Sarasin  et  le  syndic  Godefroi,  qui  étaient 
de  bonnes  têtes,  trouvèrent  le  raisonnement  du  san- 
hédrin genevois  admirable;  et,  comme  les  plus  forts, 
ils  condamnèrent  Nicolas  Antoine,  le  plus  faible,  à 
mourir  de  la  mort  de  Calanus  et  du  conseiller  Du- 
bourg.  Cela  fut  exécuté  le  20  avril  i632  dans  une 
très-belle  place  champêtre  appelée  Plain-Palais ,  en 
présence  de  vingt  mille  hommes  qui  bénissaient  la 
nouvelle  loi  et  le  grand  sens  du  syndic  Sarasin  et  cU» 
syndic  Godefroi. 

Le  dieu  d'Abraham,  d'Isaac  et  de  Jacob,  ne  renou- 
vela point  le  miracle  de  la  fournaise  de  Babylone  en 
faveur  d'Antoine. 

Abauzit,  homme  très-véridique,  rapporte  dans  ses 
notes,  qu'il  mourut  avec  la  plus  grande  constance,  eâ 
qu'il  persista  sur  le  bûcher  dans  ses  sentimens.  Il  ne 
«'emporta  point  contre  ses  juges  lorsqu'on  le  lia  au 
poteau  ;  il  ne  montra  ni  orgueil  ni  bassesse  9  il  ne 

6. 


G6  MISSIONS. 

pleura  point,  il  ne  soupira  point,  il  se  résigna.  Jamais 
martyr  ne  consomma  son  sacrifice  avec  une  foi  plus 
vive;  jamais  philosophe  n'envisagea  une  mort  horri- 
ble avec  plus  de  fermeté.  Cela  prouve  évidemment 
que  sa  folie  n'était  autre  chose  qu'une  forte  persua- 
sion. Prions  le  Dieu  de  l'ancien  et  du  nouveau  Testa^ 
ment  de  lui  faire  miséricorde. 

J'en  dis  autant  pour  le  jésuite  Malagrida,  qui  était 
encore  plus  fou  que  Nicolas -Antoine,  pour  l'ex- 
jésuite  Patouillet  et  pour  Pcx -jésuite  Paulian,  si  ja- 
mais on  les  brûle. 

Des  écrivains  en  grand  nombre,  qui  ont  eu  le  mal- 
heur d'être  plus  philosophes  que  chrétiens,  ont  été 
assez  hardis  pour  nier  les  miracles  de  notre  Seigneur: 
mais  après  les  quatre  prêtres  dont  nous  avons  parlé 
il  ne  faut  plus  citer  personne.  Plaignons  ces  quatre 
infortunés,  aveuglés  par  leurs  lumières  trompeuses, 
at  animés  par  leur  mélancolie  qui  les  précipita  dans 
un  abîme  si  funeste  (*). 

MISSIONS. 

Ce  n'est  pas  du  zèle  de  nos  missionnaires,  et  de  la 
vérité  de  notre  religion  qu'il  s'agit;  on  les  connaii 
assez  dans  notre  Europe  chrétienne,  et  on  les  res- 
pecte assez. 

Je  ne  veux  parler  que  des  lettres  curieuses  et 
édifiantes  des  révérends  pères  jésuites  qui  ne  soht  pas 
aussi  respectables.  A  peine  sont -ils   arrivés   dans 

(*)  Voyez  l'ouvrage  intitulé,  Questions  sur  les  miracles ,  va- 
lu; ae  des  Fi-cclies. 


MISSIONS.  67 

l'Inde,  qu'ils  y  prêchent,  qu'ils  y  convertissent  des 
milliers  d'Indiens,  et  qu'ils  font  des  milliers  de  mi- 
racles. Dieu  me  préserve  de  les  contredire  :  on  sait 
combien  il  est  facile  à  un  Biscayen ,  à  un  Bergamas- 
que,  à  un  Normand,  d'apprendre  la  langue  indienne 
en  peu  de  jours,  et  de  prêcher  en  indien. 

A  Fégard  des  miracles,  rien  n'est  plus  aisé  que 
d'en  faire  à  six  mille  lieues  de  nous,  puisqu'on  en  a 
tant  fait  à  Paris  dans  la  paroisse  Saint-Médard.  La 
grâce  suffisante  des  molinistes  a  pu  sans  doute  opérer 
sur  les  bords  du  Gange,  aussi-bien  que  la*  grâce 
efficace  des  jansénistes  au  bord  de  la  rivière  des 
Gobelins.  Mais  nous  avons  déjà  tant  parlé  des  mi- 
racles que  nous  n'en  dirons  plus  rien. 

Un  révérend  père  jésuite  arriva  l'an  passé  àDéli, 
à  la  cour  du  grand-mogol;  ce  n'était  pas  un  jésuite 
mathématicien  et  homme  d'esprit,  venu  pour  corri- 
ger le  calendrier  et  pour  faire  fortune  ;  c'était  un  de 
ces  pauvres  jésuites  de  bonne  foi,  un  de  ces  sol- 
dats que  leur  général  envoie ,  et  qui  obéissent  sans 
raisonner. 

M.  Audrais,  mon  commissionnaire,  lui  demanda 
ce  qu'il  venait  faire  à  Déli  ;  il  répondit  qu'il  avait 
ordre  du  révérend  père  Ricci  de  délivrer  le  grand- 
mogol  des  griffes  du  diable ,  et  de  convertir  toute  sa 
cour.  J'ai  déjà,  dit-il,  baptisé  plus  de  vingt  enfans 
dans  la  rue,  sans  qu'ils  en  sussent  rien,  en  leur  jetant 
quelques  gouttes  d'eau  sur  la  tête.  Ce  sont  autant 
d'anges,  pourvu  qu'ils  aient  le  bonheur  de  mourir 
incessamment.  J'ai  guéri  une  pauvre  vieille  femme 
de  la  migraine  en  fesant  le  signe  de  la  croix  derrière 


68  MISSIONS. 

clic.  J'espère  en  peu  de  temps  convertir  les  mahonié- 
tans  de  la  cour  et  les  gentous  du  peuple.  Vous  verrez 
dans  Déli,  dans  Agra  et  dans  Bénarès,  autant  de  bons 
catholiques  adorateurs  de  la  vierge  Marie,  que.d'ido- 
lâtres  adorateurs  du  démon. 

M.    AUDRAIS. 

Vous  croyez  donc,  mon  révérend  père,  que  les 
peuples  de  ces  contrées  immenses  adorent  des  idoles 
et  le  diable  ? 

LE    JÉSUITE. 

Sans  doute,  puisqu'ils  ne  sont  pas  de  ma  religion. 

M.    AUDRAIS. 

Fort  bien.  Mais,  quand  il  y  aura  dans  l'Inde  autant 
de  catholiques  que  d'idolâtres,  ne  craignez -vous 
point  qu'ils  ne  se  battent,  que  le  sang  ne  coule  long- 
temps ,  que  tout  îe  pays  ne  soit  saccagé?  cela  est  déjà 
arrivé  partout  où  vous  avez  mis  le  pied. 

LE    JÉSUITE. 

Vous  m'y  faites  penser;  rien  ne  serait  plus  salu- 
taire. Les  catholiques  égorgés  iraient  en  paradis 
(dans  le  jardin),  et  les  gentous  dans  l'enfer  éternel 
créé  pour  eux  de  toute  éternité ,  selon  la  grande  misé- 
ricorde de  Dieu,  et  pour  sa  grande  gloire;  car  Dieu 
est  excessivement  glorieux. 

M.    AUDRAIS, 

Mais  si  on  vous  dénonçait,  et  si  on  vous  donnait 
les  étrivières? 

LE    JÉSUITE. 

Ce  serait  encore  pour  sa  gloire  ;  mais  je  vous  con- 
jure de  me  garder  le  secret,  et  de  m'épargner  le  boa- 
heur  du  martyre. 


moïse.  6g 

MOÏSE. 

SECTION    PREMIÈRE. 

La  philosophie  dont  on  a  quelquefois  passé  les 
bornes ,  les  recherches  de  l'antiquité  ,  l'esprit  de 
discussion  et  de  critique,  ont  été  poussés  si  loin  , 
qu'enfin  plusieurs  savans  ont  douté  s'il  y  avait  ja- 
mais eu  un  Moïse,  et  si  cet  homme  n'était  pas  un  êtro 
fantastique  tels  que  l'ont  été  probablement  Persée , 
Bacchus,  Atlas,  Penlhésilëe,  Vesla,  Rhéa  Sjftvia, 
Isis  ,  Sammonocodom  ,  Fo  ,  Mercure  Trismégiste , 
Odin  ,  Merlin,  Francus ,  Robert  le  Diable,  et  tant 
d'autres  héros  de  romans  dont  on  a  écrit  la  vie  et  le$ 
prouesses. 

Il  n'est  pas  vraisemblable,  disent  les  incrédules, 
qu'il  ait  existé  un  homme  dont  toute  la  vie  est  un  pro- 
dige continuel. 

Il  n'est  pas  vraisemblable  qu'il  eut  fait  tant  do 
miracles  épouvantables  en  Egypte,  en  Arabie  et  en 
Syrie ,  sans  qu'ils  eussent  retenti  dans  toute  la  terre. 

Il  n'est  pas  vraisemblable  qu'aucun  écrivain  égyp- 
tien ou  grec  n'eût  transmis  ces  miracles  à  la  posté- 
rité. Il  n'en  est  cependant  fait  mention  que  par  les 
seuls  Juifs  :  et,  dans  quelque  temps  que  cette  histoiro 
ait  été  écrite  par  eux,  elle  n'a  été  connue  d'aucune 
nation  que  vers  le  second  siècle.  Le  premier  auteur 
qui  cite  expressément  les  livres  de  Moïse,  est  Long;/n> 
ministre  de  la  reine  Zénobie  du  temps  de  l'empereur 
Aurélien  (a). 

(a)  Longin ,  Traité  du  sublime. 


70  MOÏSE. 

Il  est  a  remarquer  que  l'auteur  du  Mercure  Tris- 
mégiste,  qui  certainement  était  Égyptien,  ne  dit  pas 
un  seul  mot  de  ce  Moïse. 

Si  un  seul  auteur  ancien  avait  rapporte  un  seul  de 
ces  miracles,  Eusèbe  aurait  sans  doute  triomphé  de 
ce  témoignage,  soit  dans  son  Histoire,  soit  dans  sa 
Préparation  évangélique. 

Il  reconnaît  à  la  vérité  des  auteurs  qui  ont  cité  son 
nom,  mais  aucun  qui  ait  cité  ses  prodiges.  Avant  lui 
les  Juifs  Joscphe  et  Philon,  qui  ont  tant  célébré  leur 
nation,  ont  recherché  tous  les  écrivains  chez  lesquels 
le  nom  de  Moïse  se  trouvait;  mais  il  n'y  en  a  pas  un 
seul  qui  fasse  la  moindre  mention  des  actions  mer- 
veilleuses qu'on  lui  attribue. 

Dans  ce  silence  général  du  monde  entier,  voici 
comme  les  incrédules  raisonnent  avec  une  témérité 
qui  se  réfute  d'elle-même. 

Les  Juifs  sont  les  seuls  qui  aient  eu  le  Pentateuque 
qu'ils  attribuent  à  Moïse.  Il  est  dit  dans  leurs  livres 
môme,  que  ce  Pentateuque  ne  fut  connu  que  sous 
leur  roi  Josias ,  trente-six  ans  avant  la  première 
destruction  de  Jérusalem  et  de  captivité  ;  on  n'en 
trouva  qu'un  seul  exemplaire  chez  le  pontife  Hel- 
cias  (b) ,  qui  le  déterra  au  fond  d'un  coffre-fort  en 
comptant  de  l'argent.  Le  poutife  l'envoya  au  roi  par 
son  scribe  Saphan. 

Cela  pourrait,  disent-ils,  obscurcir  l'authenticité 
du  Pentateuque. 

En  effet,  eût-il  été  possible  que,  si  le  Pentateuque 

(b)  IV,  Rois,  chap  XXIII,  et  Paralipom.  II,  chaç.  XXXIV. 


MOÏSE-  71 

eût  été  connu  de  tous  les  Juifs,  Salomon,  le  sage 
Salomon,  inspiré  de  Dieu  même,  en  lui  bâtissant  un 
temple  par  son  ordre ,  eût  orné  ce  temple  de  tant  de 
figures  contre  la  loi  expresse  de  Moïse? 

Tous  las  prophètes  juifs  qui  avaient  prophétisé  au 
nom  du  Seigneur  depuis  Moïse  jusqu'à  ce  roi  Josias, 
ne  se  seraient-ils  pas  appuyés  dans  leurs  prédications 
de  loutes  les  lois  de  Moïse?  n'auraient-ils  pas  cité 
mille  fois  ses  propres  paroles?  ne  les  auraient-ils  pas 
commentées?  aucun  d'eux  cependant  n'en  cite  deux 
lignes;  aucun  ne  rappelle  le  texte  de  Moïse;  ils  lui 
sont  même  contraires  en  plusieurs  endroits. 

Selon  ces  incrédules,  les  livres  attribués  à  Moïse 
n'ont  été  écrits  que  parmi  les  Babyloniens  pendant  la 
captivité,  ou  immédiatement  après  par  Esdras.  On  ne 
voit  en  effet  que  des  terminaisons  persanes  et  chal- 
déennes  dans  les  écrits  juifs  :  Babel,  porte  de  dieu; 
Phëgor-beel  ou  Becl-phégor }  dieu  du  précipice;  Zebutlt* 
beel  ou  Bcel-zebuth ,  dieu  des  insectes;  Bethel,  maison 
de  dieu;  Daniel,  jugement  de  dieu;  Gabriel,  homme 
de  dieu  ;  Jahel ,  affligé  de  dieu;  Jaïel  .,  la  vie  de  dieu  ; 
Israël,  voyant  dieu;  Oviel,  force  de  dieu;  Raphaël , 
secours  de  dieu;  JJriel,  le  feu  de  dieu. 

Ainsi  tout  est  étranger  chez  la  nation  juive,  étran- 
gère elle-même  en  Palestine;  circoncision,  cérémo- 
nies ,  sacrifices  ,  arche  ,  chérubin  ,  bouc  Hazàzcl  ; 
baptême  de  justice,  baptême  simple,  épreuves,  devi« 
nation,  explication  des.  songes,  enchantement  des 
serpens,  rien  ne  venait  de  ce  peuple;  rien  ne  fut 
inventé  par  lui. 

Le, célèbre  milord  Bolingbrokc  ne  croit  point  du 


?2  MOÏSE. 

tout  que  Moïse  ait  existé  :  il  croit  voir  dans  le  Penta- 
teuque  une  foule  de  contradictions  et  de  fautes  do 
chronologie  et  de  géographie  qui  épouvantent,  des 
noms  de  plusieurs  villes  qui  n'étaient  pas  encoro 
bâties,  des  préceptes  donnés  aux  rois,  dans  un  temps 
où  non-seulement  les  Juifs  n'avaient  point  de  rois, 
mais  où  il  n'était  pas  probable  qu'ils  en  eussent  ja- 
mais, puisqu'ils  vivaient  dans  des  déserts  sous  des 
tentes  à  la  manière  des  Arabes  Bédouins, 

Ce  qui  lui  paraît  surtout  de  la  contradiction  la 
plus  palpable,  c'est  le  don  de  quarante-huit  villes 
avec  leurs  faubourgs  fait  aux  lévites,  dans  un  pays  où 
il  n'y  avait  pas  un  seul  village  :  c'est  principalement 
sur  ces  quarante-huit  villes  qu'il  relance  Abadie ,  et 
qu'il  a  même  la  dureté  de  le  traiter  avec  l'horreur  et 
le  mépris  d'un  seigneur  de  la  chambre  haute  et  d'un 
ministre  d'état  pour  un  petit  prêtre  étranger  qui  veut 
faire  le  raisonneur. 

Je  prendrai  la  liberté  de  représenter  au  vicomte 
de  Bolingbroke,  et  à  tous  ceux  qui  pensent  comme 
lui,  que  non-seulement  la  nation  juive  a  toujours  cru 
à  l'existence  de  Moïse  et  à  celle  de  ses  livres,  mais 
que  Jésus-Christ  même  lui  a  rendu  témoignage.  Les 
quatre  évangélistes,  les  Actes  des  apôtres  la  recon- 
naissent; saint  Matthieu  dit  expressément  que  Moïse 
et  Élie  apparurent  à  Jésus-Christ  sur  la  montagne, 
pendant  la  nuit  de  la  transfiguration,  et  saint  Luc  en 
dit  autant. 

Jésus -Christ  déclare  dans  saint  Matthieu  qu'il 
n'est  point  venu  pour  abolir  cette  loi,  mais  pour  l'ac- 
complir. On  renvoie  souvent  dans  le  nouveau  Tes- 


MOÏSE.  ^3 

tanient  à  la  loi  de  Moïse  et  aux  prophètes;  l'église 
entière  a  toujours  cru  le  Pentateuque  écrit  par  Moïse; 
et  de  plus,  de  cinq  cents  sociétés  différentes  qui  se 
sont  établies  depuis  si  long-temps  dans  le  christia- 
nisme, aucune  n'a  jamais  douté  de  l'existence  de  ce 
grand  prophète  :  il  faut  donc  soumettre  notre  raison, 
comme  tant  d'hommes  ont  soumis  la  leur. 

Je  sais  fort  bien  que  je  ne  gagnerai  rien  sur  l'esprit 
du  vicomte  ni  de  ses  semblables.  Ils  sont  trop  per- 
suadés que  les  livres  juifs  ne  furent  écrits  que  très- 
tard,  qu'ils  ne  furent  écrits  que  pendant  la  captivité 
des  deux  tribus  qui  restaient.  Mais  nous  aurons  la 
consolation  d'avoir  l'église  pour  nous. 

Si  vous  voulez  vous  instruire  et  vous  amuser  de 
l'antiquité ,  lisez  la  vie  de  Moïse  à  l'article  Apocryphes, 

section  11. 

Etf  vain  plusieurs  savans  ont  cru  que  le  Penta- 
teuque ne  peut  avoir  été  écrit  par  Moïse,  (c)  Ils  disent 

(c)  Est-il  bien  vrai  qu'il  y  ait  eu  un  Moïse?  Si  un  homme 
qui  commandait  à  la  nature  entière  eût  existé  chez  les  Égyp- 
tiens, de  si  prodigieux  événemens  n'auraient-ils  pas  fait  la  par- 
lie  principale  de  l'histoire  d'Egypte  ?  Sanchoniathon,  Manethon, 
Mégasthène,  Hérodote  n'en  auraient-ils  point  parlé?  Josèphe 
l'historien  a  recueilli  tous  les  témoignages  possibles  en  faveur 
des  Juifs  ;  il  n'ose  dire  qu'aucun  des  auteurs  qu'il  cite  ait  dit  un 
seul  mot  des  miracles  de  Moïse.  Quoi  !  le  Nil  aura  été  changé  en 
sang  ;  un  ange  aura  égorgé  tous  les  premiers-nés  dans  l'Egypte  ; 
la  mer  se  sera  ouverte,  ses  eaux  auront  été  suspendues  à  droite  et 
à  gauche ,  et  nul  auteur  n'en  aura  parlé  î  et  les  nations  auront 
oublié  ces  prodiges ,  et  il  n'y  aura  qu'un  petit  peuple  d'esclaves 

Dict.  Pli.  7»  7 


J  4  MOÏSE. 

que  par  l'Écriture  même  il  est  avéré  que  le  premier 
exemplaire  connu  fut  trouve  du  temps  du  roi  Josias , 
et  que  cet  unique  exemplaire  fut  apporté  au  roi  par 
le  secrétaire  Saphan.  Or  entre  Moïse  et  cette  aventure 
du  secrétaire  Saphan,  il  y  a  mille  cent  soixante-sept 
années  par  le  comput  hébraïque.  Car  Dieu  apparut  à 
Moïse  dans  le  buisson  ardent  Tan  du  monde  22  1 3,  et 
le  secrétaire  Saphan  publia  le  livre  de  la  loi  l'an  du 
monde  338o.  Ce  livre  trouve  sous  Josias  fut  inconnu 
jusqu'au  retour  de  la  captivité  de  Babylone;  et  il  est 
dit  que  ce  fut  Esdras,  inspiré  de  Dieu,  qui  mit  en 
lumières  toutes  les  saintes  écritures. 

Mais  que  ce  soit  Esdras  ou  un  autre  qui  ait  rédige 

barbares  qui  nous  aura  conté  ces  histoires  des  milliers  d'années 
après  l'événement  ! 

Quel  est  donc  ce  Moïse  inconnu  à  la  terre  entière  jusqu'au 
temps  où  un  Ptolomée  eut,  dit-on,  la  curiosité  de  faire  traduire 
en  grec  les  écrits  des  Juifs?  Il  y  avait  un  grand  nombre  de  siècles 
que  les  fables  orientales  attribuaient  à  Bacchus  tout  ce  que  les 
Juifs  ont  dit  de  Moïse.  Bacchus  avait  passé  la  mer  Rouge  à  pied 
sec,  Bacchus  avait  changé  les  eaux  en  sang,  Bacchus  avait  jour- 
nellement opéré  des  miracles  avec  sa  verge  ;  tous  ces  faits  étaient 
chantés  dans  les  orgies  de  Bacchus  avant  qu'on  eût  le  moindre 
commerce  avec  les  Juifs,  avant  qu'on  sût  seulement  si  ce  pauvre 
peuple  avait  des  livres.  ]N 'est-il  pas  de  la  plus  extrême  vraisem- 
blance que  ce  peuple  si  nouveau,  si  long-temps  errant,  si  tard 
conuu,  établi  si  tard  en  Palestine  ,  prit  avec  la  langue  phéni- 
cienne les  faites  phéniciennes ,  sur  lesquelles  il  enchérit  encore  f 
ainsi  que  le  font  tous  les  imitateurs  grossiers  ?  Un  peuple  si  pau 
vre,  si  ignorant,  si  étranger  dans  tous  les  arts,  pouvait-il  faire 
autre  chose  que  de  copier  ses  voisins?  Ne  sait-on  pas  que  jus- 
qu'au nom  d'Adonaï,  d'Ihaho,  d\E/oï,  ouEloa,  qui  signifia 
Dieu  chez  la  nation  juive,  tout  était  phénicien  ? 


MOÏSE.  JtD 

ce  livre ,  cela  est  absolument  indifférent  dès  que  îe 
livre  est  inspiré.  Il  n'est  point  dit  dans  le  Pentateuque 
que  Moïse  en  soit  l'auteur;  il  serait  donc  permis  de 
l'attribuer  à  un  autre  homme  à  qui  l'esprit  divin  l'aura 
dicté,  si  l'église  n  avait  pas  d'ailieurs  décidé  que  le 
livre  est  de  Moïse. 

Quelques  contradicteurs  ajoutent  qu'aucun  pro- 
phète n'a  cité  les  livres  du  Pentateuque,  qu  il  n'en  est 
question  ni  dans  les  Psaumes,  ni  dans  les  livres  attri- 
bués à  Salomon,  ni  dans  Jérémie,  ni  dans  Isaie,  ni 
cnCui  dans  aucun  livre  canonique  des  Juifs.  Les  mol* 
qui  répondent  à  ceux  de  Genèse,  Exode,  Nombres, 
Lévitique,  Deutéronome,  ne  se  trouvent  dans  aucun 
autre  écrit  reconnu  par  eux  pour  authentique. 

D'autres  plus  hardis  ont  fait  les  questions  sui- 
vantes. 

i°.  En  quelle  langue  Moïse  aurait-il  écrit  dans  un 
désert  sauvage?  Ce  ne  pouvait  être  qu'en  égyptien; 
car  par  ce  livre  même  on  voit  que  Moïse  et  tout  son 
peuple  étaient  nés  en  Egypte.  Il  est  probable  qu'ils 
ne  parlaient  pas  d'autre  langue.  Les  Egyptiens  m  se 
servaient  pas  encore  du  papyros;  on  gravait  des  hié- 
roglyphes sur  le  marbre  ou  sur  le  bois.  Il  est  même 
dit  que  les  tables  des  commandemens  furent  gravées 
sur  des  pierres  polies,  ce  qui  demandait  des  efforts  et 
un  temps  prodigieux. 

2°.  Est-il  vraisemblable  que  dans  un  désert  où  le 
peuple  JuiÇ  n'avait  ni  cordonnier  ni  tailleur,  et  où  le 
Dieu  de  l'univers  était  obligé  de  faire  un  miracle 
continuel  pour  conserver  [es  vieux  habits  et  les  vieux 
souliers  des  Juifs,  il  se  soit  trouvé  des  hommes  assez 


?0  Moi  SE. 

habiles  pour  graver  les  cinq  livres  du  Pentateucjue 
sur  le  marbre  ou  sur  le  bois?  On  dira  qu'on  trouva 
bien  des  ouvriers  qui  firent  un  veau  d'or  en  une  nuit, 
et  qui  réduisirent  ensuite  l'or  en  poudre,  opération 
impossible  à  la  chimie  ordinaire  non  encore  in- 
ventée; qui  construisirent  le  tabernacle,  qui  l'or- 
nèrent de  trente-quatre  colonnes  d'airain  avec  des 
chapiteaux  d'argent,  qui  ourdirent  et  qui  brodèrent 
des  voiles  de  lin,  d'hyacinthe,  de  pourpre  et  d'écar- 
lalc;  mais  cela  même  fortifie  l'opinion  des  contra- 
dicteurs. Ils  répondent  qu'il  n'est  pas  possible  que, 
dans  un  désert  où  l'on  manquait  de  tout,  on  ait  fait 
des  ouvrages  si  recherchés;  qu'il  aurait  fallu  com- 
mencer par  faire  des  souliers  et  des  tuniques;  que 
ceux  qui  manquent  du  nécessaire  ne  donnent  point 
dans  le  luxe;  et  que  c'est  une  contradiction  évidente 
de  dire  qu'il  y  ait  eu  des  fondeurs,  des  graveurs,  des 
brodeurs,  quand  on  n'avait  ni  habits  ni  pain. 

3°.  Si  Moïse  avait  écrit  le  premier  chapitre  de  la 
Genèse,  aurait-il  été  défendu  à  tous  les  jeunes  gens 
de  lire  ce  premier  chapitre?  aurait-on  porté  si  peu 
de  respect  au  législateur  ?  Si  c'était  Moïse  qui  eût 
dit  que  Dieu  punit  l'iniquité  des  pères  jusqu'à  la  qua- 
trième génération,  Ëzéchiel  aurait-il  osé  dire  le  con- 
traire ? 

4°.  Si  Moïse  avait  écrit  le  Lévilique,  aurait-il  pu 
se  contredire  dans  le  Dcutéronome?  Le  Lévitique 
défend  d'épouser  la  femme  de  son  frère,  le  Dcutéro- 
nome l'ordonne. 

5°.  Moïse  aurait-il  parlé  dans  son  livre  de  villes 
qui  n'existaient  pas  de  son  temps?  Aurait-il  dit  que 


moïse.  77 

des  villes  qui  étaient  pour  lui  à  l'orient  du  Jourdain, 
étaient  à  l'occident? 

6°.  Aurait-il  assigné  quarante-huit  villes  aux  le'- 
vites  dans  un  pays  où  il  n'y  a  jamais  eu  dix  villes ,  et 
dans  un  désert  où  il  a  toujours  erré  sans  avoir  une 
maison  ? 

7°.  Aurait-il  prescrit  des  règles  pour  les  rois  juifs, 
tandis  que  non -seulement  il  n'y  avait  point  de  rois 
chez  ce  peuple ,  mais  qu'ils  étaient  en  horreur ,  et 
qu'il  n'était  pas  probable  qu'il  n'y  en  eût  jamais  ? 
Quoi  !  Moïse  aurait  donné  des  préceptes  pour  la  con- 
duite des  rois  qui  ne  vinrent  qu'environ  cinq  cents 
années  après  lui,  et  il  n'aurait  rien  dit  pour  les  juges 
et  les  pontifes  qui  lui  succédèrent!  Cette  réflexion  ne 
conduit-elle  pas  à  croire  que  le  Pentateuque  a  été 
composé  du  temps  des  rois,  et  que  les  cérémonies 
instituées  par  Moïse  n'avaient  été  qu'une  tradition. 

8°.  Se  pourrait-il  faire  qu'il  eût  dit  aux  Juifs  :  Je 
vous  ai  fait  sortir  au  nombre  de  six  cent  mille  com- 
battons de  la  terre  d'Egypte ,  sous  la  protection  de 
votre  Dieu  ?  Les  Juifs  ne  lui  auraient-ils  pas  répondu  : 
Il  faut  que  vous  ayez  été  bien  timide  pour  ne  nous  pas 
mener  contre  le  Pharaon  d'Egypte  ;  il  ne  pouvait  pas 
nous  opposer  une  armée  de  deux  cent  mille  hommes. 
Jamais  l'Egypte  n'a  eu  tant  de  soldats  sur  pied  ;  nous 
l'aurions  vaincu  sans  peine,  nous  serions  les  maîtres 
de  son  pays?  Quoi!  le  dieu  qui  vous  parle  a  égorgé 
pour  nous  faire  plaisir  tous  les  premiers-nés  d'Egypte; 
et,  s'il  y  a  dans  ce  pays-là  trois  cent  mille  familles, 
cela  fait  trois  cent  mille  hommes  morts  en  une  nuit 
pour  nous  venger;  et  vous  n'avez  pas  secondé  votre 


jS  ?.JOÎSE. 

dieu!  et  vous  ne  nous  avez  pas  donné  ce  pays  fertile 
que  rien  ne  pouvait  défendre  ?  vous  nous  avez  fait 
sortir  de  l'Egypte  en  larrons  et  en  lâches,  pour  nous 
faire  périr  dans  des  déserts,  enlre  les  précipices  et 
les  montagnes  !  Vous  pouviez  nous  conduire  au  moins 
par  le  droit  chemin  dans  celle  terre  de  Canaan  sur 
laquelle  nous  n'avons  nul  droit,  que  vous  nous  avez 
promise  ,  et  dans  laquelle  nous  n'avons  pu  encore 
entrer. 

Il  était  nature]  que  de  la  terre  de  Gessen  nous  mar- 
chassions vers  Tyr  et  Sidon  le  long  de  la  Méditer- 
ranée; mais  vous  nous  faites  passer  l'isthme  de  Suez 
presque  tout  entier;  vous  nous  faites  rentrer  eu 
Egypte,  remonter  jusque  par-delà  Memphis,  et  nous 
nous  trouvons  à  Béel-Sephon,  au  bord  de  la  nier 
Rouge,  tournant  le  dos  à  la  terre  de  Canaan,  ayant 
marché  quatre-vingts  lieues  dans,  cette  Egypte  que 
nous  voulions  éviter;  et  enfin  près  de  périr  entre  la 
mer  et.  l'armée  de  Pharaon  ! 

Si  vous  aviez  voulu  nous  livrer  à  nos  ennemis, 
auriez-vous  pris  une  autre  route  et  d'autres  mesures  ? 
Dieu  nous  a  sauvés  par  un  miracle,  dites-vous;  la 
mer  s?est  ouverte  pour  nous  laisser  passer  ;  mais  après 
une  telle  faveur  fallait-il  nous  faire  mourir  de  faim  et 
de  fatigue  dans  les  déserts  horribles  d 'Et tan  ,  de 
Cadès-Barné,  de  Mara,  d'Élim ,  d'Oreb  et  de  Sinaï? 
Tous  nos  pères  ont  péri  dans  ces  solitudes  affreuses, 
et  vous  venez  dire  au  bout  de  quarante  ans  que  Dieu 
a  eu  un  soin  particulier  de  nos  pères! 

\oiia  ce  que  ces  Juifs  murmurateurs,  ces  enfit-iif 
injustes  de  Juifs  vagabonds,  morts  dans  les  déserts, 


moïse.  79 

auraient  pu  dire  à  Moïse,  s'il  leur  avait  lu  l'Exode  et 
la  Gvncse.  Et  que  n'auraient-ils  pas  dû  dire  et  faire  à 
l'article  du  veau  d'or?  Quoi!  vous  osez  nous  conter 
que  votre  frère  fit  un  veau  pour  nos  pères ,  quand 
vous  étiez  avec  Dieu  sur  la  montagne  ;  vous  qui  tantôt 
nous  dites  que  vous  avez  parlé  avec  Dieu  face  à  face, 
el  tantôt  que  vous  n'avez  pu  le  voir  que  par  derrière  ! 
Mais  enfin  ,  vous  étiez  avec  ce  Dieu ,  et  votre  frère 
jette  en  fonte  un  veau  d'or  en  un  seul  jour,  et  nous  le 
donne  pour  l'adorer;  et,  au  lieu  de  punir  votre  in- 
digne frère,  vous  le  faites  notre  pontife,  et  vous  or- 
donnez à  vos  lévites  d'égorger  vingt -trois  mille 
hommes  de  votre  peuple;  nos  pères  l'auraient- ils 
souffert,  se  seraient-ils  laissé  assommer  comme  des 
victimes  par  des  prêtres  sanguinaires  ?  Vous  nous 
dites  que,  non  content  de  cette  boucherie  incroyable, 
vous  avez  fait  encore  massacrer  vingt-quatre  mille 
de  vos  pauvres  suivans ,  parce  que  l'un  d'eux  avait 
couché  avec  une  Madianite;  tandis  que  vous-même 
avez  épousé  une  Madianite  ;  et  vous  ajoutez  que  vous 
êtes  le  plus  doux  de  tous  les  hommes!  Encore  quel- 
ques actions  de  cette  douceur,  et  il  ne  serait  plus 
resté  personne. 

Non ,  si  vous  aviez  été  capable  d'une  telle  cruauté , 
si  vous  aviez  pu  l'exercer,  vous  seriez  le  plus  barbare 
de  tous  les  hommes,  et  tous  les  supplices  ne  suffi- 
raient pas  pour  expier  un  si  étrange  crime. 

Ce  sont  la  à  peu  près  les  objections  que  font  les 
savans  à  ceux  qui  pensent  que  Moïse  est  Fauteur  du 
Pen'ateuque.  Mais  on  leur  répond  que  les  voies  de 
Dieu  ne  sont  pas  celles  des  hommes,  que  Dieu  a 


&0  MOÏSE. 

éprouvé,  conduit  et  abandonné  son  peuple  par  une 
sagesse  qui  nous  est  inconnue  ;  que  les  Juifs  eux- 
mêmes,  depuis  plus  de  deux  mille  ans,  ont  cru  que 
Moïse  est  Fauteur  de  ces  livres  ;  que  l'église  qui  a 
succédé  à  la  synagogue,  et  qui  est  infaillible  comme 
elle,  a  décidé  ce  point  de  controverse ,  et  que  les  sa- 
vans  doivent  se  taire  quand  l'église  parle. 

section  m  (i). 

On  ne  peut  douter  qu'il  n'y  ait  eu  un  Moïse  légis- 
lateur du  peuple  juif.  On  examinera  ici  son  histoire 
suivant  les  seules  règles  de  la  critique  ;  le  divin  n'est 
pas  soumis  à  l'examen.  Il  faut  donc  se  borner  au  pro- 
bable; les  hommes  ne  peuvent  juger  qu'en  hommes. 
Il  est  d'abord  très -naturel  et  très -probable  qu'une 
nation  arabe  ait  habité  sur  les  confins  de  l'Egypte  , 
du  côté  de  l'Arabie  Déserte,  qu'elle  ait  été  tributaire 
ou  esclave  des  rois  égyptiens ,  et  qu'ensuite  elle  ait 
cherché  à  s'établir  ailleurs;  mais  ce  que  la  raison 
seule  ne  saurait  admettre  ,  c'est  que  cette  nation  , 
composée  de  soixante  et  dix  personnes  tout  au  plus 
du  temps  de  Joseph,  se  fût  accrue  en  deux  cent 
quinze  ans,  depuis  Joseph  jusqu'à  Moïse,  au  nombre 
de  six  cent  mille  combattans ,  selon  le  livre  de 
1  Exode  ;  car  ces  six  cent  mille  hommes  en  état  de 
porter  les  armes  supposent  une  multitude  d'environ 
deux  millions,  en  comptant  les  vieillards ,  les  femmes 

(i)  Cette  troisième  section  est  tirée  du  manuscrit  dont  nous 
avons  parle  dans  l'avertissement.  Nous  avons  cru  devoir  conser- 
ver cet  article,  quoiqu'il  se  trouve  en  paitie  dans  les  précédcD». 


MOÏSE.  8l 

et  les  enfans.  Il  n'est  certainement  pas  dans  le  cours 
de  la  nature  qu'une  colonie  de  soixante  et  dix  per- 
sonnes, tant  mâles  que  femelles,  ait  pu  produire 
en  deux  siècles  deux  millions  d'habitans.  Les  calculs 
faits  sur  cette  progression  par  des  hommes  très-peu 
versés  dans  les  choses  de  ce  monde,  sont  démentis 
par  l'expérience  de  toutes  les  nations  et  de  tous  les 
temps.  On  ne  fait  pas,  comme  on  a  dit,  des  enfans 
d'un  trait  de  plume.  Songe-t-on  bien  qu'à  ce  compte 
une  peuplade  de  dix  mille  personnes  en  deux  cents 
ans  produirait  beaucoup  plus  d'habitans  que  le  globe 
de  la  terre  n'eu  peut  nourrir? 

Il  n'est  pas  plus  probable  que  ces  six  cent  mille 
combattans  favorisés  par  le  maître  de  la  nature,  qui 
fesait  pour  eux  tant  de  prodiges,  se  fussent  bornés  a 
errer  dans  les  déserts  où  ils  moururent,  au  lieu  de 
chercher  à  s'emparer  de  la  fertile  Egypte. 

Ces  premières  règles  d'une  critique  humaine  et 
raisonnable  établies,  il  faut  convenir  qu'il  est  très- 
vraisemblable  que  Moïse  ait  conduit  hors  des  confins 
de  l'Egypte  une  petite  peuplade.  Il  y  avait  chez  les 
Egyptiens  une  ancienne  tradition  rapportée  par  Plu- 
tarque  dans  son  traité  (VIsis  et  à'Osiris,  que  Tiphon, 
père  de  Jérossalaïm  et  de  Juddecus,  s'était  enfui 
d'Egypte  sur  un  âne.  Il  est  clair,  par  ce  passage,  que 
les  ancêtres  des  Juifs,  habitans  de  Jérusalem,  passaient 
pour  avoir  été  des  fugitifs  de  l'Egypte.  Une  tradition 
non  moins  ancienne,  et  plus  répandue,  est  que  les 
Juifs  avaient  été  chassés  de  l'Egypte ,  soit  comme  une 
troupe  de  brigands  indisciplinables,  soit  comme  une 
peuplade  infectée  par  la  lèpre.  Cette  double  accusa 


82  MOÏSE. 

tion  lirait  sa  vraisemblance  de  la  terre  morne  de  Gesse  n 
qu'ils  avaient  habitée,  terre  voisine  des  Arabes  vaga- 
bonds, et  où  la  maladie  de  la  lèpre,  particulière  aux 
Arabes,  devait  être  commune.  Il  paraît,  par  l'Écriture 
même,  que  ce  peuple  était  sorti  d'Egypte  maigre  lui. 
Le  dix -septième  chapitre  du  Deutéronome  défend 
aux  rois  de  songer  à  ramener  les  Juifs  en  Egypte. 

La  conformité  de  plusieurs  coutumes  égyptiennes 
et  juives  fortifie  encore  l'opinion  que  ce  peuple  était 
une  colonie  égyptienne,  et  ce  qui  lui  donne  un  nou- 
veau degré  de  probabilité,  c'est  la  fêle  de  la  pàque  , 
c'est-à-dire,  de  la  fuite  ou  du  passage,  instituée  en 
mémoire  de  leur  évasion.  Cette  fête  seule  ne  serait 
pas  une  preuve,  car  il  y  a  eu  chez  tous  les  peuples 
des  solennités  établies  pour  célébrer  des  événemens 
fabuleux  et  incroyables;  telles  étaient  la  plupart  des 
fêtes  des  Grecs  et  des  Romains,  mais  une  fuite  d'un 
pays  dans  un  autre  n'a  rien  que  de  très -commun,  et 
se  concilie  la  créance.  La  preuve  tirée  de  cette  fête 
de  la  pâque  reçoit  encore  une  force  nouvelle  par 
celle  des  tabernacles  en  mémoire  du  temps  où  les 
Juifs  habitaient  les  déserts  au  sortir  de  l'Egypte.  Ce  s 
vraisemblances,  réunies  avec  tant  d'autres,  prouvent 
qu'en  effet  une  colonie  sortie  d'Egypte  s'établit  enfin 
pour  quelque  temps  dans  la  Palestine. 

Presque  tout  le  reste  est  d'un  genre  si  merveilleux 
que  la  sagacité  humaine  n'y  a  plus  de  prise.  Tout  ce 
qu'on  peut  faire ,  c'est  de  rechercher  en  quel  temps 
l'histoire  de  celte  fuite,  c'est-à-dire,  le  livre  de  l'Exode 
a  pu  cire  écrit,  et  de  démêler  les  opinions  qui  ré- 
gnaient alors ,  opinions  dont  la  preuve  est  dans  ce 


MOÏSE.  8 

livre  même  comparé  avec  les  anciens  usages  des  na- 
tions. 

A  l'égard  des  livres  attribués  à  Moïse,  les  règles 
les  plus  communes  de  la  critique  ne  permettent  pas 
de  croire  qu'il  en  soit  l'auteur. 

i°.  Tl  n'y  a  pas  d'apparence  qu'il  eût  appelé  les 
endroits  dont  il  parle  de  noms  qui  ne  leur  furent  im- 
posés que  long-iemps  après.  Il  est  fait  mention  dans 
ce  livre  des  villes  de  Jaïr,  et  tout  le  monde  convient 
qu'elles  ne  furent  ainsi  nommées  que  long- temps 
après  la  mort  de  Moïse  ;  il  y  est  parlé  du  pays  de  Dan, 
et  la  tribu  de  Dan  n'avait  pas  encore  donné  son  nom 
à  ce  pays  dont  elle  n'était  pas  la  maîtresse. 

2°.  Comment  Moïse  aurait  -  il  cité  le  livre  des 
guerres  du  Seigneur,  quand  ces  guerres  et  ce  livre 
perdu  lui  sont  postérieurs  ? 

3°.  Comment  Moïse  aurait -il  parlé  de  la  défaite 
prétendue  d'un  géant  nommé  Og ,  roi  de  Bazan  , 
vaincu  dans  le  désert  la  dernière  année  de  son  gou- 
vernement? et  comment  aurait -il  ajouté  qu'on  voit 
encore  son  lit  de  fer  de  neuf  coudées  dans  Rabath  ? 
Cette  ville  de  Rabath  était  la  capitale  des  Ammonites; 
les  Hébreux  n'avaient  point  encore  pénétré  dans  ce 
pays  :  n'est-il  pas  apparent  qu'un  tel  passage  est  d'un 
écrivain  postérieur  que  son  inadvertance  trahit.  Il 
veut  apporter  en  témoignage  de  la  victoire  remportée 
sur  un  géant,  le  lit  qu'on  disait  être  encore  à  Rabath, 
et  il  oublie  qu'il  fait  parler  Moïse. 

4°.  Comment  Moïse  aurait-il  appelé  villes  au  delà 
du  Jourdain  les  villes  qui,  à  son  égard,  étaient  en 
deçà?  N'est-il  point  palpable  que  le  livre  qu'on  lui 


84  moïse. 

attribue  fut  écrit  long -temps  après  que  les  Israélites 
eurent  passé  cette  petite  rivière  du  Jourdain,  qu'ils 
ne  passèrent  jamais  sous  sa  conduite  ? 

5°.  Est-il  bien  vraisemblable  que  Moise  ait  dit  à  son 
peuple  que,  dans  la  dernière  année  de  son  gouverne- 
ment, il  a  pris  dans  le  petit  canton  d'Argob,  pays 
stérile  et  affreux  de  l'Arabie  Pétrée ,  soixante  grandes 
villes  entourées  de  bautes  murailles  fortifiées,  sans 
compter  un  nombre  infini  de  villes  ouvertes  ?  N'est-il 
pas  de  la  plus  grande  probabilité  que  ces  exagéra- 
tions furent  écrites  dans  la  suite  par  un  homme  qui 
voulait  flatter  une  nation  grossière  ? 

6°.  Il  est  encore  moins  vraisemblable  que  Moïse 
ait  rapporté  les  miracles  dont  cette  histoire  est  rem- 
plie ? 

On  peut  bien  persuader  à  un  peuple  heureux  et 
victorieux  que  Dieu  a  combattu  pour  lui;  mais  il  n'est 
pas  dans  la  nature  humaine  qu'un  peuple  croie  avoir 
vu  cent  miracles  en  sa  faveur,  quand  tous  ces  prodi- 
ges n'aboutissent  qu'à  le  faire  périr  dans  un  désert. 
Examinons  quelques  miracles  rapportés  dans  l'Exode. 

7°.  Il  paraît  contradictoire  et  injurieux  à  l'essence 
divine  que,  Dieu  s'étant  formé  un  peuple  pour  être  le 
gcul  dépositaire  de  ses  lois,  et  pour  dominer  sur 
toutes  les  nations,  il  envoie  un  homme  de  ce  peuple 
demander  au  roi  son  oppresseur  la  permission  d'aller 
sacrifier  à  son  dieu  dans  le  désert,  afin  que  ce  peuple 
puisse  s'enfuir  sous  le  prétexte  de  oe  sacrifice  ?  Nos 
idées  communes  ne  peuvent  qu'attacher  une  idée  de 
bassesse  et  de  fourberie  à  ce  manège,  loin  d'y  recon- 
naître la  majesté  et  la  puissance  de  l'Etre  suprême. 


MOÏSE.  85 

Quand  nous  lisons  immédiatement  après  que  Moïse 
change  devant  le  roi  sa  baguette  en  serpent  et  toutes 
les  eaux  du  royaume  en  sang,  qu'il  fait  naître  des 
grenouilles  qui  couvrent  la  terre,  qu'il  change  en 
poux  toute  la  poussière,  quil  remplit  les  airs  d  in- 
sectes ailés  venimeux,  qu'il  frappe  tous  les  hommes 
el  tous  les  animaux  du  pays  d'affreux  ulcères,  qu'il 
appelle  la  grêle,  les  tempêtes  et  le  tonnerre  pour  rui- 
ner toute  la  contrée,  qu'il  la  couvre  de  sauterelles; 
qu'il  la  plonge  dans  des  ténèbres  palpables  pendant 
trois  jours,  qu'enfin  un  ange  exterminateur  frappe  de 
mort  tous  les  pïemiers-nés  des  hommes  et  des  ani- 
maux d'Egypte,  à  commencer  par  le  fils  du  roi  ; 
quand  nous  voyons  ensuite  ce  peuple  marchant  à 
travers  les  flots  de  la  mer  Rouge  suspendus  en  mon- 
tagnes d'eau  à  droite  et  à  gauche ,  et  retombant 
ensuite  sur  l'armée  de  Pharaon  qu'ils  engloutissent; 
lors,  dis-je,  qu'on  lit  tous  ces  miracles,  la  première 
idée  qui  vient  à  l'esprit,  c'est  de  dire  :  Ce  peuple  pour 
qui  Dieu  a  fait  des  choses  si  étonnantes  va  sans  doute 
être  le  maître  de  l'univers.  Mais  non,  le  fruit  de  tant 
de  merveilles  est  de  souffrir  la  disette  et  la  faim  dans 
des  sables  arides;  et,  de  prodige  en  prodige,  tout 
meurt  avant  d'avoir  vu  le  petit  coin  de  terre  où  leurs 
descendans  s'établissent  ensuite  pour  quelques  an- 
nées. Il  est  pardonnable  sans  doute  de  ne  pas  croire 
cette  foule  de  merveilles  dont  la  moindre  révolte  la 
raison. 

Cette  raison  abandonnée  à  elle-même  ne  peut  se 
persuader  que  Moïse  ait  écrit  des  choses  si  étranges, 
Comment  peut-on  faire  accroire  à  une  génération 

Diet.  Ph.  7.  8 


86  MOÏSE. 

tant  de  miracles  inutilement  faits  pour  elle,  et  tous 
ceux  qu'on  dit  opérés  dans  le  désert?  Quel  person- 
nage fait-on  jouer  à  la  Divinité,  de  l'employer  à  con- 
server les  habits  et  les  souliers  de  ce  peuple  pendant 
quarante  ans,  après  avoir  armé  en  leur  faveur  toute 
la  nature  ! 

Il  est  donc  très-naturel  de  penser  que  toute  cette 
histoire  prodigieuse  fut  écrite  long  -  temps  après 
Moïse,  comme  les  romans  de  Charlemagne  furent 
forgés  trois  siècles  après  lui,  et  comme  les  origines 
de  toutes  les  nations  ont  été  écrites  dans  des  temps 
où  ces  origines  perdues  de  vue  laissaient  à  l'imagina- 
tion la  liberté  d'inventer.  Plus  un  peuple  est  grossier 
et  malheureux,  plus  il  cherche  à  relever  son  ancienne 
histoire,  et  quel  peuple  a  été  plus  long-temps  misé- 
rable et  barbare  que  le  peuple  juif. 

Il  n'est  pas  à  croire  que,  lorsqu'ils  n'avaient  pas  de 
quoi  se  faire  des  souliers  dans  leurs  déserts,  sous  la 
domination  de  Moïse,  on  fût  chez  eux  fort  curieux 
d'écrire.  On  doit  présumer  que  les  malheureux  nés 
dans  ces  déserts  ne  reçurent  pas  une  éducation  bien 
brillante,  et  que  la  nation  ne  commença  à  lire  et  à 
écrire  que  lorsqu'elle  eut  quelque  commerce  avec  les 
Phéniciens.  C'est  probablement  dans  les  commen- 
cemens  de  la  monarchie  que  les  Juifs  qui  se  sentirent 
quelque  génie  mirent  par  écrit  le  Pentateuque,  et 
ajustèrent  comme  ils  purent  leurs  traditions.  Aurait- 
on  fait  recommander  par  Moïse  aux  rois  do  lire  et 
d'écrire  même  sa  loi,  dans  le  temps  qu'il  n'y  avait  pas 
encore  de  rois?  n'est-il  pas  probable  que  le  dix- 
septième  chapitre  du  Deutérouome  est  fait  pour  mo- 


MOÏSE,  87 

dérer  le  pouvoir  de  la  royauté,  et  qu'il  fut  écrit  par 
les  prêtres  du  temps  de  Saûl? 

C'est  vraisemblablement  à  cette  époque  qu'il  faut 
placer  la  rédaction  du  Pentateuque.  Les  fréquens  es- 
clavages que  ce  peuple  avait  subis  ne  semblent  pas 
propres  à  établir  la  littérature  dans  une  nation ,  et  à 
rendre  les  livres  fort  communs  j  et  plus  ces  livres 
furent  rares  dans  les  commencemens,  plus  les  auteuis 
s'enhardirent  à  les  remplir  de  prodiges. 

Le  Pentateuque  attribué  à  Moïse  est  très-ancien , 
sans  doute,  s'il  est  rédigé  du  temps  de  Saul  et  de 
Samuel;  c'est  environ  vers  le  temps  de  la  guerre  de 
Troie,  et  c'est  un  des  plus  curieux  monumens  de  la 
manière  de  penser  des  hommes  de  ce  temps-là.  On 
voit  que  toutes  les  nations  connues  étaient  amou- 
reuses des  prodiges  à  proportion  de  leur  ignorance. 
Tout  se  fesait  alors  par  le  ministère  céleste,  en 
Egypte,  en  Phrygie,  en  Grèce,  en  Asie. 

Les  auteurs  du  Pentateuque  donnent  à  entendre 
que  chaque  nation  a  ses  dieux,  et  que  ces  dieux  ont, 
à  peu  de  chose  près,  un  égal  pouvoir. 

Si  Moïse  change  au  nom  de  son  dieu  sa  verge  en 
serpent,  les  prêtres  de  Pharaon  en  font  autant  :  s'il 
change  toutes  les  eaux  de  l'Egypte  en  sang,  jusqu'à 
celles  qui  était  dans  les  vases,  les  prêtres  font  sur-le- 
champ  le  même  prodige  sans  qu'on  puisse  concevoir 
sur  quelles  eaux  ces  prêtres  opéraient  cette  métamor- 
phose, à  moins  qu'ils  n'eussent  créé  de  nouvelles 
eaux  exprès.  L'écrivain  juif  aime  encore  mieux  être 
réduit  nécessairement  à  cette  absurdité,  que  de  lais- 
ser douter  que  les  dieux  d'Egypte  n'eussent  pas  le 


83  MOÏSE. 

pouvoir  de  changer  l'eau  en  sang  aussi-Lien  que  le 
Dieu  de  Jacob. 

Mais  quand  celui-ci  vient  à  remplir  de  poifx  toute 
la  terre  d'Egypte,  à  changer  en  poux  toute  la  pous- 
sière, alors  parait  sa  supériorité  tout  entière,  les 
mages  ne  peuvent  «limiter,  et  on  fait  parler  ainsi  le 
dieu  des  Juifs  :  «  Pharaon  saura  que  rien  n'est  sem- 
blable à  moi.  »  Ces  paroles  qu'on  met  dans  sa  bouche 
marquent  un  être  qui  se  croit  seulement  plus  puissant 
que  ses  rivaux  :  il  a  été  égalé  dans  la  métamorphose 
d'une* verge  en  serpent,  et  dans  celle  des  eaux  en 
sang,  mais  il  gagne  la  partie  sur  l'article  des  poux  et 
sur  les  suivans. 

Cette  idée  de  la  puissance  surnaturelle  des  préires 
de  tous  les  pays  est  marquée  dans  plusieurs  endroits 
de  l'Écriture.  Quand  Baîaam3  prêtre  du  petit  état 
d'un  roitelet  nommé  Balac,  au  milieu  des  déserts,  est 
près  de  maudire  les  Juifs,  leur  dieu  apparaît  à  ce 
prêtre  pour  l'en  empêcher.  Tl  semble  que  la  malédic- 
tion de  Balaam  fût  très  à  craindre.  Ce  n'est  pas  même 
assez  pour  contenir  ce  prêtre  que  Dieu  lui  ait  parlé  , 
il  envoie  devant  lui  un  ange  avec  une  épée,  et  lui  fait 
encore  parler  par  son  ânesse.  Toutes  ces  précautions 
prouvent  certainement  l'opinion  où  Ton  était  que  la 
malédiction  d'un  prêtre,  quel  qu'il  Ait,  entraînait  des 
clicts  funestes. 

Cette  idée  d'un  dieu  supérieur  "seulement  aux 
autres  dieux,  quoiqu'il  eût  fait  le  ciel  et  la  terre,  était 
tellement  enracinée  dans  toutes  les  têtes,  que  Salo- 
mon,  dans  sa  dernière  prière,  s'écrie  :  «O  mon  Dieu, 
il  n'y  a  aucun  autre  dieu  semblable  à  toi.  sur  la  terre. 


M  OISE,  89 

ni  dans  le  ciei.  »  C'est,  cette  opinion  qui  rendait  les 
Juifs  si  crédules  sur  tous  les  sortilèges,  sur  tous  les 
enchantemens  des  autres  nations.  C'est  ce  qui  donna 
lieu  à  l'histoire  de  la  pythonisse  d'Endor,  qui  eut  le 
pouvoir  d'évoquer  l'ombre  de  Samuel.  Chaque  peuple 
eut  ses  prodiges  et  ses  oracles,  et  il  ne  vint  même 
dans  l'esprit  d'aucune  nation  de  douter  des  miracles 
e^  des  prophéties  des  autres.  On  se  contentait  de  leur 
opposer  de  pareilles  armes,  il  semblait  que  les  prêtres, 
en  niant  les  prodiges  des  nations  voisines,  eussent 
craint  de  décréditer  les  leurs.  Cette  espèce  de  théo- 
logie prévalut  long-temps  dans  toute  la  terre. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'entrer  dans  le  détail  de 
tout  ce  qui  est  écrit  sur  Moïse.  On  parle  de  ses  lois 
en  plus  d'un  endroit  de  cet  ouvrage.  On  se  bornera 
ici  à  remarquer  combien  on  est  étonné  de  voir  un 
législateur  inspiré  de  Dieu,  un  prophète  qui  fait  par- 
ler Dieu  même,  et  qui  ne  propose  point  aux  hommes 
une  vie  à  venir.  Il  n'y  a  point  un  seul  mot  dans  le 
Lévitique  qui  puisse  faire  soupçonner  l'immortalité 
de  Pâme.  On  répond  à  cette  accablante  difficulté  que 
Dieu  se  proportionnait  à  la  grossièreté  des  Juifs  .Quelle 
misérable  réponse!  c'était  à  Dieu  à  élever  les  Juifs 
jusqu'aux  connaissances  nécessaires,  ce  n'était  pas  à 
lui  à  se  rabaisser  jusqu'à  eux.  Si  rame  est  immortelle, 
s'il  est  des  récompenses  et  des  peines  dans  une  autre 
vie,  il  est  nécessaire  que  les  hommes  en  soient  in- 
struits. Si  Dieu  parle  ,  il  faut  qu'il  les  informe  de  ce 
dogme  fondamental.  Quel  législateur  et  quel  dieu 
que  celui  qui  ne  propose  a  son  peuple  que  du  vin,  de 
1  huile  et  du  lait!  quel  dieu  qui  encourage  toujours 

8: 


90  MONDE. 

ses  croyans  comme  un  chef  de  brigands  encourage 
sa  troupe  par  l'espérance  de  la  rapine!  11  est  bien  par- 
donnable, encore  une  fois,  à  la  raison  humaine  de  ne 
voir  dans  une  telle  histoire  que  la  grossièreté  barbare 
des  premiers  temps  d'un  peuple  sauvage.  L'homme, 
quoi  qu'il  fasse,  ne  peut  raisonner  autrement  :  mais, 
si  Dieu  en  effet  est  l'auteur  du  Pentateuque ,  il  faut  se 
soumettre  sans  raisonner. 

MONDE. 

Bu  meilleur  des  mondes -possibles. 

En  courant  de  tous  côtés  pour  mlnstruire,  je  ren- 
contrai un  jour  des  disciples  de  Platon.  Venez  avec 
nous ,  me  dit  l'un  d'eux;  vous  êtes  dans  le  meilleur 
des  mondes;  nous  avons  bien  surpassé  notre  maître. 
Il  n'y  avait  de  son  temps  que  cinq  mondes  possibles, 
parce  qu'il  ny  a  que  cinq  corps  réguliers;  mais  ac- 
tuellement qu'il  y  a  une  infinité  d'univers  possibles, 
Dieu  a  choisi  le  meilleur;  venez,  et  vous  vous  en 
trouverez  bien.  Je  lui  répondis  humblement  :  Les 
mondes  que  Dicupouvait  créer  étaient  ou  meilleurs, 
ou  parfaitement  égaux,  ou  pires;  il  ne  pouvait  pren- 
dre le  pire;  ceux  qui  étaient  égaux,  supposé  qu'il  y 
en  eût,  ne  valaient  pas  la  préférence,  ils  étaient  en- 
tièrement les  mêmes  :  on  n'a  pu  choisir  entre  eux  ; 
prendre  Pun,  c'est  prendre  l'autre.  Il  était  donc  im- 
possible qu'il  ne  prît  pas  le  meilleur.  Mais  comment 
les  autres  étaient-ils  possibles,  quand  il  était  impos- 
sible qu'ils  existassent? 

Il  me  fit  de  très-belles  distinctions,  assurant  tou- 


MONDE.  91 

jours j  sans  s'entendre,  que  ce  monde-ci  est  le  meil- 
leur de  tous  les  mondes  réellement  impossibles.  Mais 
me  sentant  alors  tourmenté  de  la  pierre,  et  souffrant 
des  douleurs  insupportables,  les  citoyens  du  meilleur 
des  mondes  me  conduisirent  à  l'hôpital  voisin.  Che- 
min fesant,  deux  de  ces  bienheureux  habitans  furent 
enlevés  par  des  créatures  leurs  semblables  :  on  les 
chargea  de  fers,lun  pour  quelques  dettes,  l'autre 
sur  un  simple  soupçon.  Je  ne  sais  pas  si  je  fus  conduit 
dans  le  meilleur  des  hôpitaux  possibles,  mais  je  fus 
entassé  avec  deux  ou  trois  mille  misérables  qui  souf- 
fraient comme  moi.  Il  y  avait  ià  plusieurs  défenseurs 
de  la  patrie  qui  m'apprirent  qu'ils  avaient  été  trépa- 
nés et  disséqués  vivans,  qu'on  leur  avait  coupé  des 
bras,  des  jambes,  et  que  plusieurs  milliers  de  leurs 
généreux  compatriotes  avaient  été  massacrés  dans 
l'une  des  trente  batailles  données  dans  la  dernière 
guerre,  qui  est  environ  la  cent  millième  guerre  depuis 
que  nous  connaissons  des  guerres.  On  voyait  aussi 
dans  cette  maison  environ  mille  personnes  des  deux 
sexes  qui  ressemblaient  à  des  spectres  hideux,  et  qu'on 
frottait  d'un  certain  métal,  parce  qu'ils  avaient  suivi 
la  loi  de  la  nature,  et  parce  que  ïa  nature  avait,  je  ne 
sais  comment,  pris  la  précaution  d'empoisonner  en 
eux  la  source  de  la  vie.  Je  remerciai  mes  deux  con- 
ducteurs. 

Quand  on  m'eut  plongé  un  fer  bien  tranchant  dans 
la  vessie,  et  qu'on  eut  tiré  quelques  pierres  de  cette 
carrière;  quand  je  fus  guéri,  et  qu'il  ne  me  resta  plus 
que  quelques  incommodités  douloureuses  pour  le 
reste  de  mes  jours,  je  fis  mes  représentations  à  mes 


<)9,  MONDE. 

guides;  je  pris  la  liberté  de  leur  dire  qu'il  y  avait  du 
bon  dans  ce  monde,  puisqu'on  m  avait  tiré  quatre 
cailloux  du  sein  de  mes  entrailles  déchirées,  mais 
que  j'aurais  encore  mieux  aimé  que  les  vessies  eussent 
été  des  lanternes,  que  non  pas  qu'elles  fussent  des 
carrières.  Je  leur  parlai  des  calamités  et  des  crimes 
innombrables  qui  couvrent  cet  excellent  monde,  le 
plus  intrépide  d'entre  eux,  qui  était  un  Allemand, 
mon  compatriote,  m'apprit  que  tout  cela  n'est  qu'une 
bagatelle. 

Ce  fut ,  dit-il ,  une  grande  faveur  du  ciel  envers  le 
genre  humain,  que  Tarquin  violât  Lucrèce,  et  que 
Lucrèce  se  poignardât,  parce  qu'on  chassa  les  tyrans, 
et  que  le  viol,  le  suicide  et  la  guerre  établirent  une 
république  qui  fit  le  bonheur  des  peuples  conquis. 
J;eus  peine  a  convenir  de  ce  bonheur.  Je  ne  courus 
pas  d'abord  quelle  était  la  félicité  des  Gaulois  et  des 
Espagnols,  dont  on  dit  que  César  fit  périr  trois  mil- 
lions. Les  dévastations  et  les  rapines  me  parurent 
aussi  quelque  chose  de  désagréable.  Mais  le  défen- 
seur de  l'optimisme  n'en  démordit  point;  il  me  disait 
toujours  comme  le  geôlier  de  don  Carlos  :  «  Paix, 
paix,  c'est  pour  votre  bien.  »  Enfin,  étant  poussé  à 
bout,  il  me  dit  qu'il  ne  fallait  pas  prendre  garde  à  ce 
globule  de  la  terre,  où  tout  va  de  travers;  mais  que 
dans  l'étoile  de  Sirius,  dans  Orion,  dans  l'œil  du 
Taureau  et  ailleurs  ,  tout  est  parfait.  Allons-y  donc, 
lui  dis-je. 

Un  petit  théologien  me  tira  alors  par  le  bras;  il 
me  confia  que  ces  gens-là  étaient  des  rêveurs;  qu'il 
n'était  point  du  tout  nécessaire  qu'il  y  eut  du  mal  sur 


MONSTRES.  93 

la  terre ,  qu'elle  avait  été  formée  exprès  pour  qu'il  n'y 
eût  jamais  que  du  bien;  et,  pour  vous  le  prouver,  sa- 
chez que  les  choses  se  passèrent  ainsi  autrefois  pen- 
dant dix  ou  douze  jours.  Hélas!  lui  répondis-je,  c'est 
bien  dommage,  mon  révérend  père,  que  cela  n'ait 
pas  continué. 

MONSTRES. 

Il  est  plus  difficile  qu'on  ne  pense  de  définir  les 
monstres.  Donnerons  -  nous  ce  nom  à  un  animal 
énorme ,  à  un  poisson ,  à  un  serpent  de  quinze  pieds 
de  long  ?  mais  il  y  en  a  de  vingt ,  de  trente  pieds ,  au- 
près desquels  les  premiers  seraient  peu  de  chose. 

Il  y  a  des  monstres  par  défaut.  Mais  si  les  quatre 
petits  doigts  des  pieds  et  des  mains  manquent  à  un 
homme  bien  fait,  et  d'une  figure  gracieuse,  sera-t-ii 
un  monstre?  Les  dents  lui  sont  plus  nécessaires.  J'ai 
vu  homme  né  sans  aucune  dent  ;  il  était  d'ailleurs 
Irès-agréable.  La  privation  des  organes  de  la  généra- 
tion ,  bien  plus  nécessaire  encore  ,  ne  constituent 
point  un  animal  monstrueux. 

Il  y  a  les  monstres  par  excès;  mais  ceux  qui  ont 
six  doigts,  le  croupion  allongé  en  forme  de  petite 
queue,  trois  testicules,  deux  orifices  à  la  verge,  ne 
sont  pas  réputés  monstres. 

La  troisième  espèce  est  de  ceux  qui  auraient  des 
membres  d'autres  animaux,  comme  un  lion  avec  des 
ailes  d'autruche  ,  un  serpent  avec  des  ailes  d'aigle, 
tel  que  le  griffon  et  Fixion  des  Juifs.  Mais  toutes  les 
chauve-souris  sont  pourvues  d'ailes;  les  poissons 
volans  en  ont,  et  ne  sont  point  des  monstres.  ' 


94  MONSTRES. 

Réservons  donc  ce  nom  pour  les  animaux  dont  les 
difformités  nous  font  horreur. 

Le  premier  nègre  pourtant  fut  un  monstre  pour  les 
femmes  blanches ,  et  la  première  de  nos  beautés  fut 
UU  monstre  aux  yeux  des  nègres. 

Si  Polyphème  et  les  cyclopes  avaient  existé  ,  les 
gens  qui  portaient  des  yeux  aux  deux  côtés  de  la 
racine  du  nez,  auraient  été  déclarés  monstres  dans 
l'île  de  Lipari  et  dans  le  voisinage  de  TEtna. 

J'ai  vu  une  femme  à  la  foire  qui  avait  quatre  ma- 
melles et  une  queue  de  vache  à  la  poitrine.  Elle  était 
monstre  sans  difficulté  quand  elle  laissait  voir  sa 
gorge,  et  femme  de  mise  quand  elle  la  cachait. 

Les  centaures  ,  les  minotaures  auraient  été  des 
monstres  ,  mais  de  beaux  monstres.  Surtout  un  corps 
de  cheval  bien  proportionné,  qui  aurait  servi  de  base 
à  la  partie  supérieure  d'un  homme,  aurait  été  un 
chef-d'œuvre  sur  la  terre;  ainsi  que  nous  nous  figu- 
rons comme  des  chefs-d'œuvre  du  ciel,  ces  esprits 
que  nous  appelons  anges ,  et  que  nous  peignons ,  que 
nous  sculptons  dans  nos  églises,  tantôt  ornés  de  deux 
ailes,  tantôt  de  quatre,  et  môme  de  six. 

Nous  avons  déjà  demandé  avec  le  sage  Locke 
quelle  est  la  borne  entre  la  figure  humaine  et  l'ani- 
male, quel  est  le  point  de  monstruosité  auquel  il 
faut  se  fixer  pour  ne  pas  baptiser  un  enfant,  pour  ne 
le  pas  compter  de  notre  espèce,  pour  ne  lui  pas  ac- 
corder une  âme.  Nous  avons  vu  que  cette  borne  est 
aussi  difficile  à  poser  qu'il  est  difficile  de  savoir  ce  que 
c'est  qu'une  âme,  car  il  n'y  a  que  les  théologiens  qui 
le  sachent. 


MONSTRES.  g5 

Pourquoi  les  satyres  que  vit  saint  Jérôme ,  nés  do 
filles  et  de  singes,  auraient-ils  été  réputés  monstres? 
ce  se  seraient-ils  pas  crus  au  contraire  mieux  par- 
tagés que  nous?  n'auraient-ils  pas  eu  plus  de  force 
et  plus  d'agilité?  ne  se  géraient -ils  pas  moqué  de 
notre  espèce,  à  qui  la- cruelle  nature  a  refusé  des  vê- 
temens  et  des  queues?  Un  mulet  né  de  deux  espèces 
différentes,  un  jumart  fils  d'un  taureau  et  d'une  ju- 
~ment,  un  tarin  né,  dit-on,  d'un  serin  et  d'une  linote, 
lie  sont  point  des  monstres. 

Mais  comment  les  mulets  ,  les  jumarts  ,  ïes  ta- 
rins, etc.,  qui  sont  engendrés,  n'engendrent-ils  point? 
et  comment  les  séministes,  les  ovistes,  les  animal- 
culistes  expliquent-ils  la  formation  de  ces  métis? 

Je  vous  répondrai  qu'ils  ne  l'expliquent  point  du 
tout.  Les  séministes  n'ont  jamais  connu  la  façon  dont 
(a  semence  d'un  âne  ne  communique  à  son  mulet  que 
ses  oreilles  et  un  peu  de  son  derrière.  Les  ovistes  ne 
font  comprendre,  ni  ne  comprennent  par  quel  art 
une  jument  peut  avoir  dans  son  ceuf  autre  chose 
qu'un  cheval.  Et  les  animalculistes  ne  voient  point 
comment  un  petit  embryon  d'âne  vient  mettre  ses 
oreilles  dans  une  matrice  de  cavale. 

Celui  qui,  dans  sa  Vénus  physique,  prétendit  que 
tous  les  animaux  et  tou$  les  monstres  se  formaient 
par  attraction ,  réussit  encore  moins  que  les  autres  à 
rendre  raison  de  ces  phénomènes  si  communs  et  si 
surprcnans. 

Hélas!  mes  amis,  nul  de  vous  ne  sait  comment  il 
fait  des  enfans;  vous  ignorez  les  secrets  de  la  nature 


C)G  MONTAGNE. 

dans  l'homme,  et  vous  voulez  les  deviner  dans  le 
mulet  ! 

À  toute  force  vous  pourrez  dire  d'un  monstre  par 
défaut  :  Toute  la  semence  nécessaire  n'est  pas  par- 
venue à  sa  place,  ou  bien^le  petit  ver  spermalique  a 
perdu  quelque  chose  de  sa  substance,  ou  bien  l'œuf 
s'est  froissé.  Vous  pourrez,  sur  un  monstre  par  excès, 
imaginer  que  quelques  parties  superflues  du  sperme 
ont  surabondé,  que  de  deux  vers  spermatiques  réunis, 
l'un  n'a  pu  animer  qu'un  membre  de  l'animal,  et  que 
ce  membre  est  resté  de  subrogation;  que  deux  œufs 
se  sont  mêlés,  et  qu'un  de  ces  œufs  n'a  produit  qu'un 
membre,  lequel  s'est  joint  au  corps  de  l'autre. 

Mais  que  direz-vous  de  tant  de  monstruosités  par 
addition  de  parties  animales  étrangères?  comment 
expliquerez-vous  une  écrevisse  sur  le  cou  d'une  fdle? 
une  queue  de  rat  sur  une  cuisse,  et  surtout  les  quatre 
pis  de  vache  avec  la  queue  qu'on  a  vus  à  la  foire 
Saint-Germain?  vous  serez  réduits  à  supposer  que  la 
mère  de  cette  femme  était  de  la  famille  de  Pasipbaé. 

Allons,  courage,  disons  ensemble  :  Que  aais-jû 

MONTAGNE. 

C'est  une  fable  bien  ancienne,  bien  universelle, 
que  celle  de  la  montagne  qui,  ayant  effrayé  tout  le 
pays  par  ses  clameurs  en  travail  d'enfant,  fut  sifflée 
de  tous  les  assistans  quand  elle  ne  mit  au  monde 
qu'une  souris.  Le  parterre  n'était  pas  philosophe.  Les 
siîïleurs  devaient  admirer.  Il  était  aussi  beau  à  la 
montagne  d'accoucher  d'une  souris ,  qu'A  la  souris 
d'accoucher  d'une  montagne.  Un  rocher  qui  produit 


MORALE.  97 

Un  rat  est  quelque  chose  de  très-prodigieux;  et  ja- 
mais la  terre  n'a  vu  rien  qui  approche  d'un  tel  mi" 
racle.  Tous  les  globes  de  l'univers  ensemble  ne  pour* 
raient  pas  faire  naître  une  mouche.  Là  où  le  vulgaire 
rit,  le  philosophe  admire;  et  il  rit  où  le  vulgaire 
ouvre  de  grands  yeux  stupides  d'étonnement. 

MORALE. 

Bavards  prédicateurs  ,  extravagans  controver- 
sistes,  tâchez  de  vous  souvenir  que  votre  maître  n'a 
jamais  annoncé  que  le  sacrement  était  le  signe  visible 
d'une  chose  invisible  ;  il  n'a  jamais  admis  quatre 
vertus  cardinales  et  trois  théologales  ;  il  n'a  jamaii 
examiné  si  sa  mère  était  venue  au  monde  maculée  ou 
immaculée  ;  il  n'a  jamais  dit  que  les  petits  enfans  qui 
mouraient  sans  baptême  seraient  damnés.  Cessez  de 
lui  faire  dire  des  choses  auxquelles  il  ne  pensa  poiDt. 
Il  a  dit;  selon  la  vérité  aussi  ancienne  que  le  monde  : 
Aimez  Dieu  et  votre  prochain;  tenez-vous-en  là,  mi- 
sérables ergoteurs,  prêchez  la  morale  et  rien  de  plus. 
Mais  observez-la,  cette  morale;  que  les  tribunaux  ne 
retentissent  plus  de  vos  procès;  n?arrachez  plus  paf 
la  griffe  d'un  procureur  un  peu  de  farine  à  la  bouche 
de  la  veuve  et  de  l'orphelin.  Ne  disputez  plus  un  petit 
bénéficeavec  la  même  fureur  qu'on  disputa  la  papauté 
dans  le  grand  schisme  d'occident.  Moines,  ne  mettes 
plus  (autant  qu'il  est  en  vous)  l'univers  à  contribution  \ 
et  alors  uous  pourrons  vous  croire. 

Je  viens  de  lire  ces  mots  dans  une  déclamation  eit 
quatorze  volumes  $  intitulée  ;  Histoire  du  Bac-llmpire* 

Piet.  vfc.  7.  q 


98  MORALE. 

Les  chrétiens  avaient  une  morale;  mais  les  païens  riert 
avaient  point 

Ah!  M.  Le  Beau,  auteur  de  ces  quatorze  volumes, 
où  avez-vous  pris  cette  sottise?  eh!  qu'est-ce  donc 
que  la  morale  de  Socrate,  de  Zaleucus,  de  Charon- 
das ,  de  Cicéron ,  d'Épictète ,  de  Marc-Antonin  ? 

Il  n'y  a  qu'une  morale,  M.  Le  Beau,  comme  il  n'y 
a  qu'une  géométrie.  Mais,  me  dira- 1- on,  la  plus 
grande  partie  des  hommes  ignorent  la  géométrie. 
Oui;  mais,  dès  qu'on  s'y  applique  un  peu,  tout  le 
monde  est  d'accord.  Les  agriculteurs  ,  les  manœu- 
vres, les  artistes  n'ont  point  fait  de  cours  de  morale  ; 
ils  n'ont  lu  ni  De  finibus  de  Cicéron,  ni  les  Ethiques 
dAristote;  mais,  sitôt  qu'ils  réfléchissent,  ils  sont 
sans  le  savoir  les  disciples  de  Cicéron  :  le  teinturier 
indien ,  le  berger  tartare  et  le  matelot  d'Angleterre 
connaissent  le  juste  et  l'injuste.  Confucius  n'a  point 
inventé  un  système  de  morale  comme  on  bâtit  un 
système  de  physique.  Il  l'a  trouvé  dans  le  cœur  de 
tous  les  hommes. 

Cette  morale  était  dans  le  cœur  du  préteur  Festus, 
quand  les  Juifs  le  pressèrent  de  faire  mourir  Paul  qui 
avait  amené  des  étrangers  dans  leur  temple.  «  Sachez, 
leur  dit-il,  que  jamais  les  Romains  ne  condamnent 
personne  sans  l'entendre.  » 

Si  les  Juifs  manquaient  de  morale  ou  manquaient 
à  la  morale,  les  Romains  la  connaissaient  et  lui  ren- 
daient gloire. 

La  morale  n'est  point  dans  la  superstition  ?  elle 
n'est  point  dans  les  cérémonies,  elle  n'a  rien  de  com- 
mun avec  les  dogmes.  On  ne  peut  trop  répéter  que 


MOUVEMENT.  99 

tous  les  dogmes  sont  différens,  et  que  la  morale  est 
la  même  chez  tous  les  hommes  qui  font  usage  de  leur 
raison.  La  morale  vient  donc  de  Dieu  comme  la  lu- 
mière. Nos  superstitions  ne  sont  que  ténèbres.  Lec- 
teur, réfléchissez  :  étendez  cette  Vérité,  tirez  vos 
conséquences. 

MOUVEMENT. 

Un  philosophe  des  environs  du  mont  Krapac ,  mu 
disait  que  le  mouvement  est  essentiel  à  la  matière. 

Tout  se  meut,  disait-il;  le  soleil  tourne  continuel- 
lement sur  lui-même,  les  planètes  en  font  autant, 
chaque  planète  a  plusieurs  mouvemens  différons ,  et 
dans  chaque  planète  tout  transpire,  tout  est  crible, 
tout  est  criblé  ;  le  plus  dur  métal  est  percé  d'une  ni- 
finité  de  pores ,  par  lesquels  s'échappe  continuelle- 
ment un  torrent  de  vapeurs  qui  circulent  dans  l'es- 
pace. L'univers  n'est  que  mouvement;  donc  le  mou* 
vement  est  essentiel  à  la  matière. 

Monsieur,  lui  dis-je,  né  pourrait-on  pas  vous  ré<< 
pondre  :  Ce  bloc  de  marbre,  ce  canon,  cette  maison, 
cette  montagne  ne  remuent  pas;  donc  le  mouvement 
n'est  pas  essentiel  ? 

Ils  remuent,  répondit -il;  ils  vont  dans  l'espace 
avec  la  terre  par  le  mouvement  commun ,  et  ils  re- 
muent si  bien  (quoique  insensiblement),  par  leur 
mouvement  propre,  qu'au  bout  de  quelques  siècles 
il  ne  restera  rien  de  leurs  masses,  dont  chaque  in- 
stant détache  continuellement  des  particules. 

— Mais,  monsieur,  je  puis  concevoir  la  matière  en 
repos;  donc  le  mouvement  n'est  pas  de  son  essence. 


100  MOUVEMENT. 

—  Vraiment,  je  me  soucie  bien  que  vous  conce- 
viez ou  que  vous  ne  conceviez  pas  la  matière  en 
repos.  Je  vous  dis  qu'elle  ne  peut  y  être. 

—  Cela  est  hardi  ;  et  le  chaos  ,  s'il  vous  plaît  ? 

—  Ah,  ah!  le  chaos!  si  nous  voulions  parler  du 
chaos,  je  vous  dirais  que  tout  y  était  nécessairement 
en  mouvement,  et  que  le  «  souffle  de  Dieu  y  était 
porté  sur  les  eaux;  »  que  l'élément  de  l'eau  était 
reconnu  existant,  les  autres  élémens  existaient  aussi; 
que  par  conséquent  le  feu  existait,  qu'il  nj  a  point 
de  feu  sans  mouvement,  que  le  mouvement  est  essen- 
tiel au  feu.  Vous  n'auriez  pas  beau  jeu  avec  le  chaos. 

—  Hélas!  qui  peut  avoir  beau  jeu  avec  tous  ces 
sujets  de  dispute  ?  Mais  vous  qui  en  savez  tant ;  dites- 
moi  pourquoi  un  corps  en  pousse  un  autre  :  parce 
que  la  matière  est  impénétrable  ?  parce  que  deux 
corps  ne  peuvent  être  ensemble  dans  le  même  lieu  ? 
parce  qu'en  tout  genre  le  plus  faible  est  chassé  par  le 
plus  fort  ? 

—  Votre  dernière  raison  est  plus  plaisante  que 
philosophique.  Personne  n'a  pu  encore  deviner  la 
cause  de  la  communication  du  mouvement. 

—  Cela  n'enpêche  pas  qu'il  ne  soit  essentiel  à  la 
matière.  Personne  n'a  pu  deviner  la  cause  du  senti- 
ment dans  les  animaux;  cependant,  ce  sentiment  leur 
est  si  essentiel,  que,  si  vous  supprimez  ridée  de  sen- 
timent, vous  anéantissez  l'idée  de  l'animal. 

—  Hé  bien,  je  vous  accorde  pour  un  moment  que 
le  mouvement  soit  essentiel  à  la  matière  (  pour  un 
moment  au  moins,  car  je  ne  veux  pas  me  brouiller 


MOUVEMENT.  101 

avec  les  théologiens  )  ;  dites-nous  donc  comment  une 
boule  en  fait  mouvoir  une  autre  ? 

—  Vous  êtes  trop  curieux;  vous  voulez  que  je 
vous  dise  ce  qu'aucun  philosophe  n'a  pu  nous  ap- 
prendre. 

—  Il  est  plaisant  que  nous  connaissions  les  lois 
du  mouvement,  et  que  nous  ignorions  le  principe  de 
toute  communication  de  mouvement. 

— Il  en  est  ainsi  de  tout;  nous  savons  les  lois  du 
raisonnement,  et  nous  ne  savons  pas  ce  qui  raisonne 
en  nous.  Les  canaux  dans  lesquels  notre  sang  et  nos 
liqueurs  coulent  nous  sont  très-connus,  et  nous  igno- 
rons ce  qui  forme  notre  sang  et  nos  liqueurs.  Nous 
sommes  en  vie,  et  nous  ne  savons  pas  ce  qui  nous 
donne  la  vie. 

— Âpprenez-moi  du  moins  si,  le  mouvement  étant 
essentiel,  il  n'y  a  pas  toujours  égale  quantité  de  mou- 
vement dans  le  monde. 

—  C'est  une  ancienne  chimère  d'Épicure  renou- 
velée par  Descartes.  Je  ne  vois  pas  que  cette  égalité 
de  mouvement  dans  le  monde  soit  plus  nécessaire 
qu'une  égalité  de  triangles.  Il  est  essentiel  qu'un 
triangle  ait  trois  angles  et  trois  côtés;  mais  il  n'est 
pas  essentiel  qu'il  y  ait  toujours  un  nombre  égal  de 
triangles  sur  ce  globe. 

—  Mais  n'y  a-t-il  pas  toujours  égalité  de  forées, 
comme  le  disent  d'autres  philosophes  (i)  ? 

(i)  Il  y  a  toujours  égalité  de  forces  vives;  mais  avec  deux 
conditions  :  la  première,  que,  si  une  force  variahle  dépendante 
du  temps  ou  du  lieu  du  corps  influe  sur  son  mouvement,  oe 

9- 


102  MOUVEMENT. 

—  C'est  la  même  chimère.  Il  faudrait  qu'en  ce  cas 
il  y  eût  toujours  un  nombre  égal  d'hommes,  d'ani- 
maux, d'êtres  mobiles;  ce  qui  est  absurde. 

—  A  propos,  qu'est-ce  que  la  force  d'un  corps  en 
mouvement?  C'est  le  produit  de  sa  masse  par  sa  vi- 
tesse dans  un  temps  donné.  La  masse  d'un  corps  est 
qualre,  sa  vitesse  est  quatre,  la  force  de  son  coup 
sera  seize.  Un  autre  corps  est  deux,  sa  vitesse  deux, 
sa  force  est  quatre;  c'est  le  principe  de  toutes  les  mé- 
caniques. Leibnitz  annonça  emphatiquement  que  ce 
principe  était  défectueux.  Il  prétendit  qu'il  fallait 
mesurer  cette  force,  ce  produit  par  la  masse  multi- 
pliée par  le  carré  de  la  vitesse.  Ce  n'était  qu'une 
chicane,  une  équivoque  indigne  d'un  philosophe, 
fondée  sur  l'abus  de  la  découverte  du  grand  Galilée , 
que  les  espaces  parcourus  dans  le  mouvement  unifor- 
mément accéléré  étaient  comme  les  carrés  des  temps 
et  des  vitesses. 

Leibnitz  ne  considérait  pas  le  temps  qu'il  fallait 
considérer.  Aucun  mathématicien  anglais  n'adopta 
ce  système  de  Leibnitz.  Il  fut  reçu  quelque  temps  en 
France  par  un  petit  nombre  de  géo  uètres.  Il  infecta 
quelques  livres  et  même  les  institutions  physiques 

n'est  plus  la  somme  des  forces  qui  reste  constante ,  mais  la 
6omme  des  forces  vives ,  plus  une  certaine  quantité  variable  qui 
'dépend  de  cette  force.  La  seconde ,  que  cette  égalité  des  forces 
vives  cesse  d'avoir  lieu  toutes  les  fois  qu'on  est  obligé  de  suppo- 
ser un  changement  qui  ne  se  fasse  pas  d'une  manière  insensible. 
Ainsi  ce  principe  peut  être  vrai  comme  un  principe  mathéma- 
tique d'une  vérité  de  définition ,  mais  non  comme  principe  me* 
taphysique. 


NATURE.  103 

d'une  personne  illustre.  Maupertuis  traite  fort  mal 
Mairan,  dans  un  livret  intitulé  ABC,  comme  s'il  avait 
voulu  enseigner  l'a  b  c  à  celui  qui  suivait  l'ancien  et 
véritable  calcul.  Mairan  avait  raison;  il  tenait  pour 
l'ancienne  mesure  de  la  masse  multipliée  par  la  vi- 
tesse. On  revint  enfin  à  lui;  le  scandale  mathématique 
disparut,  et  on  renvoya  dans  les  espaces  imaginaires 
le  charlatanisme  du  carré  de  la  vitesse,  avec  les  mo- 
nades, qui  font  le  miroir  concentrique  de  l'univers, 
et  avec  l'harmonie  préétablie. 

N. 

NATURE. 

Dialogue  entre  le  philosophe  et  la  nature* 

LE  PHILOSOPHE. 

Qui  es-tu,  nature?  je  vis  dans  loi;  il  y  a  cin- 
quante ans  que  je  te  cherche,  et  je  n'ai  pu  te  trouver 
encore. 

LA  NATURE. 

Les  anciens  Égyptiens,  qui  vivaient,  dit-on,  des 
douze  cents  ans,  me  firent  le  même  reproche.  Us 
m'appelaient  Isis;  ils  me  mirent  un  grand  voile  sur  la 
tête;  et  ils  dirent  que  personne  ne  pouvait  le  lever. 

LE  PHILOSOPHE. 

C'est  ce  qui  fait  que  je  m'adresse  à  toi.  J'ai  bien  pu 
mesurer  quelques-uns  de  tes  globes,  connaître  leurs 
routes,  assigner  les  lois  du  mouvement,  mais  je  n'ai 
pu  savoir  qui  tu  es. 

Es-tu  toujours  agissante  ?  es-tu  toujours  passive  ? 


104  NATUKE, 

tes  élémens  se  sont-ils  arrangés  d'eux-mêmes,  comme 
J'eau  se  place  sur  le  sable,  lhuile  sur  l'eau,  l'air  sur 
l'huile?  as-tu  un  esprit  qui  dirige  toutes  tes  opéra- 
tions, comme  les  conciles  sont  inspirés  dès  qu'ils 
sont  assemblés,  quoique  leurs  membres  soient  quel- 
quefois des  ignorans?  De  grâce,  dis-moi  le  mot  de 
ton  énigme. 

LA  NATURE. 

Je  suis  le  grand  tout.  Je  n'en  sais  pas  davantage. 
Je  ne  suis  pas  mathématicienne,  et  tout  est  arrangé 
chez  moi  selon  les  lois  mathématiques,  Devine  si  tu 
peux  comment  tout  cela  s'est  fait. 

♦  LE    PHILOSOPHE. 

Certainement,  puisque  ton  grand  tout  ne  sait  pas 
les  mathématiques,  et  que  tes  lois  sont  de  la  plus  pro- 
fonde géométrie,  il  faut  qu'il  y  ait  un  éternel  géo- 
mètre qui  te  dirige,  une  intelligence  suprême  qui 
préside  à  tes  opérations. 

LA   NATURE. 

Tu  as  raison;  je  suis  eau,  terre,  feu,  atmosphère, 
métal ,  minéral ,  pierre ,  végétal ,  animal.  Je  sens  bien 
qu'il  y  a  dans  moi  une  intelligence;  tu  en  as  une,  tu 
ne  la  vois  pas.  Je  ne  vois  pas  non  plus  la  mienne;  je 
sens  cette  puissance  invisible  ;  je  ne  puis  la  connaître  : 
pourquoi  voudrais-tu,  toi  qui  n'es  qu'une  petite  par- 
tie de  moi-même,  savoir  ce  que  je  ne  sais  pas? 

LE    PHILOSOPHE. 

jSTous  sommes  curieux.  Je  voudrais  savoir  com- 
ment, étant  si  brute  dans  tes  montagnes,  dans  tes  dé- 
serts, dans  tes  mers,  tu  parais  pourtant  si  indus- 
trieuse dans  tes  animaux ,  dans  tes  végétaux  ? 


JTATCRE.  Io5 

LA   NATURE. 

Mon  pauvre  enfant,  veux-tu  que  je  te  dise  la  vé- 
rité ?  c'est  qu'on  m'a  donné  un  nom  qui  ne  me  con- 
vienf  pas;  on  m'appelle  nature,  et  je  suis  tout  art* 

LE    PHILOSOPHE. 

Ce  mot  dérange  toutes  mes  idées.  Quoi!  la  nalura 
ne  serait  que  l'art? 

LA   NATURE. 

Oui,  sans  doute.  Ne  sais-tu  pas  qu'il  y  a  un  art 
infini  dans  ces  mers,  dans  ces  montagnes  que  tu 
trouves  si  brutes  ?  ne  sais-tu  pas  que  toutes  ces  eaux 
gravitent  vers  le  centre  de  la  terre,  et  ne  s'élèvent 
que  par  des  lois  immuables  ;  que  ces  montagnes  qui 
couronnent  la  terre  sont  les  immenses  réservoirs  des 
neiges  éternelles  qui  produisent  sans  cesse  res  fon- 
taines, ces  lacs,  ces  fleuves,  sans  lesquels  mon  genre 
animal  et  mon  genre  végétal  périraient?  Et,  quant  à 
ce  qu'on  appelle  mes  règnes  animal,  végétal,  miné- 
ral, tu  n'en  vois  ici  que  trois,  apprends  que  j'en  ai 
des  millions.  Mais,  si  tu  considères  seulement  la 
formation  d'un  insecte ,  d'un  épi  de  blé ,  de  l'or  et  du 
cuivre,  tout  te  paraîtra  merveilles  de  l'art* 

LE    PHILOSOPHE. 

Il  est  vrar.  Plus  j'y  songe,  plus  je  vois  que  tu  n'es 
que  l'art  de  je  ne  sais  quel  grand  être  bien  puissant  et 
bien  industrieux ,  qui  se  cache  et  qui  te  fait  paraître. 
Tous  les  raisonneurs  depuis  Thaïes,  et  probablement 
long-temps  avant  lui ,  ont  joué  à  colin-maillard  avec 
toi  ;  ils  ont  dit  :  Je  te  tiens,  et  ils  ne  tenaient  rien.  Nous 
ressemblons  tous  à  Ixion;  il  croyait  embrasser  Junon, 
et  il  ne  jouissait  que  d'une  nuée* 


IOS  NÉCESSAIRE. 

LA    NATURE. 

Puisque  je  suis  tout  ce  qui  est ,  comment  un  être 
tel  que  toi,  une  si  petite  partie  de  moi-même  pour- 
rait-elle me  saisir?  Contentez  -  vous ,  atomes  mes 
enfans,  de  voir  quelques  atomes  qui  vous  environ- 
nent, de  boire  quelques  gouttes  de  mon  lait,  de  végé- 
ter quelques  momens  sur  mon  sein,  et  de  mourir  sans 
avoir  connu  votre  mère  et  votre  nourrice. 

LE    PHILOSOPHE, 

Ma  chère  mère,  dis -moi  un  peu  pourquoi  tu 
existes,  pourquoi  il  y  a  quelque  chose  ? 

LA  NATURE. 

Je  te  répondrai  ce  que  je  réponds  depuis  tant  9e 
siècles  à  tous  ceux  qui  m'interrogent  sur  les  premiers 
principes  :  Je  n'en  sais  rien. 

LE  PHILOSOPHE. 

Le  néant  vaudrait -il  mieux  que  cette  multitude 
d'existences  faites  pour  être  continuellement  dis- 
soutes, cette  foule  d'animaux  nés  et  reproduits  pour 
en  dévorer  d'autres  et  pour  être  dévorés,  cette  foule 
d'êtres  sensibles  formés  pour  tant  de  sensations  dou- 
loureuses; cette  autre  foule  d'intelligences  qui  si  ra- 
rement entendent  raison?  A  quoi  bon  tout  cela, 
nature  ? 

LA  NATURE. 

Oh  !  va  interroger  celui  qui  m'a  faite. 
NÉCESSAIRE. 

OS  MIN. 

Ne  dites-vous  pas  que  tout  est  nécessaire  ? 


NÉCESSAIRE.  107 

SÉLIM. 

Si  tout  n'était  pas  nécessaire,  il  s'ensuivrait  que 
Dieu  aurait  fait  des  choses  inutiles. 

OSMIN. 

C'est-à-dire,  qu'il  était  nécessaire  à  la  nature  di- 
vine qu'elle  fit  ce  qu'elle  a  fait? 

SÉLIM. 

Je  le  crois,  ou  du  moins  je  le  soupçonne;  il  y  a 
des  gens  qui  pensent  autrement  ;  je  ne  les  entends 
point  ;  peut-être  ont-ils  raison.  Je  crains  la  dispute 
sur  cette  matière. 

OSMIN. 

C'est  aussi  d'un  autre  nécessaire  que  je  veux  vous 
parler. 

SÉLIM. 

Quoi  donc  ?  de  ce  qui  est  nécessaire  à  un  honnête 
liomme  pour  vivre  ?  du  malheur  où  l'on  est  rédui/ 
quand  on  manque  du  nécessaire? 
osiflriN. 

Non,  car  ce  qui  est  nécessaire  à  l'un  ne  l'est  pas 
toujours  à  l'autre;  il  est  nécessaire  à  un  Indien  d'a- 
voir du  riz,  à  un  Anglais  d'avoir  de  la  viande  ;  il  faut 
une  fourrure  à  un  Russe ,  et  une  étoffe  de  gaze  à  un 
Africain  ;  tel  homme  croit  que  douze  chevaux  de  car- 
rosse lui  sont  nécessaires ,  tel  autre  se  borne  à  une 
paire  de  souliers ,  tel  autre  marche  gaiement  pieds 
nus  :  je  veux  vous  parler  de  ce  qui  est  nécessaire  à 
tous  les  hommes. 

SÉLIM. 

Il  me  semble  que  Dieu  a  donné  tout  ce  qu'il  fallait 


*0&  NÉCESSAIRE. 

à  cette  espèce;  des  yeux  pour  voir,  des  pieds  pour 
inareher,  une  bouche  pour  manger,  un  œsophage 
pour  avaler,  un  estomac  pour  digérer,  une  cervelle 
pour  raisonner,  des  organes  pour  produire  leurs 
semblables. 

OSMIN. 

Comment  donc  arrive-t-il  que  des  hommes  nais- 
sent prives  d'une  partie  de  ces  choses  nécessaires? 

jSÉUM, 

Cest  que  les  lois  générales  de  la  nature  ont  amené 
des  accidens  qui  ont  fait  naître  des  monstres  ;  mais  en 
général  l'homme  est  pourvu  de  tout  ce  qu'il  lui  faut 
pour  vivre  en  société. 

OSMI*. 

Y  a-t-ïl  â^s  notions  communes  à  tous  les  hommes 
qui  servent  à  les  faire  vivre  en  société  ? 
sélïm. 

Oui  ;  f ai  voyagé  avec  Paul  Lucas ,  et  partout  ou 
ï ai  passé ,  j*ai  vu  qu'on  respectait  son  père  et  sa  mère, 
qu'on  se  croyait  obligé  de  tenir  sa  promesse,  qu'où 
avait  de  la  pitié  pour  les  innocens  opprimés,  qu'on 
détestait  la  persécution,  qu'on  regardait  la  liberté  do 
penser  comme  un  droit  de  la  nature  ?  et  les  ennemis 
de  cette  liberté  comme  les  ennemis  du  genre  humain  ; 
ceux  qui  pensent  diiFéremmeut  m'ont  paru  des  créa- 
tures mai  organisées,  des  monstres  comme  ceux  qui 
sont  nés  sans  yeux  et  sans  mains. 

OSMIN. 

Ces  choses  nécessaires,  le  sont-elles  en  tout|emps 
et  en  tou*  lieux? 


NÉCESSAIRE.  IO9 

SÉLIM. 

Oui,  sans  cela  elles  ne  seraient  pas  nécessaires  à 
l'espèce  humaine. 

OSMIN. 

Ainsi  ,  une  créance  qui  <3st  nouvelle  n'était  pas  né- 
cessaire à  cette  espèce.  Les  hommes  pouvaient  très- 
Lien  vivre  en  société  et  remplir  leurs  devoirs  envers 
Dieu,  avant  de  croire  que  Mahomet  ait  eu  de  fréquens 
entretiens  avec  Fange  Gabriel. 

SÉLIM. 

Rien  n'est  plus  évident,  il  serait  ridicule  de  penser 
qu'on  n'eût  pu  remplir  ses  devoirs  d'homme  avant  que 
Mahomet  fût  venu  au  monde  ;  il  n'était  point  du  tout 
nécessaire  à  l'espèce  humaine  de  croire  à  l'Alcoran  : 
le  monde  allait  avant  Mahomet  tout  comme  il  va  au- 
jourd'hui. Si  le  mahométisme  avait  été  nécessaire  au 
monde,  il  aurait  existé  en  tous  lieux  ;  Dieu,  qui  nous 
a  donné  à  tous  deux  yeux  pour  voir  son  soleil ,  nous 
aurait  donné  à  tous  une  intelligence  pour  voir  la  vé- 
rité de  la  religion  musulmane.  Cette  secte  n'est  donc 
que  comme  les  lois  positives,  qui  changent  selon  les 
temps  et  selon  les  lieux,  comme  les  modes,  comme 
les  opinions  des  physiciens  qui  se  succèdent  les  unes 
aux  autres. 

La  secte  musulmane  ne  pouvait  donc  être  essen- 
tiellement nécessaire  à  l'homme. 

OSMIN. 

Mais ,  puisqu'elle  existe,  Dieu  l'a  permise  ? 

SÉLIM. 

Oui,  comme  il  permet  que  tout  le  monde  soit 
rempli  de  sottises,  d'erreurs  et  de  calamités.  Ce  n'est 

Dict.  Ph.  7.  IO. 


HO  NÉCESSAIRE. 

pas  à  dire  que  les  hommes  soient  tous  essentiellement 
faits  pour  être  sots  et  malheureux  ,  il  permet  que 
quelques  hommes  soient  mangés  par  les  serpens  ; 
mais  on  ne  peut  pas  dire  :  Dieu  a  fait  l'homme  pour 
être  mange  par  des  serpens. 

QSMIN. 

Qu'entendez-vous ,  en  disant  Dieu  permet?  rien 
peut-il  arriver  sans  ses  ordres  ?  permettre',  vouloir  et 
faire,  u'est-co  pas  pour  lui  la  même  chose? 

SÉLIM. 

Il  permet  le  crime,  mais  il  ne  le  fait  pas. 

OSMIK» 

Faire  un  crime,  c'est  agir  contre  la  justice  divine , 
c'est  désobéir  à  Dieu.  Or,  Dieu  ne  peut  désobéir  à  lui- 
même,  il  ne  peut  commettre  de  crime;  mais  il  a  fait 
l'homme  de  façon  que  l'homme  en  commet  beaucoup  : 
d'où  vient  cela? 

SÉLIM. 

Iî  y  a  des  g^ns  qui  le  savent ,  mais  ce  n'est  pas 
moi  ;  tout  ce  que  je  sais  bien ,  c'est  que  l'Alcoran  est 
ridicule,  quoique  de  temps  en,  temps  il  y  ait  d'assez 
bonnes  choses;  certainement  l'Alcoran  n'était  point 
nécessaire  à  l'homme  ;  je  m'en  tiens  là  :  je  vois  clai- 
rement ce  qui  est  faux,  et  je  connais  très-peu  ce  qui 
est  vrai . 

OSMW. 

Je  croyais  que  vous  m'instruiriez ,  et  vous  ne  m'ap- 
prenez rien, 

SÉLIM. 

N'est-ce  pas  beaucoup  de  connaître  les  gens  qui 


NEWTON   ET   DESCARTES.  lit 

vous  trompent,  et  les  erreurs  grossières  et  dange- 
reuses qu'ils  vous  débitent? 

OSMIN. 

J'aurais  à  me  plaindre  d'un  médecin  qui  me  ferait 
une  exposition  des  plantes  nuisibles,  et  qui  ne  m'en 
montrerait  pas  une  salutaire* 

SÉLIM-. 

Je  ne  suis  point  médecin,  et  vous  n'êtes  point  ma- 
lade; mais  il  me  semble  que  je  vous  donnerais  un© 
fort  bonne  recette,  si  je  vous  disais  :  Défiez -vous  de 
toutes  les  inventions  des  charlÉtans ,  adorez  Dieu  ; 
soyez  honnête  homme  9  et  croyez  que  deux  et  deux  * 
font  quatre. 

NEWTON  ET  DESCARTES. 

SECTION   PREMIÈRE. 

Un  Français  qui  arrive  à  Londres  trouve  les  choses 
bien  changées  en  philosophie  comme  dans  tout  le 
reste  (  i  ).  11  a  laissé  le  monde  plein ,  il  le  trouve  vide. 
A  Paris  on  voit  l'univers  composé  de  tourbillons  de 
matière  subtile;  à  Londres  on  ne  voit  rien  de  cela. 
Chez  vous  c'est  la  pression  de  la  lune  qui  cause  le  (lux 
de  la  mer  :  chez  Jes  Anglais  c'est  la  mer  qui  gravite 
vers  la  lune;  de  façon  que,  quand  vous  croyez  que  la 
lune  devrait  nous  donner  marée  haute,  ces  messieurs 
croient  qu  on  doit  avoir  marée  basse  ;  ce  qui  malheu- 
reusement ne  peut  se  vérifier  ;  car  il  aurait  fallu,  pour 

(i)  Lorsque  cet  artick;  a  été'  écrit,  c'est-à-dire,  vers  1^30, 
plus  de  quarante  ans  après  la  publication  du  livre  des  Principes;, 
toute  la  France  était  encore  carêésienne. 


112  NEWTON   ET   DESCARTES. 

s'en  éclaircir,  examiner  la  lune  et  les  marées  au 
premier  instant  de  la  création.  Vous  remarquerez 
encore  que  le  soleil,  qui  en  France  n'entre  pour  rien 
dans  cette  affaire,  y  contribue  ici  environ  pour  son 
quart.  Chez  vos  cartésiens  tout  se  fait  par  une  im- 
pulsion qu'on  ne  comprend  guère;  chez  M.  Newton, 
c'est  par  une  attracûon  dont  on  ne  connaît  pas  mieux 
la  cause.  A  Paris,  vous  vous  figurez  la  terre  faite 
comme  un  melon;  à  Londres  elle  est  aplatie  des  deux 
côtés.  La  lumière  pour  un  cartésien  existe  dans  Pair; 
pour  un  newtonien,  <#le  vient  du  soleil  en  six  minutes 
et  demie.  Votre  chimie  fait  toutes  ses  opérations  avec 
des  acides,  des  alkalis ,  et  de  la  matière  subtile; 
l'attraction  domine  jusque  dans  la  chimie  anglaise. 

L'essence  même  des  choses  a  totalement  changé. 
Vous  ne  vous  accordez  ni  sur  la  définition  de  l'âme, 
ni  sur  ceïle  de  la  matière.  Descartes  assure  que  l'âme 
est  la  même  chose  que  la  pensée ,  et  M.  Locke  lui 
prouve  assez  bien  le  contraire.  Descartes  assure 
encore  que  retendue  seule  fait  la  matière;  Newton  y 
ajoute  la  solidité.  Voilà  de  sérieuses  contrariétés  ! 

Non  nostrûm  inter  vos  tantas  componere  lites. 

Ce  fameux  Newton ,  ce  destructeur  du  système  car- 
tésien, mourut  au  mois  de  mars  de  Tan  1727.  Il  a 
vécu  honoré  de  ses  compatriotes,  et  a  été  enterré 
comme  un  roi  qui  aurait  fait  du  bien  à  ses  sujets.  On 
a  lu  avec  avidité,  et  l'on  a  traduit  en  anglais  l'éloge 
de  M.  Newton,  que  M.  de  Fontcnclle  a  prononcé 
dans  l'académie  des  sciences.  On  attendait  en  Angle- 
terre son  jugement ,   comme   une   déclaration   so- 


NEWTON   ET   DESCARTES,  I  I  3 

îennelle  de  la  supériorité  de  la  philosophie  anglaise  : 
mais  quand  on  a  vu  que  non-seulement  il  s'était 
trompé  en  rendant  compte  de  cette  philosophie ,  mais 
qu'il  comparait  Descartes  à  Newton,  toute  la  société 
royale  de  Londres  s'est  soulevée;  loin  d'acquiescer 
au  jugement,  on  a  fort  critiqué  le  discours.  Plusieurs 
même  (  et  ceux-là  ne  sont  pas  les  plus  philosophes  ) 
ont  été  choqués  de  cette  comparaison  ,  seulement 
parce  que  Descartes  était  Français. 

11  faut  avouer  que  ces  deux  grands  hommes  ont 
été  bien  difFérens  l'un  de  l'autre  dans  leur  conduite , 
dans  leur  fortune  et  dans  leur  philosophie.  Descartes 
était  né  avec  une  imagination  brillante  et  forte,  qui 
en  fît  un  homme  singulier  dans  sa  vie  privée,  comme 
dans  sa  manière  de  raisonner.  Cette  imagination  ne 
put  se  cacher  même  dans  ses  ouvrages  philoso- 
phiques ,  où  l'on  voit  à  tous  momens  des  com- 
paraisons ingénieuses  et  brillantes.  La  nature  en  avait 
presque  fait  un  poëte ;  et  en  effet,  il  composa  p©ur  la 
reine  de  Suède  un  divertissement  en  vers,  que  pour 
l'honneur  de  sa  mémoire  on  n'a  pas  fait  imprimer.  îl 
essaya  quelque  temps  du  métier  de  la  guerre;  et, 
depuis  étant  devenu  tout-à-fait  philosophe,  il  ne  crut 
pas  indigne  de  lui  de  faire  l'amour.  Il  eut  de  sa  maî- 
tresse une  fille  nommée  Franchie,  qui  mourut  jeune, 
et  dont  il  regretta  beaucoup  la  perte.  Ainsi  il  éprouva 
tout  ce  qui  appartient  à  l'humanité. 

Il  crut  long-temps  qu'il  était  nécessaire  de  fuir  les 
hommes,  et  surtout  sa  patrie,  pour  philosopher  en 
liberté.  Il  avait  raison  ;  les  hommes  de  son  temps  n'en 
savaient  pas  assez  pour  l'éclairer  7  et  n'étaient  guère 

10. 


I  I  4  NEWTON    ET    DE  S  CARTE  S . 

capables  que  de  lui  nuire.  11  quitta  la  France,  parce 
qu'il  cherchait  la  vérité,  qui  était  persécutée  alors  par 
la  misérable  philosophie  de  Fécole  ;  mais  il  ne  trouva 
pas  plus  de  raison  dans  les  universités  de  la^Hollande 
où  il  se  retira.  Car,  dans  le  temps  qu'on  condamnait 
en  France  les  seules  propositions  de  sa  philosophie 
qui  fussent  vraies,  il  fut  aussi  persécuté  par  les  pré- 
tendus philosophes  de  Hollande ,  qui  ne  l'entendaient 
pas  mieux,  et  quiy  voyant  de  plus  près  sa* gloire, 
haïssaient  davantage  sa  personne.  Il  fut  obligé  de 
sortir  d'Ulrecht  :  il  essuya  l'accusation  d'athéisme, 
dernière  ressource  des  calomniateurs;  et  lui,  qui 
avait  employé  toute  la  sagacité  de  son  esprit  à  cher- 
cher de  nouvelles  preuves  de  l'existence  d'un  Dieu  , 
fut  accusé  de  n'en  point  reconnaître.  Tant  de  persé- 
cutions supposaient  un  très -grand  mérite  et  une  ré- 
putation éclatante;  aussi  avait-il  l'un  et  l'autre.  La 
raison  perça  même  un  peu  dans  le  monde  à  travers 
les  ténèbres  de  l'école  et  les  préjugés  de  la  supersti- 
tion populaire.  Son  nom  fit  enfin  tant  de  bruit,  qu'on 
voulut  l'attirer  en  France  par  des  récompenses.  On 
lui  proposa  une  pension  de  mille  écus.  Il  vint  sur 
cette  espérance,  paya  les  frais  de  la  patente  qui  se 
vendait  alors ,  n'eut  point  sa  pension ,  et  s'en  retourna 
philosopher  dans  sa  solitude  de  Nord-Hollande,  dans 
le  temps  que  le  grand  Galilée,  à  Page  de  quatre-vingts 
ans,  gémissait  dans  les  prisons  de  l'inquisition  pour 
avoir  démontré  le  mouvement  de  la  terre.  Enfin  il 
mourut  à  Stockholm  d'une  mort  prématurée,  et  causé» 
par  un  mauvais  régime,  au  milieu  de  quelques  savans 


NEWTON    ET  DESCARTES,  I  î  5 

ses  ennemis,  et  entre  les  mains  d'un  médecin  qui  le 
haïssait* 

La  carrière  du  chevalier  Newton  a  été  toute  diffeV 
rente  :  il  a  vécu  près  de  quatre-vingt-cinq  ans,  toujours 
tranquille,  heureux  et  honoré  dans  sa  patrie.  Son 
grand  bonheur  a  été  non-seulement  d'être  né  dans  un 
pays  libre,  mais  dans  un  temps  où,  les  impertinences 
scolastiques  étant  bannies,  la  raison  seule  était  cul- 
tivée; le  monde  ne  pouvait  être  que  son  écolier  et 
non  son  ennemi. 

Une  opposition  singulière  dans  laquelle  il  se  trouve 
avec  Descartes,  c'est  que  dans  le  cours  d'une  si  lon- 
gue vie,  il  n'a  eu  ni  passion,  ni  faiblesse.  Il  n'a  jamais 
approché  d'aucune  femme  :  c'est  ce  qui  m'a  été  con- 
firmé par  le  médecin  et  le  chirurgien  entre  les  bras  de 
qui  il  est  mort  (2)  :  on  peut  admirer  en  cela  Newton  ; 
mais  il  ne  faut  pas  blâmer  Descartes. 

L'opinion  publique  en  Angleterre  sur  ces  deux 
philosophes,  est  que  le  premier  était  un  rêveur,  et 
que  l'autre  était  un  sage.  Très -peu  de  personnes  à 
Londres  lisent  Descartes,  dont  effectivement  les  ou- 
vrages sont  devenus  inutiles;  très-peu  lisent  aussi 
Newton ,  parce  qu'il  faut  être  fort  savant  pour  le  com- 
prendre. Cependant  tout  le  monde  parle  d'eux  ;  on 

(2)  Cela  prouve  que  le  médecin  de  Newton  n'était  pas  aussi 
bon  physicien  que  lui.  Il  n'existe  pour  les  hommes  aucun  signe 
certain  de  virginité  ;  et  un  homme  qui  meurt  à  quatre-vingt-cinq 
ans,  dont  l'âme  a  été  modérée,  et  qui  a  mené  une  vie  retirée  et 
paisible,  peut  avoir  eu  des  faiblesses  sans  qu'il  reste  de  témoin* 
D'ailleurs  ,  quand  Newton  n'aurait  jamais  connu  ce  genre  ibft 
glaisir,  quel  bien  en  résulterait-il  pour  le  genre  humain  ? 


Il6  NEWTON    ET    DESCARTES, 

n'accorde  rien  au  Français,  et  on  donne  tout  à  l'An- 
glais. Quelques  gens  croient  que,  si  Ton  ne  s'en  tient 
plus  à  Fhorreurduvide,  si  Ton  sait  que  l'air  est  pesant, 
si  l'on  se  sert  de  lunettes  d'approche,  on  en  a  l'obliga- 
tion à  Newton;  il  est  ici  l'Hercule  de  la  fable,  à  qui 
les  ignorans  attribuaient  tous  les  faits  des  autres  héros. 

Dans  une  critique  qu'on  a  faite  à  Londres  du  dis- 
cours de  M.  de  Fontenelle,  on  a  osé  avancer  que 
Descartes  n'était  pas  un  grand  géomètre.  Ceux  qui 
parlent  ainsi  peuvent  se  reprocher  de  battre  leur 
nourrice.  Descartes  a  fait  un  aussi  grand  chemin,  du 
point  où  il  a  trouvé  la  géométrie  jusqu'au  "point  où  il 
l'a  poussée,  que  Newton  en  a  fait  après  lui.  Il  est  le 
premier  qui  ait  enseigné  la  manière  de  donner  les 
équations  algébriques  des  courbes.  Sa  géométrie  , 
grâces  à  lui  devenue  commune,  était  de  son  temps 
si  profonde,  qu'aucun  professeur  n'osa  entreprendre 
de  l'expliquer,  et  qu'il  n'y  avait  guère  en  Hollande 
que  Schouten,  et  en  France  que  Fermât,  qui  renten- 
dissent.  Il  porta  cet  esprit  de  géométrie  et  d'invention 
dans  la  dioptrique ,  qui  devint  entre  ses  mains  un  art 
tout  nouveau;  et,  s'il  s'y  trompa  beaucoup,  c'est  qu'un 
homme  qui  découvre  de  nouvelles  terres  ne  peut  tout 
d'un  coup  en  connaître  toutes  les  propriétés.  Ceux  qui 
le  suivent  lui  ont  au  moins  l'obligation  de  la  décou- 
verte. Je  ne  nierai  pas  que  tous  les  autres  ouvrages  de 
M.  Descartes  ne  fourmillent  d'erreurs. 

La  géométrie  était  un  guide  que  lui-même  avait  en 
quelque  façon  formé,  et  qui  l'aurait  conduit  sûrement 
dans  sa  physique;  cependant  il  abandonna  à  la  fin  ce 
guide,  et  se  livra  à  l'esprit  de  système.  Alors  sa  philo- 


NEWTON  ET   DESCARTES,  I  I  7 

sophione  fut  plus  qu'un  roman  ingénieux,  et  tout  au 
plus  vraisemblable  pour  les  philosophes  ignorans  du 
même  temps.  11  se  trompa  sur  la  nature  de  Pâme,  sur 
les  lois  du  mouvement,  sur  la  nature  de  la  lumière.  Il 
admit  des  idées  innées;  il  inventa  de  nouveaux  élé- 
mens;  il  créa  un  monde;  il  fit  l'homme  à  sa  mode;  et 
on  dit  avec  raison  que  l'homme  de  Descartes  n'est  en 
effet  que  celui  de  Descartes,  fort  éloigné  de  l'homme 
véritable.  Il  poussa  ses  erreurs  métaphysiques,  jus- 
qu'à prétendre  que  deux  et  deux  font  quatre,  parce 
que  Dieu  l'a  voulu  ainsi;  mais  ce  n'est  point  trop  dire 
qu'il  était  estimable,  même  dans  ses  égarement  II  se 
trompa;  mais  ce  fut  au  moins  avec  méthode,  et  de 
conséquence  en  conséquence.  S'il  inventa  de  nou- 
velles chimères  en  physique,  au  moins  il  en  détruisit 
d'anciennes;  il  apprit  aux  hommes  de  son  temps  à 
raisonner  et  à  se  servir  contre  lui-même  de  ses  armes. 
S'il  n'a  pas  payé  en  bonne  monnaie,  c'est  beaucoup 
d'avoir  décrié  la  fousse. 

Descartes  donna  un  oeil  aux  aveugles  :  ils  virent 
les  fautes  de  l'antiquité  et  les  siennes  ;  la  route  qu'il 
ouvrit  est  depuis  lui  devenue  immense.  Le  petit  livre 
de  Rohault  a  fait  pendant  quelque  temps  une  physi- 
que complète;  aujourd'hui  tous  les  recueils  des  aca- 
démies de  l'Europe  ne  sont  pas  même  un  commence- 
ment de  système.  En  approfondissant  cet  abîme,  il 
s'est  trouvé  infini. 

SECTION  11. 

Newton  fut  d'abord  destiné  à  l'église.  Il  commença 
par  être  théologien,  et  il  lui  en  resta  des  marques 


I  I  8  NEWTON    ET   DESCARTE5. 

toute  sa  vie.  Il  prit  sérieusement  le  parti  d'Ariiis 
contre  Athanasc.  Il  alla  moine  un  peu  plus  loin  qu'A- 
rius,  ainsi  que  tous  les  sociniens.  Il  y  a  aujourd'hui 
en  Europe  beaucoup  de  savans  de  cette  opinion;  je 
ne  dirai  pas  de  cette  communion,  car  ils  ne  font 
point  de  corps.  Ils  sont  même  partagés,  et  plusieurs 
d'entre  eux  réduisent  leur  système  au  pur  déisme, 
accommodé  avec  la  morale  du  Christ.  Newton  n'était 
pas  de  ces  derniers.  Il  ne  différait  de  l'église  angli- 
cane que  sur  le  point  de  la  consubstantialité,  et  il 
croyait  tout  le  reste. 

Une  preuve  de  sa  bonne  foi ,  c'est  qu'il  a  commenté 
l'Apocalypse.  Il  y  trouve  clairement  que  le  pape  est 
l'Antéchrist,  et  il  explique  d'aiiïeurs  ce  livre  comme 
tous  ceux  qui  s'en  sont  mêlés.  Apparemment  qu'il  a 
voulu,  par  ce  commentaire,  consoler  la  race  humaine 
de  la  supériorité  qu'il  «nrait  sur  elle. 

Bien  des  gens,  en  lisant  le  peu  de  métaphysique 
que  Newton  a  mis  à  la  fin  des  Principes  mathémati- 
ques, y, ont  trouvé  quelque  chose  d'aussi  obscur  que 
apocalypse.  Les  métaphysiciens  et  les  théologiens 
ressemblent  assez,  à  cette  espèce  de  gladiateurs  qu'on 
fesait  combattre  les  yeux  couverts  d'un  bandeau. 
Mais,  quand  Newton  travailla  les  yeux  ouverts  à  ses 
mathématiques ,  sa  vue  porta  aux  bornes  du  monde. 

Il  a  inventé  le  calcul  que  l'on  appelle  de  l'infini; 
il  a  découvert  et  démontré  un  principe  nouveau  qui 
fait  mouvoir  toute  la  nature.  On  ne  connaissait  point 
la  lumière  avant  lui.  On  n'en  avait  que  des  idées 
confuses  et  fausses.  Il  a  dit  :  Que  la  lumière  soit  con- 
nue, et  elle  l'a  été. 


KEWÎT0N   £î    DESCARTES,  l\Q 

Les  télescopes  de  réflexion  ont  été  inventés  par 
lui.  Le  premier  a  été  fait  de  ses  mains  ;  et  il  a  fait  voir 
pourquoi  on  ne  peut  pas  augmenter  la  force  et  la 
porlée  des  télescopes  ordinaires.  Ce  fut  à  l'occasion 
de  son  nouveau  télescope  qu'un  jésuite  allemand  prit 
Newton  pour  un  ouvrier,  pour  un  feseur  de  lunettes- 
Ârtifex  quidam  nomine  Newton ,  dit-il  dans  un  petit 
livre.  La  postérité  Ta  Lien  vengé  depuis.  On  lui  fesait 
en  France  plus  d'injustice;  on  le  prenait  pour  un  fe^ 
seur  d'expériences  qui  s'était  trompé;  et,  parce  que 
Mariotte  se  servit  de  mauvais  prismes,  on  rejeta  les 
découvertes  de  Newton, 

Il  fut  admiré  de  ses  compatriotes  dès  qu'il  eut  écrit 
et  opéré.  11  n'a  été  bien  connu  en  France  qu'au  bout 
de  quarante  années.  Mais  en  récompense  nous  avions 
la  matière  cannelée  et  la  matière  rameuse  de  Des- 
cartes ,  et  les  petits  tourbillons  mollasses  du  révérend 
père  Malebranche,  et  le  système  de  M,  Privât  de  Mo- 
lière, qui  ne  vaut  pas  pourtant  Poquclin  de  Molière» 

De  tous  ceux  qui  ont  un  peu  vécu  avec  monsieur 
le  cardinal  de  Polignac,  il  n'y  a  personne  qui  ne  lui 
ait  entendu  dire  que  Newton  était  péripatéticien ,  et 
que  ses  rayons  colorifîques,  et  surtout  son  attraction, 
sentaient  beaucoup  l'athéisme.  Le  cardinal  de  Poli- 
gnac joignait  à  tous  les  avantages  qu'il  avait  reçus  de 
la  nature  une  très-grande  éloquence;  il  fesait  des 
vers  latins  avec  une  facilité  heureuse  et  étonnante; 
mais  il  ne  savait  que  la  philosophie  de  Descartes,  et 
il  avait  retenu  par  cœur  ses  raisonnemens  comme  oa 
retient  des  dates.  Il  n'était  point  devenu  géomètre  ?  et 
il  n'était  pas  né  philosophe.  Il  pouvait  juger  les  Cati- 


120  NEWTON   E-T    DESCARTES. 

linaires  et  l'Enéide,  mais  non  pas  Newton  e£  Locke. 

Quand  on  considère  que  Newton,  Locke,  Clarke, 
Leibnitz  auraient  été  persécutés  en  France ,  empri- 
sonnés à  Rome,  brûlés  à  Lisbonne,  que  faut-il  penser 
de  la  raison  humaine?  Elle  est  née  dans  ce  siècle  en 
Angleterre.  Il  y  avait  eu ,  du  temps  de  la  reine  Marie , 
une  persécution  assez  forte  sur  la  manière  de  pro- 
noncer le  grec,  et  les  persécuteurs  se  trompaient. 
Ceux  qui  mirent  Galilée  en  pénitence  se  trompaient 
encore  plus.  Tout  inquisiteur  devrait  rougir  jusqu'au 
fpnd  de  l'âme ,  en  voyant  seulement  une  sphère  de 
Copernic.  Cependant  si  Newton  était  né  en  Portugal, 
et  qu'un  dominicain  eût  vu  une  hérésie  dans  la  raison 
inverse  du  carré  à&&  distances ,  on  aurait  revêtu  le 
chevalier  Isaac  Newton  d'un  san-bénito  dans  un  auto-* 
da-fé. 

On  a  souvent  demandé  pourquoi  ceux  que  leur  mi« 
nistère  engage  à  être  savans  et  indulgens  ont  été  si 
souvent  ignorans  et  impitoyables.  Ils  ont  été  ignorans, 
parce  qu'ils  avaient  long-temps  étudié  ;  et  ils  ont  été 
cruels,  parce  qu'ils  sentaient  que  leurs  mauvaises 
études  étaient  l'objet  dxi  mépris  des  sages.  Certai- 
nement les  inquisiteurs  qui  eurent  l'effronterie  de 
condamner  le  système  de  Copernic  non -seulement 
comme  hérétique,  mais  comme  absurde,  n'avaient 
rien  à  craindre  de  ce  système.  La  terre  a  beau  être 
emportée  autour  du  soleil  ainsi  que  les  autres  pla- 
nètes, ils  ne  perdaient  rien  de  leurs  revenus,  ni  de 
leurs  honneurs.  Le  dogme  même  est  toujours  en 
sûreté  quand  il  n'est  combattu  que  par  des  philoso- 
phes :  toutes  les  académies  de  l'univers  ne  change- 


NEWTON    ET    DESCARTES.  121 

ront  rien  à  la  croyance  du  peuple.  Quel  est  donc  le 
principe  de  cette  rage  qui  a  tant  de  fois  anime  le« 
Ànitus  contre  les  Socrate  ?  c'est  que  les  Anitus  disent 
dans  le  fond  de  leur  cœur  :  Les  Socrate  nous  mé- 
prisent. 

J'avais  cru  dans  ma  jeunesse  que  Newton  avait  fait 
sa  fortune  par  son  extrême  mérite.  Je  m'étais  imaginé 
que  la  cour  et  la  ville  de  Londres  l'avaient  nommé 
par  acclamation  grand  -  maître  des  monnaies  du 
royaume.  Point  du  tout,  isaac  Newton  avait  une  nièce 
assez  aimable  nommée  madame  Conduit  ;  elle  plut 
beaucoup  au  grand-trésorier  Hallifax.  Le  calcul  in- 
finitésimal et  la  gravitation  ne  lui  auraient  servi  de 
rien  sans  une  jolie  nièce. 

SECTION   m. 

De  la  chronologie  réformée  par  Newton ,  qui 
fait  le  monde  moins  vieux  de  cinq  cents  ans. 

Il  me  reste  à  vous  parler  d'un  autre  ouvrage  plus  à 
la  portée  du  genre  humain,  mais  qui  se  sent  toujours 
de  cet  esprit  créateur  que  M.  Newton  portait  dans 
toutes  ses  recherches.  C'est  une  chronologie  toute 
nouvelle;  car,  dans  tout  ce  qu'il  entreprenait,  il  fallait 
qu'il  changeât  les  idées  reçues  par  les  autres  hommes. 
Accoutumé  à  débrouiller  des  chaos,  il  a  voulu  porter 
au  moins  quelque  lumière  dans  celui  des  fables  an- 
ciennes confondues  avec  l'histoire,  et  fixer  une  chro- 
nologie incertaine.  Il  est  vrai  qu'il  n'y  a  point  de 
famille,  de  ville,  de  nation  qui  ne  cherche  à  reculer 
son  origine.  De  plus,  les  premiers  historiens  sont  les 

Dict.  vit.  7.  II 


122  NEWTON    ET   DES  CARIES. 

plus  nâ;ligeus  à  marquer  Les  dates.  Les  livres  étant 
inoins  communs  mille  fois  qu'aujourd'hui ,  et  par 
conséquent  moins  exposés  à  la  critique,  on  trompait 
le  monde  plus  impunément;  et,  puisqu'on  a  évidem- 
ment supposé  des  faits,  il  est  assez  probable  qu'on  a 
supposé  des  dates.  En  général,  il  parut  à  M.  Newton 
que  le  monde  était  de  cinq  cents  ans  plus  jeune  que 
les  chronoîogis'es  ne  le  disent.  îl  fonde  son  idée  sur 
le  cours  ordinaire  de  la  nature,  et  sur  les  observations 
astronomiques. 

On  entend  ici  par  le  cours  de  la  nature  le  temps 
de  chaque  génération  des  hommes.  Les  Egyptiens 
s'étaient  servis  les  premiers  de  cette  manière  incer- 
taine de  compier  ,  quand  ils  voulurent  écrire  les 
commencemens  de  leur  histoire.  Ils  comptaient  trois 
cent  quarante -une  générations  depuis  Menés  jusqu'à 
Sethon;  et,  n'ayant  pas  de  dates  fixes,  ils  évaluèrent 
trois  générations  à  cent  ans.  Ainsi  ils  comptèrent,  du 
règne  de  Menés  au  règne  de  Sethon,  onze  mille  trois 
cent  quarante  années.  Les  Grecs,  avant  de  compter 
par  olympiades,  suivirent  la  méthode  des  Egyptiens, 
ei  étendirent  un  peu  la  durée  des  générations,  en 
poussant  chaque  génération  jusqu'à  quarante  années. 
Or  en  cela  les  Égyptiens  et  les  Grecs  se  trompèrent 
dans  leur  calcul.  Il  est  bien  vrai  que,  selon  le  cours 
ordinaire  de  la  nature,  trois  générations  font  environ 
cent  à  six-vingts  ans;  mais  il  s'en  faut  bien  que  trois 
règnes  tiennent  ce  nombre  d'années.  Il  est  très-évident 
qu'eu  générai  \qs  hommes  vivent  plus  long-temps  que 
les  rois  ne  régnent.  Ainsi  un  homme  qui  voudra  écrire 
l'histoire  sans  avoir  de  dates  précises,  et  qui  saura 


NEWTON    ET    DESCARTES.  12  J 

qu'il  y  a  neuf  rois  chez  une  nation,  aura  grand  tort 
s'il  compte  trois  cents  ans  pour  ces  neuf  rois.  Chaque 
génération  est  d'environ  trente  ans,  chaque  règne  est 
d'environ  vingt,  Tun  portant  l'autre'.  Prenez  les  trente 
rois  d'Angleterre  depuis  Guillaume  le  Conquérant 
jusqu'à  George  I,  ils  ont  régné  six  cent  quarante  -  huit 
ans;  ce  qui,  réparti  sur  lestrente  rois,  donne  à  chacun 
vingt-un  ans  et  demi  de  règne.  Soixante-trois  rois  de 
France  out  régné,  l'un  portant  l'autre,  chacun  à  peu 
près  vingt  ans.  Voilà  le  cours  ordinaire  de  la  nature. 
Donc  les  anciens  se  sont  trompés  quand  ils  ont  égalé 
en  général  la  durée  des  règnes  à  la  durée  des  géné- 
rations ;  donc  ils  ont  trop  compté ,  donc  il  est  à  pro- 
pos de  retrancher  un  peu  de  leur  calcul. 

Les  observations  astronomiques  semblent  prêter 
encore  un  plus  grand  secours  à  notre  philosophe. 
Il  paraît  plus  fort  en  combattant  sur  son  terrain. 
Vous  savez  que  la  terre,  outre  son  mouvement  annuel, 
qui  remporte  autour  du  soleil  d'occident  en  orient, 
dans  l'espace  d'une  année,  a  encore  une  révolution 
singulière  plutôt  soupçonnée  que  connue  jusqu'à  ces 
derniers  temps.  Ses  pôles  ont  un  mouvement  très-lent 
de  rétrogradation  d'orient  en  occident,  qui  fait  que 
chaque  jour  leur  position  ne  répond  pas  précisément 
au  même  point  du  ciel.  Cette  différence,  insensible  en 
une  année,  devient  assez  forte  avec  le  temps;  et  au 
bout  de  soixante  et  douze  ans  on  trouve  que  la  diffé- 
rence est  d'un  degré,  c'est-à-dire,  de  la  trois  cent 
soixantième  partie  de  tout  le  ciel.  Ainsi  après  soixante 
et  douze  années  le  colure  de  Féquinoxe  du  printemps, 
qui  passait  par  une  fixe,  répond  à  une  autre  fixe' 


124  NEWTON    ET    DE  6  CARTE:'. 

éloignée  de  la  première  d'un  degré.  De  là  vient  que 
le  soleil,  au  lieu  d'être  dans  la  partie  du  ciel  où  était 
le  bélier  du  temps  d'Hipparque,  se  trouve  répondre  ù 
cette  partie  du  ciel  où  sont  les  poissons;  et  que  les 
gémeaux  sont  à  la  place  ou  le  taureau  était  alors. 
Tous  les  signes  ont  changé  de  place;  cependant  nous 
retenons  toujours  la  manière  de  parler  des  anciens. 
Nous  disons  que  le  soleil  est  dans  le  bélier  au  prin- 
temps ?  par  la  même  condescendance  que  nous  disons 
que  le  soleil  tourne. 

Hipparque  fut  le  premier  chez  les  Grecs  qua 
s'aperçut  de  quelque  changement  dans  les  constella- 
tions par  rapport  aux  équinoxes,  ou  plutôt  qui  l'apprit 
des  Égyptiens.  Les  philosophes  attribuèrent  ce  mou- 
vement aux  étoiles  ;  car  alors  on  était  bien  loin 
d'imaginer  une  telle  révolution  dans  la  terre.  On  la 
croyait  en  tout  sens  immobile.  Ils  créèrent  donc  un 
ciel  où  ils  attachèrent  toutes  les  étoiles,  et  donnèrent 
à  ce  ciel  un  mouvement  particulier  3  qui  le  fesait 
avancer  vers  l'orient  pendant  que  toutes  les  étoiles 
semblaient  faire  leur  route  journalière  d'orient  en 
occident.  A  cette  erreur  ils  en  ajoutèrent  une  seconde 
bien  plus  essentielle.  Ils  crurent  que  le  ciel  prétendu 
des  étoiles  fixes  avançait  d'un  degré  vers  l'orient  en 
cent  années.  Ainsi  ils  se  trompèrent  dans  leur  calcul 
astronomique ,  aussi  bien  que  dans  leur  système 
physique.  Par  exemple  ,  un  astronome  aurait  dit 
alors  :  L'équinoxe  du  printemps  a  été  du  temps  d'un 
observateur  dans  un  tel  signe,  à  une  telle  étoile;  il  a 
fait  deux  degrés  de  chemin  depuis  cet  observateur 
"Jusqu'à  nous  :  or  doux  degrés  valent  deux  cents  ans; 


NEWTON  ET   DESCARTTES-.  Ï2D 

donc  cet  observateur  vivait  deux  cents  ans  avant  moi. 
Il  est  certain  qu'un  astronome  qui  aurait  raisonné 
ainsi  se  serait  trompé  environ  de  cinquante  ans. 
Voilà  pourquoi  les  anciens  ,  doublement  trompes , 
composèrent  leur  grande  année  du  monde,  c'est-à- 
dire,  de  la  révolution  de  tout  le  ciel,  d'environ  trente- 
six  mille  ans.  Mais  les  modernes  savent  que  cette  ré- 
volution imaginaire  du  ciel  des  étoiles  n'est  autre 
chose  que  la  révolution  des  pôles  de  la  terre,  qui  se 
fait  en  vingt-cinq  mille  neuf  cents  ans.  Il  est  bon  de 
remarquer  ici  en  passant  que  M.  Newton,  en  déter- 
minant la  figure  de  la  terre ,  a  très-heureusement  ex- 
pliqué la  raison  de  cette  révolution. 

Tout  ceci  posé,  il  reste,  pour  fixer  la  chronologie, 
de  voir  par  quelle  étoile  le  colure  des  équinoxes 
coupe  aujourd'hui  l'écliptique  au  printemps ,  et  de 
savoir  s'il  ne  se  trouve  point  quelque  ancien  qui  nous 
ait  dit  en  quel  point  Fécliptique  était  coupée  de  son 
temps  par  le  même  colure  des  équinoxes.  Clément 
Alexandrin  rapporte  que  Chiron,  qui  était  de  l'expé- 
dition des  Argonautes,  observa  les  constellations  au 
temps  de  cette  fameuse  expédition,  et  fixa  l'équinoxe 
du  printemps  au  milieu  du  bélier ,  Péquinoxe  d'au- 
tomne au  milieu  de  la  balance ,  et  le  solstice  de  notre 
été  au  milieu  du  eapricorne. 

Long-temps  après  l'expédition  des  Argonautes,  et 
un  an  avant  la  guerre  du  Péloponèse,  Méton  observa 
que  le  point  du  solstice  d'été  passait  par  le  sixième 
degré  du  cancre. 

Or  chaque  signe  du  zodiaque  est  de  trente  degrés. 
Du  temps  de  Chiron,  le  solstice  était  à  la  moitié  du 


I2G  NEWTON    ET   DESCARTES. 

signe;  c'est-à-dire,  au  quinzième  degré;  un  an  avant 
la  guerre  du  Péloponèse  il  était  au  huitième;  donc  il  ' 
avait  rétrogradé  de  sept  degrés  (  un  degré  vaut 
soixante  et  douze  ans);  donc,  au  commencement 
de  la  guerre  du  Péloponèse  à  l'entreprise  des  Argo*- 
nautes,  il  n'y  a  que  sept  fois  soixante  et  douze  ans, 
qui  font  cinq  cent  quatre  ans ,  et  non  pas  sept  cents 
années,  comme  le  disaient  les  Grecs.  Ainsi,  en  com- 
parant l'état  du  ciel  d  aujourd'hui  à  l'état  où  il  était 
alors  ,  nous  voyons  que  l'expédition  des  Argonautes 
doit  être  placée  neuf  cents  ans  avant  Jésus-Christ, 
et  non  pas  environ  quatorze  cents  ans  ;  et  que  par 
conséquent  le  monde  est  moins  vieux  d'environ  cinq 
cents  ans  qu'on  ne  pensait.  Par  là  toutes  les  époques 
sont  rapprochées  ,  et  tout  est  fait  plus  tard  qu'on  ne 
le  dit.  Ce  système  paraît  vrai,  je  ne  sais  s'il  fera  for- 
tune, et  si  l'on  voudra  se  résoudre  sur  ces  idées  à 
réformer  la  chronologie  du  monde.  Peut-être  les 
savans  trouveraient-ils  que  c'en  serait  trop  d'accor- 
der à  un  même  homme  l'honneur  d'avoir  perfec- 
tionné à  la  fois  la  physique ,  la  géométrie  et  l'his- 
toire; ce  serait  une  espèce  de  monarchie  universelle, 
dont  l'amour  -  propre  s'accommode  malaisément. 
Aussi  dans  le  temps  que  les  partisans  des  tourbillons 
et  de  la  matière  cannelée  attaquaient  la  gravitation 
démontrée ,  le  révérend  père  Souciet  et  M.  Frère t 
écrivaient  contre  la  chronologie  de  Newton  avant 
qu'elle  fût  imprimée. 


NOËL.  127 

NOËL. 

Personne  n'ignore  que  c'est  la  fête  de  la  naissance 
de  Jésus.  La  plus  ancienne  fête  qui  ait  été  célébrée 
dans  l'église  après  celles  de  la  pâque  et  de  la  pente- 
côte,  ce  fut  celle  du  baptême  de  Jésus.  Il  n'y  avait 
encore  que  ces  trois  fêtes  quand  saint  Chrysostôme 
prononça  son  Homélie  sur  la  Pentecôte.  Nous  ne  par- 
lons pas  des  fêtes  de  martyrs  qui  étaient  d'un  ordre 
fort  inférieur.  On  nomma  celle  du  baptême  de  Jésus 
l'Epiphanie  ,  à  l'exemple  des  Grecs  qui  donnaient  ce 
nom  aux  fêtes  qu'ils  célébraient  en  mémoire  de  l'ap- 
parition ou  de  la  manifestation  des  dieux  sur  la  terre, 
parce  que  ce  ne  fut  qu'après  son  baptême  que  Jé^us 
commença  de  prêcher  l'évangile. 

On  ne  sait  si  vers  la  fin  du  quatrième  siècle  on  so- 
lennisait  cette  fête  dans  l'île  de  Chypre  le  6  de  no- 
vembre; mais  saint  Épiphane  Ça)  soutenait  que  Jésus 
avait  été  baptisé  ce  jour-là.  Saint  Clément  d'Alexan- 
drie (&)  nous  apprend  que  les  basilidiens  fesaient 
celte  fête  le  1 5  de  tybi,  pendant  que  d'autres  la  met- 
taient au  1 1  du  même  mois,  c'est-à-dire,  les  uns  au 
1  o  de  janvier,  et  les  autres  au  6  :  cette  dernière  opi- 
nion est  celle  que  l'on  suit  encore.  A  l'égard  de  sa 
naissance ,  comme  pn  n'en  savait  précisément  ni  le 
jour,  ni  le  mois,  ni  l'année,  elle  n'était  point  fêtée. 

Suivant  les  remarques  qui  sont  à  la  fin  des  œuvres 
du  même  père,  ceux  qui  avaient  recherché  le  plus 

(a)  Hérésie  01 ,  n.  17  et  19. 

(b)  SU'oinates,  liv.  I7  page  5jo 


128  NOËL. 

curieusement  le  jour  auquel  Jésus  était  né ,  les  uns 
disaient  que  c'était  le  2  5  du  mois  égyptien  pachon, 
c'est-à-dire ,  le  20  mai,  et  les  autres  le  24  ou  le  25  de 
pharmuthi,  jours  qui  répondent  au  19  ou  20  d'avril. 
Le  savant  M.  de  Beausobrc  (c)  croit  que  ces  derniers 
étaient  les  valentiniens.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'orient 
et  l'Egypte  fesaient  la  fête  de  la  nativité  de  Jésus  le  6 
janvier,  le  même  jour  que  celle  de  son  baptême,  sans 
qu'on  puisse  savoir  au  moins  avec  certitude,  ni  quand 
cette  coutume  commença ,  ni  quelle  en  fut  la  véri- 
table raison. 

L'opinion  et  la  pratique  des  occidentaux  furent 
toutes  différentes  de  celles  de  l'orient.  Les  centuria- 
teurs  de  Magdebourg  (d)  rapportent  un  passage  de 
Théophile  de  Césarée  qui  fait  parler  ainsi  les  églises 
des  Gaules  :  Comme  on  célèbre  la  naissance  de  Jésus- 
Christ  le  25  décembre,  quelque  jour  de  la  semaine 
que  tombe  ce  25  ,  on  doit  célébrer  de  même  la  ré- 
surrection de  Jésus-Christ  le  25  mars,  quelque  jour 
que  ce  soit,  parce  que  le  Seigneur  est  ressuscité  ce 
jour-là. 

Si  le  fait  est  vrai,  il  faut  avouer  que  les  éveques 
des  Gaules  étaient  bien  prudens  et  bien  raisonnables. 
Persuadés,  comme  toute  l'antiquité,  que  Jésus  avait 
été  crucifié  le  23  mars,  et  qu'il  était  ressuscité  le  2a, 
ils  fesaient  la  pâque  de  sa  mort  le  23 ,  et  celle  de  sa 
résurrection  le  25,  sans  se  mettre  en  peine  d'observer 
la  pleine  lune ,  ce  qui  était  au  fond  une  cérémonie 

(e)  Histoire  du  manich.,  t.  il,  page  6t)2o 
(d)  Cent.  2,  col.  118 


NOËL.  129 

judaïque ,  et  sans  s'astreindre  au  dimanche.  Si  l'église 
les  avait  imités,  elle  eût  évité  les  disputes  longues  et 
scandaleuses  qui  pensèrent  diviser  l'orient  et  l'occi- 
dent, et  qui,  après  avoir  duré  un  siècle  et  demi,  ne 
furent  terminées  que  par  le  premier  concile  de  Nicée. 

Quelques  savans  conjecturent  que  les  Romains 
choisirent  le  solstice  d'hiver  pour  y  mettre  la  nais- 
sance de  Jésus,  parce  que  c'est  alors  que  le  soleil 
commence  à  se  rapprocher  de  notre  hémisphère.  Dès 
le  temps  de  Jules-César,  le  solstice  civil,  politique, 
fut  fixé  au  2  5  décembre.  C'était  à  Rome  une  fête  où 
l'on  célébrait  le  retour  du  soleil  ;  ce  jour  s'appelait 
bruma,  comme  le  remarque  Pline  (e),  qui  le  fixe, 
ainsi  que  Servius  (/) ,  au  8  des  kalendes  de  janvier. 
Il  se  peut  que  cette  pensée  eût  quelque  part  au  choix 
du  jour,  mais  elle  n'en  fut  pas  l'origine.  Un  passage 
de  Josèphe ,  qui  est  évklemmeirt  faux ,  trois  ou  quatre 
erreurs  des  anciens,  et  une  explication  très-mystique 
d'un  mot  de  saint  Jean -Baptiste  en  ont  été  la  cause, 
comme  Joseph  Scaliger  va  nous  l'apprendre. 

Il  plut  aux  anciens,  dit  ce  savant  critique  (3),  de 
supposer  premièrement  que  Zacharie  était  souverain 
sacrificateur  lorsque  Jésus  naquit.  Rien  n'est  plus 
faux ,  et  il  n'y  a  plus  personne  qui  le  craie,  au  moins 
parmi  ceux  qui  ont  quelques  connaissances. 

Secondement,  les  anciens  supposèrent  ensuite  que 
Zacharie  était  dans  le  lieu  très-saint,  et  qu'il  y  offrait 


(e)  Histoire  naturelle,  liv.  XVIII,  chap.  2 5. 

(f)  Sur  le  vers  720  du  septième  livre  de  l'Enéide. 
(<j)  Cari,  isagog.,  liv.  III,  page  3o5. 


l30  NOLL. 

Je  parfum  lorsque  l'ange  lui  apparut  et  lui  annonça  la 
naissance  d'un  fils. 

Troisièmement,  comme  le  souverain  sacrificateur 
n'entrait  dans  le  sanctuaire  qu'une  fois  Tannée,  le 
jour  des  expiations ,  qui  était  le  10  du  mois  judaïque 
tisri,  qui  répond  en  partie  à  celui  de  septembre,  les 
anciens  supposèrent  que  ce  fut  le  27,  et  ensuite  le  23 
ou  24  que  Zacharie ,  étant  de  retour  chez  lui  après  la 
fête,  Elisabeth  sa  femme  conçut  Jean-Baptiste.  Ccst 
ce  qui  fit  mettre  la  fête  de  la  conception  de  ce  saint  à 
ces  jours-là.  Comme  les  femmes  portent  leurs  enfans 
ordinairement  deux  cent  soixante  et  dix  ou  deux  cent 
soixante  et  quatorze  jours ,  il  fallut  placer  la  nais- 
sance de  saint  Jean  au  24  juin.  Voilà  l'origine  de  la 
Saint-Jean;  voici  celle  de  Noël  qui  en  dépend. 

Quatrièmement ,  on  suppose  qu'il  y  eut  six  mois 
entiers  entre  la  conception  de  Jean-Bapf'ste  et  celle 
de  Jésus,  quoique  l'ange  dit  simplement  à  Marie  (/) 
que  c'était  alors  le  sixième  mois  de  la  grossesse  d'ï  li- 
sabeth.  On  mit  donc  conséquemment  la  conception 
de  Jésus  au  25  mars,  et  l'on  conclut  de  ces  diverses 
suppositions  que  Jésus  devait  être  né  le  25  décembre, 
neuf  mois  précisément  après  sa  conception. 

Il  y  a  bien  du  merveilleux  dans  ces  arrangemens. 
Ce  n'est  pas  un  des  moindres  que  les  quatre  points 
cardinaux  de  l'année,  qui  sont  les  deux  équinoxes  et 
les  deux  solstices,  tels  qu'on  les  avait  placés  alors, 
soient  marqués  des  conceptions  et  des  naissances  de 
Jean-Baptiste  et  de  Jésus.  Mais  voici  un  merveilleux 

(h)  Luc,  chap.  I,  v.  36. 


noi:l.  i  3 1 

bien  plus  cligne  d'être  remarque.  Cesr,  que  le  solstice 
où  Jésus  naquit  est  l'époque  de  Faeeroissement  des 
jours,  au  lieu  que  eeiui  où  Jean-Baptiste  vint  au 
monde  est  l'époque  de  leur  diminution.  C'est  ce  que 
le  saint  précurseur  avait  insinué  d'une  manière  très- 
mystique  dans  ces  mots,  où,  parlant  de  Jésus  (/),  il 
faut,  dit-il,  qu'il  croisse  et  que  je  diminue. 

C'est  à  quoi  Prudence  fait  allusion  dans  une  hymne 
sur  la  nativité  du  Seigneur.  Cependant  saint  Léon  (Â) 
dit  que  de  son  temps  il  y  avait  à  Rome  des  gens  qui 
disaient  que  ce  qui  rendait  la  fête  vénérable  était  moins 
la  naissance  de  Jésus  que  le  retour,  et  comme  ils  s'ex- 
primaient, la  nouvelle  naissance  du  soleil.  Saint  Ëpi- 
phane  (/)  assure  qu'il  est  constant  que  Jésus  naquit 
le  6  de  janvier;  mais  saint  Clément  d'Alexandrie, 
bien  plus  ancien  et  plus  savant  que  lui,  place  cette 
naissance  au  1 8  novembre  de  la  vingt-huitième  année 
d'Auguste.  Cela  se  déduit,  selon  la  remarque  du  jé- 
suite Petau  sur  saint  Épiphane,  de  ces  paroles  de  saint 
Clément  (m)  :  Depuis  la  naissance  de  Jésus-Christ  jus- 
qu'à la  mort  de'Commode,  il  y  a  en  tout  194  ans  un 
mois  et  treize  jours.  Or  Commode  mourut ,  suivant 
Petau,  le  dernier  décembre  de  l'année  192  de  l'ère 
vulgaire  ;  il  faut  donc  que ,  selon  Clément ,  Jésus  soit 
né  un  mois  et  treize  jours  avant  le  dernier  décembre, 
et  par  conséquent  le  18  novembre  de  la  vingt-hui^ 

(i)  Jean,  chap.  III,  v.  3o. 

(k)  Sermon  2 1 ,  tome  II,  page  1  £8. 

(1)  Hérésie  5i ,  n.  2-9. 

[m)  Stromates,  liv.  I,  page  34o. 


lo2  NOËL. 

tième  année  d'Auguste.  Sur  quoi  il  faut  observer  que 
saint  Clément  ne  compte  les  années  d'Auguste  que 
depuis  la  mort  d'Antoine  et  la  prise  d'Alexandrie, 
parce  que  ce  fut  alors  que  ce  prince  resta  seul  maître 
de  l'empire. 

Ainsi  Ton  n'est  pas  plus  assuré  de  l'année  que  du 
jour  et  du  mois  de  cette  naissance.  Quoique  saint  Luc 
déclare  (n)  qu'il  s'est  exactement  informé  de  toutes 
ces  choses  depuis  leur  premier  commencement,  ii 
fait  assez  voir  qu'il  ne  savait  pas  exactement  l'âge  de 
Jésus  quand  il  dit  (o)  qu'il  avait  environ  trente  ans 
lorsqu'il  fut  baptisé.  En  effet,  cet  évangéliste  (/;)  fait 
naître  Jésus  l'année  d'un  dénombrement  qui  fut  fait, 
selon  lui,  par  Cirinus  ou  Cirinius,  gouverneur  de 
Syrie,  tandis  que  ce  fut  par  Sentius  Saturnius ,  si  l'on 
eu  croit  Tertullien  (cj).  Mais  Saturnius  avait  déjà 
quitté  la  province  la  dernière  année  d'Hérode ,  et 
avait  eu  pour  successeur  Quintilius  Varus,  comme 
nous  l'apprenons  de  Tacite  (r)^  et  Publius  Sulpitin3 
Quirinus  ou  Quirinius,  dont  veut  apparemment  par- 
ler saint  Luc,  ne  succéda  à  Quintilius  Varus  qu'envi- 
ron dix  ans  après  la  mort  d'Hérode,  lorsque  Arche- 
lads,  roi  de  Judée,  fut  relégué  par  Auguste,  comme 
le  dit  Josèphc  dans  ses  Antiquités  judaïques  (s). 

Il  est  vrai  que  Tertullien  (f),  et  avant  lui  saint 
Justin  (a) ,  renvoyaient  les  païens  et  les  hérétiques 

(h)  Chap.  I,  v.  3.  —  (o)  Ch.  III,  v.  a3. —  (p)  Cli.  II,  v.  2. 
—  {(\)  Liv.  IV,  chap.  XIX  ,  contre  Marcion.  < —  (/•)  Hist.,  liv.  V, 
*cct.  9.  —  (s)  Liv.  XVI,  chap,  VIII,  et  liv.  XVII,  chap.  XIII  et 
XI V.  —  [t)  Uv.  IV,  chap.  VI 1  contre  Marcion. — (u)  II,  ApoL 


NOMBRE.      '  *  '  1 33 

de  leur  temps  aux  archives  publiques  où  se  conser- 
vaient les  registres  de  ce  prétendu  dénombrement  ^ 
mais  Tertuliien  renvoyait  également  aux  archives 
publiques  pour  y  trouver  la  nuit  arrivée  en  plein 
midi  au  temps  de  la  passion  de  Jésus,  comme  nous 
l'avons  dit  à  l'article  Eclipse ,.  où  nous  avons  observé 
le  peu  d'exactitude  de  ces  deux  pères  et  de  leurs 
pareils, en  citant  les  monumens  publics ,  à  propos  de 
l'inscription  d'une  statue  que  saint  Justin  ,  lequel 
assurait  l'avoir  vue  à  Uome  ,  disait  être  dédiée  s. 
Simon  le  Magicien,  et  qui  l'était  à  un  dieu  des  anciens 
Sabins. 

Au  reste,  on  ne  sera  point  étonné  de  ces  incerti- 
tudes, si  l'on  fait  attention  que  Jésus  ne  fut  connu  de 
ses  disciples  qu'après  qu'il  eut  reçu  le  baptême  de 
Jean.  C'est  expressément  à  commencer  depuis  ce 
baptême  que  Pierre  veut  que  le  successeur  de  Judas 
rende  témoignage  de  Jésus,  et,  selon  les  Actes  des 
apôtres  (r),  Pierre  entend  parler  de  tout  le  temps 
que  Jésus  a  vécu  avec  eux. 

NOMBRE. 

EuclidE  avait-iï  raison  de  définir  le  nombre,  col- 
lection d'unités  de  même  espèce? 

Quand  Newton  dit  que  le  nombre  est  un  rapport 
abstrait  d'une  quantité  à  une  autre  de  même  espèce, 
n'a-t-il  pas  entendu  par-là  l'usage  des  nombres  en 
arithmétique ,  en  géométrie  ? 

Wolf  dit  :  Le  nombre  est  ce  qui  a  le  même  rapport 
——  '  i 

(oc)  Chap.  T,  v  sa. 
D'iet.  Pli.  7.  12 


I  3 4  NOMBRE. 

avec  l'unité,  qu'une  ligne  droite  avec  une  ligne  droite. 
N'est-ce  pas  plutôt  une  propriété  attribuée  au  nombre 
qu'une  définition? 

Si  j'osais,  je  définirais  simplement  le  nombre, 
l'idée  de  plusieurs  unités. 

Je  vois  du  blanc;  j'ai  une  sensation,  une  idée  de 
blanc.  Je  vois  du  vert  à  côté.  Il  n'importe  que  ces 
deux  choses  soient  ou  ne  soient  pas  de  la  même 
espèce,  je  puis  compter  deux  idées.  Je  vois  quatre 
hommes  et  quatre  chevaux;  j'ai  l'idée  de  huit  :  de 
môme  trois  pierres  et  six  arbres  me  donneront  l'idée 
de  neuf. 

Que  j'additionne,  que  je  multiplie,  que  je  sous- 
traie, que  je  divise,  ce  sont  des  opérations  de  ma 
faculté  de  penser  que  j'ai  reçue  du  maître  de  la  na- 
ture; mais  ce  ne  sont  point  des  propriétés  inhérentes 
au  nombre.  Je  puis  carrer  3,  le  cuber;  mais  il  n'y  a 
certainement  dans  la  nature  aucun  nombre  qui  soit 
carré  ou  cube. 

Je  conçois  bien  ce  que  c'est  qu'un  nombre  pair  ou 
impair;  mais  je  ne  concevrai  jamais  ce  que  c'est 
qu'un  nombre  parfait  ou  imparfait. 

Les  nombres  ne  peuvent  avoir  rien  par  eux-mêmes. 
Quelles  propriétés,  quelle  vertu  pourraient  avoir  dix 
cailloux.,  dix  arbres,  dix  idées,  seulement  en  tant 
qu'ils  sont  dix  ?  Quelle  supériorité  aura  un  nombre 
divisible  en  trois  pairs  sur  un  autre  divisible  en  deux 
pairs  ? 

Pythagorc  est  le  premier,  dit-on,  qui  ait  décou- 
vert des  vertus  divines  dans  les  nombres.  Je  doute 
qu'il  soit  le  premier,  car  il  avait  voyagé  en  Egypte,  à 


NOMBRE.  1 35 

Babylone  et  dans  l'Inde;  et  il  devait  en  avoir  rapporte 
bien  des  connaissances  et  des  rêveries.  Les  Indiens 
surtout  inventeurs  de  ce  jeu  si  combiné  et  si  com- 
pliqué des  échecs,  et  des  chiffres  si  commodes  que 
las  Arabes  apprirent  deux,  et  qui  nous  ont  été  com- 
muniqués après  tant  de  siècles;  ces  Indiens,  dis-je, 
joignaient  à  leurs  sciences  d'étranges  chimères;  les 
Ghaldéensen  avaient  encore  davantage,  et  les  Égyp- 
tiens encore  plus. On  sait  assez  que  la  chimère  tient  à 
notre  nature.  Heureux  qui  peut  s'en  préserver  î  heu- 
reux qui,  après  avoir  eu  quelques  accès  de  celte 
fièvre  d'esprit,  peut  recouvrer  une  santé  toi  érable  ! 

Porphyre,  dans  la  Vie  de  Pythagore,  dit  que  le 
nombre  2  est  funeste.  On  pourrait  dire  que  c'est  au 
contraire  le  plus  favorable  de  tous.  Malheur  à  celui 
qui  est  toujours  seul!  malheur  à  la  nature,  si  l'espèce 
humaine  et  celle  des  animaux  n'étaient  souvent  deux 
à  deux  ! 

Si  2  était  de  mauvais  augure,  en  récompense  3 
était  admirable;  4  était  divin  :  mais  les  pythagoriciens 
et  leurs  imitateurs  oubliaient  alors  que  ce  chiffre 
mystérieux  4?  si  divin,  était  composé  de  deux  fois 
deux,  nombre  diabolique.  Six  avait  son  mérite,  parce 
que  les  premiers  statuaires  avaient  partagé  leurs  fi- 
gures en  six  modules.  Nous  avons  vu  que,  selon  les 
Chaldéens ,  Dieu  avait  créé  le  monde  en  6  gahambars  : 
mais  1  était  le  nombre  le  plus  merveilleux;  car  il  n'y 
avait  alors  que  sept  planètes;  chaque  planète  avait 
son  ciel ,  et  cela  composait  sept  cicux,  sans  qu'on  sut 
ce  que  voulait  dire  ce  mot  de  ciel.  Toute  l'Asie  comp- 
tait par  semaine  de  sept  jours.  On  distinguait  la  vie 


I  36  NOMBRE. 

de  l'homme  en  sept  âges.  Que  de  raisons  en  faveur  de 
ce  nombre  ! 

Les  Juifs  ramassèrent  avec  le  temps  quelques  ba- 
layures de  cette  philosophie.  Elle  passa  chez  les 
premiers  chrétiens  d'Alexandrie  avec  les  dogmes  de 
Platon.  Elle  éclata  principalement  dans  l'Apocalypse 
de  Ccrinthe,  attribuée  à  Jean  le  Baptiscur. 

On  en  voit  un  grand  exemple  dans  le  nombre  de  la 
bête  (a). 

«  On  ne  peut  acheter  ni  vendre,  a  moins  qu'on 
n'ait  le  caractère  de  la  bête,  ou  son  nom  ou  son 
nombre.  C'est  ici  la  science.  Que  celui  qui  a  de  l'en- 
tendement compte  le  nombre  de  la  bête;  car  son  nom 
est  d'homme,  et  son  nombre  est  666  (i).  » 

On  sait  quelle  peine  tous  les  grands  docteurs  ont 
prise  pour  deviner  le  mot  de  l'énigme.  Ce  nombre, 
composé  de  3  fois  2  à  chaque  chiffre,  signifiait-il  3 
fois  funeste  à  la  troisième  puissance?  Il  y  avait  deux 
bêtes;  et  l'on  ne  sait  pas  encore  de  laquelle  l'auteur  a 
voulu  parler.  Nous  avons  vu  que  l'évêque  Bossuet, 
moins  heureux  en  arithmétique  qu'en  oraisons  fu- 
nèbres, a  démontré  que  Dioclétien  est  la  bête,  parce 
qu'on  trouve  en  chiffres  romains  666  dans  les  lettres 
de  son  nom,  en  retranchant  les  lettres  qui  gâteraient 
cette  opération.  Mais,  en  se  servant  de  chiffres  ro- 
ta) Apocalypse,  chap.  XIII,  v.  17  et  18. 
(1)  Ce  passage  peut  servir  à  trouver  le  temps  où  l'Apocalypse 
a  e'té  composée.  Il  est  probable  que  c'est  sous  l'empire  du  ty- 
ran dont  le  nom  est  formé  par  des  lettres  telles  que  la  somme  de 
leurs  valeurs  numérales  soit  666.  D'après  cela  on  a  trouvé 
qu'elle  avait  été  laite  sous  le  règne  de  Calcula. 


NOUVEAU^   NOUVEAUTÉS.  I  37 

mains ,  il  ne  s'est  pas  souvenu  que  FApocalyse  est 
écrite  en  grec.  Un  homme  éloquent  peut  tomber  dans 
cette  méprise. 

Le  pouvoir  des  nombres  fut  d'autant  plus  respecté 
parmi  nous,  qu'on  n'y  comprenait  rien. 

Vous  avez  pu,  ami  lecteur,  observer  au  mot  Figure 
quelles  fines  allégories  Augustin,  évêque  diïippone, 
tira  des  nombres. 

Ce  goût  subsista  si  long-temps,  qu'il  triompha  au 
concile  de  Trente.  On  y  conserva  les  mystères,  ap- 
pelés sacremens  dans  l'église  latine,  parce  que  les 
dominicains,  et  Soto  à  leur  tête,  alléguèrent  qu'il  y 
avait  sept  choses  principales  qui  contribuaient  à  la 
vie,  sept  planètes,  sept  vertus,  sept  péchés  mortels, 
six  jours  de  création  et  un  de  repos  qui  font  sept; 
plus  sept  plaies  d'Egypte;  plus  sept  béatitudes  :  mais 
malheureusement  les  pères  oublièrent  que  l'Exode 
compte  dix  plaies,  et  que  les  béatitudes  sont  au 
nombre  de  huit  dans  saint  Matthieu,  et  au  nombre  de 
quatre  dans  saint  Luc.  Mais  des  savans  ont  aplani 
cette  petite  difficulté,  en  retranchant  de  saint  Mat- 
thieu les  quatre  béatitudes  de  saint  Luc;  reste  à  six  : 
ajoutez  l'unité  à  ces  six,  vous  aurez  sept.  Consultez 
Fra  Paolo  Sarpi  au  livre  second  de  son  histoire  du 
concile. 

NOUVEAU,  NOUVEAUTES. 

Il  semble  que  les  premiers  mots  des  Métamor- 
phoses d'Ovide ,  In  nova  fert  a  ni  mus  y  soient  la  devise 
du  genre  humain.  Personne  n'est  touché  de  l'admira- 
ble spectacle  du  soleil  qui  se  lève,  ou  plutôt  semble 

12. 


I  38  NOUVEAU,    NOUVEAUTÉS. 

se  lever  tous  les  jours;  tout  le  monde  court  au  moin- 
dre petit  météore  qui  paraît  un  moment  dans  cet  amas 
de  vapeurs  qui  entourent  la  terre,  et  qu'on  appelle  le 
ciel. 

Vilia  sunt  nobis  qux^cuincjae,  jjrioribus  annis 
Vidimus,  et  sordel  quidquid  spectavimus  olim. 

Un  colporteur  ne  se  chargera  pas  d'un  Virgile, 
d'un  Horace,  mais  d'un  livre  nouveau,  fût-il  détes- 
table. Il  vous  tire  à  part  et  vous  dit  :  Monsieur,  vou- 
lez-vous des  livres  de  Hollande  ? 

Les  femmes  se  plaignent  depuis  le  commencement 
du  monde  des  infidélités  qu'on  leur  fait  en  faveur  du 
premier  objet  nouveau  qui  se  présente,  et  qui  n'a 
souvent  que  cette  nouveauté  pour  tout  mérite.  Plu- 
sieurs dames  (il  faut  bien  l'avouer,  malgré  le  respect 
infini  qu'on  a  pour  elles)  ont  traité  les  hommes 
comme  elles  se  plaignent  qu'on  les  a  traitées;  et 
Phisfoire  de  Jocondc  est  beaucoup  plus  ancienne  que 
l'Arioste. 

Peut-être  ce  goût  universel  pour  la  nouveauté  est- 
il  un  bienfait  de  la  nature.  On  nous  crie  :  Contentez- 
vous  de  ce  que  vous  avez,  ne  désirez  rien  au-delà  de 
votre  état ,  réprimez  votre  curiosité  ,  domptez  les 
inquiétudes  de  votre  esprit.  Ce  sont  de  très-bonnes 
maximes;  mais,  si  nous  les  avions  toujours  suivies, 
nous  mangerions  encore  du  gland,  nous  coucherions 
à  la  belle  étoile,  et  nous  n'aurions  eu  ni  Corneille,  ni 
Racine,  ni  Molière,  ni  Poussin,  ni  Le  Brun,  ni  La 
Moine,  niPigal. 


.i  •"■  JfUDITÉ.  î  39 

NUDITÉ. 

Pourquoi  enfermerait-on  un  homme  ?  une  femme 
qui  marcheraient  tout  nus  dans  les  rues?  et  pourquoi 
personne  n'est-il  choqué  des  statues  absolument  nues, 
des  peintures  de  Magdelène  et  de  Jésus  qu'on  voit 
dans  quelques  églises? 

Il  est  vraisemblable  que  le  genre  humain  a  subsisté 
long-temps  sans  être  vêtu. 

On  a  trouvé  dans  plus  d'une  île,  et  dans  le  conti- 
nent de  l'Amérique,  des  peuples  qui  ne  connaissaient 
pas  les  vétemens. 

Les  plus  civilisés  cachaient  les  organes  de  la  géné- 
ration par  des  feuilles,  par  des  joncs  entrelacés,  par 
des  plumes. 

D'où  vient  cette  espèce  de  pudeur?  était-ce  l'in- 
stinct d'allumer  des  désirs  en  voilant  ce  qu'on  aimait 
à  découvrir? 

Esl-il  bien  vrai  que  chez  des  nations  un  peu  plus 
policées,  comme  les  Juifs  et  demi-Juifs,  il  y  ait  eu  des 
sectes  entières  qui  n'aient  voulu  adorer  Dieu  qu'en  se 
dépouillant  de  tous  leurs  habits  ?  tels  ont  été,  dit-ou, 
les  adamites  et  les  abéliens.  Us  s'assemblaient  tout 
mis  pour  chanter  les  louanges  de  Dieu.  Saint  Épiphanc 
et  saint  Augustin  le  disent.  Il  est  vrai  qu'ils  n'étaient 
pas  contemporains,  et  qu'ils  étaient  fort  loin  de  leur 
pays.  Mais  enfin  cette  folie  est  possible  :  elle  n'est 
pas  même  plus  extraordinaire,  plus  folie  que  cent 
autres  folies  qui  ont  fait  le  tour  du  monde  l'une  après 
l'autre. 

Nous  avons  vu,  kY  article  Emblmc  rcin' aujourd'hui 


I  4o  ttUDIiTÉ, 

même  encore  les  mahométans  ont  des  saints  qui  sont 
fous  ,  et  qui  vont  nus  comme  des  singes.  Il  se  peut 
très-bien  que  des  énergumènes  aient  cru  qu'il  vaut 
mieux  se  présenter  à  la  Divinité  dans  l'état  où  elle 
nous  a  formés  que  dans  le  déguisement  inventé  par 
les  hommes.  Il  se  peut  qu'ils  aient  montre  tout  par 
dévotion.  Il  y  a  si  peu  de  gens  bien  faits  dans  les  deux 
sexes,  que  la  nudité  pouvait  inspirer  la  chasteté  ,  où 
plutôt  le  dégoût,  au  lieu  d'augmenter  les  désirs. 

On  dit  surtout  que  les  abéliens  renonçaient  au  ma- 
riage. S  il  y  avait  parmi  eux  de  beaux  garçons  et  de 
belles  filles,  ils  étaient  pour  le  moins  comparables  à 
saint  Adhelme  et  au  bienheureux  Robert  d'Arbrisselle, 
qui  couchaient  avec  les  plus  jolies  personnes  pour 
mieux  faire  triompher  leur  continence. 

J'avoue  pourtant  qu'il  eût  été  assez  plaisant  de 
voir  une  centaine  d'Hélènes  et  de  Paris  chanter  des 
antiennes  et  se  donner  le  baiser  de  paix,  et  faire  les 
agapes. 

Tout  cela  montre  qu'il  n'y  a  point  de  singularité, 
point  d'extravagance,  point  de  superstition  qui  n'ait 
passé  par  la  tête  des  hommes.  Heureux  quand  ces 
superstitions  ne  troublent  pas  la  société  et  n'en  font 
pas  une  scène  de  discorde ,  de  haine  et  de  fureur  ! 

II  vaut  mieux  sans  doute  prier  Dieu  tout  nu  que 
de  souiller  de  sang  humain  ses  autels  et  les  places 
publiques. 


OCCULTES.  l4ï 

o. 

OCCULTES. 
Qualités  occultes. 

On  s'est  moqué  fort  long-temps  des  qualités  oc- 
cultes ;  on  doit  se  moquer  de  ceux  qui  n'y  croient  pas. 
Répétons  cent  fois  que  tout  principe  ,  tout  premier 
rassort  de  quelque  œuvre  que  ce  puisse  être  du  grand 
Demiourgos,  est  occulte  et  caché  pour  jamais  aux 
mortels. 

Qu'est-ce  que  la  force  centripète,  la  force  de  la 
gravitation ,  qui  agit  sans  contact  à  des  distances 
immenses  ? 

Quelle  puissance  fait  tordre  notre  cœur  et  ses 
oreillettes  soixante  fois  par  minute  î  quel  autre  pou- 
voir change  cette  herbe  en  lait  dans  les  mamelles 
d'une  vache,  et  ce  pain  en  sang,  en  chair,  en  os  dans 
cet  enfant  qui  croît  à  mesure  qu'il  mange ,  jusqu'au 
point  déterminé  qui  fixe  la  hauteur  de  sa  taille  sans 
qu'aucun  art  puisse  jamais  y  ajouter  une  ligne  ? 

Végétaux,  minéraux,  animaux,  où  est  votre  pre- 
mier principe?  il  est  clans  la  main  de  celui  qui  fait 
tourner  le  soleil  sur  son  axe,  et  qui  l'a  revêtu  de 
lumière. 

Ce  plomb  ne  deviendra  jamais  argent;  cet  argent 
ne  sera  jamais  or;  cet  or  ne  sera  jamais  diamant;  de 
même  que  cette  paille  ne  deviendra  jamais  poncire 
ou  ananas. 

Quelle  physique  corpusculaire,  quels  atomes  dé^ 
terminent  ainsi  leur  nature?  vous  n'en  s^vezrien;  la 


1^2  ONAX,    ONANISME, 

cause  sera  éternellement  occulte  pour  vous.  Tout  ce 
qui  vous  entoure,  tout  ce  qui  est  dans  vous  est  une 
énigme  dont  il  n'est  pas  donné  à  l'homme  de  deviner 
le  mot. 

Cet  ignorant  fourré  croit  savoir  quelque  chose 
quand  il  a  dit  que  les  Létcs  ont  une  âme  végétative  et 
une  sensitive,  et  que  les  hommes  ont  l'âme  végéta- 
tive, la  sensitive  et  l'intellectuelle. 

Pauvre  homme  pétri  d'orgueil,  qui  n'as  prononcé 
que  des  mots  ,  as  -  tu  jamais  vu  une  âme  ,  sais  -  tu 
comment  cela  est  fait?  Nous  avons  beaucoup  parlé 
d'âme  dans  nos  questions,  et  nous  avons  toujours 
confessé  notre  ignorance.  Je  ratifie  aujourd'hui 
cette  confession  avec  d'autant  plus  d'empressement, 
qu'ayant  depuis  ce  temps  beaucoup  plus  lu,  plus 
médite ,  et  étant  plus  instruit ,  je  suis  plus  en  éta . 
d'affirmer  que  je  ne  sais  rien- 

ONAN,  ONANISME. 

Nous  avons  promis,  a  l'article  Amour  socratique  , 
de  parler  d'Onan  et  de  l'onanisme ,  quoique  cet  ona- 
nisme n'ait  rien  de  commun  avec  l'amour  socratique , 
et  qu'il  soit  plutôt  un  effet  très-désordonné  de  l'amour 
propre. 

La  race  d'Onan  a  de  très -grandes  singularités.  Le 
patriarche  Juda  son  père  coucha,  comme  on  sait, 
avec  sa  belle -fille  ïhamar  la  Phénicienne,  dans  un 
grand  chemin.  Jacob,  père  de  Juda,  avait  été  à  la 
fois  le  mari  de  deux  sœurs  filles  d'un  idolâtre,  et  il 
avait  trompé  son  père  et  son  beau-père.  Loth,  grand- 
oncle  de  Jacob,  avait  couché  avec  ses  deux  filles. 


ON  AN,    ONANISME,  I  4^ 

Salmon,  l'un  des  descendans  de  Jacob  et  de  Juda, 
épousa  Rahab  la  Cananéenne,  prostituée.  Booz,  fils 
de  Sahnon  et  de  Rahab,  reçut  dans  son  lit  Ruth  la 
Madianite,  et  fut  bisaïeul  de  David.  David  enleva 
Bctzabée  au  capitaine  Uriah  son  mari,  qu'il  fit  assas- 
siner pour  être  plus  libre  dans  ses  amours.  Enfin  , 
dans  les  deux  généalogies  de  notre  Seigneur  Jésus- 
Christ,  si  différentes  en  plusieurs  points,  mais  entiè- 
rement semblables  en  ceux-ci ,  on  voit  qu'il  naquit  de 
cette  foule  de  fornications,  d'adultères  et  d7incestes. 
Rien  n'est  plus  propre  à  confondre  la  prudence  hu- 
maine, à  humilier  notre  esprit  borné,  à  nous  con- 
vaincre que  les  voies  de  la  Providence  ne  sont  pas 
nos  voies. 

Le  révérend  père  dora  Caimet  fait  cette  réflexion 
à  propos  de  l'inceste  de  Juda  avec  Ihamar  et  du 
péché  d'Onan ,  chapitre  XXXVIII  de  la  Genèse  : 
«L'Écriture,  dit-il,  nous  donne  le  détail  d'une  his- 
toire qui,  dans  le  premier  sens  qui  frappe  l'esprit,  iie 
paraît  pas  fort  propre  à  édifier  ;  mais  le  sens  caché  et 
mystérieux  qu'elle  renferme  est  aussi  élevé  que  celui 
de  la  lettre  paraît  bas  aux  yeux  de  la  chair.  Ce  n'est 
pas  sans  de  bonnes  raisons  que  le  Saint-Esprit  a 
permis  que  l'histoire  de  Thamar,  de  Rahab,  de  Buth 
et  de  Betzabée,  se  trouvât  mêlée  dans  la  généalogie 
de  Jésus-Christ.  » 

Il  eût  été  à  souhaiter  que  dom  Caimet  nous  eût 
développé  ces  bonnes  raisons;  il  aurait  éclairé  les 
doutes  et  calmé  les  scrupules  de  toutes  les  âmes 
honnêtes  et  timorées  qui  voudraient  comprendre 
comment  i'  trô  éternel,  le  créateur  des  mondes  a 


14+  ON  AN,    ONANISME. 

pu  naître  clans  un  village  juif  d'une  race  de  voleurs 
et  de  prostituées.  Ce  mystère,  qui  n'est  pas  le  moins 
inconcevable  dy  tous  les  mystères,  était  digne  assu- 
rément d'être  expliqué  par  un  savant  commentateur. 
Tenons-nous-en  ici  à  l'onanisme. 

On  sait  bien  quel  est  le  crime  du  patriarche  Juda, 
ainsi  qu'on  connaît  le  crime  des  patriarches  Siméon 
et  Lévi  ses  frères,  commis  dans  Sichem;  et  le  crime 
de  tous  les  autres  patriarches,  commis  contre  leur 
frère  Joseph  :  mais  il  est  difficile  de  savoir  précisé- 
ment quel  était  le  péché  d'Onan.  Juda  avait  marié 
son  fils  aîné  lier  a  cette  Phénicienne  Thamar.  Her 
mourut  pour  avoir  été  méchant.  Le  patriarche  voulut 
que  son  second  fils  Onan  épousât  la  veuve,  selon 
l'ancienne  loi  des  Égyptiens  et  des  Phéniciens  leurs 
voisins  :  cela  s'appelait  susciter  des  enfans  à  son  Uhrc. 
Le  premier-né  du  second  mariage  portait  le  nom  du 
défunt^  et  c'est  ce  qu'Onan  ne  voulait  pas.  Il  haïssait 
la  mémoire  de  son  frère;  et,  pour  ne  point  faire 
d'enfant  qui  portât  le  nom  de  Her,  il  est  dit  qu'il  jetait 
sa  semence  à  terre. 

Or  il  reste  à  savoir  si  c'était  dans  la  copulation 
avec  sa  femme  qu'il  trompait  ainsi  la  nature ,  ou  si 
c'était  au  moyen  de  la  masturbation  qu'il  éludait  le 
devoir  conjugal.  La  Genèse  ne  nous  apprend  point 
cette  particularité.  Mais  aujourd'hui  ce  qu'on  appelle 
communément  le  péché  d'Onan,  c'est  l'abus  de  soi- 
même  avec  le  secours  de  la  main ,  vice  assez  commun 
aux  jeunes  garçons  et  même  aux  jeunes  filles  qui  ont 
trop  de  tempérament. 

On  a  remarqué  que  l'espèce  des  hommes  et  celle 


onan,  onanisme.  i 4*5 

des  singes  sont  les  seules  qui  tombent  dans  ce  dé- 
faut contraire  au  vœu  de  la  nature. 

Un  médecin  a  écrit  en  Angleterre  contre  ce  vice 
un  petit  volume  intitulé  de  l'Onanisme,  dont  oîi 
Compte  environ  quatre-vingts  éditions,  supposé  que 
ce  nombre  prodigieux  ne  soit  pas  un  tour  de  libraire 
pour  amorcer  les  lecteurs,  ce  qui  n'est  que  trop 
ordinaire. 

M.  Tissot,  fameux  médecin  de  Lausane,  à  fait 
aussi  son  Onanisme,  plus  approfondi  et  plus  mé- 
thodique que  celui  d'ilngleterre.  Ces  deux  ouvrages 
étalent  les  suites  funestes  de  cette  malheureuse  ha- 
bitude, la  perte  des  forces,  l'impuissance,  la  dépra- 
vation de  l'estomac  et  des  viscères,  les  tremblemens, 
les  vertiges,  l'hébétation  et  souvent  une  mort  préma- 
turée. Il  y  en  a  des  exemples  qui  font  frémir. 

M.  Tissot  a  trouvé  par  l'expérience  que  le  quin- 
quina était  le  meilleur  remède  contre  ces  maladies,: 
pourvu  qu'on  se  défit  absolument  de  cette  habitude 
honteuse  et  funeste,  si  commune  aux  écoliers y  aux 
pages  et  aux  jeunes  moines. 

Mais  il  s'est  aperçu  qu'il  était  plus  aisé  de  prendre 
du  quinquina  que  de  vaincre  ce  qui  est  devenu  une 
seconde  nature. 

Joignez  les  suites  de  l'onanisme  avec  la  vérole ,  et 
vous  verrez  combien  l'espèce  humaine  est  ridicule  et 
malheureuse. 

Pour  consoler  cette  espèce,  M.  Tissot  rapporte 
autant  d'exemples  de  malades  de  réplétion  que  de 
malades  d'émission;  et  ces  exemples,  il  les  trouve 
ahez  les  femmes  comme  chez  les  hommes.  Il  n'y  a 

Bict   rh.  7.  i3 


1+6  OPINION. 

point  de  plus  fort  argument  contre  les  vœux  témé- 
raires de  chasteté.  Que  voulez -vous  en  effet  que 
devienne  une  liqueur  précieuse ,  formée  par  la  na- 
ture pour  la  propagation  du  genre  humain  ?  Si  on 
la  prodigue  indiscrètement,  elle  peut  vous  tuer;  si 
on  la  retient,  elle  peut  vous  tuer  de  même.  On  a 
observé  que  les  pollutions  nocturnes  sont  fréquentes 
chez  les  personnes  des  deux  sexes  non  mariées,  mais 
beaucoup  plus  chez  les  jeunes  religieux  que  chez  les 
recluses;  parce  que  le  tempérament  des  hommes 
est  plus  dominant.  On  en  a  conclu  que  c'est  une 
énorme  folie  de  se  condamner  soi-même  à  ces  tur- 
pitudes, et  que  c'est  une  espèce  de  sacrilège  dans  les 
gens  sains  de  prostituer  ainsi  le  don  du  Créateur ,  et 
de  renoncer  au  mariage,  ordonné  expressément  par 
Dieu  même.  C'est  ainsi  que  pensent  les  protestans, 
les  Juifs,  les  musulmans  et  tant  d'autres  peuples;  mais 
les  catholiques  ont  d'autres  raisons  en  faveur  dés 
eouvens.  Je  dirai  des  catholiques  ce  que  le  profond 
Calmet  dit  du  Saint-Esprit  :  Ils  ont  eu  sans  doute  de 
bonnes  raisons. 

OPINION. 

Quelle  est  l'opinion  de  toutes  les  nations  du  nord 
de  1? Amérique  ?  et  de  celles  qui  bordent  le  détroit  de 
la  Sonde,  sur  le  meilleur  des  gouvernemens,  sur  la 
meilleure  des  religions,  sur  le  droit  public  ecclésias- 
tique, sur  la  manière  d'écrire  l'histoire,  sur  la  nalnre 
de  la  tragédie,  de  la  comédie,  de  1  opéra,  de  Péglo- 
gue,  du  poème  épique,  sur  les  idées  innées,  la  grâce 
concomitante  et  les  miracles  du  diacre  Paris?  ii  es! 


OPINION.  1.47 

clair  que  tous  ces  peuples *n'ont  aucune  opinion  sur 
les  choses  dont  ils  n'ont  point  dïdées. 

Ils  ont  un  sentiment  confus  de  leurs  coutumes,  et 
ne  vont  pas  au  delà  de  cet  instinct.  Tels  sont  les  peu- 
ples qui  habitent  les  côtes  de  la  mer  Glaciale  dans 
l'espace  de  quinze  cents  lieues.  Tels  sont  les  habitans 
des  trois  quarts  de  l'Afrique,  et  ceux  de  presque 
toutes  les  îles  de  l'Asie,-  etVingt  hordes  de  Tartares, 
et  presque  tous  les  hommes  uniquement  occupés  du 
soin  pénible  et  toujours  renaissant  de  pourvoir  à  leur 
subsistance.  Tels  sont  à  deux  pas  de  nous  la  plupart 
des  Morlaques  et  des  Uscoques ,  beaucoup  de  Sa- 
voyards et  quelques  bourgeois  de  Paris. 

Lorsqu'une  nation  commence  à  se  civiliser,  elle  a 
quelques  opinions  qui  toutes  sont  fausses.  Elle  croit 
aux  revenans,  aux  sorciers,  à  l'enchantement  des  ser- 
pens,  à  leur  immortalité,  aux  possessions  du  diable, 
aux  exorcismes ,  aux  aruspices.  Elle  est  persuadée 
qu'il  faut  que  les  grains  pourissent  en  terre  pour 
germer ,  et  que  les  quartiers  de  la  lune  sont  les  causes 
des  accès  de  fièvre. 

Un  talapoin  persuade  à  ses  dévotes  que  le  Dieu 
Sammonocodom  a  séjourné  quelque  temps  à  Siam,  et 
qu'il  a  raccourci  tous  les  arbres  d'une  forêt  qui  l'em- 
pêchaient de  jouer  à  son  aise  au  cerf -volant ,  qui 
était  son  jeu  favori.  Cette  opinion  s'enracine  dans  les 
têtes,  et  à  la  fin  un  honnête  homme,  qui  douterait  de 
cette  aventure  de  Sammonocodom,  courrait  risque 
d'être  lapidé.  Il  faut  des  siècles  pour  détruire  une 
opinion  populaire. 

On  la  nomme  la  reine  du  monde;  elle  l'est  si  bien, 


l48  'ORACLES. 

que,  quand  la  raison  vient  la  combattre,  la  raison  est 
condamnée  à  la  mort.  Il  faut  qu'elle  renaisse  vingt 
fois  de  ses  cendres  pour  chasser  enfin  tout  doucement 
l'usurpatrice. 

ORACLES. 

SECTION    PREMIÈRE. 

Depuis  que  la  secte  des  pharisiens,  chez  le  peuple 
juif,  eut  fait  connaissance  avec  le  diable,  quelques 
raisonneurs  d'entre  eux  commencèrent  à  croire  que 
ce  diable  et  ses  compagnons  inspiraient  chez  toutes 
les  autres  nations  les  prêtres  et  les  slatucs  qui  ren-r 
daient  des  oracles.  Les  saducéens  n'en  croyaient 
rien  ;  ils  n'admettaient  ni  anges,  ni  démons.  Il  paraît 
qu'ils  étaient  plus  philosophes  que  les  pharisiens  , 
par  conséquent  moins  faits  pour  avoir  du  crédit  sur 
le  peuple. 

Le  diable  fesait  tout  parmi  la  populace  juive  du 
temps  de  Gamaliel ,  de  Jean  le  Baptiseur,  de  Jacques 
Oblia  et  de  Jésus  son  frère ,  qui  fut  notre  sauveur 
Jésus -Christ.  Aussi  vous  voyez  que  le  diable  trans- 
porte Jésus  tantôt  dans  le  désert,  tantôt  sur  le  faîte 
du  temple ,  tantôt  sur  une  colline  voisine  dont  on 
découvre  tous  les  royaumes  de  la  terre;  le  diable 
entre  dans  le  corps  des  garçons  et  des  filles  et  des 
animaux. 

Les  chrétiens,  quoique  ennemis  mortels  des  pha- 
risiens, adoptèrent  tout  ce  que  les  pharisiens  avaient 
imaginé  du  diable,  ainsi  que  les  Juifs  avaient  autre- 
fois introduit  chez  eux  les  coutumes  et  les  cérémo- 


ORACLES.  1 49 

nies  des  Égyptiens.  Rien  n'est  si  ordinaire  que  d'imiter 
ses  ennemis,  et  d'employer  leurs  armes^ 

Bientôt  les  pères  de  l'église  attribuèrent  au  diable 
toutes  les  religions  qui  partageaient  la  terre,  tous  les 
prétendus  prodiges,  tous  les  grands  ëvénemens,  les 
comètes,  les  pestes,  le  mal  caduc,  les  écrouelles,  etc. 
Ce  pauvre  diable,  qu'on  disait  rôti  dans  un  trou  sous 
la  terre,  fut  tout  étonné  de  se  trouver  le  maître  du 
monde.  Son  pouvoir  s'accrut  ensuite  merveilleuse- 
ment par  l'institution  des  moines. 

La  devise  de  tous  ces  nouveaux  venus  était  :  Don- 
nez-moi de  l'argent,  et  je  vous  délivrerai  du  diable 
Leur  puissance  céleste  et  terrestre  reçut  enfin  un  ter- 
rible échec  de  la  main  de  leur  confrère  Luther,  qui, 
se  brouillant  avec  eux  pour  un  intérêt  de  besace ,  dé- 
couvrit tous  les  mystères.  Hondorf,  témoin  oculaire, 
nous  rapporte  que  les  réformés  ayant  chassé  les  moines 
d'un  couvent  d'Eisenach  dans  la  Thuringe,  y  trouvè- 
rent une  statue  de  la  vierge  Marie  et  de  l'enfant  Jésus 
faite  par  tel  art,  que,  lorsqu'on  mettait  des  offrandes 
sur  l'autel,  la  vierge  et  l'enfant  baissaient  la  tête  en 
signe  de  reconnaissance,  et  tournaient  le  dos  à  ceux 
qui  venaient  les  mains  vides. 

Ce  fut  bien  pis  en  Angleterre  :  lorsqu'on  fit ,  par 
ordre  de  Henri  VIII,  la  visite  juridique  de  tous  les 
couvens,  la  moitié  des  religieuses  étaient  grosses;  et 
ce  n'était  point  par  l'opération  du  diable.  L'évêque 
Burnet  rapporte  que,  dans  cent  quarante-quatre  cou- 
vens, les  procès  verbaux  des  commissaires  du  roi 
attestèrent  des  abominations  dont  n'approchaient  pas 
celles  de  Sodome  et  de  Gomorrhe.   En  effet ,  les 


100  ORACLES. 

moines  d'Angleterre  devaient  être  plus  débauches  que 
les  Sodomites,  puisqu'ils  étaient  plus  riches.  Ils  pos- 
sédaient les  meilleures  terres  du  royaume.  Le  terrain 
de  Sodome  et  de  Gomorrhe,  au  contraire;  ne  produi- 
sait ni  blé,  ni  fruits,  ni  légumes,  et,  manquant  d'eau 
potable ,  ne  pouvait  être  qu'un  désert  affçeux ,  habité 
par  des  misérables  trop  occupés  de  leurs  besoins^oour 
connaître  les  voluptés. 

Enfin,  ces  superbes  asiles  de  la  fainéantise  ayant 
été  supprimés  par  acte  du  parlement,  on  étala  dans 
la  place  publique  tous  les  instrumens  de  leurs  fraudes 
pieuses  :  le  fameux  crucifix  de  Bokflcy,  qui  se  remuait 
et  qui  marchait  comme  une  marionnette;  des  fioles 
de  liqueur  rouge  qu'on  fesait  passer  pour  du  sang  que 
versaient  quelquefois  des  statues  des  saints,  quand 
ils  étaient  mécontens  de  la  cour;  des  moules  de  fer- 
blanc  dans  lesquels  on  avait  soin  de  mettre  conti- 
nuellement des  chandelles  allumées,  pour  faire  croire 
au  peuple  que  c'était  la  même  chandelle  qui  ne  s'é- 
teignait jamais;  des  sarbacanes,  qui  passaient  de  la 
sacristie  dans  la  voûte  de  l'église,  par  lesquelles  des 
voix  célestes  se  fesaient  quelquefois  entendre  à  des 
dévotes  payées  pour  les  écouter;  enfin  tout  ce  que  la 
friponnerie  inventa  jamais  pour  subjuguer  l'imbé- 
cillité. 

x41ors  plusieurs  savans  de  l'Europe,  bien  certains 
que  les  moines  et  non  les  diables  avaient  mis  en  usage 
tous  ces  pieux  stratagèmes,  commencèrent  à  croire 
qu'il  en  avait  été  de  même  chez  les  anciennes  reli- 
gions; que  tous  les  oracles  et  tous  les  miracles  tant 
vantés  dans  l'antiquité  n'avaient  été  que  des  prestiges 


ORACLES.  lt)[ 

de  charlatans;  que  le  diable  ne  s'était  jamais  mêlé  de 
rien;  mais  que  seulement  les  prêtres  grecs,  romains, 
syriens,  égyptiens,  avaient  été  encore  plus  habiles 
que  nos  moines. 

Le  diable  perdit  donc  beaucoup  de  son  crédit, 
jusqu'à  ce  qu'enfin  le  bon-homme  Béker,  dont  vous 
pouvez  consulter  l'article  (*),  écrivit  son  ennuyeux 
livre  contre  le  diable,  et  prouva  par  cent  argumens 
qu'il  n'existait  point.  Le  diable  ne  lui  répondit  point; 
mais  les  ministres  du  saint  Evangile,  comme  vous 
l'avez  vu,  lui  répondirent;  ils  punirent  le  bon  Béker 
d'avoir  divulgué  leur  secret,  et  lui  ôtèrent  sa  cure, 
de  sorte  que  Béker  fut  la  victime  de  la  nullité  de 
Belzébuth. 

C'était  le  sort  de  la  Hollande  de  produire  les  plus 
grands  ennemis  du  diable.  Le  médecin  Van-Dale, 
philosophe  humain,  savant  très-profond,  citoyen 
plein  de  charité,  esprit  d'autant  plus  hardi  que  sa 
hardiesse  était  fondée  sur  la  vertu,  entreprit  enfin 
d'éclairer  les  hommes ,  toujours  esclaves  des  an- 
ciennes erreurs,  et  toujours  épaississant  le  bandeau 
qui  leur  couvre  les  yeux,  jusqu'à  ce  que  quelque 
grand  trait  de  lumière  leur  découvre  un  coin  de  vé- 
rité, dont  la  plupart  sont  très -indignes.  Il  prouva, 
dans  un  livre  plein  de  l'érudition  la  plus  recherchée, 
que  les  diables  n'avaient  jamais  rendu  aucun  oracle, 
n'avaient  opéré  aucun  prodige  ,  ne  s'étaiqnt  jamais 
mêlés  de  rien,  et  qu'il  n'y  avait  eu  de  véritables  dé- 
mons que  le,?  fripons  qui  avaient  trompé  les  hommes. 

(*)  Tome  II  de  ce  Dictionnaire,  page  343. 


132  ORACLI'S. 


Il  ne  faut  pas  que  le  diable  se  joue  jamais  à  un  savant 
médeein.  Ceux  qui  connaissent  un  peu  la  nature  sont 
fort  dangereux  pour  les  feseurs  de  prestiges.  Je  con- 
seille au  diable  de  s'adresser  toujours  aux  facultés  de 
théologie,  et  jamais  aux  facultés  de  médecine. 

Yan-Dale  prouva  donc,  par  mille  monumens,  que 
non-seulement  les  oracles  des  païens  n'avaient  été 
que  des  tours  de  prêtres,  mais  que  ces  friponneries 
consacrées  dans  tout  l'univers  n'avaient  point  fini  du 
temps  de  Jean  le  Baptiseur  et  de  Jésus-Christ,  comme 
on  le  croyait  pieusement.  Rien  n'était  plus  vrai,  plus 
palpable,  plus  démontré  que  cette  vérité  annoncée 
par  le  médecin  Van-Dale  ;  et  il  n'y  a  pas  aujourd'hui 
un  honnête  homme  qui  la  révoque  en  doute. 

Le  livre  de  Yan-Dale  n'est  peut-être  pas  bien  mé- 
thodique; mais  c'est  un  des  plus  curieux  qu'on  ait 
jamais  farts.  Car,  depuis  les  fourberies  grossières  du 
prétendu  Histape  et  des  sibylles;  depuis  l'histoire 
apocryphe  du  voyage  de  Simon  Barjone  à  Rome,  et 
des  complfaiens  que  Simon  le  Magicien  lui  envoya 
faire  par  son  chien;  depuis  les  miracles  de  saint 
Grégoire-Thaumaturge ,  et  surtout  de  la  lettre  que  ce 
saint  écrivit  au  diable,  et  qui  fut  portée  à  son  adresse, 
jusqu'aux  miracles  des  révérends  pères  jésuites  et  des 
révérends  pères  capucins,  rien  n'est  oublié. L'empire 
de  l'imposture  et  de  la  bêtise  est  dévoilé  dans  ce  lrvro 
aux  yeux  de  tous  les  hommes  qui  savent  lire,  ruais  ils 
sont  en  petit  nombre. 

Il  s'en  fallait  beaucoup  que  cet  empire  fût  détruit 
alors  en  Italie,  en  France,  en  Espagne,  dans  les  états 
Autrichiens,  et  surtout  en  Pologne,  où  tas  jésuites 


ORACLES.  1 53 

dominaient.  Les  possessions  du  diable  ,  les  faux 
miracles  inondaient  encore  la  moitié  de  l'Europe 
abrutie.  Voici  ce  que  Yan-Dale  raconte  d'un  oracle 
singulier  qui  fut  rendu  de  son  temps  à  Terni  dans  les 
états  du  pape  vers  l'an  i65o,  et  dont  la  relation  fut 
imprimée  à  Venise  par  ordre  da  sa  seigneurie. 

Un  ermite,  nommé  Pasquale,  ayant  ouï  dire  que 
Jacovello,  bourgeois  de  Terni,  était  fort  avare  et  fort 
riche,  vint  faire  à  Terni  ses  oraisons  dans  l'église 
que  fréquentait  Jacovello,  lia  bientôt  amitié  avec 
lui,  le  flatta  dans  sa  passion,  et  lui  persuada  que 
c'était  une  œuvre  très-agréable  à  Dieu  de  faire  valoir 
son  argent,  que  cela  même  était  expressément  re- 
commandé dans  l'Évangile,  puisque  le  serviteur  né- 
gligent, qui  n'a  pas  fait  valoir  l'argent  de  son  maître 
à  cinq  cents  pour  cent,  est  jeté  dans  Tes  ténèbres 
extérieures. 

Dans  les  conversations  que  l'ermite  avait  avec 
Jacovello,  il  l'entretint  souvent  des  beaux  discours 
tenus  par  plusieurs  crucifix,  et  par  une  quantité  de 
bonnes  vierges  d'Italie.  Jacovello  convenait  que  les 
statues  des  saints  parlaient  quelquefois  aux  hommes, 
et  lui  disait  qu'il  se  croirait  prédestiné  si  jamais  il 
pouvait  entendre  parler  l'image  d'un  saint. 

Le  bon  Pasquale  lui  répondit  qu'il  espérait  lui 
donner  cette  satisfaction  dans  peu  de  temps,  qu'il 
attendait  incessamment  de  Rome  une  tête  de  mort, 
dont  le  pape  avait  fait  présent  à  un  ermite  son  con- 
frère; que  cette  tête  parlait  comme  les  arbres  de 
Dodone,  et  comme  l'ânesse  de  Baîaam..  Il  lui  montra 
en  effet  ia  tête  quatre  jour!  après.  Il  demanda  à  Jaco- 


l'ôX  ORACLES. 

vello  la  clef  d'une  petite  cave,  et  d'une  chambre  au- 
dessus,  afin  que  personne  ne  fut  témoin  du  mystère. 
L'ermite  Pasquaie  ayant  fait  passer  de  la  cave  un 
tuyau  qui  entrait  dans  la  tête,  et  ayant  tout  disposé, 
se  mit  en  prière  avec  son  ami  Jacovello  :  la  tête  alo  s 
parla  en  ces  mots  :  a  Jacovello,  Dieu  veut  récom- 
penser ton  zèle.  Je  t'avertis  qu'il  y  a  un  trésor  de  cent 
mille  écus  sous  un  if  à  l'entrée  de  ton  jardin.  Tu 
mourras  de  mort  subite,  si  tu  cherches  ce  trésor 
avant  d'avoir  mis  ddvant  moi  une  marmite  remplie 
de  dix  marcs  d'or  en  espèces.  » 

Jacovello  courut  vite  à  son  coffre,  et  apporta 
devant  l'oracle  sa  marmite  et  ses  dix  marcs.  Le  bon 
ermite  avait  eu  la  précaution  de  se  munir  d'une  mar- 
mite semblable  qu'il  remplit  de  sable.  Il  la  substitua 
prudemment  à  la  marmite  de  Jacovello  cjuand  celui- 
ci  eut  le  dos  tourné,  et  laissa  le  bon  Jacovello  avec 
une  tête  de  mort  de  plus,  et  dix  marcs  d'or  de  moins. 

C'est  à  peu  près  ainsi  que  se  rendaient  tous  les 
oracles ,  à  commencer  par  celui  de  Jupiter-Ammon , 
et  à  finir  par  celui  de  Trophonius. 

Un  des  secrets  des  prêtres  de  l'antiquité,  comme 
des  nôtres,  était  la  confession  dans  les  mystères. 
C'était  là  qu'ils  apprenaient  toutes  les  affaires  des  fa- 
milles, et  qu'ils  se  mettaient  en  état  de  répondre  à  la 
plupart  de  ceux  qui  venaient  les  interroger.  C'est  à 
quoi  se  rapporte  ce  grand  mot  que  Plutarque  a  rendu 
célèbre.  Un  prêtre  voulant  confesser  un  initié,  celui- 
ci  lui  demanda  :  A  qui  me  confesserai-je  ?  est-ce  à  tof 
ou  à  Dieu?  C'est  à  Dieu,  reprit  Je  prêtre. — -Sors  donc 
d'ici,  homme,  et  laisse-moT avec  Dieu. 


ORACLES.  I  55 

Je  ne  finirais  point  si  je  rapportais  toutes  les 
choses  intéressantes  dont  Van-Dale  a  enrichi  son  livre. 
Fontenelle  ne  le  traduisit  pas;  mais  il  en  tira  ce  qu'il 
crut  de  plus  convenable  à  sa  nation  qui  aime  mieux 
les  agrémens  que  la  science.  Il  se  fit  lire  par  ce  qu'on 
appelait  en  France  la  bonne  compagnie  ;  et  Van-Dale, 
qui  avait  écrit  en  latin  et  en  grec,  n'avait  été  lu  que  par 
des  savans.  Le  diamant  brut  de  Van-Dale  brilla  beau- 
coup quand  il  fut  taillé  par  Fontenelle  :  le  succès  fut 
si  grand  que  les  fanatiques  furent  en  alarmes.  Fonte- 
nelle avait  eu  beau  adoucir  les  expressions  de  Van- 
Dale,  et  s'expliquer  quelquefois  en  Normand,  il  ne  fut 
que  trop  entendu  par  les  moines,  qui  n'aiment  pas 
qu'on  leur  dise  que  leurs  confrères  ont  été  des  fripons,, 

Un  nommé  Baltus,  jésuite,  né  dans  le  pays  Mes- 
sin ,  l'un  de  ces  savans  qui  savent  consulter  de  vieu* 
livres,  les  falsifier  et  les  citer  mal  à  propos,  prit  le 
parti  du  diable  contre  Van-Dale  et  Fontenelle.  Le 
diable  ne  pouvait  choisir  un  avocat  plus  ennuyeux  : 
son  nom  n'est  aujourd'hui  connu  que  par  l'honneur 
qu'il  eut  d'écrire  contre  deux  hommes  célèbres  qui 
avaient  raison. 

Baltus,  en  qualité  de  jésuite,  cabala  auprès  de  ses 
confrères  qui  étaient  alors  autant  élevés  en  crédit 
qu'ils  sont  depuis  tombés  dans  l'opprobre.  Les  jansé- 
nistes, de  leur  côté ,  plus  énergumènes  que  les  jé- 
suites, crièrent  encore  plus  haut  qu'eux.  Enfin  tous 
les  fanatiques  furent  persuadés  que  la  religion  chré- 
tienne était  perdue,  si  le  diable  n'était  conservé  dans 
sf2S  droits. 

Peu  à  peu  les  livres  des  jansénistes  et  des  jésuites 


id6  oracles. 

sont  tombés  dans  l'oubli.  Le  livre  de  Van-Dale  est 
resté  pour  les  savans,  et  celui  de  Fontenelle  pour  les 
gens  d'esprit. 

A  l'égard  du  diable,  il  est  comme  les  jésuites  et 
les  jansénistes,  il  perd  son  crédit  de  plus  en  plus. 

SECTION  II. 

Quelques  histoires  surprenantes  d'oracles,  qu'on 
croyait  ne  pouvoir  attribuer  qu'à  des  génies,  ont  fait 
penser  aux  chrétiens  qu'ils  étaient  rendus  par  les 
démons,  et  qu'ils  avaient  cessé  à  la  venue  de  Jésus- 
Christ  :  on  se  dispensait  par  là  d'entrer  dans  la  dis- 
cussion des  faits  qui  eût  été  longue  et  difficile,  et  il 
semblait  qu'on  confirmât  la  religion  qui  nous  apprend 
l'existence  des  démons  ,  en  leur  rapportant  ces  évé- 
nemens. 

Cependant  les  histoires  qu'on  débitait  sur  les  ora- 
cles doivent  être  fort  suspectes  (</).  Celle  de  Thamus 
à  laquelle  Eusèbe  donne  sa  croyance,  et  que  Plv- 
tarque  seul  rapporte,  est  suivie  dans  le  même  histo- 
rien d'un  autre  conte  si  ridicule  qu'il  suffirait  pour  la 
décréditer;  mais  de  plus  elle  ne  peut  recevoir  un  sens 
raisonnable.  Si  ce  grand  Pan  était  un  démon,  les  dé- 
mons ne  pouvaient-ils  pas  se  faire  savoir  sa  mort  les 
uns  aux  autres  sans  y  employer  Thamus?  Si  ce  grand 
Pan  était  Jésus-Christ ,  comment  personne  ne  fut-il 
désabusé  dans  le  paganisme,  et  ne  vint-il  à  penser 
que  le  grand  Pan  fût  Jésus-Christ  mort  en  Judée ,  si 

(a)  Voyez ,  pour  les  citations ,  l'ouvrage  latin  du  docte  An- 
toine Van-Dale,  d'où  cet  extrait  est  tiré. 


oracles.  ïby 

c'était  Dieu  lui-même  qui  forçait  les- démons  à  annon- 
cer cette  mort  aux  païens. 

L'histoire  de  Thulis,  dont  l'oracle  est  positif  sur 
la  Trinité  ,  n'est  rapportée  que  par  Suidas»  Ce  Thulis, 
roi  d'Egypte,  n'était  pas  assurément  un  des  Ptolomées. 
Que  deviendra  tout  l'oracle  de  Sérapis,  étant  certain 
qu'Hérodote  ne  parle  point  de  ce  dieu,  tandis  que 
Tacite  conte  tout  au  long  comment  et  pourquoi  un 
des  Ptolomées  fît  venir  de  Pont  le  dieu  Sérapis,  qui 
n'était  alors  connu  que  là  ? 

L'oracle  rendu  à  Auguste  sur  l'enfant  hébreu  à  qui 
tous  les  dieux  obéissent,  n'est  point  de  tout  rece- 
vable.  Cedrenus  le  cite  d'Eusèbc,  et  aujourd'hui  il  ne 
s'y  trouve  plus.  Il  ne  serait  pas  impossible  que  Cidre- 
nus  citât  à  faux,  ou  citât  quelque  ouvrage  faussement 
attribué  à  Eusèbe  ;  mais  comment  les  premiers  apo- 
logistes du  christianisme  ont-ils  tous  gardé  le  silence 
sur  un  oracle  si  favorable  à  leur  religion? 

Les  oracles  qu'Eusèbe  rapporte  de  Porphyre  atta- 
ché au  paganisme  ne  sont  pas  plus  embarrassans  que 
les  autres.  Il  nous  les  donne  dépouillés  de  tout  ce 
qui  les  accompagnait  dans  les  écrits  de  Porphyre. 
Que  savons-nous  si  ce  païen  ne  les  réfutait  pas  ?  selon 
l'intérêt  de  sa  cause  il  devait  le  faire;  et,  s'il  ne  l'a  pas 
fait,  assurément  il  avait  quelque  intention  cachée, 
comme  de  les  présenter  aux  chrétiens  à  dessein  de  se 
moquer  de  leur  crédulité ,  s'ils  les  recevaient  pour 
vrais,  et  s'ils  appuyaient  leur  religion  sur  de  pareils 
fondemens. 

D'ailleurs  quelques  anciens  chrétiens  ont  repro- 
ché aux  païens  qu'ils  étaient  joués  par  leurs  prêtres, 

D,ct.   Pïi.  7.  i/J 


I  53  ORACLES. 

Voici  comme  en  parle  Clément  d'Alexandrie  :  Vante- 
nous  ,  dit-il ,  si  tu  veux ,  ces  oracles  pleins  de  folie  et 
d'impertinence,  ceux  de  Claros,  d'Apollon  pythien, 
de  DidymGh,  d'Amphilochus;  tu  peux  y  ajouter  les 
augures  et  les  interprètes  des  songes  et  des  prodiges. 
Fais-nous  paraître  aussi  devant  l'Apollon  pythien  ces 
gens  qui  devinent  par  la  farine  ou  par  l'orge,  et  ceux 
qui  ont  été  si  estimés  parce  qu'ils  parlaient  du  ventre. 
Que  les  secrets  des  temples  des  Égyptiens,  et  que  la 
nécromancie  des  Étrusques  demeurent  dans  les  lénè- 
fer  es;  toutes  ces  choses  ne  sont  certainement  que  des 
impostures  extravagantes  et  de  pures  tromperies ,  pa- 
reilles à  celles  des  jeux  des  dés.  Les  chèvres  qu'on  a 
dressées  à  la  divination,  les  corbeaux  qu'on  a  in- 
struits à  rendre  des  oracles,  ne  sont,  pour  ainsi  direv 
que  les  associés  des  charlatans  qui  fourbent  tous  les 
hommes. 

Ensèbe  étale  à  son  tour  d'excellentes  raisons  pour 
prouver  que  les  oracles  ont  pu  n'être  que  des  impos- 
tures; et,  s'il  les  attribue  aux  démons,  c'est  par  l'effet 
d'un  préjugé  pitoyable ,  et  par  un  respect  forcé  pour 
l'opinion  commune.  Les  païens  n'avaient  garde  de 
consentir  que  leurs  oracles  ne  fussent  qu'un  artifice 
de  leurs  prêtres;  on  crut  donc,  par  une  mauvaise 
manière  de  raisonner,  gagner  quelque  chose  dans  la 
dispute ,  eu  leur  accordant  que ,  quand  même  il  y  au- 
rait eu  du  surnaturel  dans  leurs  oracles ,  cet  ouvrage 
n'était  pas  celui  de  la  Divinité,  mais  des  démons. 

Il  n'est  plus  question  de  deviner  les  finesses  des 
prêtres  par  des  moyens  qui  pourraient  eux-mêmes 
paraître  trop  fins.  Un  temps  a  été  qu'on  \qs  a  décou- 


ORACLES.  I09 

vertes  de  toutes  parts  aux  yeux  de  toute  la  terre  ;  ce 
fut  quand  la  religion  chrétienne  triompha  hautement 
du  paganisme  sous  les  empereurs  chrétiens. 

Théodoret  dit  que  Théophile  ,  évêque  d'Alexan- 
drie; fit  voir  à  ceux  de  cette  ville  les  statues  creuses 
où  les  propres  entraient  par  des  chemins  cachés  pour 
y  rendre  les  oracles.  Lorsque  par  l'ordre  de  Constan- 
tin on  abattit  le  temple  d'Esculape  à  Ëgès  en  Cilicie , 
on  chassa,  dit  Eusèbe  dans  la  vie  de  cet  empereur, 
non  pas  un  dieu,  ni  un  démon,  mais  le  fourbe  qui 
avait  si  long-temps  imposé  à  la  crédulité  des  peuples. 
A  cela  il  ajoute  en  général  que,  dans  les  simulacres 
des  dieux  abattus,  on  n'y  trouvait  rien  moins  que  des 
dieux  ou  des  démons y  non  pas  même  quelques  mal- 
heureux, spectres  obscurs  et  ténébreux,  mais  seule- 
ment du  foin ,  de  la  paille ,  ou  des  os  de  morts. 

La  plus  grande  difficulté  qui  regarde  les  oracles 
est  surmontée  depuis  que  nous  avons  reconnu  que 
les  démons  n'ont  point  dû  y  avoir  part.  On  n'a  plus 
aucun  intérêt  à  les  faire  finir  précisément  à  la  venue 
de  Jésus-Christ.  Yoici  d'ailleurs  plusieurs  preuves 
que  les  oracles  ont  duré  plus  de  quatre  cents  ans 
après  Jésus-Christ,  et  qu'ils  ne  sont  devenus  tout-à- 
fait  muets  que  lors  de  l'entière  destruction  du  pa- 
ganisme. 

Suétone ,  dans  la  vie  de  Néron ,  dit  que  l'oracle  de 
Delphes  l'avertit  qu'il  se  donnât  de  garde  des  soixante 
et  treize  ans;  que  Néron  crut  qu'il  ne  devait  mourir 
qu'à  cet  âge-là,  et  ne  songea  point  au  vieux  Galba, 
qui ,  étant  âgé  de  soixante  et  treize  ans ,  lui  ôta 
l'empire. 


iO#  ORACLES. 

Philostrate,  dans  la  vie  d'Apollonius  dcThyanc, 
qui  a  vu  Domitien ,  nous  apprend  qu'Apollonius  visita 
tous  les  oracles  de  la  Grèce,  et  celui  de  Dodone,  et 
celui  de  Delphes,  et  celui  d'Amphiaraiïs. 

Plutarque7  qui  vivait  sous  Trajan,  nous  dit  que 
l'oracle  de  Delphes  était  encore  sur  pied,  quoique 
réduit  à  une  seule  prétresse,  après  en  avoir  eu  deux 
ou  trois. 

Sous  Adrien ,  Dion  Chrysoslôme  raconte  qu'il  con- 
sulta loracle  de  Delphes;  et  il  en  rapporta  une  ré- 
ponse qui  lui  parut  assez  embarrassée,  et  qui  Test 
effectivement. 

Sous  les  Anlonins,  Lucien  assure  qu'un  prêtre  de 
Thyane  alla  demander  à  ce  faux  prophète  Alexandre. 
si  les  oracles  qui  se  rendaient  alors  à  Didyme,  à  Cla- 
ros  et  à  Delphes,  étaient  véritablement  des  réponses 
d'Apollon  ou  des  impostures.  Alexandre  eut  des  égards 
pour  ces  oracles  qui  étaient  de  la  nature  du  sien ,  et 
répondit  au  prêtre  qu'il  n'était  pas  permis  de  savoir 
cela.  Mais,  quand  cet  habile  prêtre  demanda  ce  qu'il 
serait  après  sa  mort,  on  lui  répondit  hardiment  :  Tu 
seras  chameau,  puis  cheval,  puis  philosophe,  puis 
prophète  aussi  grand  qu'Alexandre. 

Après  les  Antonins ,  trois  empereurs  se  disputèrent 
l'empire.  On  consulta  Delphes,  dit  Spartien,  pour 
savoir  lequel  des  trois  la  république  devait  souhai- 
ter? Et  l'oracle  répondit  en  un  vers  :  Le  noir  est  le 
meilleur;  l'Africain  est  le  bon;  le  bianc  est  le  pire. 
Par  le  noir  on  entendait  Pescennius  Niger;  par  l'Afri- 
cain ,  Severus  Septimus,  qui  était  d'Afrique  ;  et  par  le 
blanc,  Claudius  Albinus. 


ORACLES.  î6î 

Dion,  qui  ne  finit  son  histoire  qu'à  la  huitième  an- 
née d'Alexandre  Sévère,  c'est-à-dire,  l'an  23o,  rap- 
porte que  de  son  temps  Amphilochus  rendait  encore 
des  oracles  en  songe.  Il  nous  apprend  aussi  qu'il  y 
avait  dans  la  ville  d'ApolIonie  un  oracle  où  l'avenir 
se  déclarait  par  la  manière  dont  le  feu  prenait  à  l'en- 
cens qu'on  jetait  sur  un  autel. 

Sous  Aurélien,  vers  l'an  272,  les  Paîmyréniens 
révoltés  consultèrent  un  oracle  d'Apollon  sarpédo- 
nien  en  Cilicie;  ils  consultèrent  encore  celui  de  Vé- 
nus aphacite. 

Licinius,  au  rapport  de  Sozomène,  ayant  dessein 
de  recommencer  la  guerre  contre  Constantin,  con- 
sulta l'oracle  d'Apollon  de  Didyme,  et  en  eut  pour 
réponse  deux  vers  d'Homère  dont  le  sens  est  :  Mal- 
heureux vieillard ,  ce  n'est  point  à  toi  à  combattre 
contre  les  jeunes  gens;  tu  n'as  point  de  force,  et  ton 
a°e  t'accable. 

o 

Un  dieu  assez  inconnu,  nommé  Besa,  selon  Ara- 
mien  Marcellin,  rendait  encore  des  oracles  sur  des 
billets  à  Abyde ,  dans  Plxtrémité  de  la  Thébaïde,  sous 
1  empire  de  Constantius. 

Enfin  Macrobe,  qui  vivait  sous  Arcadius  et  Hono- 
rius,  fils  de  Théodose,  parle  du  dieu  d'Héliopolis  de 
Sjrrie  et  de  son  oracle,  et  des  Fortunes  d'Antium,  en 
des  termes  qui  marquent  positivement  que  tout  cela 
subsistait  encore  de  son  temps. 

Remarquons  qu'il  n'importe  que  toutes  ces  histoires 
soient  vraies,  ni  que  ces  oracles  aient  effectivement 
rendu  les  réponses  qu'on  leur  attribue.  Il  suffit  qu'on 
n'a  pu  attribuer  de  fausses  réponses  qu'à  des  oracles 

14. 


l62  OB.ACLES. 

que  Ton  savait  qui  subsistaient  encore  effectivement; 
et  les  histoires  que  tant  d'auteurs  ont  débitées  prou- 
vent assez  qu'ils  n'avaient  pas  cessé ,  non  plus  que  le 
paganisme. 

Constantin  abattit  peu  de  temples;  encore  n'osa-t-il 
les  abattre  qu'en  prenant  le  prétexte  des  crimes  qui 
s'y  commettaient.  C'est  ainsi  qu'il  fit  renverser  celui 
de  Vénus  aphaeite ,  et  celui  d'Esculape,  qui  était  à 
Egès  en  Cilicie ?  tous  deux  temples  à  oracles;  mais  il 
défendit  que  l'on  sacrifiât  aux  dieux,  et  commença  à 
rendre  par  cet  édit  les  temples  inutiles. 

Il  restait  encore  beaucoup  d'oracles  lorsque  Julien 
parvint  à  l'empire;  il  en  rétablit  quelques-uns  qui 
étaient  ruinés,  et  il  voulut  môme  être  prophète  de 
celui  de  Didyme.  Jovien,  son  successeur,  commen- 
çait à  se  porter  avec  zèle  à  la  destruction  du  paga- 
nisme; mais,  en  sept  mois  qu'il  régna,  il  ne  put  faire 
de  grands  progrès.  Théodose,  pour  y  parvenir,  or- 
donna de  fermer  tous  les  temples  des  païens.  Enfin 
l'exercice  de  cette  religion  fut  défendu  sous  peine 
de  la  vie  par  une  constitution^âes  empereurs  Valcn- 
tinien  et  Marcien  ,  l'an  45 1  de  l'ère  vulgaire  ,  et  le 
paganisme  enveloppa  nécessairement  lesoracles dans 
sa  ruine. 

Cette  manière  de  finir  n'a  rien  de  surprenant;  elle 
était  la  suite  naturelle  de  l'établissement  d'un  nou- 
veau culte.  Les  faits  miraculeux ,  ou  plutôt  qu'on  veut 
donner  pour  tels,  diminuent  dans  une  fausse  religion  , 
ou  à  mesure  qu'elle  s'établit,  parce  qu'elle  n'en  a  plus 
besoin  ,  ou  à  mesure  qu'elle  s'affaiblit ,  parce  qu'ils 
n'obtiennent  plus  de  croyance.  Le  désir  si  vif  et  si 


ORAISON.  1 63 

inutile  de  connaître  l'avenir  donna  naissance  aux 
oracles  ;  l'imposture  les  accrédita ,  et  le  fanatisme  y 
mit  le  sceau  :  car  un  moyen  infaillible  de  faire  des 
fanatiques,  c'est  de  persuader  avant  que  d'instruire. 
La  pauvreté  des  peuples  qui  n'avaient  plus  rien  à 
donner,  la  fourberie  découverte  dans  plusieurs  ora- 
cles, et  conclue  dans  les  autres;  enfin  les  édits  des 
empereurs  chrétiens,  voilà  les  causes  véritables  de 
l'établissement  et  de  la  cessation  de  ce  genre  d'im- 
posture :  des  circonstances  contraires  l'ont  fait  dis- 
paraître ;  ainsi  les  oracies  ont  été  sousmis  à  la  vicissi- 
tude des  choses  humaines. 

On  se  retranche  à  dire  que  la  naissance  de  Jésus- 
Christ  est  la  première  époque  de  leur  cessation;  mais 
pourquoi  certains  démons  ont-ils  fui  tandis  que  les 
autres  restaient?  D'ailleurs  l'histoire  ancienne  prouve 
invinciblement  que  plusieurs  oracles  avaient  été  dé- 
truits avant  cette  naissance;  tous  les  oracles  brillans 
de  la  Grèce  n'existaient  plus,  ou  presque  plus,  et 
quelquefois  l'oracle  se  trouvait  interrompu  par  le  si- 
lence d'un  honnête  prêtre  qui  ne  voulait  pas  tromper 
le  peuple.  L'oracle  de  Delphes,  dit  Lucain,  est  de- 
meuré muet  depuis  que  les  princes  craignent  l'avenir, 
ils  ont  défendu  aux  dieux  de  parler,  et  les  dieux  ont 
obéi. 

ORAISON,  PRIÈRE  PUBLIQUE,  ACTION 
DE  GRACES,  etc. 

Il  reste  très-peu  de  formules  de  prières  publiques 
des  peuples  anciens. 

Nous  n'avons  que  la  belle  hymne  d'Horace  pour 


lG4  ORAISON. 

les  jeux  séculaires  des  anciens  Romains.  Cette  prière 
est  du  rhythme  et  de  la  mesure  que  les  autres  Ro- 
mains ont  imités  long -temps  après  clans  l'hymne  l't 
queant  Iaxis  resonar c  fibris. 

Le  pérçigilium  V cricris  est  dans  un  goût  recher- 
ché, et  n'est  pas  peut-être  digne  de  la  noble  sim- 
plicité du  règne  d'Auguste.  Il  se  peut  que  cette  hymne 
à  Vénus  ait  été  chantée  dans  les  fêtes  de  la  déesse  ; 
mais  on  ne  doute  pas  qu'on  n'ait  chanté  le  poëme 
d'Horace  avec  la  plus  grande  solennité. 

Il  faut  avouer  que  le  poëme  séculaire  d'Horace  est 
un  des  plus  beaux  morceaux  de  l'antiquité ,  et  que 
l'hymne  Ut  queant  Iaxis  est  un  des  plus  plats  ouvrages 
que  nous  ayons  eus  dans  les  temps  barbares  de  la  dé- 
cadence de  la  langue  latine.  L'église  catholique  dans 
ces  temps -là  cultivait  mal  l'éloquence  et  la  poésie. 
On  sait  bien  que  Dieu  préfère  de  mauvais  vers  récités 
avec  un  cœur  pur,  aux  plus  beaux  vers  du  monde 
bien  chantés  par  des  impies  :  mais  enfin  de  bons  vers 
n'ont  jamais  rien  gâté,  toutes  choses  étant  d'ailleurs 
égaies. 

Rien  n'approcha  jamais  parmi  nous  des  jeux, sécu- 
laires qu'on  célébrait  de  cent  dix  ans  en  cent  dix  ans. 
Notre  jubilé  n'en  est  qu'une  bien  faible  copie.  On 
dressait  trois  autels  magnifiques  sur  les  bords  du 
Tibre.  Rome  entière  était  illuminée  pendant  trois 
nuits;  quinze  prêtres  distribuaient  l'eau  lustrale  et 
des  cierges  aux  Romains  et  aux  Romaines  qui  de- 
vaient chanter  les  prières.  On  sacrifiait  d'abord  à 
Jupiter  comme  au  grand  dieu,  au  maître  des  dieux, 
et  ensuite  à  Junon,  à  Apollon,  à  Latone5  à  Diane, 


ORAISON.  ï65 

à  Gérés  ,  à  Pluton  ,  à  Proserpine  ,  aux  Parques  , 
comme  à  des  puissances  subalternes.  Chacune  de 
ces  divinités  avait  son  hymne  et  ses  cérémonies.  Il  y 
avait  deux  choeurs,  lun  de  vingt-sept  garçons,  l'autre 
de  vingt-sept  filles  pour  chacun  des  dieux.  Enfin,  le 
dernier  jour  les  garçons  et  les  filles  couronnés  de 
fleurs  chantaient  l'ode  d'Horace. 

Il  est  vrai  que  dans  les  maisons  on  chantait  à  table 
ses  autres  odes  pour  le  petit  Ligurinus,  pour  Liciscus 
et  pour  d'autres  petits  fripons ,  lesquels  n'inspiraient 
pas  la  plus  grande  dévotion;  mais  il  y  a  temps  pour 
tout;  pictoribus  atque  poetis.  Le  Carrache,  qui  dessina 
les  figures  de  PArétin,  peignit  aussi  des  saints;  et 
dans  tous  nos  collèges  nous  avons  passé  à  Horace  ce 
que  les  maîtres  de  l'empire  romain  lui  passaient  sans 
difficulté. 

Pour  des  formules  de  prières,  nous  n'avons  que  de 
très-légers  fragmens  de  celle  qu'on  récitait  aux  mys- 
tères d'Isis.  Nous  l'avons  citée  ailleurs,  nous  la  rap- 
porterons encore  ici,  parce  qu'elle  n'est  pas  longue 
et  qu'elle  est  belle. 

Les  puissances  célestes  te  servent;  les  enfers  te  sont  soumis  ; 
l'univers  tourne  sous  ta  main,  tes  pieds  foulent  le  Tartare;  les 
astres  répondent  à  ta  voix  ;  les  saisons  reviennent  à  tes  ordres  ; 
les  éUmens  ?  obéissent. 

Nous  répétons  aussi  la  formule  qu'on  attribue  à 
l'ancien  Orphée,  laquelle  nous  paraît  encore  supé- 
rieure à  celle  d'Isis. 

Marchez  dans  la  voie  de  la  justice,  adorez  le  seul  maître  de 
l'univers;  il  est  un,  il  est  seul  par  lui-même '7  tous  les  êtres  lui 


l66  ORAISON. 

doivent  leur  existence;  il  agit  dans  eux  et  par  eux;  il  voit  tout , 
et  jamais  il  n'a  été  vu  des  yeux  mortels. 

Ce  qui  est  fort  extraordinaire,  c'est  que  dans  le 
Lévitique,  dans  le  Deutéronome  des  Juifs,  il  n'y  a 
pas  une  seule  prière  publique,  pas  une  seule  formule. 
Il  semble  que  les  lévites  ne  fussent  occupés  qu'à 
partager  les  viandes  qu'on  leur  offrait.  On  ne  voit  pas 
môme  une  seule  prière  instituée  pour  leurs  grandes 
fêtes  de  la  pâque,  de  la  pentecôte,  des  trompettes, 
des  tabernacles ,  de  l'expiation  générale  ,  et  des 
ncomcnies. 

Les  savans  conviennent  assez  unanimement  qu'il 
n'y  eut  de  prières  réglées  chez  les  Juifs,  que  lors- 
que étant  esclaves  à  Babyïone,  ils  en  prirent  un  peu 
les  mœurs,  et  qu'ils  apprirent  quelques  sciences  de 
ce  peuple  si  policé  et  si  puissant.  Ils  empruntèrent 
tout  des  Ghaldéens  persans  jusqu'à  leur  langue,  leurs 
caractères,  leurs  chiffres;  et,  joignant  quelques  cou- 
tumes nouvelles  à  leurs  anciens  rites  égyptiaques  y 
ils  devinrent  un  peuple  nouveau,  qui  fut  d'autant  plus 
superstitieux,  qu'au  sortir  d'un  long  esclavage  ils 
furent  toujours  encore  dans  la  dépendance  de  leurs 
voisins. 

In  refais  acerhis 

Acriùs  advertunt  animos  ad  relligionem. 

(Lucrèce,  III,  $2  53. ^ 

Pour  les  dix  autres  tribus  qui  avaient  été  dispersées 
auparavant,  il  est  à  croire  qu'elles  n'avaient  pas  plus 
de  prières  publiques  que  les  deux  autres,  et  qu'elles 
n'avaient  pas  même  encore  une  religion  bien  fixe  el 
bien  déterminée,  puisqu'elles  l'abandonnèrent  si  fa- 


ORAISON.  167 

cilemenf,  et  qu'elles  oublièrent  jusqu'à  leur  nom;  ce 
que  ne  fit  pas  le  petit  nombre  de  pauvres  infortunés 
qui  vint  rebâtir  Jérusalem. 

C'est  donc  alors  que  ces  deux  tribus,  ou  plutôt  ces 
deux  tribus  et  demie,  semblèrent  s'attacher  à  des 
rites  invariables,  qu'ils  écrivirent,  qu'ils  curent  des 
prières  réglées.  C'est  alors  seulement  que  nous  com- 
mençons à  voir  chez  eux  des  formules  de  prières. 
Esdras  ordonna  deux  prières  par  jour,  et  il  en  ajouta 
une  troisième  pour  le  jour  du  sabbat  :  on  dit  même 
qu'il  institua  dix-huit  prières  (afin  qu'on  pût  choisir)  7 
dont  la  première  commence  ainsi  : 

a  Sois  béni ,  Seigneur,  Dieu  de  nos  pères,  Dieu 
d'Abraham  ,  d'Isaac  ,  de  Jacob  ,  le  grand  Dieu  ,  le 
puissant,  le  terrible,  le  haut  élevé,  le  distributeur 
libéral  des  biens ,  le  plasmateur  et  le  possesseur  du 
monde,  qui  te  souviens  des  bonnes  actions,  et  qui 
envoies  un  libérateur  à  leurs  descendans  pour  l'amour 
de  ton  nom.  O  roi,  notre  secours,  notre  sauveur, 
notre  bouclier,  sois  béni,  Seigneur,  bouclier  d'A- 
brabam.  » 

On  assure  que  Gamaliel ,  qui  vivait  du  temps  de 
Jésus -Christ,  et  qui  eut  de  si  grands  démêlés  avec 
saint  Paul ,  institua  une  dix  -  neuvième  prière  que 
voici  : 

«  Accorde  la  paix,  les  bienfaits ,  la  bénédiction, 
la  grâce ,  la  bénignité  et  la  piété  à  nous  et  à  Israël  ton 
peuple.  Bénis -nous,  6  notre  père  !  bénis -nous  tous 
ensemble  par  la  lumière  de  ta  face;  car  par  la  lumière 
de  ta  face  tu  nous  as  donné,  Seigneur  notre  Dieu,  la 
loi  de  vie,  l'amour,  la  bénignité,  l'équité,  la  béné- 


i68  ORAISON. 

diction,  la  pieté,  la  vie  et  ia  paix.  Qu'il  te  plaise  de 
bénir  en  tout  temps;  et  à  tout  moment  ton  peuple 
d'Israël  en  lui  accordant  la  paix.  Béni  sois-tu,  Sei- 
gneur, qui  bénis  ton  peuple  d'Israël  en  lui  donnant  la 
faâxlÀmen  (*).  » 

Il  y  a  une  chose  assez  importante  à  observer  dans 
plusieurs  prières,  c'est  que  chaque  peuple  a  toujours 
demandé  tout  le  contraire  de  ce  que  demandait  son 
voisin. 

Les  Juifs  priaient  Dieu,  par  exemple,  d'extermi- 
ner les  Syriens,  Babyloniens,  Égyptiens,  et  ceux-ci 
priaient  Dieu  d  exterminer  les  Juifs  :  aussi  le  furent- 
ils  comme  les  dix  tribus  qui  avaient  été  confondues 
parmi  tant  de  nations;  et  ceux-ci  furent  plus  malheu- 
reux ;  car,  s'étant  obstinés  à  demeurer  séparés  de  tous 
les  autres  peuples,  étant  au  milieu  des  peuples,  ils 
n  -  ont  pu  jouir  d'aucun  avantage  de  la  société  hu- 
maine. 

De  nos  jours,  dans  nos  guerres  si  souvent  entre- 
prises pour  quelques  villes  ou  pour  quelques  villages, 
les  Allemands  et  les  Espagnols,  quand  ils  étaient  les 
ennemis  des  Français ,  priaient  la  sainte  Vierge  du 
fond  de  leur  cœur  de  bien  battre  les  Welches  et  les 
Gavaches,  lesquels  de  leur  côté  suppliaient  la  sainte 
Vierge  de  détruire  les  Maranes  et  les  Teutons. 

En  Angleterre  ,  la  Rose  rouge  fesait  les  plus  ar- 
dentes prières  à  saint  George,  pour  obtenir  que  tous 
les  partisans  de  la  Rose  blanche  fussent  jetés  au  fond 

(*)  Consultez  sur  cela  les  premier  et  second  volumes  de  la 
Misha,  et  l'article  Piuèhe  ci-après. 


ORDINATION.  I 6<) 

de  la  mer.  La  Rose  blanche  répondait  par  de  pareilles 
supplications.  On  sent  combien  saint  George  devait 
être  embarrassé  ;  et  ,  si  Henri  VII  n'était  pas  venu  à  son 
secours,  George  ne  se  serait  jamais  tiré  de  là. 

ORDINATION. 

Si  un  militaire  ,  chargé  par  le  roi  de  France  de 
conférer  Tordre  de  Saint-Louis  à  un  autre  militaire , 
n'avait  pas,  en  lui  donnant  la  croix,  l'intention  de  le 
faire  chevalier,  le  récipiendaire  en  serait-il  moins 
chevalier  de  Saint-Louis  ?  Non ,  sans  doute. 

Pourquoi  donc  plusieurs  prêtres  se  firent-ils  réor- 
donner après  la  mort  du  fameux  Lavardin  ,  évêque 
du  Mans?  Ce  singulier  prélat,  qui  avait  établi  l'ordre 
des  Coteaux  (a)  ,  s'avisa,  à  l'article  de  la  mort,  d'une 
espièglerie  peu  commune.  Il  était  connu  pour  un  des 
plus  violens  esprits  forts  du  siècle  de  Louis  XIV;  et 
plusieurs  de  ceux  auxquels  il  avait  conféré  l'ordre  de 
la  prêtrise  lui  avaient  publiquement  reproché  ses  sen- 
timens.  Il  est  naturel  qu'aux  approches  de  la  mort 
une  âme  sensible  et  timorée  rentre  dans  la  religion 
qu'elle  a  reçue  dans  ses  premières  années.  La  bien- 
séance seule  exigeait  que  Pévêque  édifiât  en  mourant 
ses  diocésains  que  sa  vie  avait  scandalisés  ;  mais  il 
était  si  piqué  contre  son  clergé,  qu'il  déclara  qu'au 
cun  de  ceux  qu'il  avait  ordonnés  n'était  prêtre  en 
effet,  que  tous  leurs  actes  de  prêtres  étaient  nuls,  et 

(a)  C'était  un  ordre  de  gourmets.  Les  ivrognes  étaient  aloi  s 
fort  à  la  mode  ;  l'évêque  du  Mans  était  à  leur  tête, 

Oui.  rh.  7.  i5 


I70  ORGUEIL. 

qu'il  n'avait  jamais  eu  l'Intention  de  donner  aucun 
sacrement. 

C'était,  ce  me  semble,  raisonner  comme  un  ivro- 
gne ;  les  prêtres  manseaux  pouvaient  lui  répondre  : 
Ce  n'est  pas  votre  intention  qui  est  nécessaire,  c'est 
la  nôtre.  Nous  avions  une  envie  bien  déterminée 
d'être  prêtres;  nous  avons  fait  tout  ce  qu'il  faut  pour 
l'être;  nous  sommes  dans  la  bonne  foi;  si  vous  n'y 
avez  pas  été,  il  ne  nous  importe  guère.  La  maxime 
est,  quidquid  rccipitur  ad  modum  recipientis  recipitur, 
et  non  pas  ad  modum  dantis.  Lorsque  notre  marchand 
de  vin  nous  a  vendu  une  feuillette,  nous  la  buvons, 
quand  même  U  aurait  l'intention  secrète  de  nous  em- 
pêcher de  la  boire }  nous  serons  prêtres  malgré  votre 
testament. 

Ces  raisons  étaient  fort  bonnes  :  cependant  la  plu- 
part de  ceux  qui  avalent  été  ordonnés  par  l'évêque 
Lavardin  ne  se  crurent  point  prêtres,  et  se  firent  or- 
donner une  seconde  fois.  Mascaron  ,  médiocre  et 
célèbre  prédicateur,  leur  persuada,  par  ses  discours 
et  par  son  exemple,  de  réitérer  la  cérémonie.  Ce  fut 
un  grand  scandale  au  Mans,  à  Paris  et  à  Versailles.  U 
fut  bientôt  oublié,  comme  tout  s'oublie. 

ORGUEIL. 

Cicéron,  dans  une  de  ses  lettres,  dit  familière- 
ment à  son  ami  :  Mandez-moi  à  qui  vous  voulez  que 
je  fasse  donner  les  Gaules.  Dans  une  autre  il  se  plaint 
d'être  fatigué  des  lettres  de  je  ne  sais  quels  princes 
qui  le  remercient  d'avoir  fait  ériger  leurs  provinces 


0  RI  G I N  E  t   (  PÊ  C  H  Ê  ).  I  7  I 

en  royaumes,  et  il  ajoute  qu'il  ne  sait  seulement  pas 
où  ces  royaumes  sont  situés. 

Il  se  peut  que  Cicéron,  qui  d'ailleurs  avait  souvent 
vu  le  peuple  romain  ,  le  peuple -roi  lui  applaudir  et 
lui  obéir,  et  qui  était  remercié  par  des  rois  qu'il  ne 
connaissait  pas,  ait  eu  quelques  mouvemens  d'orgueil 
et  de  vanité. 

Quoique  ce  sentiment  ne  soit  point  du  tout  conve- 
nable à  un  aussi  chétif  animal  que  l'homme,  cepen- 
dant on  pourrait  le  pardonner  à  un  Cicéron,  à  un 
César,  à  un  Scipion  :  mais  (Jue  dans  le  fond' d'une  de 
nos  provinces  à  demi  barbares,  un  homme  qui  aura 
acheté  une  petite  charge ,  et  fait  imprimer  des  vers 
médiocres,  s'avise  d'être  orgueilleux,  il  y  a  là  do 
quoi  rire  long-temps  (*). 

ORIGINEL  (PÉCHÉ). 

SECTION    PREMIÈRE» 

C'est  ici  le  prétendu  triomphe  des  sociniens  ou 
unitaires.  Us  appellent  ce  fondement  de  la  religion 
chrétienne,  son  péché  originel.  C'est  outrager  Dieu, 
disent-ils ,  c'est  l'accuser  de  la  barbarie  la  plus  ab- 
surde que  d'oser  dire  qu'il  forma  toutes  les  généra- 
tions des  hommes  pour  les  tourmenter  par  des  sup- 
plices éternels,  sous  prétexte  que  leur  premier  père 
mangea  d'un  fruit  dans  un  jardin.  Cette  sacrilège  im- 
putation est  d'autant  plus  inexcusable  chez  les  chré- 
tiens ,  qu'il  n'y  a  pas  un  seul  mot  touchant  cette  in- 
vention du  péché  originel  ni  dans  le  Pentateuque,  ni 

(i)  Voyez  l'article  Jésuites. 


lj%  ORIGINEL    (  PÉCHÉ  ). 

dans  les  prophètes ,  ni  dans  les  évangiles,  soît  apo- 
cryphes, soit  canoniques,  ni  dans  aucun  des  écri- 
vains qu'on  appelle  Ie>  premiers  pères  de  l'cgli^e. 

Il  n'est  pas  même  conté  dans  la  Genèse  que  Dieu 
ait  condamné  Adam  à  la  mort  pour  avoir  avalé  une 
pomme.  Il  lui  dit  bien,  tu  mourras  très-certainement  le 
jour  que  tu  en  mangeras  ;  mais  cette  même  Genèse  fait 
vivre  Adam  neuf  cent  trente  ans  après  ce  déjeuner 
criminel.  Les  animaux,  les  plantes  qui  n'avaient  point 
mangé  de  ce  fruit,  moururent  dans  le  temps  prescrit 
par  la  nature.  L'homme  e'st  né  pour  mourir,  ainsi  que 
tout  le  reste. 

Enfin ,  la  punition  d'Adam  n'entrait  en  aucune  ma- 
nière dans  la  loi  juive.  Adam  n'était  pas  plus  Juif  que 
Persan  ou  Chaldéen.  Les  premiers  chapitres  de  la  Ge- 
nèse (en  quelque  temps  qu'ils  fussent,  composés)  fu- 
irent regardés  par  tous  les  savans  juifs  comme  une 
allégorie,  et  même  comme  une  fable  très-dangereuse, 
puisqu'il  fut  défendu  de  la  lire  avant  l'âge  de  vingt- 
cinq  ans. 

En  un  mot,  les  Juifs  ne  connurent  pas  plus  le 
pcehé  originel  que  les  cérémonies  chinoises;  et,  quoi- 
que les  théologiens  trouvent  tout  ce  qu'ils  veulent 
dans  l'Écriture  ou  totidem  verbis  .  ou  totidem  lilteris, 
on  peut  assurer  qu'un  théologien  raisonnable  n'y 
trouvera  jamais  ce  mystère  surpreuant. 

Avouons  que  saint  Augustin  accrédita  le  premier 
cette  étrange  idée,  digne  de  la  tête  chaude  et  roma- 
nesque d'un  Africain  débauché  et  repentant,  mani- 
chéen et  chrétien  ,  indulgent  et  perséculeur ,  qui 
passa  sa  vie  à  se  contredire  lui-même. 


ORIGINEL    (PÉCHÉ).  1^3 

Quelle  horreur,  s'écrient  les  unitaires  rigides,  que 
de  calomnier  l'auteur  de  la  nature  jusqu'à  lui  imputer 
des  miracles  continuels  pour  damner  à  jamais  des 
hommes  qu'il  fait  naître  pour  si  peu  de  temps!  Ou  il 
a  créé  les  âmes  de  toute  éternité,  et  dans  ce  système 
étant  infiniment  plus  anciennes  que  le  péché  d'Adam, 
elles  n'ont  aucun  rapport  avec  lui;  ou  ces  âmes  sont 
formées  à  chaque  moment  qu'un  homme  couche  avec 
une  femme,  et  en  ce  cas,  Dieu  est  continuellement  à 
PafFut  de  tous  les  rendez-vous  de  l'univers  pour  créer 
des  esprits  quïl  rendra  éternellement  malheureux  ; 
ou  Dieu  est  lui-même  l'âme  de  tous  les  hommes,  et 
dans  ce  système  il  se  damne  lui-même.  Quelle  est  la 
plus  horrible  et  la  plus  folle  de  ces  trois  supposi- 
tions? Il  n'y  en  a  pas  une  quatrième;  car  l'opinion, 
que  Dieu  attend  six  semaines  pour  créer  une  âme 
damnée  dans  un  foetus,  revient  à  celle  qui  la  fait 
créer  au  moment  de  la  copulation  :  qu'importe  six 
semaines  de  plus  ou  de  moins? 

J'ai  rapporté  le  sentiment  des  unitaires,  et  les 
hommes  sont  parvenus  à  un  tel  point  de  superstitiou 
que  j'ai  tremblé  en  le  rapportant. 

SECTION    II. 

Il  le  faut  avouer,  nous  ne  connaissons  point  de 
père  de  l'église  jusqu'à  saint  Augustin  et  à  saint  Jé- 
rôme, qui  ait  enseigné  la  doctrine  du  péché  originel. 
Saint  Clément  d'Alexandrie,  cet  homme  si  savant 
dans  l'antiquité,  loin  de  parler  en  un  seul  endroit  de 
cette  corruption  qui  a  infecté  le  genre  humain,  et 
qui  Ta  rendu  coupable  en  naissant,  dit  en  propres 

i5. 


1 7  i  originel  (péché). 

mots  (a)  :  «  Quel  mal  peut  faire  un  enfant  qui  ne 
-vient  que  de  naître?  comment  a-t-il  pu  prévariquer? 
comment  celui  qui  n'a  encore  rien  fait  a-t-il  pu  tom- 
ber sous  la  malédiction  d'Adam  ?  » 

Et  remarquez  qu'il  ne  dit  point  ces  paroles  pour 
combattre  l'opinion  rigoureuse  du  pèche'  originel, 
laquelle  n'était  point  encore  développée,  mais  seu- 
lement pour  montrer  que  les  passions,  qui  peuvent 
corrompre  tous  les  hommes,  n'ont  pu  avoir  encore 
aucune  prise  sur  cet  enfant  innocent.  Il  ne  dit  point  : 
Cette  créature  d'un  jour  ne  sera  pas  damnée  si  elle 
meurt  aujourd'hui;  car  personne  n'avait  encore  sup- 
posé quelle  serait  damnée.  Saint  Clément  ne  pouvait 
combattre  un  système  absolument  inconnu. 

Le  grand  Origènc  est  encore  plus  positif  que  saint 
Clément  d'Alexandrie.  Il  avoue  bien  que  le  péché  est 
entré  dans  le  monde  par  Adam,  dans  son  explication 
do  l'Épître  de  saint  Paul  aux  Romains,  mais  il  tient 
que  c'est  la  pente  au  péché  qui  est  entrée,  qu'il  est 
très-facile  de  commettre  le  mal,  mais  qu'il  n'est  pas 
dit  pour  cela  qu'on  le  commettra  toujours,  et  qu'on 
sera  coupable  dès  qu'on  sera  né. 

Enfin,  le  péché  originel,  sous  Origène,  ne  con- 
sistait que  dans  le  malheur  de  se  rendre  semblable  au 
premier  homme  en  péchant  comme  lui. 

Le  baptême  était  nécessaire;  c'était  le  sceau  du 
christianisme,  il  lavait  tous  les  péchés;  mais  per- 
sonne n'avait  dit  encore  qu'il  lavât  les  péchés  qu  on 
n'avait  point   commis.   Personne   n'assurait   encore 

(a)  Stromates,  liv.  III. 


ORIGINEL    (PÉCHÉ  ).  Ijî> 

qu'un  enfant  fut  damné  et  brillât  dans  des  flammes 
éternelles  pour  être  mort  deux  minutes  après  sa  nais- 
sance. Et  une  preuve  sans  répliqué,  c'est  qu'il  se 
passa  beaucoup  de  temps  avant  que  la  coutume  de 
bapîiser  les  enfans  prévalût.  ïertullien  ne  voulait 
point  qu'on  les  baptisât.  Or,  leur  refuser  ce  bain  sa- 
cré, c'eût  été  les  livrer  visiblement  à  la  damnation, 
si  on  avait  été  persuadé  que  le  péché  originel  (  dont 
ces  pauvres  innocens  ne  pouvaient  être  coupables  ) 
opérât  leur  réprobation,  et  leur  fît  souffrir  des  sup- 
plices infinis  pendant  toute  l'éternité,  pour  un  fait 
dont  il  était  impossible  qu'ils  eussent  la  moindre  con- 
naissance. Les  âmes  de  tous  les  bourreaux ,  fondues 
ensemble,  n'auraient  pu  rien  imaginer  qui  approchât 
d'une  horreur  si  exécrable.  En  un  mot,  il  est  de  lait 
qu'on  ne  baptisait  pas  les  enfans;  donc  il  est  démon- 
tré qu'on  était  bien  loin  de  les  damner. 

Il  v  a  bien  plus  encore;  Jésus-Christ  n'a  jamais 
dit  :  «  L'enfant  non  baptisé  sera  damné  (/>).  »  Il  était 
venu  au  coutraire  pour  expier  tous  les  péchés,  pour 
racheter  le  genre  humain  par  son  sang;  donc  les 
petits  enfans  ne  pouvaient  être  damnés.  Les  enfuis 
au  berceau  étaient  à  bien  plus  forte  raison  privilégiés. 
Notre  divin  Sauveur  ne  baptisa  jamais  personne. 
Paul  circoncit  son  disciple  ïimothée,  et  il  n'est  point 
dit  qu'il  le  baptisa. 

(b)  Dans  saint  Jean,  Jtîsus  dit  à  Nicodème,  chap.  III,  que  le 
vent,  l'esprit  souffle  où  il  veut,  que  personne  ne  sait  où  il  va  , 
qu'il  faut  renaître,  qu'on  ne  peut  entrer  dans  le  royaume  de 
Dieu  si  on  ne  renaît  par  l'eau  et  par  l'esprit  :  mais  il  ne  parle 
poi:it  des  enfans. 


Ij6  ORIGINEL    (  PÉCHÉ  ). 

En  un  mot,  dans  les  deux  premiers  siècles,  le 
baptême  des  enfans  ne  fut  point  en  usage;  donc  on  ne 
croyait  point  que  des  enfans  fussent  victimes  de  la 
faute  d'Adam.  Au  bout  de  quatre  cents  ans  on  crut 
leur  salut  fort  en  danger,  et  on  fut  fort  incertain. 

Enfin,  Pelage  vint  au  cinquième  siècle;  il  traita 
l'opinion  du  péché  originel  de  monstrueuse.  Selon 
lui,  ce  dogme  n'était  fondé  que  sur  une  équivoque 
comme  toutes  les  autres  opinions. 

Dieu  avait  dit  à  Adam  dans  le  jardin  :  a  Le  jour 
que  vous  mangerez  du  fruit  de  l'arbre  de  ïa  science, 
vous  mourrez.  »  Or,  il  n'en  mourut  pas,  et  Dieu  lui 
pardonna.  Pourquoi  donc  n'aurait-il  pas  épargné  sa 
race  à  la  millième  génération?  Pourquoi  livrerait-il 
à  des  tourmens  infinis  et  éternels  les  petits-enfans 
imiocens  d'un  père  qu'il  avait  reçu  en  grâce? 

Pelage  regardait  Dieu  non-seulement  comme  un 
maître  absolu,  mais  comme  un  père  qui,  laissant  la 
liberté  à  ses  enfans ,  les  récompensait  au  delà  de 
leurs  mérites,  et  les  punissait  au-dessous  de  leurs 
fautes. 

Lui  et  ses  disciples  disaient  :  Si  tous  les  hommes 
naissent  les  objets  de  la  colère  éternelle  de  celui  qui 
leur  donne  la  vie;  si  avant  de  penser  ils  sont  cou- 
pables, c'est  donc  un  crime  affreux  de  les  mettre  au 
monde;  le  mariage  est  donc  le  plus  horrible  des  for- 
faits. Le  mariage  en  ce  cas  n'est  donc  qu'une  émana- 
tion du  mauvais  principe  des  manichéens;  ce  n'est 
plus  adorer  Dieu,  c'est  adorer  le  diable. 

Pelage  et  les  siens  débitaient  celte  doctrine  en 
Afrique,  où  saint  Augustin  avait  un  crédit  immense* 


ORIGINEL    (PÉCHÉ).  ÎJJ 

11  avait  été  manichéen;  il  était  obligé  de  s'élever 
contre  Pelage.  Celui-ci  ne  put  résister  ni  à  Augustin, 
ni  à  Jérôme;  et  enfin,  de  questions  en  questions  la  dis- 
pute alla  si  loin  qu'Augustin  donna  son  arrêt  de  dam- 
nation contre  tous  les  enfans  nés  et  à  naître  dans 
l'univers,  en  ces  propres  termes  :  <c  La  foi  catho- 
lique enseigne  que  tous  les  hommes  naissent  si  cou- 
pables ,  que  les  enfans  mêmes  sont  certainement 
damnés  quand  ils  meurent  sans  avoir  été  régénérés 
en  Jésus.  », 

C'eût  été  un  bien  triste  compliment  à  faire  à  une 
reine  de  la  Chine,  ou  du  Japon,  ou  de  l'Inde,  ou  de 
la  Scylhic ,  ou  de  la  Gothie ,  qui  venait  de  perdre  son 
fils  au  berceau,  que  de  lui  dire  :  Madame,  consolez- 
vous;  monseigneur  le  prince  royal  est  actuellement 
entre  les  griffes  de  cinq  cents  diables,  qui  le  tournent 
et  le  retournent  dans  une  grande  fournaise  pendant 
toute  l'éternité,  tandis  que  son  corps  embaumé  reposa 
auprès  de  votre  palais. 

La  reine  épouvantée  demande  pourquoi  ces  dia- 
bles rôtissent  ainsi  son  cher  fils  le  prince  royal  à 
jamais?  On  lui  répond  que  c'est  parce  que  son  ar- 
rière-grand -père  mangea  autrefois  du  fruit  de  la 
science  dans  un  jardin.  Jugez  ce  que  doivent  penser 
le  roi,  la  reine,  tout  le  conseil  et  toutes  les  belles 
dames. 

Cet  arrêt  ayant  paru  un  peu  dur  à  quelques  théo- 
logiens (car  il  y  a  de  bonnes  âmes  partout),  il  fut 
mitigé  par  un  Pierre  Chrysologue,  ou  Pierre  parlant 
d'or,  lequel  imagina  un  faubourg  d'enfer,  nommé  les 
limbes )  pour  placer  tous  les  petits  garçons  et  toutes 


\J&  ORIGINEL    (PÉCHÉ). 

les  petites  filles  qui  seraient  morts  sans  baptême. 
C'est  un  lieu  où  ces  innocens  végètent  sans  rien  sen- 
tir, le  séjour  de  l'apathie;  et  c'est  ce  qu'on  appelle  le 
paradis  des  sots.  Vous  trouvez  encore  cette  expres- 
sion dans  Mil  ton  :  The  paradise  o{  fooh.  11  les  place 
vers  la  lune.  Cela  est  tout- à- fait  digne  d'un  poëmo 
épique. 

Explication  du  péché  originel, 

La  difficulté  pour  les  limbes  est  demeurée  la  même 
que  pour  l'enfer.  Pourquoi  ces  pauvres  petits  sont-ils 
dans  les  limbes?  qu'avaient-ils  fait?  comment  leur 
âme,  qu'ils  ne  possédaient  que  d'un  jour,  était-ellî 
coupable  dune  gourmandise  de  six  mille  ans? 

Saint  Augustin,  qui  les  damne,  dit  pour  raison  que, 
les  âmes  de  tous  les  hommes  étant  dans  celle  d'Adam, 
il  est  probable  qu'elles  furent  toutes  complices.  Mais, 
comme  l'église  décida  depuis  que  les  âmes  ne  sont 
faites  que  quand  le  corps  est  commencé,  ce  système 
tomba  malgré  le  nom  de  son  auteur. 

D'autres  dirent  que  le  péché  originel  s'était  trans- 
mis d'âme  en  âme  par  voie  d'émanation  ,  et  qu'une 
âme  venue  d'une  autre  arrivait  dans  ce  monde  avec 
toute  la  corruption  de  l'âme-mère.  Cette  opinion  fut 
condamnée. 

Après  que  les  théologiens  y  curent  jeté  leur  bon- 
net, les  philosophes  s'essayèrent.  Leibnitz,  en  jouant 
avec  ses  monades,  s'amusa  à  rassembler  dans  Adam 
toutes  les  monades  humaines  avec  leurs  petits  corps 
de  monades.  C'était  moitié  plus  que  saint  Augustin. 


0R7  tiO^RAPHE.  1^9 

Mais  celte  idée ,  digne  de  C)rrano  de  Bergerac ,  n'a 
pas  fait  fortune  en  philosophie. 

Malebranche  explique  la  chose  par  l'influence  de 
l'imagination  des  mères.  Eve  eut  la  cervelle  si  furieu* 
sèment  ébranlée  de  l'envie  de  manger  du  fruit ,  que 
ses  enfctits  eurent  la  même  envie ,  à  peu  près  comme 
cette  femme  qui,  ayant  vu  rouer  un  homme,  accou- 
cha d'un  enfant  roué. 

Nicole  réduit  la  chose  à  «  une  certaine  inclina- 
lion  ,  une  certaine  pente  a  la  concupiscence  que  nous 
avons  reçue  de  nos  mères.  Cette  inclination  n'est  pas 
un  acte;  elle  le  deviendra  un  jour.  »  Fort  bien,  cou- 
rage, Nicole  :  mais  en  attendant,  pourquoi  me  dam- 
ner? Nicole  ne  touche  point  du  tout  à  la  difficulté; 
elle  consiste  à  savoir  comment  nos  âmes  d'aujour- 
d'hui, qui  sont  formées  depuis  peu,  peuvent  répondre 
de  la  faute  d'une  autre  âme  qui  vivait  il  y  a  si  long- 
temps. 

Mes  martres,  que  fallait-il  dire  sur  cette  matière  ? 
rien.  Aussi  je  ne  donne  point  mon  explication,  je  ne 
dis  mot. 

ORTHOGRAPHE. 

L'orthographe  de  la  plupart  des  livres  français  est 
ridicule.  Presque  tous  les  imprimeurs  ignorans  im- 
priment Wisigoths,  Westphalie,  Wirtembcrg,  Wé- 
teravie,  etc. 

Ils  ne  savent  pas  que  le  double  V  allemand ,  qu'on? 
écrit  ainsi  W,  est  notre  V  consonne,  et  qu'en  Alle- 
magne on  prononce  Yéléravie,  Virlemberg,  Yes-- 
phaiie,  Yisigolli. 


l8o  ORTHOGRAPHE. 

Ils  impriment  Alloua  au  lieu  d'Altena,  ne  sachant 
pas  qu'en  allemand  un  O  surmonté  de  deux  points 
vaut  un  E. 

Ils  ne  savent  pas  qu'en  Hollande  oc  fait  ou;  et  ils 
font  toujours  des  fautes  en  imprimant  cette  diph- 
thonguc. 

Celles  que  commettent  tous  les  jours  nos  traduc- 
teurs de  livres  sont  innombrables. 

Pour  l'orthographe  purement  française  ,  1  habi- 
tude seule  peut  en  supporter  l'incongruité .  En-ploi-e- 
ioi-cnt7  oc-iroi-e-roi-cnt  ,  qu'on  prononce  octroi- 
raient,  emploiraient.  Pa-on  qu'on  prononce  pan, 
fa -on  qu'on  prononce  fan,  La-on  qu'on  prononce 
Lan,  et  cent  autres  barbaries  pareilles  font  dire  : 

Hodièque  mciîient  vestigia  ruris. 

(Horace,  liv.  II,  ép.  I,  v.  160. ) 

Cela  n'empêche  pas  que  Racine,  Boileau  et  Qui- 
nault  ne  charment  l'oreille,  et  que  La  Fontaine  ne 
doive  plaire  à  jamais. 

Les  Anglais  sont  bien  plus  inconséquens  :  ils  ont 
perverti  toutes  les  voyelles;  ils  les  prononcent  autre- 
ment que  toutes  les  autres  nations.  C'est  en  ortho- 
graphe qu'on  peut  dire  deux  avec  Virgile  (églogue  I, 
vers  67)  : 

Et  penitùs  toto  divisos  orhe  Bvitannos. 

Cependant  ils  ont  changé  leur  orthographe  de- 
puis cent  ans;  ils  n'écrivent  plus  Loveth,  Spcaketh, 
Maketh,  mais  Loves,  Speaks,  Makes. 

Les  Italiens  ont  supprimé  tous  leurs  H.  Us  ont 


OVIDE.  ï8  I 

fait  plusieurs  innovations  en  faveur  de  la  doiHeur  de 
leur  langue. 

L'écriture  est  la  peinture  de  la  voix  :  plus  elle  est 
ressemblante,  meilleure  elle  est  ; 

OVIDE, 

Les  savans  n'ont  pas  laissé  de  faire  des  volumes 
pour  nous  apprendre  au  juste  dans  quel  coin  de  terre 
Ovide  Nason  fut  exilé  par  Octave  Cépias,  surnommé 
Auguste.  Tout  ce  qu'on  en  sait,  c'est  que,  né  à  Sul- 
moue  et  élevé  à  Piome ,  il  passa  dix  ans  sur  la  rive 
droite  du  Danube,  dans  le  voisinage  de  la  mer  Noire, 
Quoiqu'il  appelle  cette  terre  barbare,  il  ne  faut  pas 
se  figurer  que  ce  fût  un  pays  de  sauvages.  On  y  fesait 
des  vers.  Cotis,  petit  roi  d'une  partie  de  la  ïhracc, 
fit  des  vers  gètes  pour  Ovide.  Le  poëtc  latin  apprit  le 
gète,  et  fit  aussi  des  vers  dans  cette  langue.  Il  semble 
qu'on  aurait  dû  entendre  des  vers  grecs  dans  l'an- 
cienne patrie  d'Orphée;  mais  ces  pays  étaient  alors 
peuplés  par  des  nations  du  nord  qui  parlaient  proba* 
blement  un  dialecte  tartare,  une  langue  approchante 
de  l'ancien  slavon.  Ovide  ne  semblait  pas  destiné  à 
faire  des  vers  tartares.  Le  pays  des  Tomites,  où  il  fut 
relégué,  était  une  partie  de  la  Mésie  ,  province  ro- 
maine entre  le  mont  Hémus  et  le  Danube.  Il  est  situé 
au  quarante-quatrième  degré  et  demi,  comme  les 
plus  beaux  climats  de  la  France  ;  mais  les  montagnes 
qui  sont  au  sud ,  et  les  vents  du  nord  et  de  l'est  qui 
souillent  du*Pont-Euxin,  le  froid,  et  l'humidité  des 
forêts  et  duDanube,  rendaient  cette  contrée  insuppor- 
table à  un  homme  né  en  Italie  :  aussi  Ovide  n'y  vécut* 

Dict.   Ptx.  7.  l6 


l8'2  OVIDE. 

il  pas  fông-tcmps  ;  il  y  mourut  à  l'Age  de  soixante  an- 
nées. Il  se  plaint  dans  ses  élégies  du  climat,  et  non 
des  habitans  : 

Quos  ecjot  càm  loca  s:m  vestra  perosus,  amo. 

Cas  peuples  le  couronnèrent  de  laurier ,  et  lui 
donnèrent  des  privilèges  qui  ne  l'empêchèrent  pas 
de  regretter  Rome.  C'était  un  grand  exemple  de  l'es- 
clavage des  Romains,  et  de  l'extinction  de  toutes  les 
lois,  qu'un  homme  né  dans  une  famille  équestre, 
comme  Octave  ,  exilât  un  homme  d'une  famille 
équestre ,  et  qu'un  citoyen  de  Rome  envoyât  d'un  mot 
un  autre  citoyen  chez  les  Scythes.  Avant  ce  temps  il 
fallait  un  plébiscite ,  une  loi  de  la  nation,  pour  priver 
un  Romain  de  sa  patrie.  Cicéron  ,  exilé  par  une 
cabale,  l'avait  été  du  moins  avec  les  formes  Ses  lois>. 

Le  crime  d'Ovide  était  incontestablement  d'avoir 
vu  quelque  chose  de  honteux  dans  la  famille  d'Oc- 
tave : 

Cur  aliquid  vidi ,  cur  noxia  lumina  feci? 

Les  doctes  n'ont  pas  décidé  s'il  avait  vu  Auguste 
avec  un  jeune  garçon  plus  joli  que  ce  Mannius  dont 
Auguste  dit  qu'il  n'avait  point  voulu,  parce  qu'il  était 
trop  laid;  ou  s'il  avait  vu  quelque  éeuycr  entre  les 
bras  de  l'impératrice  Livic,  que  cet  Auguste  avait 
épousée  grosse  d'un  autre;  ou  s'il  avait  vu  cet  em- 
pereur Auguste  occupé  avec  sa  fille  ou  sa  petite-fille; 
ou  enfin  sïl  avait  vu  cet  empereur  Auguste  fesant 
quelque  chose  de  pis,  torva  tuentibus  hircis.  Il  est  de 
la  plus  grande  probabilité  qu'Ovide  surprit  Auguste 
dans  un  inceste.  Un  auteur  presque  contemporain 


OVIDE.  iSo 

nommé  Minutianus  Apuleius,  dit  :  Pitlsum  quoque  in 
e  xi  Hum  quod  Augusti  ïnce$ium  vidisset. 

Octave  Auguste  prit  le  prétexte  du  livre  innocent 
de  Y  Art  d'aimer ,  livre  très-décemment  écrit,  et  dans 
lequel  il  n'y  a  pas  un  mot  obscène,  pour  envoyer  un 
chevalier  romain  sur  la  mer  Noire.  Le  prétexte  était 
ridicule.  Comment  Auguste,  dont  nous  avons  encore 
des  vers  remplis  d'ordures,  pouvait- il  sérieusement 
exiler  Ovide  à  Tomes,  pour  avoir  donné  à  ses  amis 
plusieurs  années  auparavant  des  copies  de  l'Art 
d'aimer  ?  Comment  avait-il  le  front  de  reprocher  à 
Ovide  un  ouvrage  écrit  avec  quelque  modestie,  dans 
le  temps  qu'il  approuvait  les  vers  où  Horace  prodigue 
tous  les  termes  de  la  plus  infâme  prostitution,  et  le 
futWy  et  le  menîula,  et  le  cunnus?  Il  y  propose  in- 
différemment ou  une  fille  lascive ,  ou  un  beau  garçon 
qui  renoue  sa  longue  chevelure,  ou  une  servante,  ou  un 
laquais  :  tout  lui  est  égal.  Il  ne  lui  manque  que  la 
bestialité.  Il  y  a  certainement  de  l'impudence  à 
blâmer  Ovide,  quand  on  tolère  Horace.  Il  est  clair 
qu'Octave  alléguait  une  très-méchante  raison,  n'osant 
parler  de  la  bonne.  Une  preuve  qu'il  s'agissait  de 
quelque  stupre  ,  de  quelque  inceste  ,  de  quelque 
aventure  secrète  de  la  sacrée  famille  impériale  ,  c'est 
que  le  bouc  de  Caprée  ,  Tibère  ,  immortalisé  par 
les  médailles  de  ses  débauches,  Tibère,  monstre  de 
lasciveté  comme  de  dissimulation,  ne  rappela  point 
Ovide.  Il  eut  beau  demander  grâce  à  l'auteur  des 
proscriptions  et  à  l'empoisonneur  de  Germanicus,  il 
resta  sur  les  bords  du  Danube. 

Si  un  gentilhomme  hollandais  ,  ou  polonais ,  ou 


1 84  OVIDE. 

suédois ,  ou  anglais,  ou  vénitien,  avait  vu  par  hasard 
un  stalhouder,  ou  un  roi  de  la  Grande  -Bretagne  y  ou 
un  roi  de  Suède,  ou  un  roi  de  Pologne,  ou  un  doge, 
commet  rc  quelque  gros  péché  ;  si  ce  n'était  pas 
même  par  hasard  qu'il  l'eût  vu;  s'il  en  avait  cherché 
l'occasion;  si  enfin  il  avait  l'indiscrétion  d'en  parler; 
certainement  ce  stathouder,  ou  ce  roi,  ou  ce  doge, 
ne  serait  pas  en  droit  de  l'exiler. 

On  peut  faire  à  Ovide  un  reproche  presque  aussi 
grand  qu'à  Auguste  et  à  Tibère,  c'est  de  les  avoir 
loués.  Les  éloges  qu'il  leur  prodigue  sont  si  outrés, 
qu'ils  exciteraient  encore  aujourd'hui  l'indignation, 
s'il  les  eût  donnés  à  des  princes  légitimes  ses  bien- 
faiteurs; mais  il  les  donnait  à  des  tyrans,  et  à  ses 
tyrans.  On  pardonne  de  louer  un  peu  trop  un  prince 
qui  vous  caresse ,  mais  non  pas  de  traiter  en  dieu  un 
prince  qui  vous  persécute.  Il  eût  mieux  valu  cent  fois 
s'embarquer  sur  la  mer  Noire ,  et  se  retirer  en  Perse , 
par  les  Palus  Méotides,  que  de  faire  ses  Tristes  y  de 
Ponto.  Il  eût  appris  le  persan  aussi  aisément  que  le 
gète ,  et  aurait  pu  du  moins  oublier  le  maître  de  Rome 
chez  le  maître  d'Ecbatane.  Quelque  esprit  dur  dira 
qu'il  y  avait  encore  un  parti  à  prendre  ;  c'était  d'aller 
secrètement  à  Rome  s'adresser  à  quelques  parens  de 
Brutus  et  de  Cassius,  et  de  faire  une  douzième  con- 
spiration contre  Octave  ;  mais  cela  n'était  pas  dans  le 
goût  élégiaque. 

Chose  étrange  que  les  louanges  !  Il  est  bien  clair 
qu'Ovide  souhaitait  de  tout  son  cœur  que  quelque 
Brutus  délivrât  Rome  de  son  Auguste,  et  il  lui  sou- 
haite en  vers  l'immortalité. 


OVIDE.  ï  85 

Je  ne  reproche  à  Ovide  que  ses  Tristes.  Bayle  lui 
fa:t  son  procès  sur  sa  philosophie  du  chaos,  si  bien 
exposée  dans  le  commencement  des  Métamorphoses  : 

Ahte  mare  et  terras,  et  quod  teqit  omnia  ccclum^ 
Unus  erat  toto  naturœ  vultus  in  orbe. 

Bayle  traduit  ainsi  ces  premiers  vers  :  «  Avant 
qu'il  y  eut  un  ciel ,  une  terre  et  une  mer,  la  nature 
était  un  tout  homogène.  11  y  a  dans  Ovide  :  La  face 
de  la  nature  était  la  même  dans  tout  l'univers.  »  Cela 
ne  veut  pas  dire  que  tout  fût  homogène,  mais  que  ce 
tout  hétérogène,  cet  assemblage  de  choses  -différente  s, 
paraissait  le  même  ;  unus  vultus. 

Bayle  critique  tout  le  chaos.  Ovide,  qui  n'est  dans 
ses  vers  que  le  chantre  de  l'ancienne  philosophie,  dit 
que  les  choses  molles  et  dures  ,  les  légères  et  les 
pesantes,  étaient  mêlées  ensemble  : 

Mollia  cum  duris,  sine  poTïdere,  hahentia  pondus. 
(  Oviee  ,  Met. ,  liv.  I ,  v.  20.  ] 

Et  voici  comme  Bayle  raisonne  contre  lui  : 
«  Il  n'y  a  rien  de  plus  absurde  que  de  supposer  un 
chaos  qui  a  été  homogène  pendant  toute  une  éter- 
nité, quoiqu'il  eût  les  qualités  élémentaires,  tant 
celles  qu'on  nomme  altératrices ,  qui  sont  la  chaleur, 
la  froideur,  l'humidité  et  la  sécheresse,  que  celles 
qu'on  nomme  matrices  ,  qui  sont  la  légèreté  et  la 
pesanteur  :  celle-là  cause  du  mouvement  en  haut, 
celle-ci  du  mouvement  en  bas.  Une  matière  de  cette 
nature  ne  peut  point  être  homogène,  et, doit  contenir 
nécessairement  toutes  sortes  d'hétérogénéités.  La 
chaleur  et  la  froideur,  l'humidité  et  la  sécheresse,  n<? 


l8G  OVIDE. 

peuvent  pas  être  ensemble  sans  que  leur  action  et  l'ouï 
réaction  les  tempère  et  les  convertisse  en  d'autres 
qualités  qui  font  la  forme  des  corps  mixtes;  et  comme 
ce  tempérament  se  peut  faire  selon  les  diversités  in- 
nombrables de  combinaisons,  il  a  fallu  que  le  chaos 
renfermât  une  multitude  incroyable  d'espèces  de 
composés.  Le  seul  moyen  de  le  concevoir  homogène 
suerait  de  dire  que  les  qualités  altératrices  des  élément 
se  modifièrent  au  même  degré  dans  toutes  les  molé- 
cules de  la  matière,  de  sorte  qu'il  y  avait  partout 
précisément  la  même  tiédeur,  la  même  mollesse,  la 
même  odeur,  la  même  saveur,  etc.  Mais  ce  serait 
ruiner  d'une  main  ce  que  Ton  bâtit  dé  l'autre ,  ce  serait 
par  une  contradiction  dans  les  termes  appeler  chaos 
l'ouvrage  le  plus  régulier,  le  plus  merveilleux  en  sa 
symétrie,  le  plus  admirable  en  matière  de  proportions 
qui  se  puisse  concevoir.  Je  conviens  que  le  goût  de 
1  homme  s'accommode  mieux  d'un  ouvrage  diversifié 
que  d'un  ouvrage  uniforme;  mais  nos  idées  ne  laissent 
pas  de  nous  apprendre  que  l'harmonie  des  qualités 
contraires^  conservée  uniformément  dans  tout  l'uni- 
vers, serait  une  perfection  aussi  merveilleuse  que  le 
partage  inégal  qui  a  succédé  au  chaos.  Quelle 
science,  quelle  puissance  ne  demanderait -elle  pas 
cette  harmonie  uniforme  répandue  dans  toute  la  na- 
ture ?  Il  ne  suffirait  pas  de  faire  entrer  dans  chaque 
mixte  la  même  quantité  de  chacun  des  quatre  ingré- 
cliens;  il  faudrait  y  mettre  des  uns  plus,  des  autres 
moins,  selon  que  la  force  des  uns  est  plus  grande  ou 
plus  petite  pour  agir  que  pour  résister;  car  on  sait 
ipac  les  philosophes  pari  agent  dans  un  degré  différent 


OVIDE.  Î87 

Faction,  et  la  réaction  aux  qualités  élémentaires. 
Tout  bien  compté,  il  se  trouverait  que  la  cause  qui 
métamorphosa  le  chaos  l'aurait  tiré,  non  pas  d'un  état 
de  confusion  et  de  guerre,  comme  on  le  suppose, 
niais  d'un  état  de  just&sse,  qui  était  la  chose  du 
inonde  la-plus  accomplie,  et  qui  par  la  réduction  à 
l'équilibre  des  forces  contraires  le  tenait  dans  un 
repos  équivalent  à  la  paix.  Il  est  donc  /constant  que, 
si  les  poètes  veulent  sauver  riiomcgénéité  du  chaos, 
il  faut  qu'ils  effacent  tout  ce  qu'ils  ajoutent  concer- 
nant cette  confusion  bizarre  des  semences  contraires, 
et  ce  mélange  indigeste,  et  ce  combat  perpétuel  des 
principes  ennemis. 

«  Passons-leur  cette  contradiction,  nous  trouve- 
rons assez  de  matière  pour  les  combattre  par  d'autres 
endroits.  Recommençons  l'attaque  de  l'éternité.  Il 
ny  a  rien  de  plus  absurde  que  d'admettre  pendant  un 
temps  infini  le  mélange  des  parties  insensibles  des 
quatre  élémens;  car,  dès  que  vous  supposez  dans  ces 
parues  l'activité  de  la  chaleur,  l'action  et  la  réac- 
tion des  quatre  premières  qualités,  et  outre  cela  le 
mouvement  vers  le  centre  dans  les  particules  de  la 
terre  et  de  1  eau ,  et  le  mouvement  vers  la  circonfé- 
rence dans  celles  du  feu  et  de  l'air,  vous  établissez 
un  principe  qui  séparera  nécessairement  les  unes  des 
autres  ces  quatre  espèces  de  corps,  et  qui  n'aura 
besoin  pour  cela  que  d'un  certain  temps  limité.  Con- 
sidérez un  peu  ce  qu'on  appelle  la  fiole  des  quatre 
élément.  On  y  enferme  de  petites  particules  métalli- 
ques, et  puis  trois  liqueurs  beaucoup  plus  légères  les 
unes  que  \qs  autres.  Brouillez  tout  cela  ensemble  ; 


1  88  OVIDE. 

vous  n'j  discernez  plus  aucun  de  ces  quatre  mixtes, 
les  parties  de  chacun  se  confondent'  avec  les  parties 
des  autres  :  mais  laissez  un  peu  votre  fiole  en  repos , 
vous  trouverez  que  chacun  reprend  sa  situation  ; 
toutes  les  particules  métalliques  se  rassemblent  au 
fond  de  la  fiole  ;  celles  de  la  liqueur  la  plus  légère  se 
rassemblent  au  haut;  celles  de  la  liqueur  moins  lé- 
gère que  celle-là,  et  moins  pesante  que  l'autre,  se 
range  au  troisième  étage;  celles  de  la  liqueur  plus 
pesante  que  ces  deux-là,  mais  moins  pesante  que  les 
particules  métalliques,  se  mettent  au  second  étage; 
et  ainsi  vous  retrouvez  les  situations  distinctes  que 
vous  aviez  confondues  en  secouant  la  fiole;  vous 
n'avez  pas  besoin  de  patience  ;  un  temps  fort  court 
vous  suffit  pour  revoir  l'image  de  la  situation  que  la 
nature  a  donnée  dans  le  monde  aux  quatre  élémens. 
On  peut  conclure,  en  comparant  l'univers  à  cette  fiole, 
que,  si  la  terre  réduite  en  poudre  avait  été  mêlée  avec 
la  matière  des  astres,  et  avec  celle  de  L'air  et  de  1  eau , 
en  telle  sorte  que  le  mélange  eût  été  fait  jusqu'aux 
particules  insensibles  de  chacun  de  ces  élémens,  tout 
aurait  d'abord  travaillé  à  se  dégager,  et  au  bout  d'un 
terme  préfix,  les  parties  de  la  terre  auraient  forme 
une  masse,  celles  du  feu  une  autre,  et  ainsi  du  reste, 
à  proportion  de  la  pesanteur  et  de  la  légèreté  de 
chaque  espèce  de  corps.  » 

Je  nie  à  Baylc  que  l'expérience  de  la  fiole  eut  pu 
se  faire  du  temps  du  chaos.  Je  lui  dis  qu'Ovide  et  les 
philosophes  entendaient  par  choses  pesantes  et  lé- 
gères, celles  qui  le  devinrent  quand  un  Dieu  y  eut 
mis  la  main.  Je  lui  dis  :  Vous  supposez  que  la  nature 


OVIDE.  189 

eût  pu  s'arranger  toute  seule,  se  donner  elle-même  la 
pesanteur.  Il  faudrait  que  vous  commençassiez  par 
nie  prouver  que  la  gravité  est  une  qualité  essentiel- 
lement inhérente  à  la  matière,  et  c'est  ce  qu'on  n'a 
jamais  pu  prouver.  Descartes  dans  son  roman  a  pré- 
tendu que  les  corps  n'étaient  devenus  pesans  que 
quand  ses  tourbillons  de  matière  subtile  avaient 
commencé  à  les  pousser  à  un  centre.  Newton  dans  sa 
véritable  philosophie  ne  dit  point  que  la  gravitation > 
l'attraction  soit  une  qualité  essentielle  à  la  matière, 
Si  Ovide  avait  pu  deviner  le  livre  des  Principes  ma- 
thématiques de  Newton,  il  vous  dirait  :  a  La  matière 
n'était  ni  pesante  ni  en  mouvement  dans  mon  chaos; 
il  a  fallu  que  Dieu  lui  imprimât  ces  deux  qualités  : 
mon  chaos  ne  renfermait  pas  la  force  que  vous  lui 
supposez  :  »  nec  quldqiiam  nisi  pondus  hier  s,  ce  n'était 
qu'une  masse  impuissante;  pondus  ne  signifie  point 
ici  poids,  il  veut  dire  masse. 

Rien  ne  pouvait  peser  avant  que  Dieu  eût  imprimé 
à  la  matière  le  principe  de  la  gravitation.  De  quel  droit 
un  corps  tendrait-il  vers  le  centre  d'un  autre,  serait-il 
attiré  par  un  autre,  pousserait-il  un  autre,  si  l'artisan 
suprême  ne  lui  avait  communiqué  cette  vertu  inexpli- 
cable ?  Ainsi  Ovide  se  trouverait  non-seulement  un 
bon  philosophe,  mais  encore  un  passable  théologien. 

Vous  dites  :  ((Un  théologien  scolastique  avouerait 
sans  peine  que,  si  les  quatre  élémens  avaient  existé 
indépendamment  de  Dieu  avec  toutes  les  facultés 
qu'ils  ont  aujourd'hui,  ils  auraient  formé  d'eux- 
mêmes  cette  machine  du  monde,  et  l'entretiendraient 
dans  l'état  où  nous  la  voyons.  On  doit  donc  recon- 


1\0°  OVIDE.       * 

naître  deux  grands  défauts  dans  la  doctrine  du 
chaos  :  l'un  et  le  principal  est  qu'elle  ôte  à  Dieu  la 
création  de  la  matière  et  la  production  des  qualités 
propres  au  feu,  à  Pair,  à  la  terre  et  à  la  mer;  l'autre, 
qu'après  lui  avoir  ôté  cela,  elle  le  fait  venir  sans  né- 
cessité sur  le  théâtre  du  monde  pour  distribuer  les 
places  aux  quatre  élémens.  Nos  nouveaux  philo- 
sophcs,  qui  ont  rejeté  les  qualités  et  les  facultés  de 
la  physique  péripatéticienne;  trouveraient  les  mêmes 
défauts  dans  la  description  du  chaos  d'Ovide;  car  ce 
qu'ils  appellent  a  lois  générales  du  mouvement,  prin- 
cipes de  mécanique,  modifications  de  la  matière, 
figure,  situation  et  arrangement  des  corpuscules,» 
ne  comprend  autre  chose  que  cette  vertu  active  et 
passive  de  la  nature,  que  les  peripatéticiens  enten- 
dent sons  les  mots  de  «  qualités  altératrioes  et  mo- 
trices des  quatre  élémens.))  Puis  donc  que,  suivant 
la  doctrine  de  ceux-ci ,  ces  quatre  corps,  situés  selon 
leur  légèreté  et  leur  pesanteur  naturelle ,  sont  un 
principe  qui  suffît  à  toutes  les  générations,  les  carté- 
siens ,  les  gassendistes  ,  et  les  autres  philosophes 
modernes  doivent  soutenir  que  le  mouvement,  la  si- 
tuation et  la  figure  des  parties  de  la  matière  suffisent 
à  la  production  de  tous  les  effets  naturels,  sans  excep- 
ter même  l'arrangement  général  qui  a  mis  la  terre, 
l'air,  l'eau  et  les  astres  où  nous  les  voyons.  Ainsi  la 
véritable  cause  du  monde  et  des  effets  qui  s'y  pro- 
duisent n'est  point  différente  de  la  cause  qui  a  donné 
le  mouvement  aux  parties  de  la  matière,  soit  qu'en 
même  temps  elle  ait  assigné  à  chaque  atome  une  fi- 
gure déterminée,  comme  le  veulent  les  gassendistes, 


0VÏDE.  %*9* 

soi?  qu'elle  ait  seulement  donné  à  des  parties  toutes 
cubiques  une  impulsion  qui,  par  la  durée  du  mouve- 
ment réduit  à  certaines  lois,  leur  ferait  prendre  dans 
la  suite  toutes  sortes  de  figures.  C'est  l'hypothèse  des 
cartésiens.  Les  uns  et  les  autres  doivent  convenir 
par  conséquent  que,  si  la  matière  avait  été  telle  avant 
la  génération  du  monde  qu'Ovide  l'a  prétendu,  elle 
aurait  été  capable  de  se  tirer  du  chaos  par  ses  propres 
forces,  et  de  se  donner  la  forme  de  monde  sans  l'as- 
sistance de  Dieu.  Ils  doivent  donc  accuser  OvidG 
d'avoir  commis  deux  bévues  :  l'une  est  d'avoir  sup- 
posé que  la  matière  avait  eu,  sans  l'aide  de  la  Divi- 
nité, les  semences  de  tous  les  mixtes,  la  chaleur,  le 
mouvement,  etc.  :  l'autre  est  de  dire  que,  sans 
l'assistance  de  Dieu,  elle  ne  se  serait  point  tirée  de 
Tétat  de  confusion.  C'est  donner  trop  et  trop  peu  à 
l'un  et  à  l'autre  ;  c'est  se  passer  de  secours  au  plus 
grand  besoin,  et  le  demander  lorsqu'il  n'est  pas  né- 
cessaire. » 

Ovide  pourra  vous  répondre  encore  :  Vous  suppo- 
sez à  tort  que  mes  élémens  avaient  toutes  les  qualités 
qu'ils  ont  aujourd'hui;  ils  n'en  avaient  aucune;  le  su- 
jet existait  nu,  informe,  impuissant 5  et,  quand  j'ai  dit 
que  le  chaud  était  mêlé  dans  mon  chaos  avec  le  froid , 
le  sec  avec  l'humide,  je  n'ai  pu  employer  que  ces  ex- 
pressions, qui  signifient  qu'il  n'y  avait  ni  froid  ni 
chaud,  ni  sec  ni  humide.  Ce  sont  des  qualités  que 
Dieu  a  mises  dans  nos  sensations ,  et  qui  ne  sont  point 
dans  la  matière.  Je  n'ai  point  fait  les  bévues  dont 
vous  m'accusez.  Ce  sont  vos  cartésiens  et  vos  gassen- 
distes  qui  font  des  bévues  avec  leurs  atomes  et  leurs 


tQÏ  OZÉE. 

parties  cubiques  ;  et  leurs  imaginations  ne  sont  pas 
plus  vraies  que  mes  métamorphoses.  J'aime  mieux 
Daphné  changée  en  laurier,  et  Narcisse  en  fleur,  que 
de  la  matière  sublile  changée  en  soleils,  et  de  la  ma- 
tière rameuse  devenue  terre  et  eau.  Je  vous  ai  donné 
des  fables  pour  des  fables;  et  vos  philosophes  don- 
nent des  fables  pour  des  vérités. 

OZÉE. 

Etf  relisant  hier,  avec  édification,  l'ancien  Testa- 
ment, je  tombai  sur  ce  passage  d'Ozée,  ch.  XIV,  v.  i  . 
«  Que  Samarie  périsse,  parce  qu'elle  a  tourné  son 
Dieu  à  l'amertume  !  que  les  Samaritains  meurent  par 
le  glaive!  que  leurs  petits-enfans  soient  écrasés,  et 
qu'on  fende  le  ventre  aux  femmes  grosses  !  » 

Je  trouvai  ces  paroles  un  peu  dures  ;  j'allai  con- 
sulter un  docteur  de  l'université  de  Prague,  qui  était 
alors  à  sa  maison  de  campagne  au  montKrapac;  il 
me  dit  :  Il  ne  faut  pas  que  cela  vous  étonne.  Les  Sa 
maritains  étaient  des  schismaliques  qui  voulaient  sa- 
crifier chez  eux,  et  ne  point  envoyer  leur  argent  à 
Jérusalem;  ils  méritaient  au  moins  les  supplices  aux^ 
quels  le  prophète  Ozée  les  condamne.  La  ville  de  Jé- 
richo, qui  fut  traitée  ainsi,  après  que  ses  murs  furent 
tombés  au  son  du  cornet,  était  moins  coupable.  Los 
trente  et  un  rois  que  Josué  fit  pendre  n'étaient  point 
ichismatiques.  Les  quarante  mille  Éphraïmites  mas- 
sacrés pour  avoir  prononcé  siboleth  au  lieu  de  $chï? 
boleth,  n'étaient  point  tombés  dans  l'abîme  du  schisme. 
Sachez,  mon  fils,  que  le  schisme  est  tout  ce  qu'il  y  a 
de  plus  exécrable.  Quand  les  jésuites  firent  pendre 


PAPISME.  IQ3 

dans  Thorn,  en  1724?  de  jeunes  écoliers,  c'est  que 
ces  pauvres  enfans  étaient  schismatiques.  Ne  doutez 
pas  que  nous  autres  catholiques,  apostoliques,  ro- 
mains et  bohémiens,  nous  ne  soyons  tenus  de  passer 
au  fil  de  f  épée  tous  les  Russes  que  nous  rencontrerons 
désarmés,  d'écraser  leurs  enfans  sur  la  pierre,  d'éven* 
trer  leurs  femmes  enceintes,  et  de  tirer  de  leur  matrice 
déchirée  et  sanglante  leurs  fœtus  à  demi -formés.  Les 
Russes  sont  de  la  religion  grecque  schismatique  ;  ils 
ne  portent  point  leur  argent  à  Rome  ;  donc  nous  de- 
vons les  exterminer,  puisqu'il  est  démontré  que  les 
Jérosolymites  devaient  exterminer  les  Samaritains. 
C'est  ainsi  que  nous  traitâmes  les  Hussites  qui  vou- 
laient aussi  garder  leur  argent.  Ainsi  a  péri  ou  dû 
périr,  ainsi  a  été  éventrée  ou  dû  être  éventrée  toute 
femme  ou  fille  schismatique. 

Je  pris  la  liberté  de  disputer  contre  lui  *  il  se  fâcha; 
la  dispute  se  prolongea;  il  fallut  souper  chez  lui;  il 
m'empoisonna;  mais  je  n'en  mourus  pas. 

R 

PAPISME. 
Le  papiste  et  le  trésorier. 

LE   PAPISTE. 

Monseigneur  a  dans  sa  principauté  des  luthériens, 
des  calvinistes  ,  des  quakers  ,  des  anabaptistes  et 
même  des  Juifs  ;  et  vous  voudriez  encore  qu'il  admît 
des  unitaires! 

LE  TRÉSORIER. 

Si  ces  unitaires  nous  apportent  de  Findustrie  et  de 


IC)4  PAPISME. 

l'argent,  quel  mal  nous  feront-ils  ?  vous  n'en  serez  que 
mieux  payé  de  vos  gages, 

LE   PAPISTE. 

J'avoue  que  la  soustraction  de  mes  gages  me  serait* 
plus  douloureuse  que  l'admission  de  ces  messieurs  ; 
mais  enfin  ils  ne  croient  pas  que  Jésus-Christ  soit  fils 
de  Dieu. 

LE  TRÉSORIER. 

Que  vous  importe,  pourvu  qu'il  vous  soit  permis 
de  le  croire,  et  que  vous  soyez  bien  nourri ,  bien  vêtu, 
bien  logé  ?  Les  Juifs  sont  bien  loin  de  croire  qu'il  soit 
iils  de  Dieu,  et  cependant  vous  êtes  fort  aise  de  trou- 
ver ici  des  Juifs  sur  qui  vous  placez  votre  argent  à  six 
pour  cent.  Saint  Paul  lui-même  n'a  jamais  parlé  de  la 
divinité  de  Jésus-Christ;  il  l'appelle  franchement  un 
homme  :  la  mort,  dit-il,  est  entrée  dans  le  monde  par 
le  péché  d'un  seul  homme....  le  don  de  Dieu  s'est  ré- 
pandu par  la  grâce  d'un  seul  homme,  qui  est  Jésus  (*). 
Et  ailleurs  :  Vous  êtes  à  Jésus ,  et  Jésus  est  à  Dieu  — 
Tous  vos  premiers  pères  de  l'église  ont  pensé  comme 
saint  Paul  :  il  est  évident  que ,  pendant  trois  cents 
ans ,  Jésus  s'est  contenté  de  son  humanité  ;  figurez- 
vous  que  vous  êtes  un  chrétien  des  trois  premiers 
siècles. 

LE   PAPISTE. 

Mais,  monsieur,  ils  ne  croient  point  à  l'éternité 
des  peines. 

(*)  Epist.  ad  Rom. ,  chap.  V,  v.  1 2-1 5 ,  ei  jusque  la  fin, 


PAPISME.  190 

LE  TRÉSORIER. 

Ni  moi  non  plus  :  soyez  damné  à  jamais ,  si  vois 
vouiez;  pour  moi  je  ne  compte  point  du  tout  l'être. 

LE   PAPISTE. 

Ali!  monsieur,  il  est  bien  dur  de  ne  pouvoir  dam- 
ner à  son  plaisir  tous  les  hérétiques  de  ce  monde  ! 
mais  la  rage  qu'ont  les  unitaires  de  rendre  un  jour  les 
-  âmes  heureuses  n'est  pas  ma  seule  peine.  Yous  savez 
que  ces  monstres-là  ne  croient  pas  plus  à  la  résurrec- 
tion des  corps  que  les  saducéens;  ils  disent  que  nous 
sommes  tous  anthropophages,  que  les  particules  qui 
composaient  votre  grand-père  et  votre  bisaïeul,  ayant 
été  nécessairement  dispersées  dans  l'atmosphère,  sont 
devenues  carottes  et  asperges,  et  qu'il  est  impossible 
que  vous  n'ayez  mangé  quelques  petits  morceaux  de 
vos  ancêtres. 

LE  TRÉSORIER. 

Soit  :  mes  petits-enfans  en  feront  autant  de  moi, 
ce  ne  sera  qu'un  rendu; «il  en  arrivera  autant  aux  pa- 
pistes. Ce  n'est  pas  une  raison  pour  qu'on  vous  chasse 
des  états  de  monseigneur,  ce  n'est  pas  une  raison  non 
plus  pour  qu'il  en  chasse  les  unitaires.  Ressuscitez 
comme  vous  pourrez;  il  m'importe  fort  peu  que  les 
unitaires  ressuscitent  ou  non ,  pourvu  qu'ils  nous 
soient  utiles  pendant  leur  vie. 

LE  PAPISTE. 

Et  que  direz -vous,  monsieur,  du  péché  originel 
qu'ils  nient  effrontément?  N  êtes-vous  pas  tout  scan- 
dalisé quand  ils  assurent  que  le  Pentateuque  n'en  dit 
pas  un  mot;  que  Pévêque  dllippone,  sau*t  Augustin, 


igG  PARADIS. 

est  le  premier  qui  ait  enseigné  positivement  ce  dogme, 

quoiqu'il  soit  évidemment  indiqué  par  saint  Paul? 

LE  TRÉSORIER. 

Ma  foi ,  si  le  Pentateuque  n'en  a  point  parlé ,  ce 
n'est  pas  ma  faute;  pourquoi  n'ajoutiez-vous  pas  un 
petit  mot  du  péché  originel  dans  l'ancien  Testament, 
comme  vous  y  avez,  dit -on,  ajouté  tant  d'autres 
choses?  Je  n'entends  rien  à  ces  subtilités.  Mon  mé- 
tier est  de  vous  payer  régulièrement  vos  gages  quand 
j'ai  de  l'argent.... 

PARADIS. 

Paradis  :  il  n'y  a  guère  de  mot  dont  la  signification 
se  soit  plus  écartée  de  son  étymologie.  On  sait  assez 
qu'originairement  il  signifir.it  un  lieu  planté  d'arbres 
fruitiers  ;  ensuite  on  donna  ce  nom  à  des  jardins  plan- 
tés d'arbres  d'ombrage.  Tels  furent  dans  l'antiquité 
les  jardins  de  Saana  vers  Éden  dans  l'Arabie  Heureuse  , 
connus  si  long-temps  avant  que  les  hordes  des  Hé- 
breux eussent  envahi  une  partie  de  la  Palestine. 

Ce  mot  paradis  n'est  célèbre  chez  les  Juifs  que  dans 
la  Genèse.  Quelques  auteurs  juifs  canoniques  parlent 
de  jardins  ;  mais  aucun  n'a  jamais  dit  un  mot  du  jardin 
nommé  paradis  terrestre.  Comment  s'est-il  pu  faire 
qu'aucun  écrivain  juif,  aucun  prophète  juif,  aucun 
cantique  juif  n'ait  cité  ce  paradis  terrestre  dont  nous 
parlons  tous  les  jours?  cela  est  presque  incompré- 
hensible. C'est  ce  qui  a  fait  croire  à  plusieurs  savans 
audacieux  que  la  Genèse  n'avait  élé  écrite  que  très- 
tard. 

Jamais  les  Juifs  ne  prirent  ce  verger,  cette  plan- 


PARADIS.  lQn 

tatîon  d'arbres,  ce  jardin ,  soit  d'herbe ,  soit  de  fleurs^ 
pour  le  ciel. 

Saint  Lue  est  le  premier  qui  fasse  entendre  le  ciel 
par  ce  mot  paradis,  quand  Jésus -Christ  dit  au  bon 
larron  (a)  :  «  Tu  seras  aujourd'hui  avec  moi  dans  le 
paradis.  » 

Les  anciens  donnèrent  le  nom  de  ciel  aux  nuées  : 
€e  nom  n'était  pas  convenable,  attendu  que  les  nuées 
touchent  à  la  terre  par  les  vapeurs  dont  elles  sont 
formées,  et  que  le  ciel  est  un  mot  vague  qui  signifie 
l'espace  immense  dans  lequel  sont  tant  de  soleils,  de 
planètes  et  de  comètes;  ce  qui  ne  ressemble  nulle- 
ment k  un  verger. 

Saint  Thomas  dit  qu'il  y  a  trois  paradis  :  le  ter- 
restre ,  le  céleste  et  le  spirituel.  Je  n'entends  pas  trop 
la  différence  qu'il  met  entre  le  spirituel  et  le  céleste. 
Le  verger  spirituel  est,  selon  lui,  la  vision  béatifique. 
Mais  c'est  précisément  ce  qui  constitue  le  paradis 
céleste,  c'est  la  jouissance  de  Dieu  même  (b).  Je  ne 
prends  pas  la  liberté  de  disputer  contre  Fange  de 
l'école.  Je  dis  seulement  :  Heureux  qui  peut  toujours 
être  dans  un  de  ces  trois  paradis! 

Quelques  savans  curieux  ont  cru  que  le  paradis 
des  Hespérides,  gardé  par  un  dragon,  était  une  imi- 
tation du  jardin  d:Ëden  gardé  par  un  bœuf  ailé ,  ou 
par  un  chérubin.  D'autres  savans  plus  téméraires  ont 
osé  dire  que  le  bœuf  était  une  mauvaise  copie  du 
dragon,  et  que  les  Juifs  n'ont  jamais  été  que  de  gros- 

(a)  Luc ,  cliap.  XXIII ,  v.  43. 

{fy  Ire  part.,  question  CIL  ; 


ig8  parlement 

siers  plagiaires  :  mais  c'est  blasphémer,  et  celte  idée 
n'est  pas  soutenable. 

Pourquoi  a-t-on  donné  le  nom  de  paradis  à  des 
cours  carrées  au-devant  d'une  église  ? 

Pourquoi  a-t-on  appelé  paradis  le  rang  des  troi- 
sièmes loges  à  la  comédie  et  à  l'opéra?  Est-ce  parce 
que,  ces  places  étant  moins  chères  que  les  autres,  on 
a  cru  qu'elles  étaient  faites  pour  les  pauvres;  et  qu'on 
prétend  que  dans  l'autre  paradis  il  y  a  beaucoup  plus 
de  pauvres  que  de  riches  ?  Est-ce  parce  que ,  ces  loges 
étant  fort  hautes ,  on  leur  a  donné  un  nom  qui  signifie 
aussi  le  ciel  ?  Il  y  a  pourtant  un  peu  de  différence 
entre  monter  au  ciel  et  monter  aux  troisièmes  loges. 

Que  penserait  un  étranger  arrivant  à  Paris,  à  qui 
un  Parisien  dirait  :  Voulez-vous  que  nous  allions  voir 
Pourceaugnac  au  paradis. 

Que  d'incongruités,  que  d'équivoques  dans  toutes 
les  langues!  Que  tout  annonce  la  faiblesse  humaine  ! 

Voyez  l'article  Paradis  dans  le  grand  Dictionnaire 
encyclopédique;  il  est  assurément  meilleur  que  ce- 
lui-ci. 

Paradis  aux  bienfesans,  disait  toujours  l'abbé  de 
Saint-Pierre. 

PARLEMENT  DE  FRANCE, 

Depuis  Philippe  le  Bel  jusqu'à  Charles  VIL 

Parlement  vient  sans  doute  de  parler;  et  l'on  pré- 
tend que  parler  venait  du  mot  celte  paler,  dont  les 
Cantabres  et  autres  Espagnols  firent  palabra.  D'autres 
assurent  que  c'est  de  parabold,  et  que  de  parabole  on 


DE  F  R  AN  CE.  IQÇ) 

fit  parlement.  C'est  là  sans  doute  une  érudition  fort 
utile. 

Il  y  a  du  moins  je  ne  sais  quelle  apparence  de 
doctrine  plus  sérieuse  dans  ceux  qui  vous  disent  que 
nous  n'avons  pu  encore  découvrir  de  monumens  où 
se  trouve  le  mot  barbare  parlamentum  ,  que  vers  le 
temps  des  premières  croisades. 

On  peut  répondre  :  Le  terme  parlamentum  était 
en  usage  alors  pour  signifier  les  assemblées  de  la  na- 
tion :  Donc  il  était  en  usage  très-long-temps  aupara- 
vant. On  n'inventa  jamais  un  terme  nouveau  pour  les 
choses  ordinaires. 

Philippe  III,  dans  la  charte  de  cet  établissement  à 
à  Paris,  parle  d'anciens  parlemens.  Nous  avons  des 
séances  de  parlement  judiciaire  depuis  i  s54  ;  et  une 
preuve  qu'on  s'était  servi  souvent  du  mot  général 
parlement ,  en  désignant  les  assemblées  de  la  nation, 
c'est  que  nous  donnâmes  ce  nom  à  ces  assemblées, 
dès  que  nous  avons  écrit  en  langue  française  :  et  les 
Anglais,  qui  prirent  toutes  nos  coutumes,  appelèrent 
parlement  leurs  assemblées  des  pairs. 

Ce  mot,  source  de  tant  d'équivoques,  fut  affecté  à 
plusieurs  autres  corps ,  aux  officiers  municipaux  des 
villes,  à  des  moines,  à  des  écoles;  autre  preuve  d'un 
antique  usage. 

On  ne  répétera  pas  ici  comment  le  roi  Philippe  le 
Bel ,  qui  détruisit  et  forma  tant  de  choses ,  forma  une 
chambre  de  parlement  à  Paris,  pour  juger  dans  cett« 
capitale  les  grands  procès  portés  auparavant  partout 
où  se  trouvait  la  cour;  comment  cette  chambre  qui 
ne  siégeait  que  deux  fois  l'année  fut  salariée  par  le 


200  PARLEMENT 

roi  à  cinq  sous  par  jour  pour  chaque  conseiller  juge. 
Cette  chambre  était  nécessairement  composée  de 
membres  amovibles,  puisque  tous  avaient  d'autres 
emplois  :  de  sorte  que  qui  était  juge  à  Paris  à  la  Tous- 
saint ,  allait  commander  les  troupes  à  la  Pentecôte. 

Nous  ne  redirons  point  comment  cette  chambre 
ne  jugea  de  long-temps  aucun  procès  criminel  ;  com- 
ment les  clercs  ou  gradués,  enquêteurs  établis  pour 
rapporter  les  procès  aux  seigneurs  conseillers  juges, 
et  non  pour  donner  leurs  voix ,  furent  bientôt  mis  à 
la  place  de  ces  juges  d'épée  qui  rarement  savaient 
lire  et  écrire. 

On  sait  par  quelle  fatalité  étonnante  et  funeste  le 
premier  procès  criminel  que  jugèrent  ces  nouveaux 
conseillers  gradués,  fut  celui  de  Charles  YII  leur  roi 
alors  dauphin  de  France,  qu'ils  déclarèrent,  sans  le 
nommer,  déchu  de  son  droit  à  la  couronne;  et  com- 
ment, quelques  jours  après,  ces  mêmes  juges,  sub- 
jugués par  le  parti  anglais  dominant,  condamnèrent 
le  dauphin,  le  descendant  de  saint  Louis,  au  bannis- 
sement perpétuel  le  3  janvier  1420;  arrêt  aussi  in- 
compétent qu'infâme ,  monument  éternel  de  l'op- 
probre et  de  la  désolation  où  la  France  était  plongée, 
et  que  le  président  Hénault  à  tâché  en  vain  de  pallier 
dans  son  abrégé  aussi  estimable  qu'utile.  Mais  tout 
sort  de  sa  sphère  dans  les  temps  de  trouble,  La  dé- 
mence du  roi  Charles  VI ,  l'assassinat  du  duc  de  Bour- 
gogne commis  par  les  amis  du  dauphin,  le  traité  so- 
lennel do  Troycs,  la  défection  de  tout  Paris  et  des 
trois  quarts  de  la  France,  les  grandes  qualités,  les 
victoires,  la  gloire,  l'esprit,  le  bonheur  de  Henri  V, 


DE  FRANCE.  201 

solennellement  déclaré  roi  de  France  ;  tout  semblait 
excuser  le  parlement. 

Après  la  mort  de  Charles  VI  en  1 422  ,  et  dix  jours 
après  ses  obsèques ,  tous  les  membres  du  parlement 
de  Paris  jurèrent  sur  un  missel ,  dans  la  grand'cham- 
bre,  obéissance  et  fidélité  au  jeune  roi  d'Angleterre 
Henri  VI,  fils  de  Henri  V;  et  ce  tribunal  fit  mourir 
une  bourgeoise  de  Paris  qui  avait  eu  le  courage  d'a- 
meuter plusieurs  citoyens  pour  recevoir  leur  roi  légi- 
time dans  sa  capitale.  Cette  respectable  bourgeoise 
fut  exécutée  avec  tous  les  citoyens  fidèleé  que  le  par- 
lement put  saisir.  Charles  VII  érigea  un  autre  parle- 
ment à  Poitiers;  il  fut  peu  nombreux,  peu  puissant 
et  point  payé. 

Quelques  membres  du  parlement  de  Paris  ,  dé- 
goûtés des  Anglais,  sW  réfugièrent.  Et  enfin,  quand 
Charles  eut  repris  Paris  et  donné  une  amnistie  géné- 
rale, les  deux  parlemens  furent  réunis. 

Parlement.  If  étendue  de  ses  droits. 

Machiavel ,  dans  ses  remarques  politiques  sur 
Tite-Live,  dit  que  les  parlemens  font  la  force  du  roi 
de  France.  Il  avait  très -grande  raison  en  un  sens. 
Machiavel  Italien  voyait  le  pape  comme  le  plus  dan- 
gereux monarque  de  la  chrétienté.  Tous  les  rois  lui 
fesaient  la  cour;  tous  voulaient  l'engager  dans  leurs 
querelles;  et  quand  il  exigeait  trop,  quand  un  roi  de 
France  n'osait  le  refuser  en  face  ,  ce  roi  avait  son 
parlement  tout  prêt  qui  déclarait  les  prétentions  du 
pape  contraires  aux  lois  du  royaume,  tortionnaires, 
abusives,  absurdes.  Le  roi  s'excusait  auprès  du  pape , 


20.#  P'ÀRLEWENT 

en  disant  qu'il  ne  pouvait  venir  à 'bout  de  son  par- 
lement. 

C'était  bien  pis  encore  quand  le  roi  et  le  pape  se 
querellaient.  Alors  les  arrêts  triomphaient  de  toutes 
les  bulles ,  et  la  tiare  était  renversée  par  la  main  de 
justice.  Mais  ce  corps  ne  fit  jamais  la  force  des  rois 
quand  ils  eurent  besoin  d'argent.  Comme  c'est  avec 
ce  seul  ressort  qu'on  est  sûr  d'être  toujours  le  maître, 
les  rois  en  voulaient  toujours  avoir;  il  en  fallut  de- 
mander d'abord  aux  états  généraux.  La  cour  du  par- 
lement de  Paris,  sédentaire  et  instituée  pour  rendre 
la  justice  3  ne  se  mêla  jamais  de  finance  jusqu'à  Fran- 
çois I.  La  fameuse  réponse  du  premier  président  Jean 
de  La  Yacquerie  au  duc  d'Orléans  (Louis  XII)  en 
est  une  preuve  assez  forte  :  «  Le  parlement  est  pour 
rendre  justice  au  peuple;  les  finances,  la  guerre  ,  le 
gouvernement  du  roi  ne  sont  point  de  son  ressort.  ;> 

On  ne  peut  pardonner  au  président  Hénault  do 
n'avoir  pas  rapporté  ce  trait  qui  servit  long-temps  de 
base  au  droit  public  en  France,  supposé  que  ce  pays 
connût  un  droit  public. 

Parlement.  Droit  d'enregistrer. 

Enregistrement,  mémorial  Journal,  livre  de  raison. 
Cet  usage  fut  de  tout  temps  observé  chez  les  nations 
policées,  et  fort  négligé  par  les  Barbares  qui  vinrent 
fondre  sur  l'empire  romain.  Le  clergé  de  Rome  fut 
plus  attentif,  il  enregistra  tout,  et  toujours  à  son 
avantage.  Les  Visigoths ,  les  Vandales,  les  Bour- 
guignons, les  Francs,  et  tous  les  autres  sauvages 
n'avaient  pas  seulement  de  registres  pour  les  maria- 


DE    FRANCE.  200 

ges,  les  naissances  et  les  morts.  Les  empereurs  firent, 
à  la  vérité ,  écrire  leurs  traités  et  leurs  ordonnances  ; 
elles  étaient  conservées  tantôt  dans  un  château  ,  tan- 
tôt dans  un  autre;  et,  quand  ce  château  était  pris  par 
quelque  brigand,  le  registre  était  perdu.  Il  niy  a 
guère  eu  que  les  anciens  actes  déposés  à  la  tour  de 
Londres  qui  aient  subsisté.  On  en  retrouva  ailleurs 
que  chez  les  moines,  qui  suppléèrent  souvent  par 
leur  industrie  à  la  disette  des  monumens  publics. 

Quelle  foi  peut-on  avoir  à  ces  anciens  monumens 
après  l'aventure  des  fausses  décrétâtes  qui  ont  été 
respectées  pendant  cinq  cents  ans,  autant  et  plus 
que  l'Évangile;  après  tant  de  faux  martyrologes,  de 
fausses  légendes  et  de  faux  actes?  Notre  Europe  fut 
trop  long-temps  composée  d'une  multitude  de  bri- 
gands qui  pillaient  tout  ?  d'un  petit  nombre  de  faus- 
saires qui  trompèrent  ces  brigands  ignorans,  et  d'une 
populace  aussi  abrutie  qu'indigente,  courbée  vers  la 
terre  toute  l'année  pour  nourrir  tous  ces  gens-là. 

On  tient  que  Philippe- Auguste  perdit  son  char- 
trier,  ses  titres;  on  ne  sait  pas  trop  à  quelle  occa- 
sion, ni  comment,  ni  pourquoi  il  fesait  transporter 
aux  injures  de  l'air  des  parchemins  qu'il  devait  soi- 
gneusement enfermer  sous  la  clef. 

On  croit  qu'Etienne  Boileau ,  prévôt  de  Paris  du 
temps  de  saint  Louis,  fut  le  premier  qui  tînt  un  jour- 
nal, et  qu'il  fut  imité  par  Jean  de  Montluc,  greffier 
du  parlement  de  Paris  en  i3i3,  et  non  en  1256; 
faute  de  pure  inadvertance  dans  le  grand  Diction- 
naire, au  mot  Enregistrement. 

Peu  à  peu  les  rois  s'accoutumèrent  à  faire  enre- 


S04  PARLEMENT 

gistrer  au  parlement  plusieurs  de  leurs  ordonnances, 
et  surtout  les  lois  que  le  parlement  était  obligé  du 
maintenir. 

Cest  une  opinion  commune  que  la  première  or- 
donnance enregistrée  est  celle  de  Philippe  de  Valois 
sur  ses  droits  de  régale  en  i332  au  mois  de  sep- 
tembre ,  laquelle  pourtant  ne  fut  enregistrée  qu'en 
x  334-  Aucun  édit  sur  les  finances  ne  fut  enregistré 
en  cette  cour,  ni  par  ce  roi,  ni  par  ses  successeurs 
jusqu'à  François  I. 

Charles  V  tint  un  lit  de  justice  en  1 3^4  pour  faire 
enregistrer  la  loi  qui  fixe  la  majorité  des  rois  à  qua- 
torze ans. 

Une  observation  fort  singulière  est  que  l'érection 
de  presque  tous  les  parlemens  du  royaume  ne  fut 
point  présentée  au  parlement  de  Paris  pour  y  être  en- 
registrée et  vérifiée. 

Les  traités  de  paix  y  furent  quelquefois  enregis- 
trés. Plus  souvent  on  s'en  dispensa.  Rien  n'a  été  stable 
et  permanent,  rien  n'a  été  uniforme.  L'on  n'enregis- 
trait point  le  traité  d'Utrecht  qui  termina  la  funeste 
guerre  de  la  succession  d'Espagne.  On  enregistra  les 
édits  qui  établirent  et  qui  supprimèrent  les  mouleurs 
de  bois,  les  essayeurs  de  beurre,  et  les  mesureurs  de 
charbon. 

Remontrances  des  parlemens. 

Toute  compagnie,  tout  citoyen  a  droit  de  porteT 
ses  plaintes  au  souverain  par  la  loi  naturelle  qui  per- 
met de  crier  quand  on  souffre.  Les  premières  remon- 
trances du  parlement  de  Paris  furent  adressées  à 


DE   FRANCE.  205 

Louis  XI  par  l'exprès  commandement  de  ce  roi  qui, 
étant  alors  mécontent  du  pape,  vouiut  que  le  parle- 
ment lui  remontrât  publiquement  les  excès  de  la  cour 
de  Rome.  Il  fut  bien  obéi;  le  parlement  était  dans  son 
centre;  il  défendait  les  lois  contre  les  rapines.  II 
montra  que  la  cour  romaine  avait  extorqué  en  trente 
années  quatre  millions  six  cent  quarante-cinq  mille 
écus  de  la  France.  Ces  simonies  multipliées,  ces  vols 
réels  commis  sous  le  nom  de  piété,  commençaient  à 
faire  horreur.  Mais  la  cour  romaine  ayant  enfin  apaisé 
et  séduit  Louis  XI,  il  fit  taire  ceux  qu'il  avait  fait  si 
bien  parler.  Il  n'y  eut  aucune  remontrance  sur  les 
finances  du  temps  de  Louis  XI,  ni  de  Charles  VIII, 
ni  de  Louis  XII  ;  car  il  ne  faut  pas  qualifier  du  nom 
de  remontrances  solennelles  le  refus  que  fit  cette  com- 
pagnie de  prêter  à  Charles  VIII  cinquante  mille  francs 
pour  sa  malheureuse  expédition  d'Italie  en  1/^96.  Le. 
roi  lui  envoya  le  sire  d'Albret,  le  sire  de  Rieux  ,  gou- 
verneur de  Paris  ;  le  sire  de  Graville ,  amiral  de 
France,  et  le  cardinal  Dumaine  ,  pour  la  prier  de  se 
cotiser  pour  lui  prêter  cet  argent.  Etrange  députa- 
tion  !  les  registres  portent  que  le  parlement  repré- 
senta «  la  nécessité  et  l'indigence  du  royaume ,  et  le 
cas  si  piteux  ,  ».  quod  non  indiget  manu  scrihentis. 
Garder  son  argent  n'était  pas  une  de  ces  remontrances 
publiques  au  nom  de  la  France. 

Il  en  fit  pour  la  grille  d'argent  de  Saint-Martin  que 
François  I  acheta  des  chanoines,  et  dont  il  devait 
payer  l'intérêt  et  le  principal  sur  ses  domaines.  Voilà 
la  première  remontrance  pour  affaire  pécuniaire. 

La  seconde  fut  pour  la  vente  de  vingt  charges  de 

Dict.  PU.  7.  18 


206  PARLEMENT 

nouveaux  conseillers  au  parlement  de  Paris,  et  do 
trente  dans  les  provinces.  Ce  fut  le  chancelier  cardi- 
nal Duprat  qui  prostitua  ainsi  la  justice.  Cette  honte 
a  duré  et  s'est  étendue  sur  toute  la  magistrature  de  la 
France  depuis  i5i5  jusqu'à  ijy  i ,  l'espace  de  deux 
cent  cinquante-cinq  ans,  jusqu'à  ce  qu'un  autre  chan- 
celier ait  commencé  à  effacer  cette  tache. 

Depuis  ce  temps  le  parlement  remontra  sur  toutes 
sortes  d'objets.  Il  y  était  autorisé  par  redit  paternel 
de  Louis  XII,  père  du  peuple  ;  «  Qu'on  suive  toujours 
ia  loi  malgré  les  ordres  contraires  à  la  loi  que  l'im- 
portunité  pourrait  arracher  au  monarque.» 

Après  François  Ier  le  parlement  fut  continuelle- 
ment en  querelle  avec  le  ministère,  ou  du  moins  en 
défiance.  Les  malheureuses  guerres  de  religion  aug- 
mentèrent son  crédit;  et  plus  il  fut  nécessaire,  plus 
il  fut  entreprenant.  Il  se  regardait  comme  le  tuteur 
des  rois  dès  le  temps  de  François  II.  C'est  ce  que 
Charles  IX  lui  reprocha  au  temps  de  sa  majorité  par 
ces  propres  mots  : 

«  Je  vous  ordonne  de  ne  pas  agir  avec  un  roi  ma- 
jeur comme  vous  avez  fait  pendant  sa  minorité;  ne 
vous  mêlez  pas  des  affaires  dont  il  ne  vous  appartient 
pas  de  connaître;  souvenez-vous  que  votre  compa- 
gnie n'a  été  établie  par  les  rois  que  pour  rendre  la 
justice  suivant  les  ordonnances  du  souverain.  Laissez 
au  roi  et  à  son  conseil  les  affaires  d'état;  défaites-vous 
de  l'erreur  de  vous  regarder  comme  les  tuteurs  &es 
rois,  comme  les  défenseurs  du  royaume,  et  comme 
les  gardiens  de  Paris.  » 

Le  malheur  des  temps  rengagea  dans  le  parti  de 


DE   FRANCE.  20 J 

la  ligue  contre  Henri  III.  Il  soutint  les  Guises  au 
point  qu'après  le  meurtre  de  Henri  de  Guise  et  dû 
cardinal  son  frère ,  il  commença  des  procédures 
contre  Henri  III,  et  nomma  deux  conseillers,  Pichon 
et  Courtin,  pour  informer  (i). 

Après  la  mort  de  Henri  III,  il  se  déclara  contre 
Henri  le  Grand.  La  moitié  de  ce  corps  était  entraînée 
par  la  faction  d'Espagne ,  et  l'autre  par  un  faux  zèle 
de  religion. 

Henri  IY  eut  un  autre  petit  parlement  auprès  de 
lui  ainsi  que  Charles  VII.  11  rentra  comme  lui  dans 
Paris  par  des  négociations  secrètes  plus  que  par  la 
force,  et  il  réunit  les  deux  parlemens  ainsi  que 
Charles  VII  en  avait  usé. 

Tout  le  ministère  du  cardinal  de  Richelieu  fut 
signalé  par  des  résistances  fréquentes  de  cette  com- 
pagnie ;  résistances  d'autant  plus  fermes  qu'elles 
étaient  approuvées  de  la  nation. 

On  connaît  assez  la  guerre  de  la  fronde,  dans  la- 
quelle le  parlement  fut  précipité  par  des  factieux.  La 
reine  régente  le  transféra  à  Pontoise  par  une  déclara- 
tion du  roi  son  fils  déjà  majeur,  datée  du  3  juillet 
i652.  Mais  trois  présidées  seulement  et  quatorze 
conseillers  obéirent. 

Louis  XIV  en  i655,  après  l'amnistie,  vint  a  la 
grand'chambre ,  le  fouet  à  la  main  ,  défendre  les 
assemblées  des  chambres.  Eu  1657  il  ordonna  l'en- 
registrement de  tout  édit,  et  ne  permit  les  remon- 

(  )  L'arrêt  ne  parle  que  des  meurtriers  du  duc  de  Guise  et  de 
leurs  complices.  11  n'était  que  hardi,  et  non  irrégulier. 


20t3  PARLEMENT 

trances  que  dans  la  huitaine  après  l'enregistrement. 
Tout  fut  tranquille  sous  son  règne. 

Sous  Louis  XV, 

Le  parlement  de  Paris  avait  déjà,  du  temps  de  la 
fronde,  établi  l'usage  de  ne  plus  rendre  la  justice 
lorsqu'il  se  croyait  lésé  par  le  gouvernement.  C'était 
un  moyen  qui  semblait  devoir  forcer  le  ministère  à 
plier  sous  ses  volontés,  sans  qu'on  eût  une  rébel- 
lion à  lui  reprocher  comme  dans  la  minorité  de 
Louis  XIV. 

Il  employa  cette  ressource  en  1718,  dans  la  mi- 
norité de  Louis  XV.  Le  duc  d'Orléans  régent  l'exila  à 
Pontoise  en  1720. 

La  malheureuse  bulle  Unigenltus  le  mit  quelque- 
fois aux  prises  avec  le  cardinal  de  Fleuri. 

Il  cessa  encore  ses  fonctions  en  1  7 5 1  dans  les 
petits  troubles  excités  par  Christophe  de  Beaumont, 
archevêque  de  Paris,  au  sujet  des  billets  de  confes- 
sion et  des  refus  de  sacremens . 

Nouvelle  cessation  de  service  en  1^53.  Tout  le 
corps  fut  exilé  dans  plusieurs  villes  de  son  ressort; 
la  grand'chambre  le  fut  à  Pontoise.  Cet  exil  dura  plus 
de  quinze  mois,  depuis  le  10  mai  1^53,  jusqu'au 
27  août  1754.  Le  roi  dans  cet  espace  de  temps  lit 
rendre  là  justice  par  des  conseillers  d'état  et  des 
maîtres  des  requotes.  Très-peu  de  causes  furent  plai- 
dées  devant  ce  nouveau  tribunal.  La  plupart  de  ceux 
qui  éiaient  en  procès  aimèrent  mieux  s'accommoder, 
ou  attendre  le  retour  du  parlement.  Il  semblait  que 


DE   FRANCE.  20Q 

ïa  chicane  eût  été  exilée  avec  ceux  qui  étaient  insti- 
tués pour  la  réprimer. 

On  rappela  enfin  le  parlement  à  ses  fonctions,  et 
il  revint  aux  acclamations  de  toute  la  France. 

Deux  ans  après  son  retour ,  les  esprits  étant  plus 
aigris  que  jamais,  le  roi  vint  tenir  un  lit  de  justice  à 
Paris  en  iy56  le  i3  décembre.  Il  supprima  deux 
chambres  du  parlement,  et  fît  plusieurs  règlemens 
pour  mettre  dans  ce  corps  une  police  nouvelle.  A 
peine  fut-il  sorti,  que  tous  les  conseillers  donnèrent 
leur  démission,  à  la  réserve  des  présidens  à  mortier, 
et  de  dix  conseillers  de  grand'chambre. 

La  cour  ne  croyait  pas  alors  pouvoir  établir  un 
nouveau  tribunal  à  sa  place.  On  fut  de  tous  les  côtés 
très-aigri  et  très-incertain. 

L'attentat  inconcevable  de  Damicns  parut  récon- 
cilier pendant  quelque  temps  le  parlement  avec  la 
cour.  Ce  malheureux ,  non  moins  insensé  que  cou- 
pable, accusa  sept  membres  du  parlement  dans  une 
lettre  qu'il  osa  dicter  pour  le  roi  même,  et  qui  lui  fut 
portée.  Cette  accusation  absurde  n'empêcha  pas  le 
roi  de  remettre  au  parlement  même  le  jugement  de 
Damiens,  qui  fut  condamné  au  supplice  d-e  Ravaillao 
par  ce  qui  restait  de  la  grancl'chambre.  Plusieurs 
pairs  et  des  princes  du  sang  opinèrent. 

Après  l'exécution  terrible  du  criminel,  faite  le  28 
mars  1  767 3  le  ministère,  engagé  dans  une  guerre  rui- 
neuse et  funeste,  négocia  avec  ces  mêmes  officiers 
du  parlement  qui  avaient  donné  leur  démission;  les 
exilés  furent  rappelas. 

18. 


2  t  O  PARLEMENT 

Ce  corps,  à  force  d'avoir  été  humilié  par  la  cour, 
eut  plus  d  autorité  que  jamais. 

Il  signala  cette  autorité  en  abolissant  par  un  arrêt 
Tordre  des  jésuites  en  France,  et  en  les  dépouillant 
de  tous  leurs  biens  (  par  l'arrêt  du  6  août  1762  ). 
Rien  ne  le  rendit  plus  cher  à  la  nation.  Il  fut  en  cela 
parfaitement  secondé  par  tous  les  parlemcns  du 
royaume ,  et  par  toute  la  France. 

Il  s'unissait  en  effet  avec  ces  autres  parlemcns , 
et  prétendait  ne  faire  avec  eux  qu'un  corps,  dont  il 
était  le  principal  membre.  Tous  s'appelaient  alors 
classes  du  parlement',  celui  de  Paris  était  la  première 
classe;  chaque  classe  fesait  des  remontrances  sur  les 
édits,  et  ne  les  enregistrait  pas.  Il  y  eut  même  quel- 
ques-uns de  ces  corps  qui  poursuivirent  juridique- 
ment les  commandans  de  province  envoyés  à  eux  de 
la  part  du  roi  pour  faire  enregistrer.  Quelques  classes 
décernèrent  des  prises  de  corps  contre  ces  officiers.  Si 
ces  décrets  avaient  été  mis  à  exécution,  il  en  aurait 
résulté  un  effet  bien  étrange.  C'est  sur  les  domaines 
royaux  que  se  prennent  les  deniers  dont  on  paie  les 
frais  de  justice;  de  sorte  que  le  roi  aurait  payé  de  ses 
propres  domaines  les  arrêts  rendus  par  ceux  qui  lui 
désobéissaient  contre  ses  officiers  principaux  qui 
avaient  exécuté  ses  ordres. 

Le  plus  singulier  de  ces  arrêts  rendus  contre  les 
commandans  des  provinces  ,  et  en  quelque  sorte 
contre  le  roi  lui-même,  fut  celui  du  parlement  de 
Toulouse  contre  le  duc  de  Fitzjamcs  Benvik,  en  date 
du  17  décembre  1763  :  «  Ordonne  que  ledit  duc  de 
Fitzjamcs  sera  pris,  saisi  et  arrêté  en  quelque  endroit 


DE   FRANCE.  2ÏV 

du  royaume  qu'il  se  trouve ,  »;  c'est-à-dire  ,  que  les 
huissiers  toulousains  pouvaient  saisir  au  corps  le  duc 
de  Fitzjames  dans  la  chambre  du  roi  même,  ou  à  sa 
chapelle  de  Versailles.  La  cour  dissimula  long-temps 
cet  affront  :  aussi  elle  en  essuya  d'autres. 

Cette  étonnante  anarchie  ne  pouvait  pas  subsister; 
il  fallait  ou  que  la  couronne  reprît  son  autorité,  ou 
que  les  parlemens  prévalussent. 

On  avait  besoin ,  dans  des  conjonctures  si  criti- 
ques, d'un  chancelier  aussi  hardi  que  PHospital;  on 
le  trouva.  Il  fallait  changer  toute  l'administration  de 
la  justice  dans  le  royaume ,  et  elle  fut  changée. 

Le  roi  commença  par  essayer  de  ramener  le  parle- 
ment de  Paris;  il  le  fit  venir  à  un  lit  de  justice  qu'il 
tint  à  Versailles  le  7  décembre  1770,  avec  les  princes, 
les  pairs  et  les  grands  officiers  de  la  couronne.  Là  il 
lui  défendit  de  se  servir  jamais  des  termes  d'unité  f 
d'indivisibilité  et  de  classes; 

D'envoyer  aux  autres  prrlemens  d'autres  mémoires 
que  ceux  qui  sont  spécifiés  par  les  ordonnances; 

De  cesser  le  service,  sinon  dans  les  cas  que  ces 
mêmes  ordonnances  ont  prévus  j 

De  donner  leur  démissfon  en  corps  ; 

De  rendre  jamais  d'arrêt  qui  retarde  les  enregistre- 
mens ,  le  tout  sous  peine  d'être  cassés. 

Le  parlement  sur  cet  édit  solennel  ayant  encore 
cessé  le  service,  le  roi  leur  fit  porter  des  lettres  de 
jussion  ;  ils  désobéirent.  Nouvelles  lettres  de  jussion , 
nouvelle  désobéissance.  Enfin  le  monarque,  poussé  à 
.bout,  leur  envoya  pour  dernière  tentative,  le  20  jan- 
vier 1771,  à  quatre  heures  du  matin,  des  mousque- 


2Ï2  PÏR  LE  .M  EN  T. 

taires  qui  portèrent  à  chaque  membre  un  papier  à 
signer.  Ce  papier  ne  contenait  qu'un  ordre  de  décla- 
rer s'ils  obéiraient ,  ou  s'ils  refuseraient.  Plusieurs 
voulurent  interpréter  la  volonté  du  roi  :  les  mousque- 
taires leur  dirent  qu'ils  avaient  ordre  d'éviter  les  com- 
mentaires ,  qu'il  fallait  un  oui  ou  un  non 

Quarante  membres  signèrent  ce  o*u,  les  autres  s'en 
dispensèrent.  Les  oui  étant  venus  le  lendemain  au 
parlement  avec  leurs  camarades,  leur  demandèrent 
pardon  d'avoir  accepté,  et  signèrent  non;  tous  furent 
exilés. 

La  justice  fut  encore  administrée  par  les  conseil- 
lers d'état  et  les  maîtres  des  requêtes,  comme  elle 
l'avait  été  en  i  y  53  ;  mais  ce  ne  fut  que  par  provision. 
On  tira  bientôt  de  ce  chaos  un  arrangement  utile. 

D'abord  le  roi  se  rendit  aux  vœux  des  peuples,  qui 
se  plaignaient  depuis  des  siècles  de  deux  griefs ,  dont 
l'un  était  ruineux,  l'autre  honteux  et  dispendieux  à  la 
fois.  Le  premier  était  le  ressort  trop  étendu  du  parle- 
ment de  Paris,  qui  contraignait  les  citoyens  de  venir 
de  cent  cinquante  lieues  se  consumer  devant  lui  en 
frais,  qui  souvent  excédaient  ie  capital.  Le  second 
était  la  vénalité  des  charges  de  judicature;  vénalité 
qui  avait  introduit  la  forte  taxation  des  épices. 

Pour  réformer  ces  deux  abus,  six  parlemens  nou- 
veaux furent  institués  le  23  février  de  la  même  année, 
sous  le  titre  de  conseils  supérieurs ,  avec  injonction 
de  rendre  gratis  la  justice.  Ces  conseils  furent  établis 
dans  Arras,  Blois,  Châlons,  Clermont,  Lyon,  Poitiers 
(en  suivant  l'ordre  alphabétique).  On  y  en  ajouta 
d'autres  depuis. 


D"AN  CLE  TE  RUE.  21  3 

Il  fallait  surtout  former  un  nouveau  parlement  à* 
Paris,  lequel  serait  payé  par  le  roi  sans  acheter  ses 
places,  et  sans  rien  exiger  des  plaideurs.  Cet  établis- 
sement fut  fait  le  1 3  avril  1 77 1 .  L'opprobre  de  la  vé- 
nalité dont  François  I  et  le  chancelier  Duprat  avaient 
malheureusement  souillé  la  France  ,  fut  lavé  par 
Louis  XV  et  par  les  soins  du  chancelier  de  Maupeou, 
second  du  nom.  On  finit  par  la  réforme  de  tous  les 
parlemens,  et  on  espéra  de  voir  réformer  la  jurispru- 
dence. On  fut  trompé  :  rien  ne  fut  réformé.  Louis  XVI 
rétablit  avec  sagesse  les  parlemens  que  Louis  XV 
avait  cassés  avec  justice.  Le  peuple  vit  leur  retour 
avec  des  transports  de  joie. 

PARLEMENT  D'ANGLETERRE. 

Les  membres  du  parlement  d'Angleterre  aiment  à 
se  comparer  aux  anciens  Romains  autant  qu'ils  le 
peuvent  (*). 

Il  n'y  a  pas  long-temps  que  M.  Schipping,  dans  la 
chambre  des  communes,  commença  son  discours  par 
ces  mots  :  La  majesté  du  peuple  anglais  serait  blessée. 
La  singularité  de  l'expression  causa  un  grand  éclat  de 
rire;  mais,  sans  se  déconcerter,  il  répéta  les  mêmes 
paroles  d'un  air  ferme ,  et  on  ne  rit  plus.  J'avoue  que 
je  ne  vois  rien  de  commun  entre  la  majesté  du  peuple 
anglais  et  celle  du  peuple  romain ,  encore  moins  entre 
leurs  gouvernemens.  Il  y  a  un  sénat  à  Londres  dont 
quelques  membres  sont  soupçonnés ,  quoiqu'à  tort 
sans  doute ,  de  vendre  leurs  voix  dans  l'occasion , 

(*)  Cet  article  a  été  écrit  vers  1  j3 1. 


2l4  PARLEMENT 

*commc  on  fesaît  à  Rome  :  voilà  toute  la  ressemblance. 
D'ailleurs  les  deux  nations  me  paraissent  entièrement 
différentes ,  soit  en  bien,  soit  en  mal.  On  n'a  jamais 
connu  chez  les  Romains  la  folie  hor  ible  des  guerres 
de  religion  ;  cette  abomination  était  réservée  à  des 
dévots,  prêcheurs  d'humilité  et  de  patience.  Marins 
et  Sylla,  Pompée  et  César,  Antoine  et  Auguste,  ne  se 
battaient  point  pour  décider  si  le  Flamen  devait  porïer 
sa  chemise  par-dessus  sa  robe,  ou  sa  robe  par-dessus 
sa  chemise  ;  et  si  les  poulets  sacrés  devaient  manger 
et  boire,  ou  bien  manger  seulement,  pour  qu'on  prît 
les  augures.  Les  Anglais  se  sont  fait  pendre  autrefois 
réciproquement  à  leurs  assises,  et  se  sont  détruits  en 
bataille  rangée  pour  des  querelles  de  pareille  espèce. 
La  secte  des  épiscopaux  et  le  presbytérianisme  ont 
tourné,  pour  un  temps,  ces  têtes  mélancoliques.  Je 
m'imagine  que  pareille  sottise  ne  leur  arrivera  plus  ; 
ils  me  paraissent  devenir  sages  à  leurs  dépens,  et  je 
ne  leur  vois  nulle  envie  de  s'égorger  dorénavant  pour 
des  syllogismes.  Toutefois  qui  peut  répondre  des 
hommes  ? 

Voici  une  différence  plus  essentielle  entre  Rome 
et  l'Angleterre,  qui  met  tout  l'avantage  du  côté  de 
la  dernière  ;  c'est  que  le  fruit  des  guerres  civiles 
de  Rome  a  été  l'esclavage ,  et  celui  des  troubles  d'An- 
gleterre, la  liberté.  La  nation  anglaise  est  la  seule  de 
la  terre  qui  soit  parvenue  à  régler  le  pouvoir  des  rois 
eu  leur  résistant,  et  qui  d'efforts  en  efforts  ait  enfin 
établi  ce  gouvernement  sage,  où  le  prince,  tout  puis- 
sant pour  faire  du  bien,  a  les  mains  liées  pour  faire  du 
mal,  où  les  seigneurs  sont  grands  sans  insolence  et 


d'àngletehke.  2l5 

sans  vassaux ,  et  où  le  peuple  partage  le  gouvernement 
sans  confusion. 

La  chambre  des  pairs  et  celle  des  communes  sont 
les  arbitres  de  la  nation  ;  le  roi  est  le  sur-arbitre.  Cette 
balance  manquait  aux  Romains;  les  grands  et  io 
peuple  étaient  toujours  en  division  à  Rome,  sans  qu'il 
j  eût  un  pouvoir  mitoyen  qui  pût  les  accorder-  Le 
sénat  de  Rome  qui  avait  l'injuste  et  punissable  orgueil 
do  ne  vouloir  rien  partager  avec  les  plébéiens,  ne 
connaissait  d'autre  secret,  pour  les  éloigner  du  gou~ 
vernement,  que  de  les  occuper  toujours  dans  les 
guerres  étrangères  ;  il  regardait  le  peuple  comme 
une  bête  féroce,  qu'il  fallait  lâcher  sur  leurs  voisins, 
de  peur  qu'elle  ne  dévorât  ses  maîtres.  Ainsi  le  plus 
grand  défaut  du  gouvernement  des  Romains  en  fit 
<les  conquérans  ;  c'est  parce  qu'ils  étaient  malheu 
reux  chez  eux,  qu'ils  devinrent  les  maîtres  du  monde, 
jusqu'à  ce  qu'enfin  leurs  divisions  les  rendirent  es- 
claves. 

Le  gouvernement  d'Angleterre  n'est  point  fait  pour 
un  si  grand  éclat,  ni  pour  une  fin  si  funeste;  son  but 
n'est  point  la  brillante  folie  de  faire  des  conquêtes, 
mais  d'empêcher  que  ses  voisins  n'en  fassent.  Ce 
peuple  n'est  pas  seulement  jaloux  de  sa  liberté,  il 
Test  encore  de  celle  des  autres.  Les  Anglais  étaient 
acharnés  contre  Louis  XIV,  uniquement  parce  qu'ils 
lui  croyaient  de  l'ambition. 

Il  en  a  coûté,  sans  doute,  pour  établir  la  liberté 
en  Angleterre;  c'est  dans  des  mers  de  sang  qu'on  a 
noyé  l'idole  du  pouvoir  despotique  :  mais  les  Anglais 
ne  croient  point  avoir  acheté  trop  cher  leurs  lois 


2l6  PARLEMENT 

Les  autres  nations  n'ont  pas  versé  moins  de  sang 
qu'eux;  mais  ce  sang  quelles  ont  répandu  pour  la 
Oause  de  leur  liberté  n'a  fait  que  cimenter  leur  ser- 
vitude. 

Ce  qui  devient  une  révolution  en  iingleterre  n'est 
qu'une  sédition  dans  les  autres  pays.  Une  ville  prend 
les  armes  pour  défendre  ses  privilèges,  soit  en  Bar- 
barie, soit  en  Turquie;  aussitôt  des  soldats  merce- 
naires la  subjuguent,  des  bourreaux  la  punissent,  et 
le  reste  de  la  nation  baise  ses  chaînes.  Les  Français 
pensent  que  le  gouvernement  de  cette  île  est  plus 
orageux  que  la  mer  qui  l'environne,  et  cela  est  vrai  ; 
mais  c'est  quand  le  roi  commence  la  tempête,  c'est 
quand  il  veut  se  rendre  le  maître  du  vaisseau ,  don% 
il  n'est  que  le  premier  pilote.  Les  guerres  civiles  de 
France  ont  été  plus  longues,  plus  cruelles,  plus  fé- 
condes en  crimes  que  celles  d'Angleterre;  mais  de 
toutes  ces  guerres  civiles  aucune  n'a  eu  une  liberté 
sage  pour  objet.  Dans  le  temps  détestable  de  Char- 
les IX  et  de  Henri  III ,  il  s'agissait  seulement  de  savoir 
si  on  serait  l'esclave  des  Guises;  pour  la  dernière 
guerre  de  Paris,  elle  ne  mérite  que  des  sifflets.  Il  me 
semble  que  je  vois  des  écoliers  qui  se  mutinent  contre 
le  préfet  d'un  collège,  et  qui  finissent  par  être  fouettés. 
Le  cardinal  de  Retz,  avec  beaucoup  d'esprit  et  de 
courage  mal  employé ,  rebelle  sans  aucun  sujet , 
factieux  sans  dessein,  chef  de  parti  sans  armée,  ca- 
balait  pour  cabaler,  et  semblait  faire  la  guerre  civile 
pour  son  plaisir.  Le  parlement  de  Paris  ne  savait  ce 
qu'il  voulait,  ni  ce  qu'il  ne  voulait  pas.  Il  levait  des 
Iroupcs  par  arrêt,  il  les  cassait  :  il  menaçait,  et  de* 


PASSIONS.  QIJ 

mandait  pardon  ;  il  mettait  à  prix  la  tête  du  cardinal 
Mazarin ,  et  ensuite  venait  le  complimenter  en  céré- 
monie. Nos  guerres  civiles  sous  Charles  VI  avaient 
été  cruelles;  celles  de  la  ligue  furent  abominables  ; 
celle  de  la  fronde  fut  ridicule. 

Ce  qu'on  reproche  le  plus  en  France  aux  Anglais , 
et  avec  raison,  c'est  le  supplice  de  Charles  I,  mo- 
narque digne  d'un  meilleur  sort ,  qui  fut  traité  par  ses 
vainqueurs,  comme  il  les  eût  traités  s'il  eût  été  heu- 
reux. Après  tout ,  regardez  d'un  côté  Charles  I  vaincu 
en  bataille  rangée,  prisonnier,  jugé,  condamné  dans 
Westminster,  et  décapité;  et  de  l'autre,  l'empereur 
Henri  YII  empoisonné  par  son  chapelain  en  commu- 
niant ,  Henri  in  assassiné  par  un  moine ,  trente  assas* 
sinats  médités  contre  Henri  IV,  plusieurs  exécutés, 
et  le  dernier  privant  enfin  la  France  de  ce  grand  roi  : 
pesez  ces  attentats,  et  jugez. 

PASSIONS. 

Leur  influence  sur  le  corps,  et  celle  du  corps  sur. 
elles. 

Dis-moi,  docteur  (je  n'entends  pas  un  docteur  en 
médecine  qui  sait  quelque  chose,  qui  a  long-temps 
examiné  les  sinuosités  du  cervelet ,  qui  a  recherché 
si  les  nerfs  ont  un  suc  circulant,  qui  a  fouillé  en  vain 
dans  les  matrices  pour  voir  comment  un  être  pensant 
s'y  forme,  et  qui  connaît  tout  ce  qu'on  peut  connaître 
de  notre  machine,  hélas!  j'entends  un  docteur  en 
théologie),  je  t  adjure  par  la  raison  au  nom  de  la« 
quelle  tu  frémis  :  dis-moi  pourquoi,  ayant  vu  faire  à 

Dict.  Pli.   7.  IQ 


2  I  8  PASSIONS. 

ta  servante  un  mouvement  de  gauche  à  droite  et  de 
droite  à  gauche  forme  par  le  muscle  glutéus  et  par  le 
vaste  externe  ,  sur-le-champ  ton  imagination  s'al- 
luma; deux  muscles  érecteurs,  qui  partent  de  l'ischion, 
donnèrent  un  mouvement  de  perpendicule  à  ton  phal- 
lus! Ses  corps  caverneux  se  remplirent  de  sang;  tu 
introduisis  ton  balanus  intra  vaginaux  de  ta  servante; 
et  ton  balanus  frottant  suumcliiorida  lui  donna  comme 
à  toi  un  plaisir  d'une  ou  deux  secondes,  dont  ni  elle, 
ni  toi  ne  connaîtront  jamais  la  cause,  et  dont  naîtra 
cependant  un  être  pensant ,  tout  pouri  du  péché  ori- 
ginel? Quel  rapport,  je  te  prie,  de  toute  cette  action 
avec  un  mouvement  du  muscle  glutéus  de  ta  gouver- 
nante ?  Tu  auras  beau  relire  Sanchez  et  Thomas  d'A- 
quin,  et  Scot  et  Bonnaventure ,  tu  ne  sauras  jamais 
un  mot  de  cette  mécanique  incompréhensible  par 
laquelle  l'éternel  architecte  dirige  tes  idées,  tes  dé- 
sirs, tes  actions,  et  fait  naître  un  petit  bâtard  de 
prêtre,  prédestiné  à  la  damnation  de  toute  éternité. 

Le  lendemain  matin ,  après  avoir  pris  ton  choco- 
lat, ta  mémoire  te  retrace  l'image  du  plaisir  que  tu 
goûtas  la  veille,  et  tu  recommences.  Conçois-tu ,  mon 
gros  automate,  ce  que  c'est  que  cette  mémoire  qui 
t'est  commune  avec  tous  les  animaux?  Sais-tu  quelles 
fibres  rappellent  tes  idées,  et  peignent  dans  ton  cer- 
veau les  voluptés  de  la  veille  par  un  sentiment  conti- 
nué ,  qui  a  dormi  avec  toi  et  qui  s'est  réveillé  avec 
toi?  Le  docteur  me  répond  avec  Thomas  d'Aquin  que 
tout  cela  est  une  production  de  son  âme  végétative, 
de  son  âme  sensitive,  et  de  son  âme  intellectuelle, 
çui  toutes  trois  composent  une  âme,  laquelle,  n'étant 


PASSION.  219 

point  étendue,  agit  évidemment  sur  un  corps  étendu. 

Je  vois  à  son  air  embarrassé  qu'il  a  balbutié  des 
mots  dont  il  n'a  aucune  idée;  et  je  lui  dis  enfin  :  Doc- 
teur ,  si  tu  conviens  malgré  toi  que  tu  ne  sais  ce  que 
c'est  qu'une  âme  ,  et  que  tu  as  parlé  toute  ta  vie  sans 
t'entendre,  que  ne  l'avoues-tu  en  honnête  nomme  ? 
que  ne  conclus-tu  ce  qu'il  faut  conclure  de  la  prémo- 
tion physique  du  docteur  Boursier,  et  de  certains 
endroits  de  Malebranche  ,  et  surtout  de  ce  sage 
Locke  si  supérieur  à  Malebranche?  que  ne  conclus - 
tu,  dis-je,  que  ton  âme  est  une  faculté  que  Dieu  t'a 
donnée,  sans  te  dire  son  secret,  ainsi  qu'il  t'en  a 
donné  tant  d'autres  ?  Apprends  que  plusieurs  raison- 
neurs prétendent  qu'à  proprement  parler  il  n'y  a  que 
le  pouvoir  inconnu  du  divin  Demiourgos  et  ses  lois 
inconnues  qui  opèrent  tout  en  nous;  et,  qu'à  parler 
encore  mieux,  nous  ne  saurons  jamais  de  quoi  il 
s'agit. 

Mon  homme  se  fâche;  le  sang  lui  monte  au  visage. 
Il  me  battrait  s'il  était  le  plus  fortr  et  s'il  n'était  retenu 
par  les  bienséances.  Son  cœur  se  gonfle;  la  systole  et 
la  diastole  se  font  irrégulièrement;  son  cervelet  est 
comprimé;  il  tombe  en  apoplexie.  Quel  rapport  y 
avait-il  donc  entre  ce  sang,  ce  cœur,  ce  cervelet  et 
une  vieille  opinion  du  docteur  qui  était  contraire  à  la 
mienne?  Un  esprit  pur,  intellectuel,  tombe-t-il  en 
syncope  quand  on  n'est  pas  de  son  avis?  3 ai  proféré 
des  sons;  il  a  proféré  des  sons;  et  le  voilà  en  apo- 
plexie; le  voilà  mort. 

Je  suis  à  table  moi  et  mon  âme  en  Sorbonner  au 
prima  mensis  avec  cinq  ou  six  docteurs  socii  sorbo- 


220  PASSIONS. 

nici.  On  nous  donne  d'un  mauvais  vin  frelaté  :  d'à* 
bord  nos  âmes  sont  folles  \  une  demi-heure  après  nos 
âmes  sont  stupides,  elles  sont  nulles;  et  le  lendemain 
nos  mêmes  docteurs  donnent  un  beau  décret  par  le- 
quel Tâme  ne  tenant  point  de  place,  et  étant  absolu- 
ment immatérielle  ,  est  logée  matériellement  dans 
le  corps  calleux  pour  faire  leur  cour  au  chirurgien 
La  Peyronie. 

Un  convive  est  à  table  gaiement.  On  lui  apporte 
une  lettre  qui  lui  inspire  l'étonnement,  la  tristesse  et 
la  crainte.  Dans  l'instant  même  les  muscles  de  son 
ventre  se  contractent  et  se  relâchent,  le  mouvement 
péristaltique  des  intestins  s'augmente  ;  le  sphinctei 
du  rectum  s'ouvre  avec  une  petite  convulsion;  et 
mon  homme,  au  lieu  d'achever  son  dîner,  fait  une 
copieuse  évacuation.  Dis -moi  donc  quelle  con- 
nexion secrète  la  nature  a  mise  entre  une  idée  et  une 
selle  ? 

De  tous  ceux  qu'on  a  trépanés,  il  y  en  a  toujours 
plusieurs  qui  restent  imbéciles.  On  a  donc  offensé  les 
fibres  pensantes  de  leur  cerveau;  et  où  sont  ces  fibres 
pensantes  ?  O  Sanchez ,  ô  magister  de  Grillandis , 
Tamponet,  Riballier,  ô  Cogé  Pécus,  régent  de  se- 
conde et  recteur  de  l'université,  rendez-moi  raison 
nettement  de  tout  cela,  si  vous  pouvez  ! 

Comme  j'écrivais  ces  choses  au  mont  Krapac, 
pour  mon  instruction  particulière  ,  on  m'a  apporté 
Je  livre  de  la  Médecine  de  l'esprit  du  docteur  Camus, 
professeur  en  médecine  de  l'université  de  Paris.  J'ai 
espéré  dy  voir  la  solution  de  toutes  mes  difficultés. 
Qu'y  ai-je  trouve?  rien.  Ah,  monsieur  Camus!  vous 


PATRIE.  0.11 

n'avez  pas  fait  avec  esprit  la  Médecine  de  l'esprit. 
C'est  lui  qui  recommande  fortement  le  sang  d'ânon, 
tiré  derrière  l'oreille  5  comme  un  spécifique  contre  la 
folie.  «Cette  vertu  du  sang  d'âne,  dit-il,  réintègre 
l'âme  dans  ses  fonctions.  »  Il  prétend  aussi  qu'on 
guérit  les  fous  eu  leur  donnant  la  gale.  Il  assure  de 
plus  que,  pour  avoir  de  la  mémoire,  il  faut  manger 
du  chapon,  du  levraut  et  des  alouettes,  et  surtout  se 
bien  garder  des  ognons  et  du  beurre.  Cela  fut  im- 
primé en  1769  avec  approbation  et  privilège  du  roi. 
Et  on  mettait  sa  santé  entre  les  mains  de  maître  Ca- 
mus, professeur  en  médecine!  Pourquoi  n'aurait-il 
pas  été  premier  médecin  du  roi  ? 

Pauvres  marionnettes  de  l'éternel  Demiourgos , 
qui  ne  savons  ni  pourquoi  ni  comment  une  main 
invisible  fait  mouvoir  nos  ressorts,  et  ensuite  nous 
jette  et  nous  entasse  dans  la  boîte  !  Répétons  plus 
que  jamais  avec  Aristote  :  Tout  est  qualité  occulte* 

PATRIE. 

SECTION    PREMIÈRE. 

Nous  nous  bornerons  ici,  selon  notre  usage,  à 
proposer  quelques  questions  que  nous  ne  pouvons 
résoudre. 

Un  Juif  a-t-il  une  patrie  ?  s'il  est  né  à  Coimbre  , 
c'est  au  milieu  d'une  troupe  d'ignorans  absurdes  qui 
argumenteront  contre  lui ,  et  auxquels  il  ferait  des 
réponses  absurdes  s'il  osait  répondre.  Il  est  surveillé 
par  des  inquisiteurs  qui  le  feront  brûler  s'ils  savent 
qu'il  ne  mange  point  de  lard?  et  tout  son  bien  leur 

*9- 


222  TATRIE. 

appartiendra.  Sa  patrie  est-elle  à  Coimbre  ?  peut-il 
aimer  tendrement  Coimbre  ?  peut-il  dire  comme  dans 
les  Horaces  de  Pierre  Corneille  (  acte  Ier,  scène  i  re; 
et  acte  IIe,  scène  3e  ): 

Mon  cher  pays  est  mon  premier  amour. . .". 

Mourir  pour  la  patrie  est  un  si  digne  sort 

Qu'on  briguerait  en  foule  une  si  belle  mort.  —  Tarare! 

Sa  patrie  est -elle  Jérusalem  ?  il  a  ouï  dire  vague- 
ment qu'autrefois  ses  ancêtres,  quels  quils  fussent, 
ont  habile  ce  terrain  pierreux  et  stérile,  bordé  d'un 
désert  abominable,  et  que  les  Turcs  sont  maîtres 
aujourd'hui  de  ce  petit  pays  dont  ils  ne  refirent  pres- 
que rien.  Jérusalem  n'est  pas  sa  patrie.  11  n'en  a 
point  ;  il  n'a  pas  sur  la  terre  un  pied  carré  qui  lui 
appartienne. 

Le  Guèbre  plus  ancien,  et  cent  fois  plus  respec- 
table que  le  Juif ,  esclave  des  Turcs ,  ou  des  Persans , 
ou  du  grand  -  mogol ,  peut- il  compter  pour  sa  patrie 
quelques  pyrées  qu'il  élève  en  secret  sur  des  mon- 
tagnes ? 

Le  Banian,  l'Arménien,  qui  passent  leur  vie  à 
courir  dans  tout  l'orient ,  et  à  faire  le  métier  de 
courtiers,  peuvent- ils  dire ,  ma  chère  patrie,  ma 
chère  patrie?  Ils  n'en  ont  d'autre  que  leur  bourse  et 
leur  livre  de  compte. 

Parmi  nos  nations  d'Europe,  tous  ces  meurtriers 
qui  louent  leurs  services,  et  qui  vendent  leur  sang  au 
premier  roi  qui  veut  les  payer,  ont-ils  une  patrie  ?  Ils 
en  ont  bien  moins  qu'un  oiseau  de  proie  qui  revient 
tous  les  soirs  dans  le  creux  du  rocher  où  sa  mère  fa 
son  nid. 


PATRIE,  223 

Les  moines  oseraient-ils  dire  qu'ils  ont  une  patrie  ? 
elle  est,  disent- ils,  dans  le  ciel;  à  la  bonne  heure, 
mais  dans  ce  monde  je  ne  leur  en  connais  pas. 

Ce  mot  de  patrie  sera-t-il  bien  convenable  dans 
là  bouche  d'un  Grec,  qui  ignore  s'il  y  eut  jamais  un 
Miltiade,  un  Agésilas,  et  qui  sait  seulement  qu'il  est 
l'esclave  d'un  janissaire,  lequel  est  esclave  dïm  aga, 
lequel  est  esclave  d'un  bâcha,  lequel  est  esclave  d'un 
vizir,  lequel  est  esclave  d'un  padisha  que  nous  appe- 
lons à  Paris  le  GrancUTuvc  ? 

Qu'est-ce  donc  que  la  patrie  ?  ne  serait-ce  pas  par 
hasard  un  bon  champ,  dont  le  possesseur  logé  com- 
modément dans  une  maison  bien  tenue,  pourrait  dire: 
Ce  champ  que  je  cultive,  cette  maison  que  j'ai  bâtie 
sont  à  moi;  j'y  vis  sous  la  protection  des  lois  qu'aucun 
tyran  ne  peut  enfreindre.  Quand  ceux  qui  possèdent, 
comme  moi,  des  champs  et  des  maisons  s'assemblent 
pour  leurs  intérêts  communs,  j'ai  ma  voix  dans  cette 
assemblée;. je  suis  une  partie  du  tout,  une  partie  de  la 
communauté ,  une  partie  de  la  souveraineté  ;  voilà  ma, 
patrie.  Tout  ce  qui  n'est  pas  cette  habitationd'hommes, 
n'est-ce  pas  quelquefois  une  écurie  de  chevaux  sous 
un  palefrenier  qui  leur  donne  à  son  gré  des  coups  de 
fouet  ?  On  a  une  patrie  sous  un  bon  roi;  on  n'en  a  point 
sous  un  méchant. 

section  ri, 

Un  jeune  garçon  pâtissier  qui  avait  été  au  collège  y 
et  qui  savait  encore  quelques  phrases  de  Cicéron,  sa 
donnait  un  jour  les  airs  d'aimer  sa  patrie.  Qu'entends* 
tu  par  ta  patrie  ?  lui  dit  un  voisin,  est-ce  ton  four  ? 


224  PATRIE. 

est-ce  le  village  ou  tu  es  né  et  que  tu  iras  jamais  revu? 
est-ce  la  rue  où  demeuraient  ton  père  et  ta  mère  qui 
se  sont  ruinés,  et  qui  t'ont  réduit  à  enfourner  des  petits 
pâtés  pour  vivre  ?  estrce  l'hôtel  de  ville  où  tu  ne  seras 
jamais  clerc  d'un  quartinier?  est-ce  l'église  de  Notre- 
Dame  où  tu  n'as  pu  parvenir  à  être  enfant  de  chœur , 
tandis  qu'un  homme  absurde  est  archevêque  et  duc 
avec  vingt  mille  louis  d'or  de  rente  ? 

Le  garçon  pâtissier  ne  sut  que  répondre.  Un  pen- 
seur, qui  écoutait  cette  conversation,  conclut  que, 
dans  une  patrie  un  peu  étendue,  il  y  avait  souvent 
plusieurs  millions  dhommes  qui  n'avaient  point  de 
patrie. 

Toi,  voluptueux  Parisien,  qui  n'as  jamais  fait 
d'autre  grand  voyage  que  celui  de  Dieppe  pour  y 
manger  de  la  marée  fraîche;  qui  ne  connais  que  ta 
maison  vernie  delà  ville,  ta  jolie  maison  de  campagne 
et  ta  loge  à  cet  opéra  où  tout  le  reste  de  l'Europe 
s'obstine  à  s'ennuyer;  qui  parles  assez  agréablement  ta 
langue  parce  que  tu  n'en  sais  point  d'autre ,  tu  aimes 
tout  cela,  et  tu  aimes  encore  les  filles  que  tu  entre- 
tiens, le  vin  de  Champagne  qui  t'arrive  de  Reims,  tes 
rentes  que  l'hôtel  de  ville  te  paie  tous  les  six  mois,  et 
tu  dis  que  tu  aimes  ta  patrie  ! 

En  conscience,  un  financier  aime-t-iï  cordialement 
sa  patrie  ! 

L'officier  et  le  soldat  qui  dévasteront  leur  quartier 
d  hiver,  si  on  les  laisse  faire,  ont-ils  un  amour  bien 
tendre  pour  les  paysans  qu'ils  ruinent  ? 

Où  était  la  patrie  du  duc  de  Guise  le  Balafré?  était- 
ce  à  Nancy,  à  Paris,  à  Madrid ,  à  Rome  ? 


PATRIE.  225 

Quelle  patrie  aviez-vous,  cardinaux  de  La  Balue  , 
Duprat,  Lorraine,  Mazai^in  ? 

Où  fut  la  patrie  d'Attila  et  de  cent  héros  de  ce 
genre,  qui  en  courant  toujours  n'étaient  jamais  hors 
de  leur  chemin  ? 

Je  voudrais  bien  qu'on  me  dît  quelle  était  la  patrie 
d'Abraham  ? 

Le  premier  qui  a  écrit  que  la  patrie  est  partout 
où  Ton  se  trouve  bien ,  est?  je  crois,  Euripide  dans  son 
Phaéton. 

0$  pantacliou  cjè  p'atris  è  boschousa  cjè. 

Mais  le  premier  homme  qui  sortît  du  lieu  de  sa 
naissance  pour  chercher  ailleurs  son  bien-être,  l'avait 
dit  avant  lui. 

SECTION   m. 

Une  patrie  est  un  composé  de  plusieurs  fomilles  ; 
et,  comme  on  soutient  communément  sa  famille  par 
amour-  propre  lorsqu'on  n'a  pas  un  intérêt  contraire , 
on  soutient  par  le  même  amour -propre  sa  ville  ou 
son  village  qu'on  appelle  sa  patrie. 

Plus  cette  patrie  devient  grande,  moins  on  l'aime, 
car  l'amour  partagé  s'affaiblit.  Il  est  impossible  d'ai- 
mer tendrement  une  famille  trop  nombreuse  qu'on 
connaît  à  peine. 

Celui  qui  brûle  de  l'ambition  d'être  édile,  tribun, 
préteur,  consul,  dictateur,  crie  qu'il  aime  sa  patrie, 
et  il  n'aime  que  lui-même.  Chacun  veut  être  sûr  de 
pouvoir  coucher  chez  soi,  sans  qu'un  autre  homme 
s'arroge  le  pouvoir  de  l'envoyer  coucher  ailleurs. 
Chacun  veut  être  sûr  de  sa.  fortune  et  de  sa  vie.  Tous 


226  PATRIE. 

formant  ainsi  les  mêmes  souhaits,  il  se  trouve  que 
l'intérêt  particulier  devient  l'intérêt  général  :  on  fait 
des  vœux  pour  la  république  quand  on  n'en  fait  que 
pour  soi-même. 

Il  est  impossible  qu'il  y  ait  sur  la  terre  un  état  qui 
ne  se  soit  gouverné  d'abord  en  république  ;  c'est  la 
marche  naturelle  de  la  nature  humaine.  Quelques  fa- 
milles s'assemblent  d'abord  contre  les  ours  et  contro 
les  loups  :  celle  qui  a  des  grains  en  fournit  en  échange 
à  celle  qui  n'a  que  du  bois. 

Quand  nous  avons  découvert  l'Amérique ,  nous 
avons  trouvé  toutes  les  peuplades  divisées  en  répu- 
bliques ;  il  n'y  avait  que  deux  royaumes  dans  toute 
cette  partie  du  monde.  De  mille  nations,  nous  n'en 
trouvâmes  que  deux  subjuguées. 

Il  en  était  ainsi  de  l'ancien  monde  ;  tout  était  ré- 
publique en  Europe  ,  avant  les  roitelets  d'Étrurie  et 
de  Rome.  On  voie  encore  aujourd'hui  des  républiques 
en  Afrique.  Tripoli,  Tunis,  Alger,  vers  notre  septen- 
trion, sont  des  républiques  de  brigands.  Les  Hotten- 
tots  vers  le  midi ,  vivent  encore  comme  on  dit  qu'on 
vivait  dans  les  premiers  âges  du  monde,  libres,  égaux 
entre  eux,  sans  maîtres,  sans  sujets,  sans  argent,  et 
presque  sans  besoins.  La  chair  de  leurs  moutons  les 
nourrit,  leur  peau  les  habille,  des  huttes  de  bois  et 
de  terre  sont  leurs  retraites  :  ils  sont  les  plus  puans 
de  tous  les  hommes,  mais  ils  ne  le  sentent  pas;  ils 
vivent  et  ils  meurent  plus  doucement  que  nous. 

Il  reste  dans  notre  Europe  huit  républiques  sans 
monarques,  Venise,  la  Hollande,  la  Suisse,  Gênes, 


PATRIE.  227 

Lucques,  Raguse ,  Genève  et  Saint-Marin  (a).  On 
peut  regarder  la  Pologne,  la  Suède,  d'Angleterre , 
comme  des  républiques  sous  un  roi ,  mais  la  Pologne 
est  la  seule  qui  en  prenne  le  nom. 

Or,  maintenant,  lequel  vaut  mieux /jue  votre  pa- 
trie soit  un  état  monarchique,  ou  un  état  républicain, 
Il  y  a  quatre  mille  ans  qu'on  agite  cette  question.  De- 
mandez la  solution  aux  riches,  ils  aiment  mieux  tous 
l'aristocratie;  interrogez  le  peuple,  il  veut  la  démo- 
cratie :  il  n'y  a  que  les  rois  qui  préfèrent  la  royauté  (  1  ) . 
Comment  donc  est- il  possible  que  presque  toute  la 
terre  soit  gouvernée  par  des  monarques?  demandez-le 
aux  rats  qui  proposèrent  de  pendre  une  sonnette  au 

(a)  Ceei  est  écrit  en  1764. 

(1)  Il  n'y  a  qu'un  esclave  qui  puisse  dire  qu'il  préfère  la 
royauté  à  une  république  bien  constituée,  où  les  hommes  se- 
raient vraiment  libres,  et  où,  jouissant  sous  de  bonnes  lois,  de 
tous  les  droits  qu'ils  tiennent  de  la  nature ,  ils  seraient  encore  à 
l'abri  de  toute  oppression  étrangère  ;  mais  cette  république 
n'existe  point  et  n'a  jamais  existé.  On  ne  peut  choisir  qu'entre 
la  monarchie,  l'aristocratie  et  l'anarchie,  et  dans  ce  cas,  un 
homme  sage  peut  très-bien  donner  la  préférence  à  la  monarchie, 
surtout  s'il  se  dt';rie  d'un  sentiment  naturel,  qui  le  porte  à  préfé- 
rer la  constitution  républicaine ,  non  parce  que  tous  les  hommes 
y  sont  libres,  mais  parce  qu'il  se  croit  fait  pour  y  devenir  un  de 
leurs  maîtres.  Ajoutons  que,  sur  les  objets  les  plus  importans 
pour  les  hommes ,  la  sûreté ,  la  liberté  civile ,  la  propriété ,  la 
répartition  des  impôts,  la  liberté  du  commerce  et  de  l'industrie, 
les  lois  doivent  être  les  mêmes  dans  les  monarchies  ou  dans  les 
républiques;  que,  sur  ces  objets,  l'intérêt  du  monarque  se  con«* 
fond  avec  l'intérêt  général,  au  moins  autant  que  celui  d'un  corps 
législatif.  Les  principes  qui  doivent  dicter  les  lois  sur  tous  ces 
objets,  puisés  dans  la  nature  des  hommes,  fondés  sur  la  raison s 


228  PATRIE. 

cou  du  chat.  Mais  en  vérité,  la  véritable  raison  est, 
comme  on  la  dit,  que  les  hommes  sont  très-rarement 
dignes  de  se  gouverner  eux-mêmes. 

Il  est  triste  que  souvent  pour  être  bon  patriote  on 
soit  l'ennemi  .du  reste  des  hommes.  L'ancien  Caton , 
ce  bon  citoyen,  disait  toujours  en  opinant  au  sénat  : 
Tel  est  mon  avis,  et  qu'on  ruine  Carthage.  Etre  bon 
patriote,  c'est  souhaiter  que  sa  ville  s'enrichisse  par  le 
commerce ,  et  soit  puissante  par  les  armes.  Il  est  clair 
qu'un  pays  ne  peut  gagner  sans  que  l'autre  perde,  et 
qu'il  ne  peut  vaincre  sans  faire  des  malheureux. 

Telle  est  donc  la  condition  humaine,  que,  sou- 
haiter la  grandeur  de  son  pays ,  c'est  souhaiter  du 
mal  à  ses  voisins.  Celui  qui  voudrait  que  sa  patrie  ne 
fût  jamais  ni  plus  grande,  ni  plus  petite,  ni  plus  riche, 
;ni  plus  pauvre ,  serait  le  citoyen  de  l'univers  (  i  ). 

sont  indépendans  des  différentes  formes  de  constitution  politique. 
Il  est  malheureux  que  le  célèbre  Montesquieu,  non- seulement 
ait  me'connu  cette  vérité;  mais  qu'il  ait  fonde  presque  tout  son 
ouvrage  sur  le  préjugé  contraire,  que  l'autorité  de  son  nom  sou- 
tient encore  parmi  un  grand  nombre  de  ses  admirateurs. 

(i)  Un  pays  peut  augmenter  sa  richesse  réelle  sans  diminuer, 
et  même  en  augmentant  celle  de  ses  voisins.  Il  en  est  de  même 
du  bonheur  public  :  celui  d'une  nation  ne  se  fait  point  aux  dé- 
pens du  bonheur  d'une  autre.  Il  n'en  est  pas  ainsi  de  la  puis- 
sance ;  mais  aussi  aucifne  nation  n'est  intéressée  à  augmenter  la 
sienne  au-delà  de  ce  qui  est  nécessaire  à  sa  sûreté. 


PAUL.  229 

PAUL, 

SECTION    PREMIÈRE. 

Questions  sur  Paul. 

Paul  était-il  citoyen  romain ,  comme  il  s'en  vante? 
S'il  était  de  Tarsis  en  Cilicie  ,  Tarsis  ne  fut  colonie 
romaine  que  cent  ans  après  lui;  tous  les  antiquaires 
en  sont  d'accord.  S'il  était  de  la  petite  ville  ou  bour- 
gade deGiscale,  comme  saint  Jérôme  l'a  cru,  cette 
ville  était  dans  la  Galilée;  et  certainement  les  Gali- 
léens  n'étaient  pas  citoyens  romains. 

Est-il  vrai  que  Paul  n'entra  dans  la  société  nais- 
sante des  chrétiens ,  qui  étaient  alors  demi-Juifs  ,  que 
parce  que  Gamaliel,  dont  il  avait  été  le  disciple,  lui 
refusa  sa  fille  en  mariage?  Il  me  semble  que  cette 
accusation  ne  se  trouve  que  dans  les  Actes  des  apô- 
tres reçus  par  les  ébionites ,  actes  rapportés  et  réfutés 
par  l'évêque  Épiphane,  dans  son  XXXe  chapitre, 

Est-il  vrai  que  sainte  Thècle  vint  trouver  saint 
Paul  déguisée  en  homme?  et  les  actes  de  sainte 
Thècle  sont -ils  recevables  ?  Tertullicn  ,  dans  son 
livre  du  baptême ,  chapitre  XYIÏ ,  tient  que  cette  his- 
toire fut  écrite  par  un  prêtre  attaché  à  Paul.  Jérôme, 
Cyprien ,  en  réfutant  la  fable  du  lion  baptisé  par 
saiute  Thècle,  affirment  la  vérité  de  ces  actes.  C'est 
là  que  se  trouve  un  portrait  de  saint  Paul  qui  est  assez 
singulier  :  «  Il  était  gros,  court,  large  d'épaules;  ses 
sourcils  noirs  se  joignaient  sur  son  nez  aquilin ,  ses 
jambes  étaient  crochues ,  sa  tête  chauve ,  et  il  était 
rempli  de  la  grâce  du  Seigneur.  », 

Dict.  Ph.  7.  20 


a3o  paul. 

C'est  à  peu  près  ainsi  qu'il  est  dépeint  dans  le 
Philopatris  de  Lucien;  à  la  grâce  du  Seigneur  près, 
dont  Lucien  n'avait  malheureusement  aucune  con- 
naissance. 

Peut-on  excuser  Paul  d'avoir  repris  Pierre  qui  ju- 
daïsait,  quand  lui-même  alla  judaiser  huit  jours  dans 
le  temple  de  Jérusalem? 

Lorsque  Paul  fut  traduit  devant  le  gouverneur  de 
Judée  par  les  Juifs,  pour  avoir  introduit  des  étrangers 
dans  le  temple,  fit-il  bien  de  dire  à  ce  gouverneur, 
que  c'était  pour  la  résurrection  des  morts  qu'on  lui  lé- 
sait son  procès  ,  tandis  qu'il  ne  s'agissait  point  de  la 
résurrection  des  morts  (a)  ? 

Paul  fit-il  bien  de  circoncire  son  disciple  Timo- 
thée,  après  avoir  écrit  aux  Galates  :  «  Si  vous  vous 
faites  circoncire ,  Jésus  ne  vous  servira  de  rien  ?  » 

Fit-il  bien  d'écrire  aux  Corinthiens,  chapitre  JX  : 
«  N'avons-nous  pas  le  droit  de  vivre  à  vos  dépens ,  et 
de  mener  avec  nous  une  femme?  etc.»  Fit-il  bien 
d'écrire  aux  Corinthiens  dans  sa  seconde  épître  :  «  Je 
ne  pardonnerai  à  aucun  de  ceux  qui  ont  péché,  ni 
aux  autres  ?  »  Que  penserait  -  on  aujourd'hui  d'un 
homme  qui  prétendrait  vivre  à  nos  dépens  lui  et  sa 
femme,  nous  juger,  nous  punir,  et  confondre  le  cou- 
pable et  l'innocent? 

Qu'cntend-on  par  le  ravissement  de  Paul  au  troi- 
sième ciel  ?  qu'est-ce  qu'un  troisième  ciel  ? 

Quel  est  enfin  le  plus  vraisemblable  (  humaine- 
ment parlant)  j  ou  que  Paul  se  soit  fait  chrétien  pour 

(a)  Actes,  chap.  XXI Vr. 


PAUL.  23 1 

avoir  été  renversé  de  son  cheval  par  une  grande  lu- 
mière en  plein  midi ,  et  qu'une  voix  céleste  lui  ait 
crié  :  «  Saul  ,  Saul ,  pourquoi  me  persécutes-tu  ?  »  ou 
bien  que  Paul  ait  été  irrité  contre  les  pharisiens,  soit 
pour  le  refus  de  Gamaliel  de  lui  donner  sajllle,  soit 
par  quelque  autre  cause  ? 

Dans  toute  autre  histoire ,  îe  refus  de  Gamaliel  ne 
semblerait-il  pas  plus  naturel  qu'une  voix  céleste,  si 
d'ailleurs  nous  n'étions  pas  obligés  de  croire  ce  mi- 
racle ? 

Je  ne  fais  aucune  de  ces  questions  que  pour  m'in- 
struire  \  et  j'exige  de  quiconque  voudra  m'instruire, 
qu'il  parle  raisonnablement. 

SECTION  II. 

Les  épîtres  de  saint  Paul  sont  si  sublimes,  qu'il  est 
souvent  difficile  d'y  atteindre. 

Plusieurs  jeunes  bacheliers  demandent  ce  que  si- 
gnifient précisément  ces  paroles  (J)  :  «  Tout  homme 
qui  prie  et  qui  prophétise  avec  un  voile  sur  sa  tête, 
souille  sa  tête.  » 

Que  veulent  dire  celles  -  ci  (c)  ?  «  J'ai  appris  dit 
Seigneur  que,  la  nuit  même  qu'il  fut  saisi,  il  prit  du 
pain.  » 

Comment  peut-il  avoir  appris  cela  de  Jésus-Christ 
auquel  il  n'avait  jamais  parlé,  et  dont  il  avait  été  le 
plus  cruel  ennemi  sans  l'avoir  jamais  vu?  est-ce  par 
inspiration?  est-ce  par  le  récit  de  ses  disciples?  est-ce 


fb)  Ve  cpître  aux  CoriutbieaSj  chap.  XI,  v.  4.. 
(c)  îd. ,  v.  23. 


233-  PAUL. 

lorsqu'une  lumière  céleste  le  fit  tomber  de  cheval  ?  il 
ne  nous  en  instruit  pas. 

Et  celles-ci  encore  (</)  :  «  La  femme  sera  sauvée , 
si  elle  fait  des  enfans  ?  » 

C'est  ^assurément  encourager  la  population;  il  ne 
paraît  pas  que  Paul  ait  fondé  des  couvens  de  filles. 

Il  traite  d'impies(e),  d'imposteurs,  de  diaboliques, 
de  consciences  gangrenées,  ceux  qui  prêchent  le  cé- 
libat et  l'abstinence  des  viandes. 

Ceci  est  bien  plus  fort.  Il  semble  qu'il  proscrive 
moines,  nones,  jours  de  jeûne.  Expliquez-moi  cela, 
thez-moi  d'embarras. 

Que  dire  sur  les  passages  où  il  recommande  aux 
évêques  de  n'avoir  qu'une  femme  (/)  ?  Unius  uxoris 
virum. 

Cela  est  positif.  Jamais  il  n'a  permis  qu'un  évoque 
eût  deux  femmes  ,  lorsque  les  grands  pontifes  juifs 
pouvaient  en  avoir  plusieurs. 

Il  dit  positivement  «  que  le  jugement  dernier  se 
fera  de  son  temps,  que  Jésus  descendra  dans  les  nuées 
comme  il  est  annoncé  dans  saint  Luc  (g) ,  que  lui  Paul 
montera  dans  Pair  pour  aller  au-devant  de  lui  avec  les 
habitans  de  Thessalonique.  »' 

La  chose  est-elle  arrivée?  est-ce  une  allégorie, 
une  figure?  croyait-il  en  effet  qu'il  ferait  ce  voyage? 
croyait-il.avoir  fait  celui  du  troisième  ciel  ?  qu'est-ce 
que  ce  troisième  ciel  ?  comment  ira-il  dans  l'air  ?  y  a- 
t-il  été  ? 
t  '         ■       *  "        ■  ...      ii       .  .  -    , . 

(à)  t  Timothée,  chap.  II.  —  (c)  Ibid  ,  chap.  IV.  —  (f)  Ibid. 
chap.  III 9  et  à  Tite,  chap.  I. —  (<j)  I.  Thcssal.,  chap.  IV. 


PAUL.  233 

r«  Que  le  Dieu  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ  (&) , 
le  père  de  gloire,  vous  donne  l'esprit  de  sagesse.  »; 

Est-ce  là  reconnaître  Jésus  pour  le  même  Dieu  que 
le  père  ? 

«  Il  a  opéré  sa  puissance  sur  Jésus  en  le  ressusci- 
tant et  le  mettant  à  sa  droite.  » 

Est-ce  là  constater  la  divinité  de  Jésus  ? 

«  Vous  avez  rendu  Jésus  de  peu  inférieur  aux  anges 
en  le  couronnant  de  gloire  (i).  » 

«  S'il  est  inférieur  aux  anges,  est-il  Dieu? 

r<ç  Si  par  le  délit  d'un  seul  plusieurs  sont  morts  (/r) , 
la  grâce  et  le  don  de  Dieu  ont  plus  abondé  par  la  grâce 
d  un  seul  homme,  qui  est  Jésus-Christ.  » 

Pourquoi  l'appeler  toujours  homme  ,  et  jamais 
Dieu? 

«  Si  à  cause  du  péché  d'un  seul  homme  la  mort  a 
régné,  l'abondance  de  grâce  régnera  bien  davantage 
par  un  seul  homme,  qui  est  Jésus-Christ.  » 

Toujours  homme,  jamais  Dieu,  excepté  un  seul 
endroit  contesté  par  Érasme,  par  Grotius,  par  Le 
Clerc ,  etc. 

«  Nous  sommes  enfans  de  Dieu  (/),  et  cohéritiers 
de  Jésus-Christ.  » 

N'est-ce  pas  toujours  regarder  Jésus  comme  l'un 
de  nous,  quoique  supérieur  à  nous  par  les  grâces  de 
Dieu? 

«  A  Dieu  seul  sage,  honneur  et  gloire  par  Jésus- 
Christ.  » 


(h)  Aux  Éphésiens ,  chap.  I.  —  (t)  Aux  Hébreux,  chap.  II. 
(k)  Aux  Romains,  chap.  V.  —  (t)  Ibid,  chap.  VIII,  v.  17, 

10. 


234  PAUL. 

Ce  mot  Dieu  seul  ne  semble-t-il  pas  exclure  Jésus 
de  la  divinité  ? 

Comment  entendre  tous  ces  passages  à  la  lettre 
sans  craindre  d'offenser,  Jésus-Christ?  comment  les 
entendre  daus  un  sens  plus  relevé  sans  craindre  d'of- 
fenser Dieu  le  père? 

Il  y  en  a  plusieurs  de  cette  espèce  qui  ont  exercé 
l'esprit  des  savans.  Les  commentateurs  se  sont  com- 
battus; et  nous  ne  prétendons  pas  porter  la  lumière  où 
ils  ont  laissé  l'obscurité.  Nous  nous  soumettons  tou- 
jours de  cœur  et  de  bouche  à  la  décision  de  l'église. 

Nous  avons  eu  aussi  quelque  peine  à  bien  pénétrer 
les  passages  suivans  : 

'<(  Votre  circoncision  profite  si  vous  observez  la  loi 
juive  (m)  ;  mais ,  si  vous  êtes  prévaricateurs  de  la  loi  , 
votre  circoncision  devient  prépuce. 

«  Or  nous  savons  que  tout  ce  que  la  loi  dit  à  ceux 
qui  sont  dans  la  loi,  elle  le  dit  afin  que  toute  bouche 
soit  obstruée  (/i),  et  que  tout  le  monde  soit  soumis  à 
Dieu,  parce  que  toute  chair  ne  sera  pas  justifiée 
devant  lui  par  les  œuvres  de  la  loi,  car  par  la  loi 
vient  la  connaissance  du  péché.  Car  un  seul  Dieu 
justifie  la  circoncision  par  la  foi,  et  le  prépuce  par  la 
foi.  Détruisons-nous  donc  la  foiipar  la  loi?  à  Dieu  ne 
plaise. 

«  Car,  si  Abrabam  a  été  justifié  par  ses  œuvres,  il 
en  a  gloire,  mais  non  chez  Dieu  (o).  » 

Nous  osons  dire  que  l'ingénieux  et  profond  dom 

(m)  Kpître  aux  Juifs  de  Rome,  appelés  les  Romains,  ch.  II. 
(»)  Chap.  ÏII.  —  (o)  Chap.  IV. 


PAUL.  235 

Calmet  lui-même  ne  nous  a  pas  donné  sur  ces  en- 
droits un  peu  obscurs  une  lumière  qui  dissipât  toutes 
nos  ténèbres.  C'est  sans  doute  notre  faute  de  n'avoir 
pas  entendu  les  commentateurs,  et  d'avoir  été  privés 
de  l'intelligence  entière  du  texte,  qui  n'est  donnée 
qu'aux  âmes  privilégiées.  Mais,  dès  que  l'explication 
viendra  de  la  chaire  de  vérité ,  nous  entendrons  tout 
parfaitement. 

section  ni. 

Ajoutons  ce  petit  supplément  à  l'article  Paul.  Il 
vaut  mieux  s'édifier  dans  les  lettres  de  cet  apôtre 
que  de  dessécher  sa  piété  à  calculer  le  temps  où  elles 
furent  écrites.  Les  savans  recherchent  en  vain  l'an 
et  jour  auxquels  saint  Paul  servit  à  lapider  saint 
Etienne ,  et  à  garder  les  manteaux  des  bourreaux. 

Ils  disputent  sur  l'année  où  il  fut  renversé  de 
cheval  par  une  lumière  éclatante  en  plein  midi,  et  sur 
l'époque  de  son  ravissement  au  troisième  ciel. 

Ils  ne  conviennent  ni  de  l'année  où  il  fut  conduit 
prisonnier  à  Rome,  ni  de  celle  où  il  mourut. 

On  ne  connaît  la  date  d'aucune  de  ses  lettres. 

On  croit  que  l'épître  aux  Hébreux  n'est  point  de 
lui.  On  rejette  celle  aux  Laodicéens,  quoique  cette 
épître  ait  été  reçue  sur  les  mêmes  fondemens  que  les 
autres. 

On  ne  sait  pourquoi  il  changea  son  nom  de  Saul 
en  celui  de  Paul ,  ni  ce  que  signifiait  ce  nom. 

Saint  Jérôme,  dans  son  commentaire  sur  l'épître  à 
Philémon,  dit  que  Paul  signifiait  l'embouchure  d'une 
flûte. 


236  PAUL. 

Les  lettres  de  saint  Paul  à Sénèque,  et  de  Sénèque 
à  Paul,  passèrent,  dans  la  primitive  église,  pour 
aussi  authentiques  que  tous  les  autres  écrits  chré- 
tiens. Saint  Jérôme  l'assure,  et  cite  des  passages  de 
ces  lettres  dans  son  catalogue.  Saint  Augustin  n'en 
doute  pas  dans  sa  cent  cinquante-troisième  lettre  à 
Macédonius(^).Nous  avons  treize  lettres  de  ces  deux 
grands  hommes,  Paul  et  Sénèque,  qu'on  prétend 
avoir  été  liés  d'une  étroite  amitié  à  la  cour  de  Néron. 
La  septième  lettre  de  Sénèque  à  Paul  est  très-curieuse. 
Il  lui  dit  que  les  Juifs  et  les  chrétiens  sont  souvent 
condamnés  au  supplice  comme  incendiaires  de  Rome. 
Christiani  etJudœi,  tanquàm  machinatorcs  inccndii , 
supplicio  affici  soient.  Il  est  vraisemblable  en  effet 
que  les  Juifs  et  les  chrétiens,  qui  se  haïssaient  avec 
fureur,  s'accusèrent  réciproquement  d'avoir  mis  le 
feu  à  la  ville;  et  que  le  mépris  et  l'horreur  qu'on  avait 
pour  les  Juifs,  dont  on  ne  distinguait  point  les  chré- 
tiens, les  livrèrent  également  les  uns  et  les  autres  à 
la  vengeance  publique. 

Nous  sommes  forcés  d'avouer  que  le  commerce 
épistolaire  de  Sénèque  et  de  Paul  est  dans  un  latin 
ridicule  et  barbare;  que  les  sujets  de  ces  lettres  pa- 
raissent aussi  impertinens  que  le  style  ;  qu'on  les 
regarde  aujourd;hui  comme  des  actes  de  faussaires. 
Mais  aussi  comment  ose-on  contredire  le  témoignage 
de  saint  Jérôme  et  de  saint  Augustin  ?  Si  ces  monu- 
mens  attestés  par  eux  ne  sont  que  de  viles  impos- 
tures,  quelle  sûreté  aurons -nous  pour  les  autres 

— i 

(jp)  Édition  des  Bcaécjict. ,  et  ducs  la  Cité  de  Dieu,  )iv.  VI, 


PAUL.  %3j 

écrits  plus  respectables?  C'est  la  grande  objection  de 
plusieurs  savans  personnages.  Si  on  nous  a  trompés 
indignement,  disent-ils,  sur  les  lettres  de  Paul  et  de 
Sénèque,  sur  les  constitutions  apostoliques,  et  sur  les 
actes  de  saint  Pierre,  pourquoi  ne  nous  aura-t-on  pas 
trompés  de  même  sur  les  Actes  des  apôtres?  Le  juge- 
ment de  l'église  et  la  foi  sont  les  réponses  péremp- 
toires  à  toutes  ces  recherches  de  la  science,  et  à  tous 
les  raisonnemens  de  l'esprit. 

On  ne  sait  pas  sur  quel  fondement Âbdias,  premier 
évêque  de  Babylone,  dit,  dans  son  histoire  des  apô- 
tres ,  que  saint  Paul  fit  lapider  saint  Jacques  le  Mineur 
par  le  peuple.  Mais,  avant  qu'il  se  fût  converti,  il  se 
peut  très-facilement  qu'il  eût  persécuté  saint  Jacques 
aussi-bien  que  saint  Etienne.  Il  était  très-violent;  il 
est  dit  dans  les  Actes  des  apôtres  (</)  qu'il  respirait  le 
sang  et  le  carnage.  Aussi  Abdias  a  soin  d'observer 
«  que  Fauteur  de  la  sédition  dans  laquelle  saint 
Jacques  fut  si  cruellement  traité,  était  ce  mêmePaul 
que  Dieu  appela  depuis  au  ministère  de  l'aposto- 
lat (r).  » 

Ce  livre  attribué  à  l'évêque  Abdias  n'est  point  ad- 
mis dans  le  canon;  cependant  Jules  Africain,  qui  Pa 
traduit  en  latin,  le  croit  authentique.  Dès  que  l'église 
ne  Ta  pas  reçu,  il  ne  faut  pas  le  recevoir.  Bornons- 
nous  à  bénir  la  Providence,  et  à  souhaiter  que  tous 
les  persécuteurs  soient  changés  en  apôtres  chari- 
tables et  compatissans. 

(9)  Ghap.  IX ,  v.  i.~  (r)  Àpostolica  Historia,  lib.  yi,  p.  59S 

et  596 ,  Fabrio,  codex. 


238  PÈRES,   MÈRLS. 

PÈRES,  MÈRES,  ENFANS. 
Leurs  devoirs. 

On  a  beaucoup  crié  en  France  contre  l'Encyclo- 
pédie, parce  qu'elle  avait  été  faite  en  France,  et 
qu'elle  lui  faisait  honneur;  on  n'a  point  crié  dans  les 
autres  pays;  au  contraire,  on  s'est  empressé  de  la 
contrefaire  ou  de  la  gâter,  par  la  raison  qu'il  y  avait 
à  gagner  quelque  argent. 

Pour  nous  qui  ue  travaillons  point  pour  la  gloire 
comme  les  encyclopédistes  de  Paris;  nous  qui  ne 
sommes  point  exposés  comme  eux.  à  i;envie;  nous 
dont  la  petite  société  est  cachée  dans  la  Hesse,  dans 
le  Virtemberg ,  dans  la  Suisse,  chez  les  Grisons,  au 
mont  Kxapac,  et  qui  ne  craignons  point  d'avoir  à 
disputer  contre  le  docteur  de  la  comédie  italienne  ou 
contre  un  docteur  deSorbonne,  mais  qui  ne  vendrons 
point  nos  feuilles  à  un  libraire;  nous  qui  sommes  des 
êtres  libres,  et  qui  ne  mettons  du  noir  sur  du  blanc 
qu'après  avoir  examiné,  autant  qu'il  est  en  nous,  si 
ce  noir  pourra  être  utile  au  genre  humain;  nous  enfin 
qui  aimons  la  vertu,  nous  exposerons  hardiment 
notre  pensée. 

Honore  ton  père  et  ta  mère,  si  tu  veux  vivre  long- 
temps. 

Jaserais  dire  :  Honore  ton  père  et  ta  mère,  dusses- 
tu  mourir  demain. 

Aime  tendrement,  sers  avec  joie  la  mère  qui  t'a 
porté  dans  son  sein  et  quit'a  nourri  de  son  lait,  et  qui 
a  supporté  tous  les  dégoûts  de  ta  première  enfance» 


PÈRES,  MÈRES.  23g 

Remplis  ces  mêmes  devoirs  envers  ton  père  qui  t'a 
élevé. 

Siècles  à  venir,  j  ugez  un  Franc ,  nommé  Louis  XIII , 
qui,  à  l:âge  de  seize  ans,  commença  par  faire  murer 
la  porte  de  l'appartement  de  sa  mère,  et  l'envoya  en 
exil  sans  en  donner  la  moindre  raison,  mais  seule- 
ment parce  que  son  favori  le  voulait. 

—  Mais,  monsieur,  je  suis  obligé  de  vous  confier 
que  mon  père  est  un  ivrogne,  qui  me  fit  un  jour  par 
hasard,  sans  songer  à  moi,  qui  ne  m'a  donné  aucune 
éducation  que  celle  de  me  battre  tous  les  jours  quand 
il  revenait  ivre  au  logis.  Ma  mère  était  une  coquette 
qui  n'était  occupée  que  de  faire  l'amour.  Sans  ma 
nourrice  qui  s'était  prise  d'amitié  pour  moi,  et  qui, 
après  la  mort  de  son  fils ,  m'a  reçu  chez  elle  par  cha- 
rité, je  serais  mort  de  misère. 

—  Hé  bien ,  aime  ta  nourrice ,  salue  ton  père  et  ta 
mère  quand  tu  les  rencontreras..  Il  est  dit  dans  la  Vul- 
gate  :  Honora  patrem  tuiim  et  matrem  tuant)  et  non  pas 
dilige. 

—  Fort  bien,  monsieur,  j'aimerai  mon  père  et 
ma  mère,  s'ils  me  font  du  bien  :  je  les  honorerai 
s'ils  me  font  du  mal  ;  j'ai  toujours  pensé  ainsi  de- 
puis que  je  pense ,  et  vous  me  confirmez  dans  tnes 
maximes. 

•* — Adieu,  mon  enfant,  je  vois  que  tu  prospé- 
reras ,  car  tu  as  un  grain  de  philosophie  dans  la 
tête. 

— Encore  un  mot,  monsieur;  si  mon  père  s'appe- 
lait Abraham  et  moi  Isaac ,  et  si  mon  père  me  disait  : 
Mon  fils,  tu  es  grand  et  fort,  porte  ces  fagots  au  hau- 


2$Q  PÈRES,    MÈRES. 

de  cette  montagne  pour  te  servir  de  bûcher  quand  je 
t'aurais  coupé  la  tête  ;  car  c'est  Dieu  qui  me  Ta  or- 
donné ce  matin  quand  il  m'est  venu  voir  ;  que  me 
conseilleriez-vous  de  faire  dans  cette  occasion  cha- 
touilleuse. 

—  Assez  chatouilleuse  en  effet.  Mais,  toi,  que  fe- 
rais-tu ?  car  tu  me  parais  une  assez  bonne  tête. 

—  Je  vous  avoue,  monsieur,  que  je  lui  demande- 
rais son  ordre  par  écrit,  et  cela  par  amitié  pour  lui. 
Je  lui  dirais  :  Mon  père,  vous  êtes  chez  des  étrangers 
qui  ne  permettent  pas  qu'on  assassine  son  fils  sans  une 
permission  expresse  de  Dieu  dûment  légalisée  et  con- 
trôlée. Voyez  ce  qui  est  arrivé  à  ce  pauvre  Calas  dans 
la  ville  moitié  française, moitié  espagnoledeToulouse. 
On  Ta  roué;  et  le  procureur  général  Riquet  a  conclu 
à  faire  brûler  madame  Calas  la  mère,  le  tout  sur  le 
simple  soupçon  très-mal  conçu  qu'ils  avaient  pendu 
leur  fils  Marc-xlntoine  Calas  pour  l'amour  de  Dieu. 
Je  craindrais  qu'il  ne  donnât  ses  conclusions  contre 
vous  et  contre  votre  sœur ,  ou  votre  nièce  madame 
Sara,  ma  mère.  Montrez-moi,  encore  un  coup,  une 
lettre  de  cachet  pour  me  couper  le  cou ,  signée  de  la 
main  de  Dieu,  et  plus  bas  Raphaël,  ou  Michel,  ou  Bel- 
fcébuth,  sans  quoi,  serviteur;  je  m'en  vais  chez  Pha- 
raon Égyptiaque,  ou  chez  le  roi  du  désert  de  Gérar, 
qui  ont  été  tous  deux  amoureux  de  ma  mère,  et  qui 
certainement  auront  de  la  bonté  pour  moi.  Coupez, 
si  vous  voulez,  le  cou  de  mon  frère  Ismaël;  mais, 
pour  le  mien,  je  vous  réponds  que  vous  n'en  viendrez 
pas  à  bout. 

—  Comment!  c'est  raisonner  en  vrai  sage.  Le  Die- 


PERSÉCUTION.  24* 

tionnaire  encyclopédique  ne  dirait  pas  mieux.  Tu 
iras  loin,  te  dis-je,  je  t'admire  de  n'avoir  point  dit  la 
moindre  injure  à  ton  père  Abraham,  et  de  n'avoir  point 
été  tenté  de  le  Lattre.  Et  dis-moi,  si  tu  étais  ce  Cram 
que  son  père  Clotaire,  roi  franc,  fit  brûler  dans  une 
grange,  ou  don  Carlos ,  fils  de  ce  renard  Philippe  II, 
ou  bien  ce  pauvre  xAlexis,  fils  de  ce  czar  Pierre,  moi- 
tié héros  et  moitié  tigre  ? 

—  Ali!  monsieur,  ne  me  parlez  plus  de  ces  hor- 
reurs :  vous  me  feriez  détester  la  nature  humaine. 

PERSECUTION. 

Ce  n'est  pas  Dioclétien  que  j'appellerai  persécu- 
teur ,  car  il  fut  dix -huit  ans  entiers  le  protecteur 
des  chrétiens;  et,  si  dans  les  derniers  temps  de  son 
empire  ii  ne  les  sauva  pas  des  ressentimens  de  Galé- 
rius,  il  ne  fut  en  cela  qu'un  prince  séduit  et  entraîné 
par  la  cabale  au  delà  de  son  caractère  ,  comme  tant 
d'autres. 

Je  donnerai  encore  moins  le  nom  de  persécuteurs 
aux  Trajan,  aux  Antonin;  je  croirais  prononcer  un 
blasphème. 

Quel  est  le  persécuteur?  c'est  celui  dont  l'orgueil 
blessé  et  le  fanatisme  en  fureur  irritent  le  prince  ou 
les  magistrats  contre  des  hommes  innocens,  qui  n'ont 
d?autre  crime  que  de  n'être  pas  de  son  avis.  Impu- 
dent, tu  adores  un  Dieu,  tu  prêches  la  vertu,  et  tu  ïa 
pratiques;  tu  as  servi  les  hommes,  et  tu  les  as  conso- 
lés; tu  as  établi  l'orpheline,  ta  as  secouru  le  pauvre, 
tu  as  changé  les  déserts  où  quelques  esclaves  traî- 
naient une  vie  misérable,  en  campagnes  fertiles  peu  < 

Dicl.  Pb.  y.  21 


2  42  PERSÉCUTION. 

plées  de  familles  heureuses;  mais  j'ai  découvert  que 
tu  me  méprises,  et  que  tu  n'as  jamais  lu  mon  livre  de 
controverse  :  tu  sais  que  je  suis  un  fripon,  que  j'ai 
contrefait  récriture  de  G***,  que  j'ai  volé  des  ****;  tu 
pourrais  bien  le  dire,  il  faut  que  je  te  prévienne; 
j'irai  donc  chez  le  confesseur  du  premier  ministre, 
ou  chez  le  podestat.  Je  leur  remontrerai,  en  penchant 
le  cou  et  en  tordant  la  bouche,  que  tu  as  une  opinion 
erronée  sur  les  cellules  où  furent  renfermés  les  Sep- 
tante; que  tu  parlas  même^l  y  a  dix  ans  d'une  manière 
peu  respectueuse  du  chien  de  ïobie,  lequel  tu  sou- 
tenais être  un  barbet ,  taudis  que  je  prouvais  que 
c'était  un  lévrier.  Je  te  dénoncerai  comme  l'ennemi 
de  Dieu  et  des  hommes.  Tel  est  le  langage  du  per- 
sécuteur; et,  si  ces  paroles  ne  sortent  pas  précisé- 
ment de  sa  bouche,  elles  sont  gravées  dans  son  cœur 
avec  le  burin  du  fanatisme  trempé  dans  le  fiel  de 
l'envie  (1). 

C'est  ainsi  que  le  jésuite  Le  Tellier  osa  persécu- 
ter le  cardinal  de  Noailles,  et  que  Jurieu  persécuta 
Bayle. 

Lorsqu'on  commença  à  persécuter  les  protestans 
en  France,  ce  ne  fut  ni  François  I,  ni  Henri  II,  ni 
François  II,  qui  épièrent  ces  infortunés,  qui  s'ar- 
mèrent contre  eux  d'une  fureur  réfléchie,  et  qui  les 
livrèrent  aux  flammes  pour  exercer  sur  eux  leurs  ven- 
geances. François  I  était  trop  occupé  avec  la  duchesse 
d'Étampes ,  Henri  II  avec  sa  vieille  Diane ,  et  Fran- 

(1)  Voyez,  à  l'article  Fanatisme,  ce  qui  est  relatif  à  la  déla- 
tion de  Biord ,  évoque  d'Anneci,  contre  l'auteur. 


PHILOSOPHE.  243. 

çois  II  était  trop  enfant.  Par  qui  la  persécution  corn- 
mença-t-clle  ?  par  des  prêtres  jaloux  qui  armèrent 
les  préjugés  des  magistrats  et  la  politique  des  mi- 
nistres. 

Si  les  rois  n'avaient  pas  été  trompés;  s'ils  avaient 
prévu  que  la  persécution  produirait  cinquante  ans  de 
guerres  civiles,  et  que  la  moitié  de  la  nation  serait 
exterminée  mutuellement  par  l'autre-,  ils  auraient 
éteint  dans  leurs  larmes  les  premiers  bûchers  qu'ils 
laissèrent  allumer. 

O  Dieu  de  miséricorde  !  si  quelque  homme  peut 
ressembler  à  cet  être  malfesant  qu'on  nous  peint  oc- 
cupé sans  cesse  à  détruire  tes  ouvrages,  n'est-ce  pas 
le  persécuteur? 

PHILOSOPHE. 

SECTION    PREMIÈRE. 

Philosophe,  amateur  de  la  sagesse,  c'est-à-dire,  de 
la  vérité.  Tous  les  philosophes  ont  eu  ce  double  ca- 
ractère ,  il  n'en  est  aucun  dans  l'antiquité  qui  n'ait 
donné  des  exemples  de  vertu  aux  hommes ,  et  des 
leçons  de  vérités  morales.  Ils  ont  pu  se  tromper  tous 
sur  la  physique  ;  mais  elle  est  si  peu  nécessaire  à  la 
conduite  de  la  vie,  que  les  philosophes  n'avaient  pas 
besoin  d'elle.  Il  a  fallu  des  siècles  pour  connaître 
une  partie  des  lois  de  la  nature.  Un  jour  suffit  à  un 
sage  pour  connaître  les  devoirs  de  l'homme. 

Le  philosophe  n'est  point  enthousiaste,  il  ne  s'é- 
rige point  en  prophète,  il  ne  se  dit  point  inspiré  des 
dieux;  ainsi  je  ne  mettrai  au  rang  des  philosophes, 


244  PHILOSOPHE. 

ni  l'ancien  Zoroastre ,  ni  Hermès ,  ni  l'ancien  Orphée , 
ni  aucun  de  ces  législateurs  dont  se  vantaient  les 
nations  de  la  Chaldée,  de  la  Perse,  de  la  Syrie,  de 
l'Egypte  et  de  la  Grèce.  Ceux  qui  se  dirent  enfans  des 
dieux  étaient  les  pères  de  l'imposture  ;  et,  s'ils  se  ser- 
virent du  mensonge  pour  enseigner  des  vérités ,  ils 
étaient  indignes  de  les  enseigner;  ils  n'étaient  pas 
philosophes  :  ils  étaient  tout  au  plus  de  très-prudens 
menteurs. 

Par  quelle  fatalité  ,  honteuse  peut-être  pour  les 
peuples  occidentaux,  faut-il  aller  au  bout  de  l'orient 
pour  trouver  un  sage  simple,  sans  faste t  sans  impos- 
ture, qui  enseignait  aux  hommes  à  vivre  heureux  six 
cents  ans  avant  notre  ère  vulgaire ,  dans  un  temps  où 
tout  le  septentrion  ignorait  l'usage  des  lettres,  et  ou 
les  Grecs  commençaient  à  peîne  à  se  distinguer  par 
la  sagesse?  Ce  sage  est  Confucius,  qui,  étant  législa- 
teur, ne  voulut  jamais  tromper  les  hommes.  Quelle 
plus  belle  règle  de  conduite  a-t-on  jamais  donnée  de- 
puis lui  dans  la  terre  entière  ? 

«  Réglez  un  état  comme  vous  réglez  une  famille  ; 
on  ne  peut  bien  gouverner  sa  famille  qu'en  lui  don- 
nant l'exemple. 

«  La  vertu  doit  être  commune  au  laboureur  et  au 
monarque. 

«  Occupe-toi  du  soin  de  prévenir  les  crimes  pour 
diminuer  le  soin  de  les  punir. 

«  Sous  les  bons  rois  Yao  et  Xu  les  Chinois  furent 
bons  ;  sous  les  mauvais  rois  Kie  et  Chu  ils  furent  mé- 
dians. 

«  Fais  à  autrui  comme  à  toi-même. 


PHILOSOPHE.  245 

a  Aime  les  hommes  en  général  ;  mais  chéris  les 
gens  de  bien.  Oublie  les  injures  et  jamais  les  bien- 
faits. 

«  J'ai  vu  des  hommes  incapables  de  sciences,  je 
n'en  ai  jamais  vu  incapables  de  vertus.  » 

Avouons  qu'il  n'est  point  de  législateur  qui  ait  an- 
noncé des  vérités  plus  utiles  au  genre  humain. 

Une  foule  de  philosophes  grecs  enseigna  depuis 
une  morale  aussi  pure.  S'ils  s'étaient  bornés  à  leurs 
vains  systèmes  de  physique,  on  ne  prononcerait  au- 
jourd'hui leur  nom  que  pour  se  moquer  d'eux.  Si  on 
les  respecte  encore,  c'est  qu'ils  furent  justes  et  qu'ils 
apprirent  aux  hommes  à  l'être. 

On  ne  peut  lire  certains  endroits  de  Platon,  et  sur- 
tout l'admirable  exorde  des  lois  de  Zaleucus  ,  sans 
éprouver  dans  son  cœur  l'amour  des  actions  honnêtes 
e  généreuses.  Les  Romains  ont  leur  Cicércn  ,  qui 
seul  vaut  peut-être  tous  les  philosophes  de  la  Grèce. 
Après  lui  viennent  des  hommes  encore  plus  respec- 
tables, mais  qu'on  désespère  presque  d'imiter;  c'est 
Êpïctète  dans  l'esclavage,  ce  sont  les  Antonin  et  les 
Julien  sur  le  trône. 

Quel  est  le  citoyen  parmi  nous  qui  se  priverait , 
comme  Julien,  Antonin  et  Marc-Aurèle,  de  tontes 
les  délicatesses  de  notre  vie  molle  et  efféminée?  qui 
dormirait  comme  eux  sur  la  dure  ?  qui  voudrait  s'im- 
poser leur  frugalité?  qui  marcherait  comme  eux  à 
pied  et  tête  nue  à  la  tête  des  armées,  exposé  tantôt  à 
l'ardeur  du  soleil  \  tantôt  aux  frimas  ?  qui  commande- 
rait comme  eux  à  toutes  ses  passions?  Il  y  a  parmi 

21. 


2  4^  PRILOSOPîïC. 

nous  des  dévots;  mais  où  sont  les  sages;  où  sont  les 
aines  inébranlables,  justes  et  tolérantes? 

U  y  a  eu  des  philosophes  de  cabinet  en  France  ; 
et  tous,  excepté  Montaigne,  ont  été  persécutés.  C'est, 
ce  me  semble  ,  le  dernier  degré  de  la  malignité  de 
notre  nature,  de  vouloir  opprimer  ces  mêmes  philo- 
sophes qui  la  veulent  corriger. 

Je  conçois  bien  que  des  fanatiques  d'une  secte 
égorgent  les  enthousiastes  d'une  autre  secte,  que  les 
franciscains  haïssent  les  dominicains,  et  qu'un  mau- 
vais artiste  cabale  pour  perdre  celui  qui  le  surpasse  ; 
mais  que  le  sage  Charron  ait  été  menacé  de  perdre  la 
vie  ,  que  le  savant  et  généreux  Ramus  ait  été  assas- 
siné ,  que  Descartes  ait  été  obligé  de  fuir  en  Hollande 
pour  se  soustraire  à  la  rage  des  ignorans,  que  Gas- 
sendi ait  été  forcé  plusieurs  fois  de  se  retirer  à  Digne , 
loin  des  calomnies  de  Paris;  c'est  là  l'opprobre  éter- 
nel d'une  nation. 

Un  des  philosophes  les  plus  persécutés  fut  l'im- 
mortel Bayle,  1  honneur  de  la  nature  humaine.  On 
me  dira  que  le  nom  de  Jurieu,  son  calomniateur  et 
son  persécuteur,  est  devenu  exécrable,  je  l'avoue; 
celui  du  jésuite  le  Tellier  l'est  devenu  aussi  ;  mais  de 
grands  hommes  qu'il  opprimait  en  ont  ils  moins  fini 
leurs  jours  dans  l'exil  et  dans  la  disette  ? 

Un  des  prétextes  dont  on  se  servit  pour  accabler 
Bayle  et  pour  le  réduire  à  la  pauvreté,  fut  son  article 
de  David  dans  son  utile  dictionnaire.  On  lui  repro  . 
chait  de  n'avoir  point  donné  de  louanges  à  des  ac- 
tions qui  en  elles-mêmes  sont  injustes,  sanguinaires, 


PHILOSOPHE-  247 

atroces,  ou  contraires  à  la  bonne  foi,  ou  qui  font 
rougir  la  pudeur. 

Bayle,  à  la  vérité,  ne  loua  point  David  pour  avoir 
ramassé  ^  selon  les  livres  hébreux,  six  cents  vaga- 
bonds perdus  de  dettes  et  de  crimes;  pour  avoir  pillé 
ses  compatriotes  à  la  tête  de  ces  bandits;  pour  être 
venu  dans  le  dessein  d'égorger  Nabal  et  toute  sa  fa- 
mille ,  parce  qu'il  n'avait  pas  voulu  payer  les  contri- 
butions; pour  avoir  été  vendre  ses  services  au  roi 
Achis,  ennemi  de  sa  nation;  pour  avoir  trahi  ce  roi 
Achis ,  son  bienfaiteur  ;  pour  avoir  saccagé  les  vil- 
lages alliés  de  ce  roi  Achis  ;  pour  avoir  massacré  dans 
ces  villages  jusqu'aux  enfans  à  la  mamelle,  de  peur 
qu'il  ne  se  trouvât  un  jour  une  personne  qui  pût  faire 
connaître  ses  déprédations,  comme  si  uu  enfant  à  la 
mamelle  aurait  pu  révéler  son  crime;  pour  avoir,  fait 
périr  tous  les  habitans  de  quelques  autres  villages 
sous  des  scies  ,  sous  des  herses  de  fer  ,  sous  de$  co- 
gnées de  fer,  et  dans  des  fours  à  briques  ;  pour  avoir 
ravi  le  trône  à  Isboseth,  fils  de  Saùl,  par  une  perfidie  ; 
pour  avoir  dépouillé  et  fait  périr  Miphiboseth ,  petit- 
fils  de  Saul  et  fds  de  son  ami,  de  son  protecteur  Jo- 
nathas;  pour  avoir  livré  aux  Gabaonites  deux  autres 
enfans  de  Saul,  et  cinq  de  ses  petits-enfans  qui  mou- 
rurent à  la  potence. 

Je  ne  parle  pas  de  la  prodigieuse  incontinence  de 
David ,  de  ses  concubines ,  de  son  adultère  avec  Bet- 
zabée,  et  du  meurtre  d'Urie. 

Quoi  donc,  les  ennemis  de  Bayle  auraient-ils 
voulu  que  Bayle  eût  fait  l'éloge  de  toutes  ces  cruautés 
et  de  tous  ces  crimes?  faudrait-il  qu'il  eût  dit  :  ((Princes 


1 48  PHILOSOPHE. 

de  la  terre,  imitez  l'homme  selon  le  cœur  de  Dieu; 
massacrez  sans  pitié  les  alliés  de  votre  bienfaiteur; 
égorgez  ou  faites  égorger  toute  la  famille  de  votre  roi  ; 
couchez  avec  toutes  les  femmes  en  fesant  répandre  le 
sang  des  hommes,  et  vous  serez  un  modèle  de  vertu , 
quand  on  dira  que  vous  avez  fait  des  psaumes.  » 

Bayle  n'avait-il  pas  grande  raison  de  dire  que,  si 
David  fut  selon  le  cœur  de  Dieu ,  ce  fut  par  sa  pé- 
nitence et  non  par  ses  forfaits  ?  Bayle  ne  rendait-il  pas 
service  au  genre  humain,  en  disant  que  Dieu,  qui  a 
sans  doute  dicté  l'histoire  juive,  n'a  pas  canonisé  tous 
les  crimes  rapportés  dans  cette  histoire  ? 

Cependant  Bayle  fut  persécuté,  ef  par  qui?  par  des 
hommes  persécutés  ailleurs,  par  des  fugitifs  qu'on 
aurait  livrés  aux  flammes  dans  leur  patrie,  et  ces 
fugitifs  étaient  combattus  par  d'autres  fugitifs  appelés 
jansénistes,  chassés  de  leur  pays  par  les  jésuites,  qui 
ont  enfin  été  chassés  à  leur  tour. 

Ainsi  tous  les  persécuteurs  se  sont  déclaré  une 
guerre  mortelle  ,  tandis  que  le  philosophe  opprimé 
par  eux  tous,  s'est  contenté  de  les  plaindre. 

On  ne  sait  pas  assez  que  Fontenelle ,  en  i  y  1 3 ,  fut 
sur  le  point  de  perdre  ses  pensions,  sa  place,  et  sa 
liberté,  pour  avoir  rédigé  en  France,  vingt  ans  au- 
paravant, le  Traité  des  oracles  du  savant  Van-Dale , 
dont  il  avait  retranché  avec  précaution  tout  ce  qui 
pouvait  alarmer  le  fanatisme.  Un  jésuite  avait  écrit 
contre  Fontenelle ,  il  n'avait  pas  daigné  répondre  ;  et 
c'en  fut  assez  pour  que  le  jésuite  Le Tellier,  confesseur 
de  Louis  X1Y,  accusât  auprès  du  roi  Fontenelle  d'a- 
théisme. 


PHILOSOPHE.  5  49 

Sans  M.  d'Argenson,  il  arrivait  que  le  digne  fils 
d'un  faussaire,  procureur  de  Vire,  et  reconnu  faussaire 
lui-même ,  proscrivait  la  vieillesse  du  neveu  de  Cor- 
neille. 

Il  est  si  aisé  de  séduire  son  pénitent ,  que  nous 
devons  bénir  Dieu  que  ce  Le  Tellier  n'ait  pas  fait  plus 
de  mal.  Il  y  a  deux  gîtes  dans  le  monde ,  où  Ton  ne 
peut  tenir  contre  la  séduction  et  la  calomnie;  ce  sont 
le  lit  et  le  confessionnal. 

Nous  avons  toujours  vu  les  philosophes  persécutés 
par  des  fanatiques.  Mais  est -il  possible  que  les  gens 
de  lettres  s'en  mêlent  aussi,  et  qu'eux-mêmes  ils 
aiguisent  souvent  contre  leurs  frère?  les  armes  dont 
on  les  perce  tous  l'un  après  l'autre  ? 

Malheureux  gens  de  lettres,  est-ce  à  vous  d'être 
délateurs  ?  Voyez  si  jamais  chez  les  Romains  il  y  eut 
des  Garasse,  des  Chaumeix,  desHayet,  qui  accus- 
sassent  les  Lucrèce,  les  Possidonius  les  Varron  et 
les  Pline. 

Être  hypocrite,  quelle  bassesse  !  mais  être  hypo- 
crite et  méchant ,  quelle  horreur  î  il  n'y  eut  jamais 
d'hypocrites  dans  l'ancienne  Rome ,  qui  nous  comp- 
tait pour  une  petite  partie  de  ses  sujets.  Il  y  avait  des 
fourbes,  je  l'avoue,  mais  non  des  hypocrites  de  reli- 
gion ,  qui  sont  l'espèce  la  plus  lâche  et  la  plus  cruelle 
de  toutes.  Pourquoi  n'en  voit-on  point  en  Angleterre? 
et  d'où  vient  y  en  a-t-il  encore  en  France  ?  Philoso- 
phes ,  il  vous  sera  aisé  de  résoudre  ce  problème. 

SECTION  II- 

Ce  beau  nom  a  été  tantôt  honoré,  tantôt  flétri 


2)0  PHILOSOPHE. 

comme  celui  de  poêle,  de  mathématicien,  de  moine, 
de  prêtre,  et  de  tout  ce  qui  dépend  de  l'opinion. 

Domitien  chassa  les  philosophes;  Lucien  se  moqua 
d'eux.  Mais  quels  philosophes,  quels  mathématiciens 
furent  exilés  par  ce  monstre  de  Domitien  ?  Ce  furent 
des  joueurs  de  gobelets,  des  tireurs  d'horoscopes,  des 
diseurs  de  bonne  aventure,  de  misérables  Juifs  qui 
composaient  des  philtres  amoureux  et  des  talismans; 
des  gens  de  cette  espèce  qui  avaient  un  pouvoir 
spécial  sur  les  esprits  malins,  qui  les  évoquaient,  qui 
les  fesaient  entrer  dans  le  corps  des  filles  avec  des 
paroles  ou  avec  des  signes,  et  qui  les  en  délogeaient 
par  d'autres  signes  et  d'autres  paroles. 

Quels  étaient  les  philosophes  que  Lucien  livrait 
a  la  risée  publique?  c'était  la  lie  du  genre  humain. 
C'étaient  des  gueux  incapables  d'une  profession  utile, 
des  gens  ressemblans  parfaitement  au  Pauvre  diable, 
dont  on  nous  a  fait  une  description  aussi  vraie  que 
comique;  qui  ne  savent  s'ils  porteront  la  livrée  ou 
s'ils  feront  PAlmanaeh  de  l'année  merveilleuse  (<*)  ; 
s  ils  travailleront  à  un  journal  ou  aux  grands  chemins, 
s'ils  se  feront  soldats  ou  prêtres,  et  qui  en  attendant 
vont  dans  les  cafés  dire  leur  avis  sur  la  pièce  nou- 
velle, sur  Dieu,  sur  l'être  en  général,  et  sur  les 
modes  de  l'être;  puis,  vous  empruntent  de  l'argent, 
et  vont  faire  un  libelle  contre  vous  avec  l'avocat 
Marchand,  ou  le  nommé  Chaudon,  ou  le  nommé 
Bonneval  (b). 

(a)  Opuscule  d'un  abbé  d'Étiée,  du  village  d'Étrée. 

(b)  L'avocat  Marchand,  auteur  du  Testament  politique  d'un 
ncadémicicu ,  libelle  odieux. 


PHILOSOPHE.  25l 

Ce  n'est  pas  d'une  pareille  école  que  sortirent  les 
Cicéron,  les  Atticus,  les  Epictète,  Trajan,  Adrien, 
Antdnin  Pie,  Marc-Aurèle,  Julien. 

Ce  n'est  pas  là  que  s'est  formé  ce  roi  de  Prusse , 
qui  a  composé  autant  de  livres  philosophiques  qu'il 
a  gagné  de  batailles,  et  qui  a  terrassé  autant  de 
préjugés  que  d'ennemis. 

Une  impératrice  victorieuse  qui  fait  trembler  les 
Ottomans,  et  qui  gouverne  avec  tafv  de  gloire  un 
empire  plus  vaste  que  l'empire  romain,  n'a  été  une 
grande  législatrice  que  parce  qu'elle  a  été  philosophe. 
Tous  les  princes  du  nord  le  sont;  et  le  nord  fait  honte 
au  midi.  Si  les  confédérés  de  Pologne  avaient  un  peu 
de  philosophie,  ils  ne  mettraient  pas  leur  patrie, 
leurs  terres,  leurs  maisons  au  pillage,  ils  n'ensan* 
giauteraient  pas  leurs  pays,  ils  ne  se  rendraient  pas 
les  plus  malheureux  des  hommes;  ils  écouteraient  la 
voix  de  leur  roi  philosophe,  qui  leur  a  donné  de  si 
vains  exemples,  et  de  si  vaines  leçons  de  modération 
et  de  prudence. 

Le  grand  Julien  était  philosophe  quand  il  écrivait 
à  ses  ministres  et  à  ses  pontifes  ces  belles  lettres 
remplies  de  clémence  et  de  sagesse,  que  tous  les  vé- 
ritables gens  de  bien  admirent  encore  aujourd'hui  en 
condamnant  ses  erreurs. 

Constantin  n'était  pas  philosophe  quand  il  assas- 
sinait ses  proches,  son  fils  et  sa  femme,  et  que,  dé- 
gouttant du  sang  de  sa  famille,  il  jurait  que  Dieu  lui 
avait  envoyé  le  Labarum  dans  les  nuées. 

C'est  un  terrible  saut  d'aller  de  Constantin  à 
Charles  IX  et  à  Henri  III,  rois  d'une  des  cinquante 


î'ôpL  PHILOSOPHE. 

grandes  provinces  de  l'empire  romain.  Mais  si  ces 
rois  avaient  été  philosophes,  Fun  n'aurait  pas  été 
coupable  de  la  Saint-Barthélcmi,  l'autre  n'aurait  pas 
fait  des  processions  scandaleuses  avec  ses  gitons,  nç 
se  serait  pas  réduit  à  la  nécessité  d'assassiner  le  duc 
de  Guise  et  le  cardinal  son  frère  ,  et  n'aurait  pas  été 
assassiné  lui-même  par  un  jeune  jacobin  pour  l'amour 
de  Dieu  et  de  la  sainte  église. 

Si  Louis  le  Juste,  treizième  du  nom,  avait  été  phi- 
losophe, il  n'aurait  pas  laissé  traîner  à  l'échafaud  le 
vertueux  de  Thou,  et  l'innocent  maréchal  de  Maril- 
lac;  il  n'aurait  pas  laissé  mourir  de  faim  sa  mers  à 
Cologne;  son  règne  n'aurait  pas  été  une  suite  conti- 
nuelle de  discordes  et  de  calamités  intestines 

Comparez  à  tant  de  princes  ignorans,  supersti- 
tieux, cruels,  gouvernés  par  leurs  propres  passions 
ou  par  celles  de  leurs  ministres,  un  homme  tel  que 
Montaigne  ou  Charron,  ou  le  chancelier  de  PHospi- 
tal,  ou  Thistorien  de  Thou,  ou  la  Mothe  Le  Vaycr,  ou 
Locke,  un  Shaftesbury,  un  Sidney,  un  Herbert,  et 
voyez  si  vous  aimeriez  mieux  être  gouvernés  par  ces 
rois  ou  par  ces  sages. 

Quand  je  parle  des  philosophes,  ce  n'est  pas  des 
polissons  qui  veulent  être  les  singes  des  Diogène, 
uiaib  de  ceux  qui  imitent  Platon  et  Cicéron. 

Voluptueux  courtisans,  et  vous,  petits  hommes 
revêtus  d  un  petit  emploi  qui  vous  donne  une  petite 
autorité  dans  un  petit  pays,  vous  criez  contré  la  phi- 
losophie; allez,  vous  êtes  des  Nomentanus  qui  vous 
déchaînez  contre  Horace,  et  des  Cotins  qui  voulei 
qu'on  méprise  Boileau. 


PHILOSOPHE.  Q5J 

SECTION    III. 

L'empesé  luthérien,  le  sauvage  calviniste,  l'or- 
gueilleux anglican,  le  fanatique  janséniste,  le  jésuite 
qui  croit  toujours  régenter,  même  dans  Texil  et  sous 
la  potence,  le  sorboniste  qui  pense  être  père  dam 
concile,  et  quelques  sottes  que  tous  ces  gens-là  diri- 
gent, se  déchaînent  tous  contre  le  philosophe.  Ce 
sont  des  chiens  de  différente  espèce  qui  hurlent  tous 
à  leur  manière  contre  un  beau  cheval  qui  paît  dans 
une  verte  prairie  ,  et  qui  ne  leur  dispute  aucune 
des  charognes  dont  ils  se  nourrissent,  et  pour  les- 
quelles ils  se  battent  entre  eux. 

Ils  font  tous  les  jours  imprimer  des  fatras  de  théo- 
logie philosophique ,  des  dictionnaires  philosopho- 
théologiques;  et  leurs  vieux  argumens  traînés  dans 
les  rues,  ils  les  appellent  démonstrations;  et  leurs 
sottises  rebattues,  ils  les  nomment  Unîmes  et  coroh 
laires,  comme  les  faux  -  monnajeurs  appliquent  uns 
feuille  d'argent  sur  un  écu  de  plomb. 

Ils  se  sentent  méprisés  par  tous  les  hommes  qui 
pensent,  et  se  voient  réduits  à  tromper  quelques 
vieilles  imbéciles.  Cet  état  est  plus  humiliant  que 
d'avoir  été  chassés  de  France,  d'Espagne  et  de  Na- 
ples.  On  digère  tout,  hors  le  mépris.  On  dit  que,  quand 
le  diable  fut  vaincu  par  Raphaël  (  comme  il  est 
prouvé  ) ,  cet  esprit-corps  si  superbe  se  consola  très- 
aisément,  parce  qu'il  savait  que  les  armes  sont  jour- 
nalières. Mais,  quand  il  sut  que  Raphaël  se  moquait 
de  lui,  il  jura  de  ne  lui  pardonner  jamais.  Ainsi  les 
jésuites  ne  pardonnèrent  jamais  à  Pascal;  ainsi  Jurieu 

Dict.  Ph.  7^  22 


254  PHILOSOPHE. 

calomnia  Bayle  jusqu'au  tombuau;  ainsi  tous  les  Tar- 
tufes se  déchaînèrent  contre  Molière  jusqu'à  sa  moi  U 

Dans  leur  rage  ils  produisent  des  impostures  , 
comme  dans  leur  ineptie  ils  débitent  leurs  argumens. 

Un  des  plus  raides  calomniateurs,  comme  un  des 
plus  pauvres  argumentans  que  nous  ayons,  est  uu 
ex-jésuite  nommé  Pauiian,  qui  a  fait  imprimer  de  la 
théologo-philosopho-rapsodie  en  la  ville  d'Avignon 
jadis  papale,  et  peut-être  un  jour  papale  (*).  Cet 
homme  accuse  les  auteurs  de  l'Encyclopédie  d'avoir 
dit  : 

«  Que,  l'homme  n'étant  par  sa  naissance  sensible 
qu'aux  plaisirs  des  sens,  ces  plaisirs  par  conséquent 
sont  l'unique  objet  de  ses  désirs  ; 

«  Qu'il  n'y  a  en  soi  ni  vice  ni  vertu,  ni  bien  ni  mal 
moral,  ni  juste  ni  injuste; 

«  Que  les  plaisirs  des  sens  produisent  toutes  les 
vertus  j 

a  Que  pour  être  heureux  il  faut  étouffer  les  re- 
mords, etc.  » 

En  quels  endroits  de  l'Encyclopédie,  dont  on  a 
commencé  cinq  éditions  nouvelles,  a-t-il  donc  vu 
ces  horribles  turpitudes  ?  il  fallait  citer.  As-tu  porte 
l'insolence  de  ton  orgueil  et  la  démence  de  ton  carac- 
tère jusqu'à  penser  qu'on  t'en  croirait  sur  ta  parole  ? 
Ces  sottises  peuvent  se  trouver  chez  tes  casuistes,  ou 
dans  le  Portier  des  Chartreux.  Mais  certes  elles  ne  se 


(*)  Cet  article  a  été  imprimé  dans  le  temps  où  le  roi  de 
France  était  eu  possession  de  la  ville  d'Avignon.  CHoyw  l'ar* 
ticle  Avignon.) 


PHILOSOPHE.  205 

trouvent  pas  dans  les  articles  de  l'Encyclopédie  faits 
par  M.  Diderot,  par  M.  d'Alembert,  par  M.  le  che- 
valier de  Jaucourt,  par  M.  de  Voltaire.  Tu  ne  les  as 
vues  ni  dans  les  articles  de  M.  le  comte  de  Trcssan, 
ni  dans  ceux  de  MM.  Blondel,  Boucher  -  d'Argis  , 
Marmontel,  Venel,  Tronchin,  d'Aubenton,  d'Argen- 
ville,  et  de  tant  d'autres  qui  se  sont  dévoués  généreu- 
sèment  à  enrichir  le  Dictionnaire  encyclopédique,  et 
qui  ont  rendu  un  service  éternel  à  l'Europe.  Nul  d'eux 
n'est  assurément  coupable  des  horreurs  dont  tu  les 
accuses.  Il  n'y  avait  que  toi  et  le  vinaigrier  Abraham 
Chaumeix  le  convulsionnaire  crucifié,  qui  fussent 
capables  d'une  si  infâme  calomnie. 

Tu  mêles  l'erreur  et  la  vérité,  parce  que  tu  ne  sais 
les  distinguer;  tu  veux  faire  regarder  comme  impie 
cette  maxime  adoptée  par  tous  les  publicistes  :  «  Que 
tout  homme  est  libre  de  se  choisir  une  patrie.  >> 

Quoi!  vil  prédicateur  de  l'esclavage,  il  n'était  pas 
permis  à  la  reine  Christine  de  voyager  en  France,  et 
de  vivre  à  Rome  ?  Casimir  et  Stanislas  ne  pouvaient 
finir  leurs  jours  parmi  nous?  il  fallait  qu'ils  mourus- 
sent en  Pologne  parce  qu'ils  étaient  Polonais  ?  Goldo- 
ni,  Vanloo,  Cassini,  ont  offensé  Dieu  en  s'établissant 
à  Paris  ?  Tous  les  Irlandais  qui  ont  fait  quelque  for- 
tune en  France  ont  commis  en  cela  un  péché  mortel? 

Et  tu  as  la  bêtise  d'imprimer  une  telle  extrava- 
gance, et  Riballier  celle  de  t'approuver;  et  tu  mets 
dans  la  même  classe  Bayle,  Montesquieu  et  le  fou  de 
La  Métrie?  et  tu  as  senti  que  notre  nation  est  assez, 
douce,  assez  indulgente  pour  ne  l'abandonner  qu'au 
mépris? 


a56  philosophe. 

Quoi!  tu  zscs  calomnier  ta  patrie  (  si  un  jésuite 
en  a  une)?  lu  oses  dire  ce  qu'on  n'entend  en  France 
que  des  philosophes  attribuer  au  hasard  l'union  et 
la  désunion  des  atomes  qui  composent  l'âme  de 
l'homme?  »  MentirU  impudentissimè;  je  te  défie  de 
produire  un  seul  livre  fait  depuis  trente  ans  où  l'on 
attribue  quelque  chose  au  hasard,  qui  n'est  qu'un  mot 
vide  de  sens. 

Tu  oses  accuser  le  sage  Locke  d'avoir  dit  «  qu'il 
se  peut  que  l'âme  soit  un  esprit,  mais  qu'il  n'est  pas 
sûr  qu'elle  le  soit,  et  que  nous  ne  pouvons  pas  dé- 
cider ce  qu'elle  peut,  et  ne  peut  pas  acquérir? 

Mentiris  impudentissimè,  Locke,  le  respectable 
Locke,  dit  expressément  dans  sa  réponse  au  chica- 
neur Stilingfleet  :  <c  Je  suis  fortement  persuadé  qu'en- 
core qu'on  ne  puisse  pas  montrer  (pai  la  seule  raison) 
que  l'âme  est  immatérielle ,  c^la  ne  diminue  nulle- 
ment l'évidence  de  son  immortalité,  parce  que  la  fi- 
délité de  Dieu  est  une  démonstration  de  la  vérité  de 
tout  ce  qu'il  a  révélé  (r/) ,  et  le  manque  d'une  autre 
démonstration  ne  rend  pas  douteux  ce  qui  est  déjà 
démontré.  » 

Voyez  d'ailleurs  à  l'article  Ame,  comme  Locke 
s'exprime  Sur  les  bornes  de  nos  connaissances,  .: 
sur  l'immensité  du  pouvoir  de  FÊtre  suprême. 

Le  grand  philosophe  lord  Bolingbroke  déclare 
que  l'opinion  contraire  à  celle  4e  Locke  est  un  blas 
pneme. 

Tous  les  pères  des  trois  premiers  siècles  de  l'église 

(a)  Traduction  de  Cosle* 


PHILOSOPHE.  2oJ 

regardaient  l'âme  comme  une  matière  légère,  et  ne  la 
croyaient  pas  moins  immortelle.  Et  nous  avons  au- 
jourd'hui des  cuistres  de  collège  qui  appellent  athées 
ceux  qui  pensent  avec  les  pères  de  l'église  que  Dieu 
peut  donner ,  conserver  l'immortalité  à  l'âme  }  de 
quelque  substance  qu'elle  puisse  être! 

Tu  pousses  ton  audace  jusqu'à  trouver  de  Fa- 
théisme  dans  ces  paroles  :  a  Qui  fait  le  mouvement 
dans  la  nature?  c'est  Dieu.  Qui  fait  végéter  toutes  les 
plantes?  c'est  Dieu.  Qui  fait  le  mouvement  dans  les 
animaux?  c'est  Dieu.  Qui  fait  la  pensée  dans  l'homme? 
c'est  Dieu.  »: 

On  ne  peut  pas  dire  ici  ?  mentiris  impudentissimè, 
tu  mens  impudemment;  mais  on  doit  dire,  tu  blas- 
phèmes la  vérité  impudemment. 

Finissons  par  remarquer  que  lehéro-sdeTex-jésuite 
Pauliari,  est  l'ex-jésuite  Patouillet,  auteur  d'un  man- 
dement d'évêque,  dans  lequel  tous  les  parlemens  du 
royaume  sont  insultés.  Ce  mandement  fut  brûlé  par 
la  main  du  bourreau.  Il  ne  restait  plus  à  cet  ex-jésuite 
Paulian  qu'à  traiter  l'ex-jésuite  Nonotte  de  père  de 
l'église 5  et  à  canoniser  le  jésuite  Malagrida,  le  jésuite 
Guignard,  le  jésuite  Garnet,  le  jésuite  Oldcorn,  et 
tous  les  jésuites  à  qui  Dieu  a  fait  la  grâce  d'être  pendus 
ou  écartelés  :  c'étaient  tous  de  grands  métaphysiciens; 
de  grands  philosopho-théologiens. 

SECTION  IV. 

Les  gens  non  pensans  demandent  souvent  aux  gens 
pensans  à  quoi  a  servi  la  philosophie.  Les  gens  pen- 
sans leur  répondront  :  A  détruire  en  Angleterre  1* 

22, 


258  PHILOSOPHE. 

rage  religieuse,  qui  fit  périr  le  roi  Charles  I  sur  un 
éehafaud  ;  à  mettre  en  Suède  un  archevêque  dans 
l'impuissance  de  faire  couler  le  sang  de  la  noblesse 
une  bulle  du  pape  à  la  main  ;  à  maintenir  dans  l'Alle- 
magne la  paix  de  la  religion ,  en  rendant  toutes  les 
disputes  théologiques  ridicules,  à  éteindre  enfin  dans 
l'Espagne  les  abominables  bûchers  de  l'inquisition. 

Welches ,  malheureux  Welches ,  elle  empêche 
que  des  temps  orageux  ne  produisent  une  seconde 
fronde  et  un  second  Damiens. 

Prêtres  de  Rome  ,  elle  vous  force  à  supprimer 
votre  bulle  In  cœnâ  Domini,  ce  monument  d'impu- 
dence et  de  folie. 

Peuples,  elle  adoucit  vos  mœurs.  Rais,  elle  vous 
instruit. 

section  V. 

Le  philosophe  est  l'amateur  de  la  sagesse  et  de  la 
vérité;  être  sage,  c'est  éviter  les  fous  et  les  méchans. 
Le  philosophe  ne  doit  donc  vivre*  qu'avec  des  philo- 
sophes. 

Je  suppose  qu'il  y  ait  quelques  sages  parmi  les 
Juifs,  si  l'un  de  ces  sages  mange  avec  quelques  rab- 
bins, s'il  se  fait  servir  un  plat  d'anguille  ou  de  lièvre, 
s'il  ne  peut  s'empêcher  de  rire  de  quelques  discours 
superstitieux  de  ses  convives,  le  voilà  perdu  dans  la 
synagogue  ;  il  en  faut  dire  autant  d'un  Musulman  , 
d'un  Guèbre,  d'un  Banian. 

Je  sais  qu'on  prétend  que  le  sage  ne  doit  jamais 
laisser  entrevoir  aux  profanes  sqs  opinions ,  qu'il  doit 
être  fou  avec  les  fous,  imbécile  avec  les  imbéciles; 


PHILOSOPHE.  259' 

mais  on  n'a  pas  encore  osé  dire  qu'il  doit  être  fripon 
avec  les  fripons.  Or,  si  on  exige  que  le  sage  soit  tou- 
jours de  l'avis  de  ceux  qui  trompent  les  hommes , 
n'est-ce  pas  demander  évidemment  que  le  sage  ne 
soit  pas  un  homme  de  Lien  ?  exigera-t-on  d'un  mé- 
decin qu'il  soit  toujours  de  l'avis  des  charlatans? 

Le  sage  est  un  médecin  des  âmes;  il  doit  donner 
ses  remèdes  à  ceux  qui  lui  en  demandent,  et  fuir  la 
société  des  charlatans  qui  le  persécuteront  infailli- 
blement. Si  donc  un  fou  de  l'Asie  Mineure  ou  un  fou  . 
de  l'Inde,  dit  au  sage  :  Mon  ami,  tu  as  bien  la  mine 
de  ne  pas  croire  à  la  jument  Borac ,  ou  aux  métamor- 
phoses de  Yisnou  ;  je  te  dénoncerai ,  je  t'empêcherai 
d'être  bostangi  J  je  te  décrierai,  je  te  persécuterai  ;  le 
sage  doit  le  plaindre  et  se  taire. 

Si  des  îgnorans  nés  avec  un  bon  esprit,  et  voulant 
sincèrement  s'instruire ,  interrogent  le  sage ,  et  lui 
disent  :  Dois-je  croire  qu'il  y  a  cinq  cents  lieues  de 
la  lune  à  Vénus ,  et  de  Mercure  au  soleil  -,  comme 
Tassurent  tous  les  premiers  pères  musulmans,  malgré 
tous  les  astronomes?  Le  sage  doit  leur  répondre  que 
les  pères  peuvent  se  tromper.  Le  sage  doit  en  tout 
temps  les  avertir  que  cent  dogmes  ne  valent  pas  une 
bonne  action ,  et  qu'il  vaut  mieux  secourir  un  infor- 
tuné que  de  connaître  à  fond  l'abolissant  et  l'aboli 

Quand  un  manant  voit  un  serpent  prêt  à  l'assaillir, 
il  doit  le  tuer  :  quand  un  sage  voit  un  superstitieux  et 
un  fanatique,  que  fera -t- il?  il  les  empêchera  de 
mordre. 


sGp  PHILOSOPHIE. 

PHILOSOPHIE. 

SECTION    PREMIÈRE. 

Écrivez  fifosofie  ou  philosophie,  comme  il  vous 
plaira;  mais  convenez  que ,  dès  qu'elle  paraît,  elle  est 
persécutée.  Les  chiens  à  qui  vous  présentez  un  ali- 
ment pour  lequel  ils  n'ont  pas  de  goût  ,  vous  mordent. 

Vous  direz  que  je  répète  ;  mais  il  faut  remettre 
cent  fois  devant  les  yeux  du  genre  humain  que  la 
sacrée  congrégation  condamna  Galilée  ,  et  que  les 
cuistres  qui  déclarèrent  excommuniés  tous  les  bons 
citoyens  qui  se  soumettraient  au  grand  Henri  IV,  fu- 
rent les  mêmes  qui  condamnèrent  les  seules  vérités 
qu'on  pouvait  trouver  dans  les  ouvrages  de  Des- 
cartes. 

Tous  les  barbets  de  la  fange  théologique  aboyant 
les  uns  contre  les  autres  aboyèrent  tous  contre  de 
ThoU)  contre  la  Mothe  Le  Vayer,  contre  Bayle.  Que 
de  sottises  ont  été  écrites  par  de  petits  écoliers  weî- 
ches  contre  le  sage  Locke! 

Ces  Welches  disent  que  César,  Cicéron,  Sénèque, 
Pline,  Marc-Aurèle,  pouvaient  être  philosophes, 
mais  que  cela  n'est  pas  permis  chez  les  Welches.  On 
leur  répond  que  cela  est  très-permis  et  très-utile 
chez  les  Français;  que  rien  n'a  fait  plus  de  bien  aux 
Anglais,  et  qu'il  est  temps  d'exterminer  la  barbarie. 

Vous  me  répliquez  qu'on  n'en  viendra  pas  à  bon1. 
Non ,  chez  le  peuple  et  chez  les  imbéciles ,  mais  chez 
tous  les  honnêtes  gens  votre  affaire  est  faite. 


' ;  PHILOSOPHIE.  û6l 

SECTION  II. 

Un  des  grands  malheurs ,  comme  un  des  grands 
ridicules  du  genre  humain,  c'est  que  dans  tous  les 
pays  qu'on  appelle  policés,  excepté  peut  être  à  la 
Chine ,  les  prêtres  se  chargèrent  de  ce  qui  n'apparte- 
nait qu'aux  philosophes.  Ces  prêtres  se  mêlèrent  de 
régler  l'année  :  c'était,  disaient-ils,  leurs  droits;  car 
il  était  nécessaire  que  les  peuples  connussent  leurs 
jours  de  fêtes.  Ainsi  les  prêtres  chaïuéens,  égyptiens , 
grecs,  romains,  se  crurent  mathématiciens  et  astro- 
nomes; mais  quelle  mathématique  et  quelle  astrono- 
mie! Ils  étaient  trop  occupés  de  leurs  sacrifices,  do 
leurs  oracles,  de  leurs  divinations,  de  leurs  augures, 
pour  étudier  sérieusement.  Quiconque  s'est  fait  un 
métier  de  la  charlatanerie  ne  peut  avoir  l'esprit  juste 
et  éclairé.  Ils  furent  astrologues ,  et  jamais  astro- 
nomes (*). 

Les  prêtres  grecs  eux-mêmes  ne  firent  d'abord 
l'année  que  de  trois  cent  soixante  jours.  Il  fallut  que 
les  géomètres  leur  apprissent  qu'ils  s'étaient  trompés 
de  cinq  jours  et  plus.  Ils  réformèrent  donc  leur  année. 
D'autres  géomètres  leur  montrèrent  encore  qu'ils 
s'étaient  trompés  de  six  heures.  Iphitus  les  obligea  de 
changer  leur  almanach  grec.  Ils  ajoutèrent  un  jour 
de  quatre  ans  en  quatre  ans  à  leur  année  fautive  ; 
Iphitus  célébra  ce  changement  par  l'institution  des 
olympiades. 

On  fut  enfin  obligé  de  recourir  au  philosophe  Mé- 

(*)  Voyez  l'article  Astrologie. 


26  2  PHILOSOPHIE. 

thon ,  qui ,  en  combinant  l'année  de  la  lune  avec  celle 
du  soleil,  composa  son  cycle  de  dix-neuf  années,  au 
bout  desquelles  le  soleil  et  la  lune  revenaient  au 
même  point  à  une  heure  et  demie  près.  Ce  cycle  fut 
gravé  en  or  dans  la  place  publique  d'Athènes  ;  et  c'est 
ce  fameux  nombre  d'or  dont  on  se  sert  encore  aujour- 
d'hui avec  les  corrections  nécessaires. 

On  sait  assez  quelle  confusion  ridicule  les  prêtres 
romains  avaient  introduite  dans  le  comput  de  l'année. 

Leurs:  bévues  avaient  été  si  grandes ,  que  leurs 
fêtes  de  l'été  arrivaient  en  hiver.  César,  l'universel 
César,  fut  obligé  de  faire  venir  d'Alexandrie  le  phi- 
losophe Sosigène  pour  réparer  les  énormes  fautes  des 
pontifes. 

Lorsqu'il  fut  encore  nécessaire  de  réformer  le  ca- 
lendrier de  Jules -César,  sous  le  pontificat  de  Gré- 
goire XIII,  à  qui  s'adressa-t-on?  fut-ce  à  quelque  in- 
quisiteur? Ce  fut  à  un  philosophe,  à  un  médecin 
nommé  Lilio. 

Que  l'on  donne  le  livre  de  la  Connaissance  des 
temps  à  faire  au  professeur  Cogé ,  recteur  de  l'uni- 
versité, il  ne  saura  pas  seulement  de  quoi  il  est  ques- 
tion. Il  faudra  bien  en  revenir  à  M.  de  Lalande  de  l'a- 
cadémie des  sciences,  chargé  de  ce  très-pénible  tra- 
vail trop  mal  récompensé. 

Le  rhéteur  Cogé  a  donc  fait  une  étrange  bévue 
quand  il  a  proposé  pour  les  prix  de  l'université  ce 
sujet  si  singulièrement  énoncé  : 

'Non  macjis  Deo  cjuàm  regihus  infensa  est  ista  quœ  vocatur 
hodiè  philosophia. —  Cette,  qu'on  nomme  aujourd'hui  -philoso- 
phie, ri  est  pas.  plus  ennemie  de  Dieu  que  des  rois. 


PHILOSOPHIE.  £63 

Il  voulait  dire  moins  ennemie.  Il  a  pris  magis  pour 
minus.  Et  le  pauvre  homme  devait  savoir  que  nos 
académies  ne  sont  ennemies  du  roi  ni  de  Dieu  (*). 

SECTION  m. 

Si  la  philosophie  a  fait  tant  d'honneur  à  la  France 
dans  l'Encyclopédie,  il  faut  avouer  aussi  que  l'igno- 
rance et  l'envie ,  qui  ont  osé  condamner  cet  ouvrage , 
auraient  couvert  la  France  d'opprobre ,  si  douze  ou 
quinze  convulsionnaires,  qui  formèrent  une  cabale, 
pouvaient  être  regardés  comme  les  organes  de  la 
France ,  eux  qui  n'étaient  en  effet  que  les  ministres  du 
fanatisme  et  de  la  sédition ,  eux  qui  ont  forcé  le  roi  à 
casser  le  corps  qu'ils  avaient  séduit.  Leurs  manœuvres 
ne  furent  pas  si  violentes  que  du  temps  de  la  fronde , 
mais  ne  furent  pas  moins  ridicules.  Leur  fanatique 
crédulité  pour  les  convulsions  et  pour  les  misérables 
prestiges  de  saint  Médard  était  si  forte,  qu'ils  obli- 
gèrent un  magistrat,  d'ailleurs  sage  et  respectable^ 
de  dire  en  plein  parlement,  que  les  miracles  de  l'église 
catholique  subsistaient  toujours.  On  ne  peut  entendre 
par  ces  miracles  que  ceux  des  convulsions.  Assuré- 
ment il  ne  s'en  fait  pas  d'autres,  à  moins  qu'on  ne 
croie  aux  petits  enfans  ressuscites  par  saint  Ovide.  Lo 
temps  des  miracles  est  passé;  l'église  triomphante 
n'en  a  plus  besoin.  De  bonne  foi,  y  avait-il  un  seul 
des  persécuteurs  de  l'Encyclopédie  qui  entendît  un 
mot  des  articles  d'astronomie ,  de  dynamique ,  de 

(*)  Voyez  le  discours  de  M.  l'avocat  Belleguier  sur  ce  sujet» 
îi  est  assest  curieux  1 1. 1  de  la  Philosophie. 


064  PHILOSOPHIE. 

géométrie,  de  métaphysique,  de  botanique,  de  mé- 
decine, d'anatomie,  dont  ce  livre,  devenu  si  néces- 
saire, est  chargé  à  chaque  tonie(tf);  Quelle  foule 
d'imputations  absurdes  et  de  calomnies  grossières 
n'accumula-t-on  pas  contre  ce  trésor  de  toutes  les 
sciences  !  il  suffirait  de  les  réimprimei  à  la  suite  do 
l'Encyclopédie  pour  éterniser  leur  honte.  Voilà  ce 
que  c'est  que  d'avoir  voulu  juger  un  ouvrage  qu'on 
n'était  pas  même  en  état  d'étudier.  Les  lâches!  ils  ont 
crié  que  la  philosophie  ruinait  la  catholicité.  Quoi 
donc ,  sur  vingt  millions  d'hommes  s'en  est-il  trouvé 
un  seul  qui  ait  vexé  le  moindre  habitué  de  paroisse? 
un  seul  a-t-il  jamais  manqué  de  respect  dans  les 
églises?  un  seul  a-t-il  proféré  publiquement  contre 
nos  cérémonies  une  seule  parole  qui  approchât  de  la 
virulence  avec  laquelle  on  s'exprimait  alors  contre 
l'autorité  royale. 

Répétons  que  jamais  la  philosophie  n'a  fait  de  mal 
à  l'état,  et  que  le  fanatisme ,  joint  à  l'esprit  de  corps , 
lui  en  a  fait  beaucoup  dans  tous  les  temps. 


(a)  On  sait  hien  que  tout  n'est  pas  égal  dans  cet  ouvrage  ira- 
menss,  et  qu'il  n'est  pas  possible  que  tout  le  6oit.  Les  articles 
des  Cahusac  et  d'autres  semblables  intrus  ne  peuvent  égaler 
ceux  des  Diderot ,  des  d'Alembert ,  des  Jaucourt ,  des  Boucher- 
d'Argis,  des  Venel,  des  du  Marsais,  et  de  tant  d'autres  vrais 
philosophes  :  mais,  à  tout  prendre,  l'ouvrage  est  un  service 
éternel  rendu  au  genre  humain  ;  la  preuve  en  est  qu'on  le  réim- 
prime partout.  On  ne  fait  pas  le  même  honneur  à  ses  de'trac- 
teuis.  Ont-ils  existé?  on  ne  le  sait  que  par  la  mention  que  nous 
fcsons  d'eux. 


PHïLOSOPHiE.  265 

SECTION    IV. 

Précis  de  la  philosophie  ancienne. 

J'ai  consumé  environ  quarante  années  de  mon 
pèlerinage  dans  deux  ou  trois  coins  de  ce  monde ,  à 
chercher  cette  pierre  philosophale  qu'on  nomme  la 
vérité.  J'ai  consulté  tous  les  adeptes  de  l'antiquité, 
Épicure  et  Augustin ,  Platon  et  Malebranche ,  et  je 
suis  demeuré  dans  ma  pauvreté.  Peut-être  dans  tous 
ces  creusets  des  philosophes  y  a-t-il  une  ou  deux 
onces  d'or;  mais  tout  le  reste  est  tête-morte ,  fange 
insipide  dont  rien  ne  peut  naître. 

Il  me  semble  que  les  Grecs  nos  maîtres  écrivaient 
bien  plus  pour  montrer  leur  esprit  qu'ils  ne  se  ser- 
vaient de  leur  esprit  pour  s'instruire.  Je  ne  vois  pas 
un  seul  auteur  de  l'antiquité  qui  ait  un  système  suivi, 
méthodique,  clair,  marchant  de  conséquence  en 
conséquence. 

Quand  j'ai  voulu  rapprocher  et  combiner  les  sys- 
tèmes de  Platon  ,  du  précepteur  d'Alexandre ,  de 
Pythagore  et  des  orientaux,  voici  à  peu  près  ce  que 
j'en  ai  pu  tirer. 

Le  hasard  est  un  mot  vide  de  sens,  rien  ne  peut 
exister  sans  cause.  Le  monde  est  arrangé  suivant  des 
lois  mathématiques,  donc  il  est  arrangé  par  une  in- 
telligence. 

Ce  n'est  pas  un  être  intelligent  tel  que  je  le  suis, 
qui  a  présidé  à  la  formation  de  ce  monde ,  car  je  ne 
puis  former  un  ciron;  donc  ce  monde  est  l'ouvrage 
d'une  intelligence  prodigieusement  supérieure. 

Cet  être  qui  possède  l'inte41igence  et  la  puissance 

DiCt.  Ph.   7.  23 


266  PHILOSOPHIE. 

dans  an  si  haut  degré ,  oxiste-t-il  nécessairement  ?  Il 
le  faut  bien  :  car  il  faut  ou  qu'il  ait  reçu  l'être  par  un 
autre,  ou  qu'il  soit  par  sa  propre  nature.  S'il  a  reçu 
l'être  par  un  autre,  ce  qui  est  très  -  difficile  à  con- 
cevoir, il  faut  donc  que  je  recoure  à  cet  autre,  et  cet 
autre  sera  le  premier  moteur.  De  quelque  côté  que  je 
me  tourne,  il  faut  donc  que  j'admette  un  premier 
moteur  puissant  et  intelligent,  qui  est  tel  nécessaire- 
ment par  sa  propre  nature. 

Ce  premier  moteur  a-t-il  produil  les  choses  de 
rien?  cela  ne  se  conçoit  pas;  créer  de  rien,  c'est 
changer  le  néant  en  quelque  chose.  Je  ne  dais  point 
admettre  une  telle  production,  à  moins  que  je  ne 
trouve  des  raisons  invincibles  qui  me  forcent  d'ad- 
mettre ce  que  mon  esprit  ne  peut  jamais  comprendre. 

Tout  ce  qui  existe  paraît  exister  nécessairement, 
puisqu'il  existe.  Car,  s'il  y  a  aujourd'hui  une  raison 
de  l'existence  des  choses,  il  y  en  a  eu  une  hier,  il  y 
en  a  eu  une  dans  tous  les  temps;  et  cette  cause  doit 
toujours  avoir  eu  son  effet,  sans  quoi  elle  aurait  été 
pendant  l'éternité  une  cause  inutile. 

Mais  comment  les  choses  auront -elles  toujours 
existé  ,  étant  visiblement  sous  la  main  du  premier 
moteur  ?  Il  faut  donc  que  cette  puissance  ait  toujours 
agi;  de  même,  à  peu  près,  qu'il  n'y  a  point  de  soleil 
sans  lumière,  de  même  qu'il  n'y  a  point  de  mouve- 
ment sans  un  être  qui  passe  d'un  point  de  l'espace 
dans  un  autre  point. 

Il  y  a  donc  un  être  puissant  et  intelligent  qui  a 
toujours  agi;  et,  si  cet  être  n'avait  point  agi,  à  quoi  lui 
aurait  servi  son  existence  ? 


PHILOSOPHIE.  267 

Toutes  les  choses  sont  donc  des  émanations  éter- 
nelles de  ce  premier  moteur. 

Mais  comment  imaginer  que  de  la  pierre  et  de  la 
fange  soient  des  émanations  de  l'Être  éternel,  intelli- 
gent et  puissant  ? 

Il  faut  de  deux  choses  l'une ,  ou  que  la  matière  de 
cette  pierre  et  cette  fange  existent  nécessairement  par 
elles-mêmes,  ou  qu'elles  existent  nécessairement  par 
ce  premier  moteur;  il  n'y  a  pas  de  milieu. 

Ainsi  donc,  il  n'y  a  que  deux  partis  à  prendre  ou 
d'admettre  la  matière  éternelle  par  elle-même,  ou  la 
matière  sortant  éternellement  de  l'Être  puissant;  in- 
telligent, éternel. 

Mais,  ou  subsistante  par  sa  propre  nature,  ou 
émanée  de  l'être  producteur,  elle  existe  de  toute 
éternité ,  puisqu'elle  existe  ,  et  qu'il  n'y  a  aucune 
raison  pour  laquelle  elle  n'aurait  pas  existé  aupara- 
vant. 

Si  la  matière  est  éternellement  nécessaire,  il  est 
donc  impossible,  il  est  donc  contradictoire  qu'elle 
ne  soit  pas  *,  mais  quel  homme  peut  assurer  qu'il  est 
impossible,  qu'il  est  contradictoire  que  ce  caillou  et 
cette  mouche  n'aient  pas  l'existence  ?  On  est  pourtant 
forcé  de  dévorer  cette  difficulté  qui  étonne  plus  l'i- 
magination qu'elle  ne  contredit  les  principes  du  rai- 
sonnement. 

En  effet,  dès  que  vous  avez  conçu  que  tout  est 
émané  de  l'Être  suprême  et  intelligent,  que  rien  n'en 
est  émané  sans  raison,  que  cet  être  existant  toujours, 
a  dû  toujours  agir,  que  par  conséquent  toutes  les 
choses  ont  dû  éternellement  sortir  du  sein  de  son 


1*68  PHILO  S  0IM11E. 

existence,  vous  ne  devez  pas  être  plus  rebuté  de 
croire  la  matière  dont  sont  formés  ce  caillou  et  cette 
mouche,  une  production  éternelle,  que  vous  n'êtes 
rebuté  de  concevoir  la  lumière  comme  une  émanation 
éternelle  de  TÊtre  tout-puissant. 

Puisque  je  suis  un  être  étendu  et  pensant ,  mon 
étendue  et  ma  pensée  sont  donc  des  productions  né- 
cessaires de  cet  être.  Il  m'est  évident  que  je  ne  puis 
me  donner  ni  l'étendue,  ni  la  pensée.  J'ai  donc  reçu 
l'un  et  l'autre  de  cet  Etre  nécessaire. 

Peut -il  m'avoir  donné  ce  qu'il  n'a  pas  ?  J'ai  l'in- 
telligence et  je  suis  dans  l'espace;  donc  il  est  intelli- 
gent, et  il  est  dans  l'espace. 

Dire  que  cet  Etre  éternel,  ce  Dieu  tout-puissant,  a 
de  tout  temps  rempli  nécessairement  l'univers  de  ses 
productions,  ce  n'est  pas  lui  ôter  sa  liberté;  au  con- 
traire, car  la  liberté  n'est  que  le  pouvoir  d'agir.  Dieu 
a  toujours  pleinement  agi,  donc  Dieu  a  toujours  usé 
de  la  plénitude  de  sa  liberté. 

La  liberté  qu'on  nomme  d'indifférence  est  un  mot 
sans  idée,  une  absurdité  ;  car  ce  serait  se  déterminer 
sans  raison  ;  ce  serait  un  effet  sans  cause.  Donc ,  Dieu 
ne  peut  avoir  cette  liberté  prétendue  qui  est  une  con- 
tradiction dans  les  termes.  Il  a  donc  toujours  agi  par 
cette  même  nécessité  qui  fait  son  existence. 

Il  est  donc  impossible  que  le  monde  soit  sans 
Dieu,  il  est  impossible  que  Dieu  soit  sans  le  monde. 

Ce  monde  est  rempli  d'êtres  qui  se  succèdent , 
donc  Dieu  a  toujours  produit  des  êtres  qui  se  sont 
succédés. 

Ces  assertions  préliminaires  sont  la  base  de  l'an- 


PIERRE.    (  SAINT)  269 

cienne  philosophie  orientale  et  de  celle  des  Grecs.  II 
faut  excepter  Démocrite  et  Epicure,  dont  la  philo- 
sophie corpusculaire  a  combattu  ces  dogmes.  Mais 
remarquons  que  les  épicuriens  se  fondaient  sur  une 
physique  entièrement  erronée  ,  et  que  le  système 
métaphysique  de  tous  les  autres  philosophes  subsiste 
avec  tous  les  systèmes  physiques.  Toute  la  nature  , 
excepté  le  vide ,  contredit  Épicure  ;  et  aucun  phéno- 
tnène  ne  contredit  la  philosophie  que  je  viens  d'ex- 
pliquer. Or  une  philosophie  qui  est  d'accord  avee 
tout  ce  qui  se  passe  dans  la  nature,  et  qui  contente 
les  esprits  les  plus  attentifs,  n'est- elle  pias  supérieure 
à  tout  autre  système  non  révélé  ? 

Après  les  assertions  des  plus  anciens  philosophes 
que  j'ai  rapprochées  autant  qu'il  m'a  été  possible,  que 
nous  reste-t-il?  un  chaos  de  doutes  et  de  chimères. 
Je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  jamais  eu  un  philosophe  à 
système  qui  n'ait  avoué  à  la  fin  de  sa  vie  qu'il  avait 
perdu  son  temps.  Il  faut  avouer  que  les  inventeurs 
des  arts  mécaniques  ont  été  bien  plus  utiles  aux 
hommes  que  les  inventeurs  des  syllogismes  :  celui 
qui  imagina  la  navette  l'emporte  furieusement  sur 
celui  qui  imagina  les  idées  innées. 

PIERRE  (SAINT). 

Pourquoi  les  successeurs  de  saint  Pierre  ont-ils 
eu  tant  de  pouvoir  en  occident,  et  aucun  en  orient? 
C'est  demander  pourquoi  les  évêques  de  Vurtzbourg 
et  de  Saltzbourg  se  sont  attribué  les  droits  régaliens 
dans  des  temps  d'anarchie,  tandis  que  les  évêques 
grecs  sont  toujours  restés  sujets.  Le  temps,  Tocca- 

23. 


2J0  PIERRE.    (SAINT) 

sion,  l'ambition  des  uns  et  la  faiblesse  des  autres, 
ont  fait  et  feront  tout  dans  ce  monde.  Nous  fesons 
toujours  abstraction  de  ce  qui  est  divin. 

A  celte  anarchie  l'opinion  s'est  jointe,  et  l'opinion 
est  la  reine  des  hommes.  Ce  n'est  pas  qu'en  effet  ils 
aient  une  opinion  bien  déterminée;  mais  des  mots 
leur  en  tiennent  lieu. 

m  Je  te  donnerai  les  clefs  du  royaume  des  cieux.  »; 
Les  partisans  outrés  de  l'évêque  de  Rome,  soutinrent 
vers  le  onzième  siècle  que  qui  donne  le  plus  donne 
le  moins;  que  les  cieux  entouraient  la  terre;  et  que, 
Pierre  ayant  les  clefs  du  contenant,  il  avait  aussi  les 
clefs  du  contenu.  Si  on  entend  par  les  cieux  toutes 
les  étoiles  et  toutes  les  planètes,  il  est  évident,  selon 
Tomasius,  que  les  clefs  données  à  Simon  Barjone, 
surnommé  Pierre,  était  un  passe -partout.  Si  on  en- 
tend par  les  cieux  les  nuées,  l'atmosphère,  Véther, 
l'espace  dans  lequel  roulent  les  planètes,  il  n'y  a 
guère  de  serruriers,  selon  Meursius,  qui  puissent 
faire  une  clef  pour  ces  portes-là.  Mais  les  railleries 
ne  sont  point  des  raisons. 

Les  clefs  en  Palestine  étaient  une  cheville  de  bois 
qu'on  liait  avec  une  courroie  ;  Jésus  dit  à  Barjone  : 
«  Ce  que  tu  auras  lié  sur  la  terre  sera  lié  dans  le 
ciel.  »  Les  théologiens  du  pape  en  ont  conclu  que  les 
papes  avaient  reçu  le  droit  de  lier  et  de  délier  les 
peuples  du  serment  de  fidélité  fait  à  leurs  rois ,  et  de 
disposer  à  leur  gré  de  tous  les  royaumes.  C'est  con- 
clure magnifiquement.  Les  communes,  dans  les  états 
généraux  de  France  en  i3o2,  disent,  dans  leur 
requcLe  au,  roi,  fjtoe  «  Boniface  VIII  était  un  B***** 


PIERRE.    (SAINT)  27I 

qui  croyait  que  Dieu  liait  et  emprisonnait  au  ciel  co 
que  Boniface  liait  sur  terre.  »  Un  fameux  luthérien 
d'Allemagne  (  c'était  Mélanehton  )  ne  pouvait  souffrir 
que  Jésus  eût  dit  à  Simon  Barjone,  Cepha  ou  Cephas  : 
«  Tu  es  Pierre,  et  sur  cette  pierre  je  bâtirai  mon  as- 
semblée, mon  église.  »  Il  ne  pouvait  concevoir  que 
Dieu  eût  employé  un  pareil  jeu  de  mots,  une  pointe 
si  extraordinaire,  et  que  la  puissance  du  pape  fût 
fondée  sur  un  quolibet.  Cette  pensée  n'est  permise 
qu'à  un  protestant. 

Pierre  a  passé  pour  avoir  été  évêque  de  Rome; 
mais  on  sait  assez  qu'en  ce  temps-là,  et  long-temps 
après,  il  n'y  eut  aucun  évêché  particulier.  La  société 
chrétienne  ne  prit  une  forme  que  vers  le  milieu  du 
second  siècle.  Il  se  peut  que  Pierre  eût  fait  le  voyage 
de  Rome;  il  se  peut  même  qu'il  fût  mis  en  croix  la 
tête  en  bas,  quoique  ce  ne  fût  pas  l'usage;  mais  on 
n'a  aucune  preuve  de  tout  cela.  Nous  avons  une 
lettre  sous  son  nom,  dans  laquelle  il  dit  qu'il  est  à 
Babylone  :  des  canonistes  judicieux  ont  prétendu 
que  par  Babylone  on  devait  entendre  Rome.  x4insi, 
supposé  qu'il  eût  daté  de  Rome,  on  aurait  pu  con- 
clure que  la  lettre  avait  été  écrite  à  Babylone.  On  a 
tiré  long-temps  de  pareilles  conséquences,  et  c'est 
ainsi  que  le  monde  a  été  gouverné. 

Il  y  avait  un  saint  homme  à  qui  on  avait  fait  payer 
bien  chèrement  un  bénéfice  à  Rome,  ce  qui  s'appelle 
une  simonie  ;  on  lui  demandait  s'il  croyait  que  Simon 
Pierre  eût  été  au  pays?  il  répondit  :  Je  ne  vois  pas 
qu<?  Pierre  y  ait  été,  mais  je  suis  sûr  de  Simon. 

Quant  à  la  personne  de  saint  Pierre,  il  faut  avouer 


272  PIERRE.    (  SAINT) 

que  Paul  n'est  pas  la  seule  qui  ait  été  scandalisé  de  sa 
conduite;  on  lui  a  souvent  résisté  en  face,  à  lui  et  a 
ses  successeurs.  Saint  Paul  lui  reprochait  aigrement 
de  manger  des  viandes  défendues,  c'est-à-dire,  du 
porc,  du  boudin,  du  lièvre,  des  anguilles,  de  l'ixion 
et  du  griffon;  Pierre  se  défendait  en  disant  qu'il  avait 
vu  le  ciel  ouvert  vers  la  sixième  heure,  et  une  grande 
nappe  qui  descendait  des  quatre  coins  du  ciel,  la- 
quelle était  toute  remplie  d'anguilles,  de  quadru- 
pèdes et  d'oiseaux,  et  que  la  voix  d'un  ange  avait 
crié  :  «  Tuez  et  mangez.  »  C'est  apparemment  cette 
même  voix  qui  a  crié  à  tant  de  pontifes  :  «Tuez  tout, 
et  mangez  la  substance  du  peuple,  »  dit  Yolaston  ; 
mais  ce  reproche  est  beaucoup  trop  fort. 

Casaubon  ne  peut  approuver  la  manière  dont  Pierre 
traita  Anania  et  Saphira  sa  femme.  De  quel  droit,  dit 
Casaubon,  un  Juif  esclave  des  Romains  ordonnait-il, 
ou  souffrait-il  que  tous  ceux  qui  croiraient  en  Jésus 
vendissent  leurs  héritages  et  en  apportassent  le  prix 
à  ses  pieds?  Si  quelque  anabaptiste  à  Londres  fesait 
apporter  à  ses  pieds  tout  l'argent  de  ses  frères,  ne 
serait-il  pas  arrêté  comme  un  séducteur  séditieux  , 
comme  un  larron  qu'on  ne  manquerait  pas  d'envoyer 
à  Tyburn?  N'est-il  pas  horrible  de  faire  mourir  Ana- 
nia, parce  qu'ayant  vendu  son  fonds  et  en  ayant 
donné  l'argent  à  Pierre ,  il  avait  retenu  pour  lui  et 
pour  sa  femme  quelques  écus  pour  subvenir  à  leurs 
nécessités,  sans  le  dire?  A  peine  Anania  est-il  mort, 
que  sa  femme  arrive.  Pierre,  au  lieu  de  l'avertir  cha- 
ritablement qu'il  vient  de  faire  mourir  son  mari  d'a- 
poplexie pour  avoir  gardé  quelques  oboles,  et  de  lui 


PIERRE.    (SAINT)  2^3 

dire  de  prendre  garde  à  elle  ,  la.  fait  tomber  dans  le 
piège.  Il  lui  demande  si  son  mari  a  donné  tout  son 
argent  aux  saints.  La  bonne  femme  répond  oui,  et 
elle  meurt  sur-le-champ.  Cela  est  dur. 

Corringius  demande  pourquoi  Pierre ,  qui  tuait 
ainsi  ceux  qui  lui  avaient  fait  l'aumône,  n'allait  pas 
tuer  plutôt  tous  les  docteurs  qui  avait  fait  mourir 
Jésus -Christ,  et  qui  le  firent  fouetter  lui-même  plus 
d'une  fois  ?  O  Pierre  !  dit  Corringius,  vous  faites  mou- 
rir deux  chrétiens  qui  vous  ont  fait  l'aumône,  et  vous 
laissez  vivre  ceux  qui  ont  crucifié  votre  Dieu  ! 

Nous  avons  eu,  du  temps  de  Henri  IV  et  de 
Louis  XIII,  un  avocat  général  du  parlement  de  Pro- 
vence, homme  de  qualité,  nommé  d'Oraison  de  To- 
rame,  qui,  dans  un  livre  de  l'église  militante  dédié 
à  Henri  IV,  a  fait  un  chapitre  entier  des  arrêts  rendus 
par  saint  Pierre  en  matière  criminelle.  Il  dit  que  l'ar- 
rêt prononcé  par  Pierre  contre  Anania  et  Saphira  fut 
exécuté  par  Dieu  même,  aux  termes  et  cas  de  la  juri- 
diction spirituelle.  Tout  son  livre  est  dans  ce  goût. 
Corringius ,  comme  on  voit ,  ne  pense  pas  comme 
notre  avocat  provençal.  Apparemment  que  Corringius 
n'était  pas  en  pays  d'inquisition  quand  il  fesait  ses 
questions  hardies. 

Érasme ,  à  propos  de  Pierre ,  remarquait  une  chose 
fort  singulière  ;  c'est  que  le  chef  de  la  religion  chré- 
tienne commença  son  apostolat  par  renier  Jésus- 
Christ;  et  que  le  premier  pontife  des  Juifs  avait  com- 
mencé son  ministère  par  faire  un  veau  d'or,  et  par 
l'adorer. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Pierre  nous  est  dépeint  comme 


274  PIERRE.    (SAINT) 

un  pauvre  qui  catéchisait  des  pauvres.  Il  ressemble 
à  ces  fondateurs  d'ordres  qui  vivaient  dans  l'indi- 
gence, et  dont  les  successeurs  sont  devenus  grands 
seigneurs. 

Le  pape  successeur  de  Pierre  a  tantôt  gagné , 
tantôt  perdu  ,  mais  il  lui  reste  encore  environ  cin- 
quante millions  d'hommes  sur  la  terre,  soumis  en 
plusieurs  points  à  ses  lois,  outre  ses  sujets  immédiats. 

Se  donner  un  maître  à  trois  ou  quatre  cents  lieues 
de  chez  soi  ;  attendre  pour  penser  que  cet  homme  ait 
paru  penser;  n'oser  juger  en  dernier  ressort  an  procès 
entre  quelques-uns  de  ses  concitoyens,  que  par  des 
commissaires  nommés  par  cet  étranger;  n'oser  se 
mettre  en  possession  des  champs  et  des  vignes  qu'on 
a  obtenus  de  son  propre  roi ,  sans  payer  une  somme 
considérable  à  ce  maître  étranger;  violer  les  lois  de 
son  pays  qui  défendent  d'épouser  sa  nièce ,  et  l'é- 
pouser légitimement  eu  donnant  à  ce  maître  étranger 
une  somme  encore  plus  considérable;  n'oser  cultiver 
son  champ  le  jour  que  cet  étranger  veut  qu'on  célèbre 
la  mémoire  d'un  inconnu  qu'il  a  mis  dans  le  ciel  de 
son  autorité  privée  ;  c'est  là  en  partie  ce  que  c'est  que 
d'admettre  un  pape;  ce  sont  là  les  libertés  de  l'église 
gallicane,  si  nous  en  croyons  du  Marsais. 

Il  y  a  quelques  autres  peuples  qui  portent  plus 
loin  leur  soumission.  Nous  avons  vu  de  nos  jours  un 
souverain  demander  au  pape  la  permission  de  faire* 
juger  par  son  tribunal  royal  des  moines  accusés  de 
parricide  ,  ne  pouvoir  obtenir  cette  permission ,  et 
n'oser  les  juger! 

On  sait  assez  qu'autrefois  les  droits  des  papes 


PIERKE.    (  SAINT)  2?5 

allaient  plus  loin;  ils  étaient  fort  au-dessus  des  dieux 
de  l'antiquité  ;  car  ces  dieux  passaient  seulement 
pour  disposer  des  empires  ;  et  les  papes  en  dispo- 
saient en  effet. 

Sturbinus  dit  qu'on  peut  pardonner  à  ceux  qui 
doutent  de  la  divinité  et  de  l'infaillibilité  du  pape, 
quand  on  fait  réflexion  : 

Que  quarante  schismes  ont  profané  la  chaire  de 
saint  Pierre,  et  que  vingt-sept  l'ont  ensanglantée; 

Qu'Etienne  VII,  fils  d'un  prêtre,  déterra  le  corps 
de  Formose,  son  prédécesseur,  et  fit  trancher  la  tête 
à  ce  cadavre; 

Que  Sergius  III,  convaincu  d'assassinats,  eut  un 
fils  de  Marozie,  lequel  hérita  de  la  papauté; 

Que  Jean  X  ,  amant  de  Théodora  ,  fut  étranglé 
dans  son  lit; 

Que  Jean  XI ,  fils  de  Sergius  III ,  ne  fut  connu  que 
par  sa  crapule; 

Que  Jean  XII  fut  assassiné  cirez  sa  maîtresse  ; 

Que  Benoît  IX  acheta  et  revendit  le  pontificat; 

Que  Grégoire  YII  fut  l'auteur  de  cinq  cents  ans  de 
guerres  civiles  soutenues  par  ses  successeurs; 

Qu'enfin  parmi  tant  de  papes  ambitieux ,  sangui- 
naires et  débauchés,  il  y  eut  un  Alexandre  VI,  dont 
le  nom  n'est  prononcé  qu'avec  la  même  horreur  que 
ceux  des  Néron  et  des  Caligula. 

*  C'est  une  preuve  ,  dit -on,  de  la  divinité  de  leur 
caractère  ,  qu'elle  ait  subsisté  avec  tant  de  crimes  ; 
mais,  si  les  califes  avaient  eu  une  conduite  encore 
plus  affreuse  ,  ils  auraient  donc  été  encore  plus  di- 
vins. Cest  ainsi  que  raisonne  Dermius;  on  lui  a  ré- 


2j6  PIERRE   LE  GRAND 

pondu.  Mais  la  meilleure  réponse  est  dans  la  puis- 
sance mitigée  que  les  évêques  de  Rome  exercent  au- 
jourd'hui avec  sagesse;  dans  la  longue  possession  où 
les  empereurs  les  laissent  jouir,  parce  qu'ils  ne  peu- 
vent les  en  dépouiller  ;  dans  le  système  d'un  équi- 
libre général,  qui  est  l'esprit  de  toutes  les  cours. 

On  a  prétendu  depuis  peu  qu'il  n'y  avait  que  deux 
peuples  qui  pussent  envahir  l'Italie  et  écraser  Rome. 
Ce  sont  les  Turcs  et  les  Russes;  mais  ils  sont  néces- 
sairement ennemis ,  et  de  plus 

Je  ne  sais  point  prévoir  les  malheurs  de  si  loin. 

(  Raciue  ,  Andromaque ,  acte  I ,  scène  II.  ) 

PIERRE  LE  GRAND  ET  J.-J.  ROUSSEAU. 

SECTION   PREMIÈRE. 

«  Le  czar  Pierre n'avait  pas  le  vrai  génie , 

celui  qui  crée  et  fait  tout  de  rien.  Quelques-unes  des 
choses  qu  il  fît  étaient  bien,  la  plupart  étaient  dépla- 
cées. Il  a  vu  que  son  peuple  était  barbare  ,  il  n'a 
point  vu  qu'il  n'était  pas  mûr  pour  la  police  ;  il  la 
voulu  civiliser  quand  il  ne  fallait  que  l'aguerrir.  Il  a 
d'abord  voulu  faire  des  Allemands,  des  Anglais,  quand 
il  fallait  commencer  par  foire  des  Russes;  il  a  empê- 
ché ses  sujets  de  devenir  jamais  ce  qu'ils  pourraient 
être,  en  leur  persuadant  qu'ils  étaient  ce  qu'ils  ne  sont 
pas.  C'est  ainsi  qukm  précepteur  français  forme  son 
élève  pour  briller  un  moment  dans  son  enfance,  et 
puis  n'être  jamais  rien.  L'empire  de  Russie  voudra 
subjuguer  l'Europe,  et  sera  subjugué  lui-même.  Les 
TarlareSj  ses  sujets  ou  ses  voisins,  deviendront  scj 


ET  J.-J.    ROUSSEAU.  277 

maîtres  et  les  nôtres;  cette  révolution  me  paraît  in- 
faillible ;  tous  les  rois  de  l'Europe  travaillent  de  con- 
cert à  l'accélérer  (  1  ).  »  (  Contrat  social  ?  livre  II  ? 
chapitre  VIII.) 

(  1)  Pour  juger  un  prince,  il  faut  se  transporter  au  temps  où 
il  a  vécu.  Si  Rousseau,  en  disant  que  Pierre  Ier  n'a  pas  eu  le 
tvrai  génie,  a  voulu  dire  que  ce  prince  n'a  point  créé  les  principes 
'de  la  législation  et  de  l'administration  publique ,  principes  abso- 
lument ignorés  alors  en  Europe ,  un  tel  reproche  ne  nuit  point 
à  sa  gloire.  Le  czar  vit  que  ses  soldats  étaient  sans  discipline,  et 
il  leur  donna  celle  des  nations  de  l'Europe  les  plus  belliqueuses. 
Ses  peuples  ignoraient  la  marine ,  et  en  peu  d'années  il  créa  une 
flotte  formidable.  Il  adopta  pour  le  commerce  les  principes  des 
peuples  qui  alors  passaient  pour  les  plus  éclairés  de  l'Europe.  Il 
sentit  que  les  Russes  ne  différaient  des  autres  Européans  que  par 
trois  causes  :  la  première  était  l'excessif  pouvoir  de  la  supersti- 
tion sur  les  esprits ,  et  l'influence  des  prêtres  sur  le  gouverne- 
ment et  sur  les  sujets.  Le  czar  attaqua  la  superstition  dans  sa 
source,  en  déduisant  les  moines  par  le  moyen  le  plus  doux^  ce- 
lui de  ne  permettre  les  vœux  qu'à  un  âge  où  tout  homme  qui  a 
la  fantaisie  de  les  faire  est  à  coup  sûr  un  citoyen  inutile. 

Il  soumit  les  prêtres  à  la  loi,  et  ne  leur  laissa  qu'une  autorite 
subordonnée  à  la  sienne  pour  les  objets  de  l'ordre  civil,  que 
l'ignorance  de  nos  ancêtres  a  soumis  au  pouvoir  ecclésia  tique. 

La  seconde  cause  qui  s'opposait  à  la  civilisation  de  la  Russie, 
était  l'esclavage  presque  général  des  paysans,  soit  artisans,  soit 
cultivateurs.  Pierre  n'osa  directement  détruire  la  servitude  ;  mais 
il  en  prépara  la  destruction ,  en  formant  une  armée  qui  le  ren- 
dait indépendant  des  seigneurs  de  terres,  et  le  mettait  en  état  de 
ne  les  plus  craindre,  et  en  créant  dans  sa  nouvelle  capitale,  au 
moyen  des  éirangers  appelés  dans  son  empire,  un  peuple  com- 
merçant, industrieux  et  jouissant  de  la  liberté  civile. 

La  troisième  cause  de  la  barbarie  des  Russes  était  l'ignorance. 
Il  sentit  qu'il  ne  pouvait  rendre  sa  nation  puissante  qu'en  l'éclai- 
rant ,  et  ce  fut  le  principal  objet  de  ses  travaux  :  c'est  en  cela 

Dict.  Va.  7.  2/j 


278  PIERRE    LE   GRAND 

Ces  paroles  sont  tirées  d'une  brochure  intitulée  le 
Contrat  social,  ou  insocial ,  du  peu  sociable  Jean- 
Jacques  Rousseau.  Il  n'est  pas  étonnant  qu'avant  fait 
des  miracles  à  Venise,  il  ait  fait  des  prophéties  sur 
Moscou;  mais,  comme  il  sait  bien  que  le  bon  temps 
des  miracles  et  des  prophéties  est  passé ,  il  doit  croire 
que  sa  prédiction  contre  la  Russie  n'est  pas  aussi  in- 
faillible qu'elle  lui  a  paru  dans  son  premier  accès.  Il 
est  doux  d'annoncer  la  chute  des  grands  empires, 
cela  nous  console  de  notre  petitesse.  Ce  sera  un  beau 

surtout  qu'il  a  montré  un  véritable  génie  :  on  ne  peut  assez  s'é- 
tonner de  voir  Rousseau  Lui  reprocher  de  ne  s'être  pas  borné  à 
aguerrir  sa  nation;  et  il  faut  avouer  que  le  Russe  qui,  en  1700, 
devina  1  influence  des  lumières  sur  l'état  politique  des  empires . 
et  sut  apercevoir  que  le  plus  grand  bien  qu'on  puisse  faire  aux 
hommes,  est  de  suLstituer  des  idées  justes  aux  préjugés  qui  les 
gouvernent,  a  eu  plus  de  génie  que  le  Genevois  qui,  en  1750, 
a  voulu  nous  prouver  les  grands  avantages  de  l'ignorance. 

Lorsque  Pierre  monta  sur  le  trône,  la  Russie  était  à  peu  près 
au  même  état  que  la  France,  Y  Allemagne  et  l'Angleterre  au  on- 
zième siècle.  Les  Russes  ont  fait  en  quatre-vingts  ans,  que  les 
vues  de  Pierre  ont  été  suivies ,  plus  de  progrès  que  nous  n'en 
avons  fait  en  quatre  siècles  :  n'est-ce  pas  une  preuve  que  ces 
vues  n'étaient  pas  celles  d'un  homme  ordinaire  ? 

Quant  à  la  prophétie  sur  les  conquêtes  futures  des  Tartares , 
Rousseau  aurait  dû  observer  que  les  barbares  n'ont  jamais  battu 
les  peuples  civilisés  que  lorsque  ceux-ci  ont  négligé  la  tactique , 
et  que  les  peuples  nomades  sont  toujours  trop  peu  nombreux 
pour  être  redoutables  à  de  grandes  nations  qui  ont  des  armées, 
ï!  e-t  différent  de  détrôner  un  despote  pour  se  mettre  a  sa  place, 
de  lui  imposer  un  tribut  après  l'avoir  vaincu ,  ou  de  subjuguer 
un  peuple.  Les  Romains  conquirent  la  Gaule  et  l'Espagne;  les 
chefs  des  Goths  et  des  Francs  ne  firent  que  chasser  les  Romains 
et  leur  succédèi . 


ET  J.-J.   ROUSSEAU.  2JQ 

gain  pour  la  philosophie  quand  nous  verrons  inces- 
cessamment  les  Tartares  Nogais ,  qui  peuvent,  je 
crois,  mettre  jusqu'à  douze  mille  hommes  en  cam- 
pagne, venir  subjuguer  la  Russie,  l'Allemagne,  l'Ita- 
lie et  la  France.  Mais  je  me  flatte  que  l'empereur  de 
la  Chine  ne  le  souffrira  pas;  il  a  déjà  accédé  à  la  paix 
perpétuelle;  et,  comme  il  n'a  plus  de  jésuites  chez 
lui,  il  ne  troublera  point  l'Europe.  Jean-Jacques,  qui 
a,  commie  on  le  croit ,  le  vrai  génie ,  trouve  que  Pierre 
le  Grand  ne  lavait  pas. 

Un  seigneur  russe,  homme  de  beaucoup  d'esprit, 
qui  s'amuse  quelquefois  à  lire  des  brochures ,  se 
souvint  en  lisant  celle-ci,  de  quelques  vers  de  Mo- 
lière ,  et  les  cita  fort  à  propos  : 

Il  semble  à  trois  gredins,  dans  leur  petit  cerveau, 
Que ,  pour  être  imprimés  et  relie's  en  veau  7 
Les  voilà  dans  l'état  d'importantes  personnes , 
Qu'avec  leur  plume  ils  font  le  destin  des  couronnes. 

•  Les  Russes,  dit  Jean- Jacques ,  ne  seront  jamais 
policés.  J'en  ai  vu  du  moins  de  très  -  polis ,  et  qui 
avaient  l'esprit  juste ,  fin,  agréable,  cultivé,  et  même 
conséquent,  ce  que  Jean -Jacques  trouvera  fort  ex- 
traordinaire. 

Comme  il  est  très-galant,  il  ne  manquera  pas  de 
dire  qu'ils  se  sont  formés  à  la  cour  de  l'impératrice 
Catherine  j  que  son  exemple  a  influé  sur  eux  ,  mais 
que  cela  n'empêche  pas  qu'il  n'ait  raison  ,  et  que 
bientôt  cet  empire  sera  détruit. 

Ce  petit  bon-homme  nous  assure,  dans  un  de  ses 
modestes  ouvrages,  qu'on  doit  lui  dresser  une  statue. 
Ce  ne  sera  probablement  ni  à  Moscou,  ni  à  Péters- 


2oQ  PI  EU  RE    LE    GRAND. 

bourg  qu'on  s'empressera  de  sculpter  Jean -Jacques. 

Je  voudrais,  en  général ,  que,  lorsqu'on  juge  les 
nations  du  haut  de  son  grenier,  on  fût  plus  honnête 
et  plus  circonspect.  Tout  pauvre  diable  peut  dire  ce 
qu'il  lui  plaît  des  Athéniens,  des  Romains,  et  des 
anciens  Perses.  Il  peut  se  tromper  impunément  sur 
les  tribunats,  sur  les  comices,  sur  la  dictature.  Il 
peut  gouverner  en  idée  deux  ou  trois  mille  lieues  de 
pays,  tandis  qu'il  est  incapable  de  gouverner  sa  ser- 
vante. Il  peut  dans  un  roman  recevoir  un  baiser  acre 
de  sa  Julie,  et  conseiller  à  un  prince  d'épouser  la  fille 
d'un  bourreau.  Il  y  a  des  sottises  sans  conséquence  ; 
il  y  en  a  d'autres  qui  peuvent  avoir  des  suites  fâ- 
cheuses. 

Les  fous  de  cour  étaient  fort  sensés;  ils  n'insul 
taient  par  leurs  bouffonneries  que  les  faibles ,   et 
respectaient  les  puissans;  les  fous  de  village  sont 
aujourd'hui  plus  hardis. 

On  répondra  que  Diogène  et  PArétin  ont  été  to- 
lérés; d'accord  :  mais  une  mouche,  ayant  vu  un  jour 
une  hirondelle  qui,  en  volant,  emportait  des  toiles 
d'araignées,  en  voulut  faire  autant;  elle  y  fut  prise. 

SECTION    II. 

Ne  peut-on  pas  dire  de  ces  législateurs  qui  gou- 
vernent l'univers  à  deux  sous  la  feuille,  et  qui  de 
leurs  galetas  donnent  des  ordres  à  tous  les  rois,  ce 
qu'Homère  dit  de  Calcas? 

Os  eàe  ta  eonta,  ta  te  essomena,  pro  V  eonta. 
11  connaît  le  passe,  le  présent,  l'avenir. 


ET   J.-J.    ROUSSEAU.  28  I 

C'est  dommage  que  l'auteur  du  petit  paragraphe 
que  nous  venons  de  citer  irait  connu  aucun  des  trois 
temps  dont  parle  Homère. 

«  Pierre  le  Grand,  dit-il,  n'avait  pas  le  génie  qui 
fait  tout  de  rien.  »  Vraiment,  Jean -Jacques,  je  le 
crois  sans  peine,  car  on  prétend  que  Dieu  seul  a  cette 
prérogative. 

«  Il  n'a  pas  vu  que  son  peuple  n'était  pas  mûr  pour 
la  police.  » 

En  ce  cas,  le  czar  est  admirable  de  l'avoir  fait 
mûrir.  Il  me  semble  que  c'est  Jean-Jacques  qui  n'a 
pas  vu  qu'il  fallait  se  servir  d'abord  des  Allemands  et 
des  Anglais  pour  faire  des  Russes. 

«  Il  a  empêché  ses  sujets  de  jamais  devenir  ce 
qu'ils  pourraient  être,  etc.  » 

Cependant  ces  mêmes  Russes  sont  devenus  les 
vainqueurs  des  Turcs  et  des  Tartares,  les  conquérans 
.  et  les  législateurs  de  la  Crimée  «t  de  vingt  peuples 
diflerens;  leur  souveraine  a  donné  des  lois  à  des  na- 
tions dont  le  nom  même  était  ignoré  en  Europe. 

Quant  à  la  prophétie  de  Jean-Jacques,  il  se  peut 
qu'il  ait  exalté  son  âme  jusqu'à  lire  dans  l'avenir;  il  a 
tout  ce  qu'il  faut  pour  être  prophète  :  mais,  pour  le 
passé  et  pour  le  présent,  on  avouera  qu'il  n'y  entend 
rien.  Je  doute  que  l'antiquité  ait  rien  de  comparable 
à  la  hardiesse  d'envoyer  quatre  escadres  du  fond  de 
la  mer  Baltique  dans  les  mers  de  la  Grèce,  de  dominer 
à  la  fois  sur  la  mer  Egée  et  sur  le  Pont-Euxin,  de 
porter  la  terreur  dans  la  Colchide  et  aux  Dardanelles, 
de  subjuguer  la  ïauride ,  et  de  forcer  le  vizir  Azem 

24. 


2e>2  PIERRE   LE   GRAND;  etc. 

à  s'enfuir  des  bords  du  Danube  jusqu'aux  portes 
d'Andrinople. 

Si  Jean-Jacques  compte  pour  rien  tant  de  grandes 
actions  qui  étonnent  la  terre  attentive,  il  doit  du 
moins  avouer  qu'il  y  a  quelque  générosité  dans  un 
comte  d'Orlof  ,  qui,  après  avoir  pris  un  vaisseau  qui 
portait  toute  la  famille  et  tous  les  trésors  d'un  bâcha, 
lui  renvoya  sa  fomille  et  ses  trésors. 

Si  les  Russes  n'étaient  pas  mûrs  pour  la  police  du 
temps  de  Pierre  le  Grand,  convenons  qu'ils  sont  mûrs 
aujourd'hui  pour  la  grandeur  d'àme,  et  que  Jean- 
Jacques  n'est  pas  tout-à-fait  mûr  pour  la  vérité  et  pour 
le  raisonnement. 

A  l'égard  de  l'avenir,  nous  le  saurons  quand  nous 
aurons  des  Ezéchiels,  des  Isaïes,  des  Habacucs,  des 
Michées.  Mais  le  temps  en  est  passé;  et,  si  en  ose  le 
dire,  il  est  à  craindre  qu'il  ne  revienne  plus. 

J'avoue  que  ces  mensonges  imprimés  sur  le  temps 
présent  m'étonnent  toujours.  Si  on  se  donne  ces  li- 
bertés dans  un  siècle  où  mille  volumes,  mille  ga- 
zettes, mille  journaux  peuvent  continuellement  vous 
démentir,  quelle  foi  pourrons-nous  avoir  en  ces  his- 
toriens des  anciens  temps  qui  recueillaient  tous  les 
bruits  vagues,  qui  ne  consultaient  aucunes  archives, 
qui  mettaient  par  écrit  ce  qu'ils  ava'ient  entendu  dire 
à  leurs  grand'mères  dans  leur  enfance,  bien  sûrs 
qu'aucun  critique  ne  relèverait  leurs  fautes? 

Nous  eûmes  long -temps  neuf  Muses;  la  saine 
critique  est  la  dixième  qui  est  venue  bien  tard.  Elle 
n'existait  point  du  temps  de  Cécrops  ,  du  premier 
Bacchus ,  de  Sanchoniathon  ,  de  Thaut ,  de  Bra- 


PLAGIAT.  283 

ma,  etc. ,  etc;  on  écrivait  alors  impunément  tout  ce 
qu'on  voulait.  Il  faut  être  aujourd'hui  un  peu  plus 
avisé. 

PLAGIAT. 

On  dit  qu'originairement  ce  mot  vient  du  latin 
plaga,  et  qu'il  signifiait  la  condamnation  au  fouet 
de  ceux  qui  avaient  vendu  des  hommes  libres  pour 
des  esclaves.  Cela  n'a  rien  de  commun  avec  le  plagiat 
des  auteurs,  lesquels  ne  vendent  point  d'hommes , 
soit  esclaves,  soit  libres.  Ils  se  vendent  seulement 
eux-mêmes  quelquefois  pour  un  peu  d'argent. 

Quand  un  auteur  vend  les  pensées  d'un  autre  pour 
les  siennes,  ce  larcin  s'appelle  plagiat.  On  pourrait 
appeller  plagiaires  tous  les  compilateurs,  tous  les 
teseurs  de  dictionnaires,  qui  ne  font  que  répéter  à 
tort  et  à  travers  les  opinions,  les  erreurs,  les  impos- 
tures, les  vérités  déjà  imprimées  dans  des  diction- 
naires précédens;  mais  ce  sont  du  moins  des  pla- 
giaires de  bonne  foi;  ils  ne  s'arrogent  point  le  mérite 
de  l'invention.  Ils  ne  prétendent  pas  même  à  celui 
d'avoir  déterré  chez  les  anciens  les  matériaux  qu'ils 
ont  assemblés;  ils  n'ont  fait  que  copier  les  laborieux 
compilateurs  du  seizième  siècle.  Ils  vous  vendent  en 
in-quarto  ce  que  vous  aviez  déjà  en  in-folio.  Appelez- 
les,  si  vous  voulez,  libraires,  et  non  pas  auteurs. 
Rangez-les  plutôt  dans  la  classe  des  fripiers  que  dans 
celle  des  plagiaires. 

Le  véritable  plagiat  est  de  donner  pour  vôtres  les 
ouvrages  d'autrui ,  de  coudre  dans  vos  rapsodies  de 
longs  passages  d'un  bon  livre  avec  quelques  petits 


2^4  PLAGIAT. 

changemens.  Mais  le  lecteur  éclairé,  voyant  ce  mor- 
ceau de  drap  d'or  sur  un  habit  de  bure,  reconnaît 
bientôt  le  voleur  maladroit. 

Piamsay,  qui  après  avoir  été  presbytérien  dans  son 
village  d'Ecosse,  ensuite  anglican  à  Londres,  puis 
quaker,  et  qui  persuada  enfin  au  célèbre  Fénélon  , 
archevêque  de  Cambrai,  qu'il  était  catholique,  et 
même  qu'il  avait  beaucoup  de  penchant  pour,  l'amour 
pur  •>  Ramsay,  dis-je,  fît  les  Vo}rages  de  Cyrus,  parce 
que  son  maître  avait  fait  voyager  ïélémaque.  Il  n'y  a 
jusque-là  que  de  limitation.  Dans  ces  voyages  il 
copie  les  phrases,  les  raisonuemens  d'un  ancien 
auteur  anglais  qui  introduit  un  jeune  solitaire  dissé- 
quant sa  chèvre  morte,  et  remontant  à  Dieu  par  sa 
chèvre.  Cela  ressemble  fort  à  un  plagiat.  Mais,  en 
conduisant  Cyrus  en  Egypte,  il  se  sert  pour  décrire 
ce  pays  singulier,  des  mêmes  expressions  employées 
par  Bossuet;  il  le  copie  mot  pour  mot  sans  le  citer. 
Voilà  un  plagiat  dans  toutes  les  formes.  Un  de  mes 
amis  le  lui  reprochait  un  jour;  Ramsay  lui  répondit 
qu'on  pouvait  se  rencontrer,  et  qull  n'était  pas 
étonnant  qull  pensât  comme  Fénélon,  et  qu'il  s'ex- 
primât comme  Bossuet.  Cela  s'appelle  être  fier  comme 
un  Ecossais. 

Le  plus  singulier  de  tous  les  plagiats  est  peut-être 
celui  du  père  Barre,  auteur  d'une  grande  histoire 
d'Allemagne  en  dix  volumes.  On  venait  d'imprimer 
l'Histoire  de  Charles  Xll,  et  il  en  prît  plus  de  deux 
cents  pages  qu'il  inséra  dans  son  ouvrage.  Il  fait  dire 
à  un  duc  de  Lorraine  précisément  ce  que  Charles  XII 
a  dit. 


PLATON.  280 

Il  attribue  à  Fempereur  Arnould  ce  qui  est  arrivé 
au  monarque  suédois. 

Il  dit  de  Fempereur  Rodolphe  ce  qu'on  avait  dit 
1  du  roi  Stanislas. 

Valdemar,  roi  de  Daneniarck,  fait  et  dit  précisé- 
ment les  mêmes  choses  que  Charles  à  Bender  ,  etc. 

Le  plaisant  de  l'affaire  est  qu'un  journaliste,  voyant 
cette  prodigieuse  ressemblance  entre  ces  deux  ou- 
vrages ,  ne  manqua  pas  d'imputer  le  plagiat  à  l'auteur 
de  l'Histoire  de  Charles  XII,  qui  avait  pourtant  écrit 
vingt  ans  avant  le  père  Barre. 

C'est  surtout  en  poésie  qu'on  se  permet  souvent 
le  plagiat,  et  c'est  assurément  de  tous  les  larcins  le 
moins  dangereux  pour  la  société. 

PLATON. 

SECTION    PREMIÈRE. 

Du  Timée  de  Platon,  et  de  quelques  autres 
choses. 

Les  pères  de  l'église  des  quatre  premiers  siècles 
furent  tous  grecs  et  platoniciens  ;  vous  ne  trouvez 
pas  un  Romain  qui  ait  écrit  pour  le  christianisme ,  et 
qui  ait  eu  la  plus  légère  teinture  de  philosophie.  J'ob- 
serverai ici,  en  passant,  qu'il  est  assez  étrange  que 
cette  église  de  Rome,  qui  ne  contribua  en  rien  à  ce 
grand  établissement ,  en  ait  seule  recueilli  tout  Fa- 
vantage.  Il  en  a  été  de  cette  révolution  comme  de 
toutes  celles  qui  sont  nées  des  guerres  civiles.  Les 
premiers  qui  troublent  un  état  travaillent  toujours 
sans  le  savoir  pour  d'autres  que  pour  eux. 


2S0'  PLATON. 

L'école  d'Alexandrie,  fondée  par  un  nommé  Marc , 
auquel  succédèrent  Athénagoras  1  Clément,  Origène, 
fut  le  centre  de  la  philosophie  chrétienne.  Platon 
était  regardé  par  tous  les  Grecs  d'Alexandrie  comme 
le  maître  de  la  sagesse,  comme  l'interprète  de  la  Di- 
vinité. Si  les  premiers  chrétiens  n'avaient  pas  em- 
brassé les  dogmes  de  Platon,  ils  n'auraient  jamais  eu 
aucun  philosophe,  aucun  homme  d'esprit  dans  leur 
parti.  Je  mets  à  part  l'inspiration  et  la  grâce  qui  sont 
au-dessus  de  toute  philosophie  7  et  je  ne  parle  que  du 
train  ordinaire  des  choses  humaines. 

Ce  fut,  dit-on,  dans  le  Timée  de  Platon  principa- 
lement, que  les  pères  grecs  s'instruisirent.  Ce  Timée 
passe  pour  l'ouvrage  le  plus  sublime  de  toute  la  phi- 
losophie ancienne.  C'est  presque  le  seul  que  Dacier 
n'ait  point  traduit ,  et  je  pense  que  la  raison  en  est 
qu'il  ne  l'entendait  point ,  et  qu'il  craignit  de  montrer 
à  des  lecteurs  clairvoyans  le  visage  de  cette  divinité 
grecque  qu'on  n'adore  que  parce  qu'elle  est  voilée. 

Platon,  dans  ce  beau  dialogne,  commence  par  in- 
troduire un  prêtre  égyptien  qui  apprend  à  Solon  Tan- 
cienne  histoire  de  la  ville  d'Athènes,  qui  était  fidèle- 
ment conservée  depuis  neuf  mille  ans  dans  les  archi- 
ves de  l'Egypte. 

Athènes,  dit  le  prêtre,  était  alors  la  plus  belle 
ville  de  la  Grèce ,  et  la  plus  renommée  dans  le  monde 
pour  les  arts  de  la  guerre  et  de  la  paix;  elle  résista 
seule  aux  guerriers  de  cette  fameuse  île  Atlantide, 
qui  vinrent  sur  des  vaisseaux  innombrables  subjuguer 
une  grande  partie  de  l'Europe  et  de  l'Asie.  Athènes 
eut  la  gloire  d'affranchir  tant  de  peuples  vaincus,  et 


PLATON.  28; 

de  préserver  l'Egypte  de  la  servitude  qui  nous  mena- 
çait. Mais,  après  cette  illustre  victoire  et  ce  service 
rendu  au  genre  humain  ,  un  tremblement  de  terre 
épouvantable  engloutit  en  vingt-quatre  heures  et  le 
territoire  d'Athènes  et  toute  la  grande  île  Atlantide. 
Cette  île  n'est  aujourd'hui  qu'une  vaste  mer  que  les 
débris  de  cet  ancien  monde  et  le  limon  mêlé  à  ses 
eaux  rendent  innavigable. 

Voilà  ce  que  ce  prêtre  conte  à  Solon;  voilà  com- 
ment Platon  débute  pour  nous  expliquer  ensuite  la 
formation  de  l'âme ,  les  opérations  du  verbe ,  et  sa 
trinité.  Il  n'est  pas  physiquement  impossible  qu'il  y 
eût  eu  une  île  Atlantide,  qui  n'existait  plus  depuis 
neuf  mille  ans ,  et  qui  périt  par  un  tremblement  de 
terre ,  comme  il  est  arrivé  à  Herculanum ,  et  à  tant 
d'autres  villes.  Mais  notre  prêtre ,  en  ajoutant  que 
la  mer  qui  baigne  le  mont  Atlas  est  inaccessible  aux 
vaisseaux;  rend  l'histoire  un  peu  suspecte. 

Il  se  peut  faire ,  après  tout,  que  depuis  Solon  % 
c'est-à-dire  depuis  trois  mille  ans,  les  flots  aient  net- 
toyé le  limon  de  l'ancienne  île  Atlantide ,  et  rendu  la 
mer  navigable  ;  mais  enfin  il  est  toujours  surprenant 
qu'on  débute  par  cette  île  pour  parler  du  ver.be. 

Peut-être  en  fesant  ce  conte  de  prêtre  ou  de 
vieille,  Platon  n'a-t- il  voulu  insinuer  autre  chose 
que  les  vicissitudes  qui  ont  changé  tant  de  fois  la 
face  du  globe.  Peut-être  a-t-il  voulu  dire  seulement 
ce  que  Pythagore  et  Timée  de  Locres  avaient  dit  si 
long-temps  avant  lui ,  et  ce  que  nos  yeux  nous  di- 
sent tous  les  jours  ,  que  tout  périt  et  se  renouvelle 
dans  la  nature.  L'histoire  de  Deucalion  et  de  Pyrrha 


^33  PLATO.y, 

la  chute  de  Phaéton,  sont  des  fables;  mais  des  inon- 
dations et  des  embrasemens  sont  des  vérités. 

Platon  part  de  son  île  imaginaire  pour  dire  des 
choses  que  les  meilleurs  philosophes  de  nos  jours  ne 
désavoueraient  pas.  «  Ce  qui  est  produit  a  nécessai- 
rement une  cause,  un  auteur. Il  est  difficile  de  trouver 
l'auteur  de  ce  monde;  et,  quand  on  Ta  trouvé,  il  est 
dangereux  de  le  dire  au  peuple.  » 

Rien  n'est  plus  vrai  encore  aujourd'hui ,  qu'un 
sage,  en  passant  par  Notre-Dame  de  Lorette,  s'avise 
de  dire  à  un  sage,  son  ami ,  que  Notre-Dame  de  Lo- 
rette ,  avec  son  petit  visage  noir ,  ne  gouverne  pas 
l'univers  entier  :  si  une  bonne  femme  entend  ces  pa- 
roles, et  si  elle  les  redit  à  d'autres  bonnes  femmes  de 
la  Marche  d'Ancône ,  le  sage  sera  lapidé  comme  Or- 
phée. Yoilà  précisément  le  cas  où  croyaient  être  les 
premiers  chrétiens  qui  ne  disaient  pas  du  bien  de 
Cybèle  et  de  Diane.  Gela  seul  devait  les  attacher  à 
Platon.  Les  choses  inintelligibles  qu'il  débita  ensuite 
ne  durent  pas  les  dégoûter  de  lui. 

Je  ne  reprocherai  point  à  Platon  d'avoir  dit  dans 
son  Timée,  que  le  monde  est  un  animal;  car  il  entend 
sans  doute  que  les  élémens  en  mouvement  animent  le 
monde,  et  il  n'entend  pas  par  animal  un  chien  et  un 
homme  qui  marchent,  qui  sentent,  qui  mangent,  qui 
dorment  et  qui  engendrent.  Il  faut  toujours  expliquer 
un  auteur  dans  le  sens  le  plus  favorable  ;  et  ce  n'est 
que  lorsqu'on  accuse  les  gens  d'hérésie,  ou  quand  on 
dénonce  leurs  livres  ,  qu'il  est  de  droit  d'en  inter- 
préter malignement  toutes  les  paroles  et  de  les  em- 


PLATON.  289 

poisonner  :  ce  n'est  pas  ainsi  que  j'en  userai  avec 
Platon. 

Il  y  a  d'abord  chez  lui  une  espèce  de  trinité  qui 
est  l'âme  de  la  matière  ;  voici  ses  paroles  :  «  De  la 
substance  indivisible  ,  toujours  semblable  à  elle- 
même,  et  de  la  substance  divisible,  il  composa  une 
troisième  substance  qui  tient  de  la  même  et  de 
l'autre .  » 

Ensuite  viennent  des  nombres  à  la  pythagori- 
cienne,  qui  rendent  la  chose  encore  plus  inintelli- 
gible ,  et  par  conséquent  plus  respectable.  Quelle 
provision  pour  des  gens  qui  commençaient  une 
guerre  de  plume! 

Ami  lecteur,  un  peu  de  patience,  s'il  vous  plaît, 
et  un  peu  d'attention.  «  Quand  Dieu  eut  formé  l'âme 
du  monde  de  ces  trois  substances,  cette  âme  s'élança 
du  milieu  de  l'univers  aux  extrémités  de  l'être,  se  ré- 
pandant partout  au  dehors,  et  se  repliant  sur  elle- 
même;  elle  forma  ainsi  dans  tous  les  temps  une  ori* 
gine  divine  de  la  sagesse  éternelle.  >x 

Et  quelques  lignes  après  : 

a  Ainsi  la  nature  de  cet  animal  immense  qu'on 
nomme  le  monde  est  éternelle.  » 

Platon,  à  l'exemple  de  ses  prédécesseurs,  intro- 
duit donc  l'Être  suprême  artisan  du  monde ,  formant 
ce  monde  avant  les  temps;  de  sorte  que  Dieu  ne  pou- 
vait être  sans  le  monde  ,  ni  le  monde  sans  Dieu  , 
comme  le  soleil  ne  peut  exister  sans  répandre  la  lu- 
mière dans  l'espace,  ni  cette  lumière  voler  dans*l'es- 
pace  sans  le  soleil. 

Je  passe  sous  silence  beaucoup  d'idées  à  la  grec* 

Dict.  Ph.  7.  25 


3QO  PLATON. 

que ,  ou  plutôt  à  l'orientale ,  comme  par  exemple , 
qu'il  y  a  quatre  sortes  d'animaux,  les  dieux  célestes, 
les  oiseaux  de  l'air,  les  poissons,  et  les  animaux  ter- 
restres dont  nous  avons  l'honneur  d'être. 

Je  me  hâte  de  venir  à  une  seconde  trinité.  «  L'être 
engendré,  l'être  qui  engendre ,  et  ï'être  qui  ressemble 
à  l'engendré  et  à  Pengendreur.  »  Cette  trinité  est 
assez  formelle  ;  et  les  pères  ont  pu  y  trouver  leur 
compte. 

Cette  trinité  est  suivie  d'une  théorie  un  peu  singu- 
lière des  quatre  élémens.  La  terre  est  fondée  sur  un 
triangle  équilatère,  l'eau  sur  un  triangle  rectangle, 
Pair  sur  un  scalène,  et  le  feu  sur  un  isocèle.  Après 
quoi  il  prouve  démonstrativement  qu'il  ne  peut  y 
avoir  que  cinq  mondes ,  parce  qu'il  n'y  a  que  cinq 
corps  solides  réguliers ,  et  que  cependant  il  n'y  a 
qu'un  monde  qui  est  rond. 

J'avoue  qu'il  n'y  a  point  de  philosophe  aux  petites- 
maisons  qui  ait  jamais  si  puissamment  raisonné.  Vous 
vous  attendez,  ami  lecteur,  à  m'entendre  parler  de 
cette  autre  fameuse  trinité  de  Platon,  que  ses  com- 
mentateurs ont  tant  vantée;  c'est  l'Être  éternel,  for- 
mateur éternel  du  monde;  son  verbe,  ou  son  intelli- 
gence, ou  son  idée,  et  le  bon  qui  en  résulte.  Je  vous 
assure  que  je  l'ai  bien  cherchée  dans  ce  Timéc,  je  ne 
l'y  ai  jamais  trouvée;  elle  peut  y  ê  re  totidem  litteris, 
mais  elle  n'y  est  pas  totidem  verbis,  ou  je  suis  fort 
trompe. 

Après  avoir  lu  tout  Flaton,  à  mon  grand  regret  ,< 
rai  aperçu  quelque  ombre  de  la  trinité  dont  on  lui 
fait  honneur.  C'est  dans  le  livre  sixième  de  sa  Repu- 


PLATON.  291 

blique  chimérique,  lorsqu'il  dit  :  «  Parlons  du  fils, 
production  merveilleuse  du  bon,  et  sa  parfaite  ima- 
ge. »  Mais  malheureusement  il  se  trouve  que  cette 
parfaite  image  de  Dieu,  c'est  le  soleil.  On  en  conclut 
que  c'était  le  soleil  intelligible,  lequel  avec  le  verbe 
et  le  père ,  composait  la  trinité  platonique. 

Il  y  a  dans  PËpinomis  de  Platon,  des  galimatias 
fort  curieux  ;  en  voici'  un  que  je  traduis  aussi  rai- 
sonnablement que  je  le  puis,  pour  la  commodité  du 
lecteur  : 

«  Sachez  qu'il  y  a  huit  vertus  dans  le  ciel  ;  je  les 
aï  observées,  ce  qui  est  facile  à  tout  le  monde.  Le 
soleil  est  une  de  ses  vertus,  la  lune  une  autre,  la 
troisième  est  l'assemblage  des  étoiles  ;  et  les  cinq 
planètes  font  avec  ces  trois  vertus  le  nombre  de  huit. 
Gardez -vous  de  penser  que  ces  vertus,  ou  ceux  qui 
sont  dans  elles  et  qui  les  animent,  soit  qu'ils  mar- 
chent d'eux-mêmes,  soit  qu'ils  soient  portés  dans  des 
véhicules;  gardez-vous,  dis-je,  de  croire  que  les  uns 
soient  des  dieux,  et  que  les  autres  ne  le  soient  pas; 
qne  les  uns  soient  adorables ,  et  qu'il  y  en  ait  d'autres 
qu'on  ne  doive  ni  adorer ,  ni  invoquer.  Ils  sont  tous 
frères ,  chacun  a  son  partage,  nous  leur  devons  à  tous 
les  mêmes  honneurs,  ils  remplissent  tous  l'emploi  que 
le  verbe  leur  assigna  quand  il  forma  l'univers  visi- 
ble.»! 

Voilà  déjà  le  verbe  trouvé ,  il  faut  maintenant 
trouver  les  trois  personnes.  Elles  sont  dans  la  seconde 
lettre  de  Platon  à  Denis.  Ces  lettres  ne  sont  pas  assu- 
rément supposées.  Le  style  est  le  même  que  celui  de 
ses  dialogues.  Il  dit  souvent  à  Denis  et  a  Dion,  des 


392  '       PLATON, 

choses  assez  difficiles  à  comprendre,  et  qu'on  croirait 
écrites  en  chiffre;  mais  aussi  il  en  dit  de  fort  claires, 
et  qui  se  sont  trouvées  vraies  long-temps  après  lui. 
Par  exemple,  voici  comme  il  s'exprime  dans  sa  sep- 
tième lettre  à  Dion  : 

'«  J'ai  été  convaincu  que  tous  les  États  sont  assez 
mal  gouvernés;  il  n'y  a  guère  ni  bonne  institution \  ni 
bonne  administration.  On  y  vit,  pour  ainsi  dire,  au 
jour  la  journée,  et  va  tout  au  gré  de  la  fortune,  plutôt 
qu'au  gré  de  la  sagesse.  » 

Après  cette  courte  digression  sur  les  affaires  tem- 
porelles, revenons  aux  spirituelles ,  àlatrinité.Platon 
dit  à  Denis  : 

'«  Le  roi  de  l'univers  est  environné  de  ses  ouvrages, 
tout  est  l'effet  de  sa  grâce.  Les  plus  belles  des  choses 
ont  en  lui  leur  cause  première;  les  secondes  en  per- 
fection ont  en  lui  une  seconde  cause;  et  il  est  encore 
la  troisième  cause  des  ouvrages  du  troisième  degré.  ». 

On  pourrait  ne  pas  reconnaître  dans  cette  lettre  la 
trinité  telïe  que  nous  l'admettons;  mais  c  Y  tait  beau- 
coup d'avoir  dans  un  auteur  grec,  un  garant  des 
dogmes  de  l'église  naissante.  Toute  l'église  grecque 
fut  donc  platonicienne,  comme  toute  l'église  latine 
fut  péripatéticienne  depuis  le  commencement  du 
treizième  siècle.  Ainsi  deux  Grecs  qu'on  n'a  jamais 
entendus  ont  été  nos  maîtres  à  penser,  jusqu'au  temps 
où  les  hommes  se  sont  mis  au  bout  de  deux  mille  ans 
à  penser  par  eux-mêmes. 


PLATON.  293 

SECTION  II. 

Questions  sur  Platon  5  et  sur  quelques  autres 
bagatelles. 

Platon,  en  disant  aux  Grecs  ce  que  tant  de  phi- 
losophes des  autres  nations  avaient  dit  avant  lui,  en 
assurant  qu'il  y  a  une  intelligence  suprême  qui  arran- 
gea l'univers,  pensait-il  que  cette  intelligence  su- 
prême résidait  en  un  seul  lieu,  comme  un  roi  de 
l'orient  dans  son  sérail?  ou  bien  croyait-il  que  cette 
puissante  intelligence  se  répand  partout  comme  la 
lumière,  ou  comme  un  être  encore  plus  fin,  plus 
prompt ,  plus  actif,  plus  pénétrant  que  la  lumière  ? 
le  dieu  de  Platon,  en  un  mot,  est-il  dans  la  matière? 
en  est-il  ^séparé  ?  O  vous  qui  avez  lu  Platon  attentive*, 
nient,  c'est-à-dire,  sept  ou  huit  songes  creux  cachés 
dans  quelques  galetas  de  l'Europe  !  si  jamais  ces 
questions  viennent  jusqu'à  vous,  je  vous  supplie  d'y 
répondre. 

L'île  barbare  des  Cassitérides,  où  les  hommes  vi- 
vaient dans  les  bois  du  temps  de  Platon ,  a  produit 
enfin  des  philosophes  qui  sont  autant  au-dessus  de 
lui  que  Platon  était  au-dessus  de  ceux  de  ses  con- 
temporains qui  ne  raisonnaient  pas. 

Parmi  ces  philosophes,  Clarke  est  peut-être  le  plus 
profond  ensemble  et  le  plus  clair,  le  plus  méthodique 
et  le  plus  fort,  de  tous  ceux  qui  ont  parlé  de  l'Être 
suprême. 

Lorsqu'il  eut  donné  au  public  son  excellent  livre, 
il  se  trouva  un  jeune  gentilhomme  de  la  province  de 

25; 


294  PLATON. 

Glocester,  qui  lui  fit  avec  candeur  des  objections 
aussi  fortes  que  ses  démonstrations.  On  peut  les  voir 
à  la  fin  du  premier  volume  de  Clarke;  ce  n'était  pas 
sur  l'existence  nécessaire  de  l'Être  suprême  qu'il  dis- 
putait ,  c'était  sur  son  infinité  et  sur  son  immensité. 

Il  ne  paraît  pas  en  effet  que  Clarke  ait  prouvé  qu'il 
y  ait  un  être  qui  pénètre  intimement  tout  ccqui  existe, 
et  que  cet  être  dont  on  ne  peut  concevoir  les  pro- 
priétés, ait  la  propriété  de  s'étendre  au  delà  de  toute 
borne  imaginable. 

Le  grand  Newton  a  démontré  qu'il  y  a  du  vide 
dans  la  nature  ;  mais  quel  philosophe  pourra  me  dé- 
montrer que  Dieu  est  dans  ce  vide ,  qu'il  touche  à  ce 
vide,  qu'il  remplit  ce  vide?  Comment,  étant  aussi 
bornés  que  nous  le  sommes,  pouvons-nous  connaître 
ces  profondeurs  ?  Ne  nous  suffit- il  pas  qu'il  nous  soit 
prouvé  qu'il  existe  un  maître  suprême  ?  Il  ne  nous  est 
pas  donné  de  savoir  ce  qu'il  est,  ni  comment  il  est. 

Il  semble  que  Locke  et  Clarke  aient  eu  les  clefs  du 
monde  intelligible.  Locke  a  ouvert  tous  les  apparte- 
mens  ou  l'on  peut  entrer;  mais  Clarke  n'a-t-il  pas 
voulu  pénétrer  un  peu  trop  au  delà  de  l'édifice? 

Comment  un  philosophe  tel  que  Samuel  Clarke, 
après  un  si  admirable  ouvrage  sur  l'existence  de  Dieu, 
en  a-t-il  pu  faire  ensuite  un  si  pitoyable  sur  des  choses 
de  fait? 

Comment  Benoît  Spinosa ,  qui  avait  autant  de  pro- 
fondeur dans  l'esprit  que  Samuel  Clarke ,  après  s'être 
élevé  à  la  métaphysique  la  plus  sublime,  peut-il  ne 
pas  s'apercevoir  qu'une  intelligence  suprême  préside 
à  des  ouvrages  visiblement  arrangés  avec  une  su- 


POÈTES.  295 

prême  intelligence  (s'il  est  vrai,  après  tout,  que  ce 
soit  là  le  système  de  Spinosa)  ? 

Comment  Newton,  le  plus  grand  des  hommes,  a- 
t-ilpu  commenter  l'Apocalypse,  ainsi  qu'on  l'a  déjà 
remarqué  ? 

Comment  Locke,  après  avoir  si  bien  développé 
l'entendement  humain ,  a-t-il  pu  dégrader  son  enten- 
dement dans  un  autre  ouvrage  ? 

Je  crois  voir  des  aigles  qui,  s'étant  élancés  dans  la 
nue,  vont  se  reposer  sur  un  fumier. 

POÈTES. 

Un  jeune  homme  au  sortir  du  collège  délibère  s'il 
se  fera  avocat,  médecin,  théologien  ou  poëte;  s  il 
prendra  soin  de  notre  fortune,  de  notre  santé,  de 
netre  âme  ou  de  nos  plaisirs.  Nous  avons  déjà  parlé 
des  avocats  et  des  médecins  ;  nous  parlerons  de  la 
fortune  prodigieuse  que  fait  quelquefois  un  théo- 
logien. 

Le  théologien  devenu  pape  a  non -seulement  ses 
valets  théologiens  ,  cuisiniers  ,  échansons  ,  porte- 
coton  ,  médecins  ,  chirurgiens  ,  balayeurs  ,  feseurs 
d'Agnus  Dei ,  confituriers ,  prédicateurs  \  il  a  aussi 
son  poëte.  Je  ne  sais  quel  fou  était  le  poëte  de 
Léon  X,  comme  David  fut  quelque  temps  le  poëte  .de 
Saùl. 

C'est  assurément  de  tous  les  emplois  qu?on  peut 
avoir  dans  une  grande  maison,  l'emploi  le  plus  inu- 
tile. Les  rois  d'Angleterre,  qui  ont  conservé  dans  leur 
île  beaucoup  d'anciens  usages  perdus  dans  le  conti- 
nent, ont,  comme  on  sait  7 leur  poëte  en  titre  d'office. 


zg6  POËT£S. 

Il  est  obligé  de  faire  tous  les  ans  une  ode  à  la  louange 
de  sainte  Cécile,  qui  jouait  autrefois  si  merveilleuse- 
ment du  clavecin  ou  du  psaltérion,  qu'un  ange  des- 
cendit du  neuvième  ciel  pour  l'écouter  de  plus  près, 
attendu  que  l'harmonie  du  psaltérion  n'arrive  d'ici- 
bas  au  pays  des  anges  qu'en  sourdine. 

Moïse  est  le  premier  poète  que  nous  connaissions. 
Iî  est  à  croire  que  long-temps  avant  lui  les  Egyptiens, 
les  Chaldéens,  les  Syriens,  les  Indiens  connaissaient 
la  poésie, puisqu'ils  avaient  de  la  musique.  Mais  enfin 
son  beau  cantique,  qu'il  chanta  avec  sa  sœur  Maria 
en  sortant  du  fond  de  la  mer  Rouge,  est  le  premier 
monument  poétique  en  vers  hexamètres  que  nous 
ayons.  Je  ne  suis  pas  du  sentiment  de  ces  bélitres 
ignorans  et  impies,  Newton,  Le  Clerc  et  d'autres, 
qui  prouvent  que  tout  cela  ne  fut  écrit  qu'environ  huit 
cents  ans  après  l'événement,  et  qui  disent  aVec  inso- 
lence que  Moïse  ne  put  écrire  en  hébreu,  puisque  la 
langue  hébraïque  n'est  qu'un  dialecte  nouveau  du 
phénicien,  et  que  Moïse  ne  pouvait  savoir  le  phéni- 
cien. Je  n'examine  point  avec  le  savant  Huet  comment 
Moïse  put  chanter,  lui  qui  était  bègue  et  qui  ne  pou- 
vait parler. 

A  entendre  plusieurs  de  ces  messieurs,  Moïse  se- 
rait bien  moins  ancien  qu'Orphée,  Musée,  Homère, 
Hésiode.  On  voit  au  premier  coup  d'œil  combien  cette 
opinion  est  absurde.  Le  moyen  qu'un  Grec  suisse  être 
aussi  ancien  qu'un  Juif  ! 

Je  ne  répondrai  pas  non  plus  à  ces  autres  imperti- 
neus  qui  soupçonnent  que  Moïse  n'est  qu'un  person- 
nage imaginaire;  une  fabuleuse  imitation  de  la  fable 


POETES.  297 

de  l'ancien  Bacchus ,  et  qu'on  chantait  dans  les  orgies 
tous  les  prodiges  de  Bacchus  ,  attribués  depuis  à 
Moïse,  avant  qu'on  sût  qu'il  y  eût  des  Juifs  au  inonde. 
Une  telle  idée  se  réfute  d'elle-même.  Le  bon  sens  nous 
fait  voir  qu'il  est  impossible  qu'il  y  ait  eu  un  Bacchus 
avant  un  Moïse. 

Nous  avons  encore  un  excellent  poëte  juif,  très- 
réellement  antérieur  à  Horace,  c'est  le  roi  David;  et 
nous  savons  bien  que  le  Miserere  est  infiniment  au- 
dessus  du  Justum  ac  tenacem  proposai  virum. 

Mais  ce  qui  étonne,  c'est  que  des  législateurs  et 
des  rois  aient  été  nos  premiers  poètes.  Il  se  trouve 
aujourd'hui  des  gens  assez  bons  pour  se  faire  les 
poètes  des  rois.  Virgile,  à  la  vérité ,  n'avait  pas  la 
charge  de  poëte  d'Auguste ,  ni  Lucain  celle  de  poëte 
de  Néron  ;  mais  j'avoue  qu'ils  avilirent  un  peu  la  pro- 
fession en  donnant  du  dieu  à  l'un  et  à  l'autre. 

On  demande  comment,  la  poésie  étant  si  peu  né- 
cessaire au  monde,  elle  occupe  un  si  haut  rang  parmi 
les  beaux-arts  ?  On  peut  faire  la  même  question  sur  la 
musique.  La  poésie  est  la  musique  de  l'âme,  et  sur- 
tout des  âmes  grandes  et  sensibles. 

Un  mérite  de  la  poésie,  dont  bien  des  gens  ne  se 
doutent  pas,  c'est  qu'elle  dit  plus  que  la  prose,  et  en 
moins  de  paroles  que  la  prose. 

Qui  pourra  jamais  traduire  ce  vers  latin  avec  au- 
tant de  brièveté  qu'il  est  sortf  du  cerveau  du  poëte  ? 

Vive  memor  lethi,  fugit  hora,  hoc  quod  loquor  indè  esfc 
(Perse,  satire  V,  vers  i53.  ) 

Je  ne  parle  pas  des  autres  charmes  de  la  poésie, 


298  POÈTES. 

on  les  connaît  assez;  mais  j'insisterai  sur  le  grand 
précepte  d'Horace,  sapere  est  et  principium  et  fous. 
Point  de  vraie  poésie  sans  une  grande  sagesse.  Mais 
comment  accorder  cette  sagesse  avec  l'enthousiasme? 
Comme  César,  qui  formait  un  j>lan  de  bataille  avec 
prudence ,  et  combattait  avec  fureur. 

Il  y  a  eu  des  poëtes  un  peu  fous,  oui;  et  c'est  parce 
qu'ils  étaient  de  très-mauvais  poëtes.  Un  homme  qui 
n'a  que  des  dactyles  et  des  spondées,  ou  des  rimes 
dans  la  tête,  est  rarement  un  homme  de  bon  sens; 
mais  Virgile  est  doué  d'une  raison  supérieure. 

Lucrèce  était  un  misérable  physicien ,  et  il  avait 
cela  de  commun  avec  toute  l'antiquité.  La  physique 
ne  s'apprend  pas  avec  de  l'esprit;  c'est  un  art  que 
l'on  ne  peut  exercer  qu'avec  des  instrumetfSj  et  les 
instrumens  n'avaient  pas  encore  été  inventés.  Il  faut 
des  lunettes,  des  microscopes,  des  machines  pneu- 
matiques, des  baromètres,  etc.,  pour  avoir  quelque 
idée  commencée  des  opérations  de  la  uature. 

Descartes  n'en  savait  guère  plus  que  Lucrèce  , 
lorsque  ses  clefs  ouvrirent  le  sanctuaire^  et  on  a  fait 
cent  fois  plus  de  chemin  depuis  Galilée,  meilleur 
physicien  que  Descartes  jusqu'à  nos  jours,  que  depuis 
le  premier  Hermès  jusqu'à  Lucrèce,  et  depuis  Luc  tee 
jusqu'à  Galilée. 

Toute  la  physique  ancienne  est  d'un  écolier  ab- 
surde. Il  n'en  est  pas  ainsi  de  la  philosophie  de  l'âme 
et  de  ce  bon  sens  qui,  aidé  du  courage  de  l'esprit, 
fait  peser  avec  justesse  les  doutes  et  les  vraisem- 
blances. C'est  là  le  grand  mérite  de  Lucrèce;  son 
troisième  chant  est  un  chef-d'œuvre  de  raisonne- 


POETES.  2gg 

ment;  il  disserte  comme  Cicéron,  il  s'exprime  quel- 
quefois comme  Virgile;  et  il  faut  avouer  que,  quand 
notre  illustre  Polignac  réfute  ce  troisième  chant,  il 
ne  le  réfute  qu'en  cardinal. 

Quand  je  dis  que  le  poëte  Lucrèce  raisonne  en 
métaphysicien  excellent  dans  ce  troisième  chant,  je 
ne  dis  pas  qu'il  ait  raison;  on  peut  argumenter  avec 
un  jugement  vigoureux,  et  se  tromper  si  on  n'est  pas 
instruit  par  la  révélation.  Lucrèce  n'était  point  Juif  3 
et  les  Juifs,  comme  on  sait,  étaient  les  seuls  hommes 
sur  la  terre  qui  eussent  raison  du  temps  de  Cicéron, 
de  Possidonius,  de  César  et  de  Caton.  Ensuite  sous 
Tibère  les  Juifs  n'eurent  plus  raison ,  et  il  n'y  eut  que 
les  chrétiens  qui  eurent  le  sens  commun. 

Ainsi  il  était  impossible  que  Lucrèce,  Cicéron  et 
César  ne  fussent  pas  des  imbéciles  en  comparaison 
des  Juifs  et  de  nous  ;  mais  il  faut  convenir  qu'aux 
yeux  du  reste  du  genre  humain  ils  étaient  de  très- 
grands  hommes. 

J'avoue  que  Lucrèce  se  tua ,  Caton  aussi ,  Cassius 
et  Brutus  aussi  ;  mais  on  peut  fort  bien  se  tuer ,  et 
avoir  raisonné  en  homme  d?esprit  pendant  sa  vie. 

Distinguons  dans  tout  auteur  lhomme  et  ses  ou- 
vrages,, Racine  écrit  comme  Virgile,  mais  il  devient 
janséniste  par  faiblesse,  et  il  meurt  de  chagrin  par 
une  faiblesse  non  moins  grande ,  parce  qu'un  autre 
homme  en  passant  dans  une  galerie  ne  l'a  pas  regardé  ; 
j'en  suis  fâché ,  mais  le  rôle  de  Phèdre  n'en  est  pas 
moins  admirable. 


300  POLICE 

POLICE  DES  SPECTACLES. 

Otf  excommuniait  autrefois  les  rois  de  France,  et 
depuis  Philippe  I  jusqu'à  Louis  VIII,  tous  l'ont  été 
solennellement,  de  même  que  tous  les  empereurs  de- 
puis Henri  IV  jusqu'à  Louis  de  Bavière  inclusivement. 
Les  rois  d'Angleterre  ont  eu  aussi  une  part  très-hon- 
nête à  ces  présens  de  la  cour  de  Rome.  C'était  la  folie 
•du  temps ,  et  cette  folie  coûta  la  vie  à  cinq  ou  six  cent 
mille  hommes.  Actuellement  on  se  contente  d'excom- 
munier les  représentans  des  monarques  :  ce  n'est  pas 
les  ambassadeurs  que  je  veux  dire,  mais  les  comé- 
diens ,  qui  sont  rois  et  empereurs  trois  ou  quatre  fois 
par  semaine,  et  qui  gouvernent  l'univers  pour  gagner 
leur  vie. 

Je  ne  connais  guère  que  leur  profession  et  celle 
des  sorciers  à  qui  on  fasse  aujourd'hui  cet  honneur. 
Mais,  comme  il  n'y  a  plus  de  sorciers  depuis  environ 
soixante  à  quatre-vingts  ans  que  la  bonne  philosophie 
a  été  connue  des  hommes,  il  ne  reste  plus  pour  vic- 
times qu'Alexandre,  César,  Athalie,  Porveucte,  An- 
dromaque,  Brutus,  Zaïre  et  Arlequin. 

La  grande  raison  qu'on  en  apporte ,  c'est  que  ces 
messieurs  et  ces  dames  représentent  les  passions. 
Mais,  si  la  peinture  du  cœur  humain  m  érite  une  si  hor- 
rible flétrissure ,  on  devrait  donc  user  d'une  plus 
grande  rigueur  avec  les  peintres  et  les  statuaires.  Il  y 
a  beaucoup  de  tableaux  licencieux  qu'on  vend  publi- 
quement. 'Au  lieu  qu'on  ne  représente  pas  un  seul 
poëme  dramatique  qui  ne  soit  dans  la  plus  exacte 
bienséance.  La  Venus  du  Titien  et  celle  du  Corrège 


DES    SPECTACLES.  3ot 

sont  toutes  nues,  et  sont  dangereuses  en  tout  temps 
pour  notre  jeunesse  modeste;  mais  les  comédiens  ne 
récitent  les  vers  admirables  de  Cinna  que  pendant 
environ  deux  heures,  et  avec  l'approbation  du  magis- 
trat, sous  l'autorité  royale,  Pourquoi  donc  ces  per- 
sonnages vivans  sur  le  théâtre  sont-ils  plus  condam- 
nés que  ces  comédiens  muets  sur  la  toile?  Ut  pictura 
poësis  erit.  Qu'auraient  dit  les  Sophocle  et  les  Euri- 
pide s'ils  avaient  pu  prévoir  qu'un  peuple  qui  n'a 
cessé  d'être  barbare  qu'en  les  imitant,  imprimerait 
un  jour  cette  tache  au  théâtre,  qui  reçut  de  leur  temps 
une  si  haute  gloire  ? 

Esopus  et  Roscius  n'étaient  pas  des  sénateurs  ro* 
mains,  il  est  vrai;  mais  le  Flamen  ne  les  déclarait 
point  infâmes,  et  on  ne  se  doutait  pas  que  l'art  de 
Térence  fût  un  art  semblable  à  celui  de  Locuste.  Le 
grand  pape,  le  grand  prince  Léon  X,  à  qui  on  doit  la 
renaissance  de  la  bonne  tragédie  et  de  la  bonne  co- 
médie en  Europe,  et  qui  fit  représenter  tant  de  pièces 
de  théâtre  dans  son  palais  avec  tant  de  magnificence, 
ne  devinait  pas  qu'un  jour,  dans  une  partie  de  la 
Gaule,  les  descendans  des  Celtes  et  des  Goths  se 
croiraient  en  droit  de  flétrir  ce  qu'il  honorait.  Si  le 
cardinal  de  Richelieu  eût  vécu,  lui  qui  a  fait  bâtir 
la  salle  du  Palais-Royal ,  lui  à  qui  la  France  doit  le 
théâtre ,  il  n'eût  pas  souffert  plus  îong-temps  que  l'on 
osât  couvrir  d'ignominie  ceux  qu'il  employait  à  réci- 
ter ses  propres  ouvrages. 

Ce  sont  les  hérétiques,  il  le  faut  avouer,  qui  ont 
commencé  à  se  déchaîner  contre  le  plus  beau  de  tous 
les  arts,  Léon  X  ressuscitait  la  scène  tragique;  il  n'eçi 
Dict.  ph.  7,  ;rô 


302  POLICE 

fallait  pas  davantage  aux  prétendus  réformateurs 
pour  crier  à  Fœuvre  de  Satan.  Aussi  la  ville  de  Genève 
et  plusieurs  illustres  bourgades  de  Suisse  ont  été  cent 
cinquante  ans  sans  souffrir  chez  elles  un  violon.  Les 
jansénistes,  qui  dansent  aujourd'hui  sur  le  tombeau 
de  saint  Paris,  à  la  grande  édification  du  prochain, 
défendirent  le  siècle  passé  à  une  princesse  de  Conti 
qu'ils  gouvernaient,  de  faire  apprendre  à  danser  à 
son  fils,  attendu  que  la  danse  est  trop  profane.  Cepen- 
dant il  fallait  avoir  bonne  grâce,  et  savoir  le  menuet; 
on  ne  voulait  point  de  violon,  et  le  directeur  eut 
beaucoup  de  peine  à  souffrir,  par  accommodement, 
qu'on  montrât  à  danser  au  prince  de  Conti  avec  des 
castagnettes.  Quelques  catholiques  un  peu  visigoths, 
de  deçà  les  monts,  craignirent  donc  les  reproches 
des  réformateurs,  et  crièrent  aussi  haut  qu'eux  :  ainsi 
peu  à  peu  s'établit  dans  notre  France  la  mode  de  dif- 
famer César  et  Pompée,  et  de  refuser  certaines  céré- 
monies à  certaines  personnes  gagées  par  le  roi,  et 
travaillant  sous  les  jeux  du  magistrat.  On  ne  s'avisa 
point  de  réclamer  contre  cet  abus;  car  qui  aurait 
voulu  se  brouiller  avec  des  hommes  puissans,  et  des 
hommes  du  temps  présent,  pour  Phèdre  et  pour  les 
héros  des  siècles  passés? 

On  se  contenta  donc  de  trouver  cette  rigueur 
absurde,  et  d'admirer  toujours  à  bon  compte  les 
chefs-d'œuvre  de  notre  scène. 

Rome,  de  qui  nous  avons  appris  notre  catéchisme, 
n'en  use  point  comme  nous;  elle  a  su  toujours  tem- 
pérer les  lois  selon  l'es  temps  et  selon  les  besoins; 
*îlc  à  su  distinguer  les  bateleurs  effrontés,  qu'on 


DES    SPECTACLES.  3o3 

censurait  autrefois  avec  raison,  d'avec  les  pièces  de 
théâtre  du  Trissin  et  de  plusieurs  évêques  et  cardi- 
naux qui  ont  aidé  à  ressusciter  la  tragédie.  Aujour- 
d'hui même  on  représente  à  Rome  publiquement  des 
comédies  dans  des  maisons  religieuses.  Les  dames  y 
vont  sans  scandale  j  on  ne  croit  point  que  des  dia- 
logues récités  sur  des  planches  soient  une  infamie 
diabolique.  On  a  vu  jusqu'à  la  pièce  de  George  Dan- 
din  ,  exécutée  à  Rome  par  des  religieuses  en  présence 
d'une  foule  d'ecclésiastiques  et  de  dames.  Les  sages 
Romains  se  gardent  bien  surtout  d'excommunier  ces 
messieurs  qui  chantent  le  dessus  dans  les  opéras 
italiens;  car  en  vérité  c'est  bien  assez  d'être  châtré 
dans  ce  monde,  sans  être  encore  damné  dans  Fautre. 
Dans  le  bon  temps  de  Louis XIV,  il  y  avait  toujours 
aux  spectacles  qu'il  donnait  un  banc  qu'on  nommait 
le  banc  des  évoques.  J'ai  été  témoin  que,  dans  la  mino- 
rité de  Louis  XV,  le  cardinal  de  Fleuri,  alors  évêque 
de  Fréjus,  fut  très-pressé  de  faire  revivre  cette  cou- 
tume. D'autres  temps,  d'autres  mœurs;  nous  sommes 
apparemment  bien  plus  sages  que  dans  les  temps  où 
l'Europe  entière  venait  admirer  nos  fêtes,  où  Riche- 
lieu fit  revivre  la  scène  en  France,  où  Léon  X  fit 
renaître  en  Italie  le  siècle  d'Auguste.  Mais  un  temps 
viendra  où  nos  neveux,  envoyant  l'impertinent  ou- 
vrage du  père  Le  Brun  contre  l'art  des  Sophocle,  et 
les  œuvres  de  nos  grands  hommes,  imprimés  dans 
le  même  temps,  s'écrieront  :  Est-il  possible  que  les 
Français  aient  pu  ainsi  se  contredire,  et  que.  la  plus 
absurde  barbarie  ait  levé  si  orgueilleusement  la  tête 
contre  les  plus  belles  productions  de  l'esprit  humain? 


3o4  POLITIQUE. 

Saint  Thomas  d'Aquin,  dont  les  mœurs  valaient 
bien  celles  de  Calvin  et  du  père  Quesnel;  saint  Tho- 
mas 3  qui  n'avait  jamais  vu  de  bonne  comédie,  et  qui 
ne  connaissait  que  de  malheureux  histrions,  devine 
pourtant  que  le  théâtre  peut  être  utile.  Il  eut  assez  de 
bon  sens  et  assez  de  justice  pour  sentir  le  mérite  de 
cet  art,  tout  informe  qu'il  était  ;  il  le  permit,  il  l'ap- 
prouva. Saint  Charles  Borromée  examinait  lui-même 
les  pièces  qu'on  jouait  à  Milan;  il  les  munissait  de 
son  approbation  et  de  son  seing. 

Qui  seront  après  cela  les  visigoths  qui  voudront 
traiter  d'empoisonneurs  Rodrigue  et  Chimène  ?  riût 
au  ciel  que  ces  barbares,  ennemis  du  plus  beau  des 
arts ,  eussent  la  piété  de  Polyeucte ,  la  clémence 
d'Auguste,  la  vertu  de  Burrhus,  et  qu'ils  finissent 
comme  le  mari  d'Alzire  ! 

POLITIQUE. 

La  politique  de  l'homme  consiste  d'abord  à  tâcher 
d'égaler  les  animaux  à  qui  la  nature  a  donné  la  nour- 
riture, le  vêtement  et  le  couvert. 

Ces  commencemens  sont  longs  et  difficiles. 

Comment  se  procurer  le  bien-être  et  se  mettre  à 
l'abri  du  mal?  C'est  là  tout  l'homme. 

Ce  mal  est  partout.  Les  quatre  élémens  conspirent 
à  le  former.  La  stérilité  d'un  quart  du  globe,  les  ma- 
ladies, la  multitude  d'animaux  ennemis,  tout  nous 
oblige  de  travailler  sans  cesse  à  écarter  le  mal. 

Nul  homme  ne  peut  seul  se  garantir  du  mal ,  et  se 
procurer  le  bien;  il  faut  des  secours.  La  société  est 
donc  aussi  ancienne  que  le  monde. 


POLITIQUE.  3o5 

Cette  société  est  tantôt  trop  nombreuse,  tantôt 
trop  rare.  Les  révolutions  de  ce  globe  ont  détruit 
souvent  des  races  entières  d'hommes  et  d'autres  ani- 
maux dans  plusieurs  pays,  et  les  ont  multipliées  dans 
d'autres. 

Pour  multiplier  une  espèce,  il  faut  un  climat  et  un 
terrain  toi  érables ,  et  avec  ces  avantages  on  pejut 
encore  être  réduit  à  marcher  tout  nu,  à  souffrir  la 
faim,  à  manquer  de  tout,  à  périr  de  misère. 

Les  hommes  ne  sont  pas  comme  les  castors,  les 
abeilles,  les  vers-à-soie  :  ils  n'ont  pas  un  instinct  sûr 
qui  leur  procure  le  nécessaire. 

Sur  cent  mâles  il  s'en  trouve  à  peine  un  qui  ait  du 
génie;  sur  cinq  cents  femelles  à  peine  une. 

Ce  n'est  qu'avec  du  génie  qu'on  invente  les  arts 
qui  procurent  à  la  longue  un  peu  de  ce  bien-être, 
unique  objet  de  toute  politique. 

Pour  essayer  ces  arts  il  faut  des  secours,  des  mains 
qui  vous  aident,  des  entendemens  assez  ouverts  pour 
vous  comprendre  et  assez  dociles  pour  vous  obéir. 
Avant  de  trouver  et  d'assembler  tout  cela,  des  mil- 
liers de  siècles  s'écoulent  dans  l'ignorance  et  dans  la 
barbarie;  des  milliers  de  tentatives  avortent.  Enfin, 
un  art  est  ébauché,  et  il  faut  encore  des  milliers  de 
siècles  pour  le  perfectionner. 

Politique  du  dehors. 

Quand  la  métallurgie  est  trouvée  par  une  nation , 
il  est  indubitable  qu'elle  battra  ses  voisins,  et  en  fera 
des  esclaves. 

Vous  avez  des  flèches  et  des  sabres  ,  et  vous  êtes 

26. 


3o6  POLITIQUE. 

nés  dans  un  climat  qui  vous  a  rendus  robustes.  Nous 
sommes  faibles,  nous  n'avons  que  des  massues  et  des 
pierres,  vous  nous  tuez;  et,  si  vous  nous  laissez  la 
vie,  c'est  pour  labourer  vos  champs,  pour  bâtir  vos 
maisons  ;  nous  vous  chantons  quelques  airs  grossiers 
quand  vous  vous  ennuyez,  si  nous  avons  de  la  voix , 
ou  nous  soufflons  dans  quelques  tuyaux  pour  obtenir 
de  vous  des  vêtemens  et  du  pain.  Nos  femmes  et  nos 
filles  sont-elles  jolies,  vous  les  prenez  pour  vous. 
Monseigneur  votre  fils  profite  de  cette  politique  éta- 
blie; il  ajoute  de  nouvelles  découvertes  à  cet  art 
naissant.  Ses  serviteurs  coupent  les  testicules  à  mes 
enfans  ;  il  les  honore  de  la  garde  de  ses  épouses  et  de 
ses  maîtresses.  Telle  a  été  et  telle  est  encore  la  poli- 
tique, le  grand  art  de  faire  servir  les  hommes  à  son 
bien-être,  dans  la  plus  grande  partie  de  pAsic. 

Quelques  peuplades  ayant  ainsi  asservi  plusieurs 
autres  peuplades,  les  victorieuses  se  battent  avec  le 
fer  pour  le  partage  des  dépouilles.  Chaque  petite  na- 
tion nourrit  et  soudoie  des  soldats.  Pour  encourager 
ces  soldats  et  pour  les  contenir,  chacune  a  ses  dieux, 
ses  oracles,  ses  prédictions;  chacune  nourrit  et  sou- 
doie des  devins  et  des  sacrificateurs  bouchers.  Ces 
devins  commencent  par  deviner  en  faveur  des  chefs 
de  nation,  ensuite  ils  devinent  pour  eux-mênres  et 
partagent  le  gouvernement.  Le  plus  fort  et  le  plus 
habile  subjugue  à  la  fin  les  autres'apres  des  siècles  de 
carnage  qui  font  frémir,  et  de  friponneries  qui  font 
rire.  C'est  là  le  complément  de  la  politique. 

Pendant  que  ces  scènes  de  brigandages  et  de 
fraudes  se  passent  dans  une  partie  du  globe,  d'autres 


politique.  3oy 

peuplades  retirées  clans  les  cavernes  des  montagnes, 
ou  dans  des  cantons  entourés  de  marais  inaccessibles, 
ou  dans  quelques  petites  contrées  habitables  au  mir 
lieu  des  déserts  de  sable,  ou  des  presqu'îles,  ou  des 
îles ,  se  défendent  contre  les  tyrans  du  continent.  Tous 
les  hommes  enfin  ayant  à  peu  près  les  mêmes  armes, 
le  sang  coule  d'un  bout  du  monde  à  l'autre. 

On  ne  peut  pas  toujours  tuer,  on  fait  la  paix  avec 
son  voisin,  jusqu'à  ce  qu'on  se  croie  assez  fort  pour 
recommencer  la  guerre.  Ceux  qui  savent  écrire  ré- 
digent ces  traités  de  paix.  Les  chefs  de  chaque  peuple, 
pour  mieux  tromper  leurs  ennemis,  attestent  les 
dieux  qu'ils  se  sont  faits;  on  invente  les  sermens,  l'un 
vous  promet  au  nom  de  Sa.mmonocodam,  l'autre  au 
nom  de  Jupiter ,  de  vivre  toujours  avec  vous  en  bonne 
harmonie ,  et  à  la  première  occasion  ils  vous  égorgent 
au  nom  de  Jupiter  et  de  Sammonocodom. 

Dans  les  temps  les  plus  raffinés ,  le  lion  d'Esope 
fait  un  traité  avec  trois  animaux  ses  voisins.  Il  s'agit 
de  partager  une  proie  en  quatre  parts  égales.  Lelion, 
pour  de  bonnes  raisons  qu'il  déduira  en  temps  et  lieu, 
prend  d'abord  trois  parts  pour  lui  seul,  et  menace 
4'étrangler  quiconque  osera  toucher  à  la  quatrième. 
C'est  là  le  sublime  de  la  politique. 

Politique  du  dedans. 

Il  s'agit  d'avoir  dans  votre  pays  le  plus  de  pou- 
voir, le  plus  d'honneurs  et  le  plus  de  plaisirs  que 
vous  pourrez.  Pour  y  parvenir  il  faut  beaucoup  d'ar- 
gent. 

Cela  est  très-difficile  dans  une  démocratie;  chaque; 


3o'8  POLITIQUE. 

citoyen  est  voire  rival.  Une  démocratie  ne  peut  sub- 
sister que  dans  un  petit  coin  de  terre.  Vous  aurez 
beau  être  riche  par  votre  commerce  secret,  ou  par 
celui  de  votre  grand-père ,  votre  fortune  vous  fera  des 
jaloux  et  très-peu  de  créatures.  Si  dans  quelque  dé- 
mocratie une  maison  riche  gouverne,  ce  ne  sera  pas 
pour  long-temps. 

Dans  une  aristocratie  on  peut  plus  aisément  se 
procurer  honneurs,  plaisirs,  pouvoir  et  argent;  mais 
il  y  faut  une  grande  discrétion.  Si  on  abuse  trop  ,  les 
révolutions  sont  à  craindre. 

Ainsi  dans  la  démocratie  tous  les  citoyens  sont 
égaux.  Ce  gouvernement  est  aujourd'hui  rare  et 
cliétif ,  quoique  naturel  et  sage. 

Dans  l'aristocratie  l'inégalité,  la  supériorité  se  fait 
sentir  ;  mais  moins  elle  est  arrogante,  plus  elle  assure 
son  bien-être. 

Reste  la  monarchie  ;  c'est  là  que  tous  les  hommes 
sont  faits  pour  un  seul.  Il  accumule  tous  les  hon- 
neurs dont  il  veut  se  décorer,  goûte  tous  les  plaisirs 
dont  il  veut  jouir,  exerce  un  pouvoir  absolu;  et  tout 
cela ,  pourvu  qu'il  ait  beaucoup  d'argent.  S'il  en 
manque,  il  sera  malheureux  au  dedans  comme  au 
dehors;  il  perdrabientôt  pouvoir,  plaisirs, honneurs, 
et  peut-être  la  vie. 

Tant  que  cet  homme  a  de  l'argent,  non-seulement 
il  jouit,  mais  ses  parens,  ses  principaux  serviteurs 
jouissent  aussi;  et  une  foule  de  mercenaires  tra- 
vaillent toute  Tannée  pour  eux  dans  la  vaine  espérance 
de  goûter  un  jour  dans  leurs  chaumières  le  repos 
que  leur  sultan  et  leurs  bâchas  semblent  goûter  dans 


POLYPES*  303 

leurs  sérails.  Mais  voici  à  peu  près  ce  qui  arrive. 

Un  gros  et  gras  cultivateur  possédait  autrefois  un 
vaste  terrain  de  champs,  prés,  vignes,  vergers, forêts. 
Cent  manœuvres  cultivaient  pour  lui,  il  dînait  avec 
sa  famille,  buvait  et  s'endormait.  Ses  principaux  do- 
mestiques, qui  le  volaient,  dînaient  après  lui  et  man- 
geaient presque  tout.  Les  manœuvres  venaient  et 
fesaient  très-maigre  chère.  Ils  murmurèrent,  ils  se 
plaignirent ,  ils  perdirent  patience  ;  enfin  ils  man- 
gèrent le  dîner  du  maître  et  le  chassèrent  de  sa  mai- 
son. Le  maître  dit  que  ces  coquins-là  étaient  des 
enfans  rebelles  qui  battaient  leur  père.  Les  manœuvres 
direitf  qu'ils  avaient  suivi  la  loi  sacrée  de  la  nature 
que  l'autre  avait  violée.  On  s'en  rapporta  enfin  à  u;ï 
devin  du  voisinage  qui  passait  pour  un  homme  in- 
spiré. Ce  saint  homme  prend  la  métairie  pour  lui,  et 
fait  mourir  de  faim  les  domestiques  et  l'ancien  maître, 
jusqu'à  ce  qu'il  soit  chassé  à  son  tour.  C'est  la  politi- 
que du  dedans. 

C'est  ce  qu'on  a  vu  plus  d'une  fois  ;  et  quelques 
effets  de  cette  politique  subsistent  encore  dans  toute 
leur  force.  Il  faut  espérer  que  dans  dix  ou  douze 
mille  siècles,  quand  les  hommes  seront  plus  éclairés, 
les  grands  possesseurs  des  terres,  devenus  plus  poli- 
tiques, traiteront  mieux  leurs  manœuvres,  et  ne  se 
laisseront  pas  subjuguer  par  des  devins  et  des  sor- 
ciers. 

POLYPES. 

En  qualité  de  douteur,  il  y  a  long-femps  que  j'ai 
rempli  ma  vocation.  J'ai  douté,  quand  on  m'a  voulu 


3lO  POLYPES. 

persuader  que  les  glossopètres  que  j'ai  vus  se  former 
dans  ma  campagne,  étaient  originairement  des  langues 
de  chiens.marins;  que  la  chaux  employée  à  ma  grange 
n'était  composée  que  de  coquillages;  que  les  coraux 
étaient  le  produit  des  excrémens  de  certains  petits 
poissons  ;  que  la  mer  par  ses  courans  a  formé  le  Mont 
Cenis  et  le  Mont  Taurus,  et  que  Niobé  fut  autrefois 
changée  en  marbre. 

Ce  n'est  pas  que  je  n'aime  l'extraordinaire  ,  le 
merveilleux,  autant  qu'aucun  voyageur  et  qu'aucun 
homme  à  système;  mais,  pour  croire  fermement,  je 
veux  voir  par  mes  yeux,  toucher  par  mes  mains,  et 
à  plusieurs  reprises.  Ce  n'est  pas  même  assez  ;  je 
yeux  encore  être  aidé  par  les  yeux  et  par  les  mains 
des  autres. 

Deux  de  mes  compagnons,  qui  font  comme  moi 
des  questions  sur  l'Encyclopédie,  se  sont  long-temps 
amusés  à  considérer  avec  moi  en  tous  sens  plusieurs 
de  ces  petites  tiges  qui  croissent  dans  des  bourbiers 
à  côté  des  lentilles  d'eau.  Ces  herbes  légères,  qu'on 
appelle  polypes  d'eau  douce,  ont  plusieurs  racines,  et 
de  la  vient  qu'on  leur  a  donné  le  nom  de  polypes.  Ces 
petites  plantes  parasites  ne  fur  eut  que  des  plantes 
jusqu'au  commencement  du  siècle  où  nous  sommes. 
Leuvenhoeck  s'avisa  de  les  faire  monter  au  rang  d'à* 
nimal.Nous  ne  savons  pas  s'ils  y  ont  beaucoup  gagné. 

Nous  pensons  que,  pour  être  réputé  animal,  il  faut 
être  doué  de  la  sensation.  Que  l'on  commence  donc 
par  nous  faire  voir  que  ces  polypes  d'eau  douce  ont 
du  sentiment ,  afin  que  nous  leur  donnions  parmi 
nous  droit  de  bourgeoisie. 


POLYPES.  3  I  ï 

Nous  n'avons  pas  osé  accorder  cette  dignité  à  la 
sensitive,  quoiqu'elle  parût  y  avoir  les  plus  grandes 
prétentions.  Pourquoi  la  donnerions-nous  à  une  es- 
pèce de  petit  jonc  ?  est-ce  parce  qu'il  revient  de  bou> 
ture  ?  Mais  cette  propriété  est  commune  à  tous  les 
arbres  qui  croissent  au  bord  de  l'eau  ,  aux  saules , 
aux  peupliers,  aux  trembles,  etc.  C'est  cela  même 
qui  démontre  que  le  polype  est  un  végétal.  Il  est  si 
léger  qu'il  change  de  place  au  moindre  mouvement 
de  la  goutte  d'eau  qui  le  porte.  De  là  on  a  conclu 
qu'il  marchait.  On  pouvait  supposer  de  même  que 
les  petites  îles  flottantes  des  marais  de  Saint -Orner 
sont  des  animaux  ,  car  eiles  changent  souvent  de 
place. 

On  a  dit ,  ses  racines  sont  des  pieds ,  sa  tige  est 
son  corps,  sas  branches  sont  ses  bras;  le  tuyau  qui 
compose  sa  tige  est  percé  en  haut,  c'est  sa  bouche. 
Il  y  a  dans  ce  tuyau  une  légère  moelle  blanche,  dont 
quelques  animalcules  presque  imperceptibles  sont 
très-avides;  ils  entrent  dans  le  creux  de  ce  petit  jonc 
en  le  fesant  courber,  et  mangent  cette  pâte  légère; 
c'est  le  polype  qui  prend  ces  animaux  avec  son  mu- 
seau et  qui  s'en  nourrît ,  quoiqu'il  n'y  ait  pas  la  moin- 
dre apparence  de  tête,  de  bouche,  d'estomac. 

Nous  avons  examiné  ce  jeu  de  la  nature  avec  toute 
l'attention  dont  nous  sommes  capables.  Il  nous  a  paru 
que  cette  production  appelée  polype  ressemblait  à  un 
animal  beaucoup  moins  qu'une  carotte  ou  une  as<- 
perg<3.  En  vain  nous  avons  opposé  à  nos  yeux  tous 
les  raisonnemens  que  nous  avions  lus  autrefois  ;  le 
témoignage  de  nos  yeux  l'a  emporté. 


3  I  2  POLYPES. 

Il  est  triste  de  perdre  une  illusion.  Nous  savons 
combien  il  serait  doux  d'avoir  un  animal  qui  se  re- 
produirait de  lui-même  et  par  bouture ,  et  qui  ,  ayant 
toutes  les  apparences  d'une  plante ,  joindrait  le  règne 
animal  au  végétal. 

Il  serait  bien  plus  naturel  de  donner  le  rang  d'ani- 
mal à  la  plante  nouvellement  découverte  dans  l'Amé- 
rique anglaise,  à  laquelle  on  a  donné  le  plaisant  nom 
de  Vénus  gobe-mouches.  C'est  une  espèce  de  sensilive 
épineuse  dont  les  feuilles  se  replient.  Les  mouches 
sont  prises  dans  ces  feuilles  et  y  périssent  plus  sûre- 
ment que  dans  une  toile  d'araignée.  Si  quelqu'un  de 
nos  physiciens  veut  appeler  animal  cette  plante,  il 
ne  tient  qu'à  lui  ;  il  aura  des  partisans. 

Mais  si  vous  voulez  quelque  chose  de  plus  extraor- 
dinaire ,  quelque  chose  de  plus  digne  de  l'observation 
des  philosophes,  regardez  le  colimaçon  qui  marche 
un  mois,  deux  mois  entiers,  après  qu'on  lui  a  coupé 
la  tête,  et  auquel  ensuite  une  tête  revient  garnie  de 
tous  les  organes  que  possédait  la  première.  Cette  vé- 
rité, dont  tous  les  enfans  peuvent  être  témoins,  vaut 
bien  l'illusion  des  polypes  d'eau  douce.  Que  devient 
son  sensorium ,  sa  mémoire  ,  son  magasin  d'idées  , 
son  âme ,  quand  on  lui  a  coupé  la  tête?  comment  tout 
cela  revient-il  ?  une  âme  qui  renaît  est  un  phénomène 
bien  curieux!  non ,  cela  n'est  pas  plus  étrange  qu'une 
âme  produite,  une  âme  qui  dort  et  qui  se  réveille, 
une  âme  détruite  ( i ). 

(  i  )  Phèdre  a  dit  :  Periculosum  est  credere  et  non  credere. 
M,  de  Voltaire  porte  ici  le  doute  trop  loin.  Il  est  difficile  de  ne. 


POLYTHÉISME.  3  l  3, 

POLYTHEISME. 

La  pluralité  des  dieux  est  le  grand  reproche  dont 
on  accable  aujourd'hui  les  Romains  et  les  Grecs  :  mais 
qu'on  me  montre  dans  toutes  leurs  histoires  un  seul 
fait,  et  dans  tous  leurs  livres  un  seul  mot,  dont  on 
puisse  inférer  qu'ils  avaient  plusieurs  dieux  suprêmes; 
et  si  on  ne  trouve  ni  ce  fait  ni  ce  mot,  si  au  contraire 
tout  est  plein  de  monumens  et  de  passages  qui  attes- 
tent un  Dieu  souverain,  supérieur  à  tous  les  autres 
dieux ,  avouons  que  nous  avons  jugé  les  anciens  aussi 
témérairement  que  nous  jugeons  souvent  nos  contem- 
porains. 

On  lit  en  mille  endroits  queZeus,  Jupiter,  est  le 
maître  des  dieux  et  des  hommes.  Joiis  omnia  plencu 
Et  saint  Paul  rend  aux  anciens  ce  témoignage  :  In 
ipso  v  ici  mus,  movemur  et  sumus,  ut  quidam  vestrorum 
po'étarum  dixit.  Nous  avons  en  Dieu  la  vie,  le  mou- 
vement et  l'être ,  comme  l'a  dit  un  de  vos  poètes. 
Après  cet  aveu,  oserons-nous  accuser  nos  maîtres  de 
n'avoir  pas  reconnu  un  Dieu  suprême  ? 

Il  ne  s'agit  pas  ici  d'examiner  s'il  y  avait  eu  autre- 
pas  regarder  le  polype  comme  un  véritable  animal ,  après  avoir 
lu  avec  attention  les  belles  expériences  de  M.  Tremblai.  Au  reste, 
M.  de  Voltaire  ne  nie  point  les  faits,  mais  seulement  que  les  po- 
lypes soient  des  animaux  ;  et  il  croit  que  leur  analogie  plus  forte 
avec  les  plantes  'doit  les  faire  reléguer  dans  le  règne  végétal.  Voilà 
ce  qu'auraient  dû  observer  ceux  qui  lui  ont  reproché  cette  opi- 
nion avec  tant  d'humeur,  et  qui  avaient  eux-mêmes  besoin  d'in- 
dulgence pour  des  opinions  bien  moins  excusables.  {Voyez  le 
chap.  III,  des  Singularités  de  la  nature,  vol.  de  Physiuue. Y 
Blet.  Pli.  y.  aj 


3  I  4  POLYTHÉISME. 

fais  un  Jupiter  roi  de  Crète  ,  si  on  en  avail  fait  un 
dieu  ;  si  les  Égyptiens  avaient  douze  grands  dieux  , 
ou  huit,  du  nombre  desquels  était  eelui  que  les  Latins 
ont  nommé  Jupiter.  Le  nœud  de  Ja  question  est  uni- 
quement ici  de  savoir  si  les  Grecs  et  1<js  Romains  re- 
connaissaient un  être  céleste,  maître  des  autres  êtres 
célestes.  Ils  le.  disent  sans  cesse,  il  faut  donc  les 
croire. 

Voyez  Tadmirable  lettre  du  philosophe  Maxime 
de  Madaure  à  saint  Augustin,  a  II  y  a.  un  Dieu  sans 
commencement,  père  commun  de  tout,  et  qui  n'a  ja- 
mais rien  engendré  de  semblable  à  lui;  quel  homme 
est  assez  stupide  et  assez  grossier  pour  en  douter?  » 
Ce  païen  du  quatrième  siècle  dépose  ainsi  pour  toute 
l'antiquité. 

Si  je  voulais  lever  le  voile  des  mystères  d'Egypte, 
je  trouverais  le  Knef ,  qui  a  tout  produit,  et  qui 
préside  à  toutes  les  autres  divinités;  je  trouverais 
Mithra  chez  les  Perses,  Brama  chez  les  Indiens,  et 
peut-être  je  ferais  voir  que  toute  nation  policée  ad- 
mettait un  Être  suprême  avec  des  divinités  dépen- 
dantes. Je  ne  parle  pas  des  Chinois,  dont  le  gouver- 
nement, le  plus  respectable  de  tous,  n'a  jamais 
reconnu  qu'un  Dieu  unique  depuis  plus  de  quatre 
mille  ans.  Mais  tenons-nous  en  aux  Grecs  et  aux 
Romains,  qui  sont  ici  l'objet  de  mes  recherches  :  ils 
curent  mille  superstitions;  qui  en  doute?  ils  adoptè- 
rent des  fables  ridicules;  on  le  sait  bien;  et  j'ajoute 
qu'ils  s'en  moquaient  eux-mêmes  :  mais  le  fond  de 
leur  mythologie  était  très-raisonnable. 

Prcauerement,  que  les  Grecs  aient  placé  dans  le 


POLYTHÉISME.  3l5 

ciel  des  héros  pour  prix  de  leurs  vertus,  c'est  Pacte 
de  religion  le  plus  sage  et  le  plus  utile.  Quelle  plus 
belle  récompense  pouvait-on  leur  donner  ?  et  quelle 
plus  belle  espérance  pouvait-on  proposer?  est-ce  à 
nous  de  le  trouver  mauvais?  à  nous  qui,  éclairés  par 
la  vérité,  avons  saintement  consacré  cet  usage  que 
les  anciens  imaginèrent?  Nous  avons  cent  fois  plus 
de  bienheureux,  à  l'honneur  de  qui  nous  avons  élevé 
des  temples,  que  les  Grecs  et  les  Romains  n'ont  eu  de 
héros  et  de  demi-dieux  :  la  différence  est  qu'ils  ac- 
cordaient l'apothéose  aux  actions  les  plus  éclatantes, 
et  nous  aux  vertus  les  plus  modestes.  Mais  leurs 
héros  divinisés  ne  partageaient  point  le  trône  de 
Zeus,  du  Demiourgos,  du  maître  éternel;  ils  étaient 
admis  dans  sa  cour,  ils  jouissaient  de  ses  faveurs. 
Qu'y  a-t-il  à  cela  de  déraisonnable  ?  n'est-ce  pas  une 
ombre  faible  de  notre  hiérarchie  céleste? Rien  n'est 
d'une  morale  plus  salutaire,  et  la  chose  n'est  pas 
physiquement  impossible  par  elle-même;  il  n'y  a  pas 
là  de  quoi  se  moquer  des  nations  de  qui  nors  tenons 
notre  alphabet. 

Le  second  objet  de  nos  reproches  est  la  multitude 
des  dieux  admis  au.  gouverne  ment  du  monde;  c'est 
Neptune  qui  préside  à  la  mer,  Junon  à  Tair,  Éole  aux 
vents,  Pluton  ou  Yesta  à  la  terre,  Mars  aux  armées. 
Mettons  à  quartier  les  généalogies  de  tous  ces  dieux 7 
aussi  fausses  que  celles  qu'on  imprime  tous  les  jours 
des  hommes;  passons  condamnation  sur  toutes  leurs 
aventures  dignes  des  Mille  et  une  Nuits,  aventures 
qui  jamais  ne  firent  le  fond  de  la  religion  grecque  et 
romaine  :  en  bonne  foi,  où  sera  la  bêtise  d'avoir 


3  I  6  POLYTHÉISME. 

adopté  des  êtres  du  second  ordre,  lesquels  Qiit  quel- 
que pouvoir  sur  nous  autres  qui  sommes  peut-être  du 
cent  millième  ordre  ?  Y  a-t-il  là  une  mauvaise  philo- 
sophie ,  une  mauvaise  physique  ?  n'avons-nous  pas 
neuf  chœurs  d'esprits  célestes  plus  anciens  que 
l'homme  ?  ces  neuf  chœurs  n'ont-ils  pas  chacun  un 
nom  différent  ?  les  Juifs  n'ont-ils  pas  pris  la  plupart 
de  ces  noms  chez  les  Persans?  plusieurs  anges  n'ont- 
ils  pas  leurs  fonctions  assignées  ?  Il  y  avait  un  ange 
exterminateur  qui  combattait  pour  les  Juifs;  l'ange 
des  voyageurs  qui  conduisait  ïobie.  Michaël  était 
l'ange  particulier  des  Hébreux;  selon  Daniel  il  com- 
bat Tange  des  Perses,  il  parle  à  Fange  des  Grecs.  Un 
ange  d'un  ordre  inférieur  rend  compte  à  Michaël, 
dans  le  livre  de  Zacharie,  de  l'état  où  il  avait  trouvé 
la  terre.  Chaque  nation  avait  son  ange.  La  version 
des  Septante  dit,  dans  le  Deutéronome,  que  le  Sei- 
gneur fit  le  partage  des  nations  suivant  le  nombre 
des  anges.  Saint  Paul,  dans  les  Actes  des  apôtres, 
parle  à  l'ange  de  la  Macédoine.  Ces  esprits  célestes 
sont  souvent  appelés  dieux  dans  l'Écriture,  Eloïm. 
Car  chez  tous  les  peuples  le  mot  qui  répond  à  celui 
de  Theos7  Deus ,  Dieu,  ne  signifie  pas  toujours  le 
maître  absolu  du  ciel  et  de  la  terre;  il  signifie  souvent 
être  céleste,  être  supérieur  à  l'homme,  mais  dépen- 
dant du  souverain  de  la  nature  :  il  est  même  donné 
quelquefois  à  des  princes,  à  des  juges. 

Puis  donc  qu'il  est  vrai,  puisqu'il  est  réel  pour 
nous  qu'il  y  a  des  substances  célestes  chargées  du 
aoin  des  hommes  et  des  empires,  les  peuples  qui  ont 


POLYTHÉISME.  3iy 

admis   cette  vérité   sans  révélation  sont  bien  plus 
dignes  d'estime  que  de  mépris. 

Ce  n'est  donc  pas  dans  le  polythéisme  qu'est  le 
ridicule;  c'est  dans  l'abus  qu'on  en  fit,  c'est  dans  les. 
fables  populaires,  c'est  dans  la  multitude  de  divinités 
impertinentes  que  chacun  se  forgeait  à  son  gré. 

La  déesse  des  tétons,  dea  Bumilia;  la  déesse  de 
l'action  du  mariage  ,  dea  Pertunda  ;  le  dieu  de  la 
chaise  percée,  deus  Stercutius  ;  le  dieu  Pet,  deus 
Crépitas 7  ne  sont  pas  assurément  bien  vénérables. 
Ces  puérilités,  l'amusement  des  vieilles  et  des  enfans 
de  Rome,  servent  seulement  à  prouver  que  le  mot 
deus  avait  des  acceptions  bien  différentes.  Il  est  sûr 
que  deus  Crepitus,  le  dieu  Pet,  ne  donnait  pas  la 
même  idée  que  Deus  aivâm  et  hominum  sator  ,  la 
source  des  dieux  et  des  hommes.  Les  pontifes  ro- 
mains n'admettaient  point  ces  petits  magots  dont  les 
bonnes  femmes  remplissaient  leurs  cabinets.  La  reli- 
gion romaine  était  au  fond  très-sérieuse,  très-sévère. 
Les  sermens  étaient  inviolables.  On  ne  pouvait  com- 
mencer la  guerre  sans  que  le  collège  des  Féciales 
reût  déclarée  juste.  Une  vestale,  convaincue  d'avoir 
violé  son  vœu  de  virginité  >  était  condamnée  à  mort. 
Tout  cela  nous  annonce  un  peuple  austère  plutôt 
qu'un  peuple  ridicule. 

Je  me  borne  ici  à  prouver  que  le  sénat  ne  raison- 
nait point  en  imbécile  en  adoptant  le  polythéisme. 
L'on  demande  comment  ce  sénat,  dont  deux  ou  trois 
députés  nous  ont  donné  des  fers  et  des  lois,  pouvait 
souffrir  tant  d'extravagances  dans  le  peuple,  et  auto- 
riser tant  de  fables  chez  les  pontifes?  Il  ne  serait  pas 

;27- 


3  i S  pope. 

difficile  de  répondre  à  cette  question.  Les  sages  de 
tout  temps  se  sont  servis  des  fous.  On  laisse  volontiers 
au  peuple  ses  Iupercalcs  ,  ses  saturnales  ,  pourvu 
qu'il  obéisse;  on  ne  met  point  à  la  broche  les  poulets 
sacrés  qui  ont  promis  la  victoire  aux  armées.  Ne 
soyons  jamais  surpris  que  les  gouvernemens  les  plus 
éclairés  aient  permis  les  coutumes,  les  fables  les  plus 
insensées.  Ces  coutumes,  ces  fables  existaient  avant 
que  le  gouvernement  se  fût  formé,  on  ne  veut  point 
abatlre  une  ville  immense  et  irrégulière  pour  la  re- 
bâtir au  cordeau. 

Comment  se  peut-il  faire,  dit-on,  qu'on  ait  vu 
d'un  côté  tant  de  philosophie,  tant  de  science,  et  de 
l'autre  tant  de  fmatisme?  C'est  que  la  science,  là 
philosophie,  n'étaient  nées  qu'un  peu  avant  Cicéron  , 
et  que  le  fanatisme  occupait  la  place  depuis  des 
siècles.  La  politique  dit  alors  à  la  philosophie  e^  au 
fanatisme  :  Vivons  tous  trois  ensemble  comme  nous 
pourrons. 

POPE. 

C'est,  je  crois,  le  poète  le  plus  élégant,  le  plus  cor- 
rect, et,  ce  qui  est  encore  beaucoup,  le  plus  harmo- 
nieux qu'ait  eu  l'Angleterre.  Il  a  réduit  les  sifilcnflens 
aigres  de  la  trompette  anglaise  aux  sons  doux  de  la 
fliïtc.  On  peut  le  traduire,  parce  qu'il  est  extrême- 
ment clair,  et  que  ses  sujets,  pour  la  plupart,  sont 
généraux  et  du  ressort  de  toutes  les  nations.  On  con- 
naîtra bientô:  en  France  son  Essai  sur  la  critique ,  par 
la  traduction  en  vers  qu'en  a  faite  M.  l'abbé  du  Rend. 

Yoici  un  morceau  de  son  poëme  de  la  Boucle  de 


pope,  3 19* 

cheveux,  que  je  viens  de  traduire  avec  ma  liberté  or- 
dinaire; car,  encore  une  fois,  je  ne  sais  rien  de  pis 
que  de  traduire  un  poëme  mot  pour  mot, 

Umbriel  à  l'instant,  vieux  gnome  rechigné, 

Va  d'une  aile  pesante  et  d'un  air  renfrogné 

Chercher  en  murmurant  Ja  caverne  profonde 

Où,  loin  des  doux  rayons  que  répand  l'œil  du  monde, 

La  déesse  aux  vapeurs  a  choisi  son  séjour  : 

Les  tristes  aquilons  y  sifflent  à  l'entour, 

Et  le  souffle  malsain  de  leur  aride  haleine 

Y  porte  aux  environs  la  fièvre  et  la  migraine. 

Sur  un  riche  sofa,  derrière  un  paravent, 

Loin  des  flambeaux,  du  bruit,  des  parleirs  et  du  vent, 

La  quicteiise  déesse  incessamment  repese, 

Le  cœur  gros  de  chagrin  sans  en  savoir  la  cause, 

N'ayant  jamais  pensé,  l'esprit  toujours  Iroublé, 

L'œil  chargé,  le  teint  pâle,  et  l'hypocor;dre  enflé. 

La  médisante  Envie  est  assise  auprès  d'elle  , 

Vieux  spectre  féminin,  décrépite  pucelle, 

Avec  un  air  dévot,  déchirent  son  prochain, 

Et  chansonnant  les  gens  l'évangile  à  la  main. 

Sur  un  lit  plein  de  fleurs,  négligemment  penchée, 

Une  jeûna  beauté  non  loin  d'elle  est  couchée  ; 

C'est  l'Affectation,  qui  grasseyé  en  parlant, 

Écoule  sans  entendre,  et  lorgne  en  regardant; 

Qui  rou-rh  sans  pudeur,  et  rit  de  tout  sans  joie , 

De  cent  naux  diik'rens  prétend  qu'elle  est  la  proie, 

Et  pleine  de  santé ,  sons  le  rouge  et  le  fard , 

Se  plaint  avec  mollesse,  et  se  pâme  avec  art. 

L'Essai  sur  lhomnie  de  Pope  me  paraît  le  plus 
beau  poëme  didactique,  le  plus  utile,  le  plus  sublime 
qu'on  ait  jamais  fait  dans  aucune  langue.  11  est  vrai 
que  le  fond  s'en  trouve  tout  entier  dans  les  Caracté- 
ristiques du  lord  Shafteshury  ;  et  je  ne  saîs  pourquoi 


320  POPF. 

M.  Pope  en  fait  uniquement  honneur  à  M.  de  Boling- 
broke,  sans  dire  un  mot  du  célèbre  Shaftesbury,  élève 
de  Locke. 

Comme  tout  ce  qui  tient  à  la  métaphysique  a  été 
pensé  de  tous  les  temps  et  chez  tous  les  peuples  qui 
cultivent  leur  esprit  ,  ce  système  tient  beaucoup  de 
celui  de  Leibnitz,  qui  prétend  que  de  tous  les  mondes 
possibles  Dieu  a  dû  choisir  le  meilleur,  et  que  dans 
ce  meilleur  il  fallait  bien  que  les  irrégularités  de 
notre  globe  et  les  sottises  de  ses  habitans  tinssent  leur 
place.  Il  ressemble  encore  à  cette  idée  de  Platon ,  que 
dans  la  chaîne  infinie  des  êtres,  notre  terre,  notre 
corps,  notre  Ame  sont  au  nombre  des  chaînons  né- 
cessaires. Mais  ni  Leibnitz,  ni  Pope  n'admettent  les 
changemens  que  Platon  imagine  être  arrivés  à  ces 
chaînons,  à  nos  âmes  et  à  nos  corps.  Platon  parlait 
en  poëte  dans  sa  prose  peu  intelligible  ;  et  Pope  parle 
en  philosophe  dans  ses  admirables  vers.  Il  dit  que 
tout  a  été  dès  le  commencement  comme  il  a  dû  être, 
et  comme  il  est. 

J'ai  été  flatté,  je  l'avoue,  de  voir  qu'il  s'est  ren- 
contré avec  moi  dans  une  chose  que  j'avais  dite  il  y  a 
plusieurs  années. 

«  Vous  vous  étonnez  que  Dieu  ait  fait  l'homme  si 
borné,  si  ignorant,  si  peu  heureux.  Que  ne  vous  éton- 
nez-vous qu'il  ne  Fait  pas  fait  plus  borné,  plus  igno- 
rant et  plus  malheureux?  »  Quand  un  Français  et  un 
Anglais  pensent  de  même ,  il  faut  bien  qu  ils  aient 
raison. 

Le  fils  du  célèbre  Racine  a  fait  imprimer  une  lettre 
de  Pope  à  lui  adressée,  dans  laquelle  Pope  se  ré- 


POPULATION.  321 

tracte.  Cette  lettre  est  écrite  dans  le  goût  et  dans  le 
style  de  M.  de  Fénélon  ;  elle  lui  fut  remise  ,  dit-il  ,  par 
Ramsai,  l'éditeur  du  Télémaque;  Ramsai,  l'imitateur 
du  Télémaque,  comme  Boyer  l'était  de  Corneille; 
Ramsai  l'Ecossais ,  qui  voulait  être  de  l'académie 
française;  Ramsai,  qui  regrettait  de  n'être  pas  doc- 
teur de  Sorbonne.  Ce  que  je  sais,  ainsi  que  tous  les 
gens  de  lettres  d'Angleterre ,  c'est  que  Pope ,  avec  qui 
j'ai  beaucoup  vécu,  pouvait  à  peine  lire  le  français, 
qu'il  ne  parlait  pas  un  mot  de  notre  langue,  qu'il  n'a 
jamais  écrit  une  lettre  en  français,  qu'il  en  était  in- 
capable ,  et  que ,  s'il  a  écrit  cette  lettre  au  fils  de  notre 
Racine,  il  faut  que  Dieu,  sur  la  fin  de  sa  vie,  lui  ait 
donné  subitement  le  dan  des  langues ,  pour  le  récom- 
penser d'avoir  fait  un  aussi  admirable  ouvrage  que 
son  Essai  sur  l'homme  (  i  ). 

POPULATION. 

SECTION    PREMIÈRE. 

Il  n'y  eut  que  fort  peu  de  chenilles  dans  mon  can- 
ton l'année  passée.  Nous  les  tuâmes  presque  toutes  : 
Dieu  nous  en  a  donné  plus  que  de  feuilles  cette  année, 
t— 

(i)  Depuis  l'impression  de  ce  jugement  sur  Pope,  l'Essai  sur 
l'homme  a  e'te'  traduit  par  l'abbé  duRenel  et  par  M.  de  Fontanes, 
Il  en  existe  aussi  une  traduction  manuscrite  de  M.  l'abbé  Delille. 
Ce  poëme  doit  perdre  de  sa  réputation  à  mesure  que  la  philoso- 
phie fera  des  progrès;  il  se  borne  à  dire  que  l'homme  n'esjt 
qu'une  partie  de  l'ordre  général  du  monde,  et  qu'ainsi  nous  ne 
devons  pas  nous  plaindre  de  notre  e'tat.  Ce  n'est,  comme  le  sys- 
tème de  Leibnitz,  que  le  fatalisme  un  peu  déguisé,  et  mis  à  I» 
portée  du  grand  nombre. 


323  POPULATION. 

N'en  est- il  pas  ainsi  à  peu  près  des  autres  ani- 
maux, et  surtout  de  l'espèce  humaine?  La  famine,  la 
peste  et  la  guerre,  les  deux  sœurs  venues  de  l'Arabie 
et  de  l'Amérique,  détruisent  les  hommes  dans  an 
canton;  on  est  tout  étonné  de  le  trouver  peuplé  cent 
ans  après. 

J'avoue  que  c'est  un  devoir  sacré  de  peupler  ce 
monde,  et  que  tous  les  animaux  sont  forcés  par  le 
plaisir  à  remplir  cette  vue  du  grand  Demiourgos. 

Pourquoi  ces  peuplades  sur  la  terre  ?  et  à  quoi  bon 
former  tant  d'êtres  destinés  à  se  dévorer  tous,  et 
l'animal  homme,  qui  semble  né  pour  égorger  son 
semblable  d'un  bout  de  la  terre  à  l'autre  ?  On  m'as- 
sure que  je  saurai  un  jour  ce  secret;  je  le  souhaite  en 
qualité  de  curieux. 

11  est  clair  que  nous  devons  peupler  tant  que  nous 
pouvons  :  car  que  ferions-nous  de  notre  matière 
séminale?  ou  sa  surabondance  nous  rendrait  ma- 
lades, ou  son  émission  nous  rendrait  coupables.  Et 
l'alternative  est  triste. 

Les  sages  Arabes,  voleurs  du  désert,  dans  les  trai- 
tés qu'ils  font  avec  tous  les  voyageurs,  stipulent  tou- 
jours qu'on  leur  donnera  des  fdles.  Quand  ils  con- 
quirent l'Espagne,  ils  imposèrent  un  tribu  de  filles 
Le  pays  de  Médée  paie  les  Turcs  en  filles.  Les  fiions 
tiers  firent  venir  des  filles  de  Paris  dans  la  petite  il 
dont  ils  s'étaient  emparés  :  et  on  conte  que  Romulus 
dans  un  beau  spectacle  qu'il  donna  aux  Sabins,  1er 
vola  trois  cents  filles. 

Je  ne  conçois  pas  pourquoi  les  Juifs,  que  d'aillcu 
je  révère,  tuèrent  tout  dans  Jéricho,  jusqu'aux  fille; 


POPULATION.  323 

et  pourquoi  ils  disent  dans  leurs  psaumes  qu'il  sera 
doux  d'écraser  les  cnfans  à  la  mamelle,  sans  en  ex- 
cepter nommément  les  filles. 

Tous  les  autres  peuples,  soit  tartares,  soit  canni- 
bales ,  soit  teutons  ou  velches  ,  ont  eu  toujours  les 
filles  en  grande  recommandation. 

Avec  cet  heureux  instinct,  il  semble  que  la  terre 
devrait  être  couverte  d'animaux  de  notre  espèce. 
Nous  avons  vu  que  le  père  Petau  en  comptait  près  de 
sept  cents  milliards  en  deux  cent  quatre-vingts  ans, 
après  l'aventure  du  déluge.  £t  ce  n'est  pourtant  pas  à 
la  suite  des  Mille  et  une  nuits  qu'il  a  fait  imprimer  ce 
beau  dénombrement. 

Je  compte  aujourd'hui  sur  noire  globule  environ 
neuf  cents  millions  de  mes  confrères,  tant  mâles  que 
femelles.  Yallace  leur  en  accorde  mille  millions.  Je 
me  trompe  ou  lui;  et  peut-être  nous  trompons-nous 
tous  deux  :  mais  c'est  peu  de  chose  qu'un  dixième; 
et,  dans  toute  l'arithmétique  des  historiens,  on  se 
trompe  bien  davantage. 

Je  suis  un  peu  surpris  que  notre  arithméticien  Val- 
lace,  qui  pousse  le  nombre  de  nos  concitoyens  jus- 
qu'à un  milliard,  prétende  dans  la  même  page,  que 
Tau  C)G6  de  la  création,  nos  pères  étaient  au  nombre 
de  1G10  millions. 

Premièrement  ,  je  voudrai^gu'on  m'établît  bien 
nettement  l'époque  de  la  création;  et,  comme  nous 
avons  dans  noire  occident  près  de  quatre-vingts 
systèmes  sur  cet  événement,  il  est  difficile  de  rencon- 
trer juste. 

En  second  lieu,  les  Egyptiens,  les  Chaldéens,  les 


324  POPULATION. 

Persans,  les  Indiens,  les  Chinois,  ayant  tous  des  cal- 
culs encore  plus  différens ,  il  est  encore  plus  malaisé 
de  s'accorder  avec  eux. 

Troisièmement,  pourquoi  en  neuf  cent  soixante-six. 
années  le  monde  aurait-il  été  plus  peuplé  qu'il  ne  Test 
de  nos  jours  ? 

Pour  sauver  cette  absurdité,  on  nous  dit  qu'il  n'en 
allait  pas  autrefois  comme  de  notre  temps;  que  l'es- 
pèce était  bien  plus  vigoureuse  ;  qu'on  digérait  mieux  ; 
que  par  conséquent  on  était  bien  plus  prolifique,  et 
qu'on  vivait  plus  long-temps.  Que  n'a  joui  tait-on  que 
le  soleil  était  plus  chaud  et  la  lune  plus  belle  ? 

On  nous  allègue  que  du  temps  de  César,  quoique 
les  hommes  commençassent  fort  à  dégénérer,  cepen- 
dant le  monde  était  alors  une  fourmilière  de  nos  bi- 
pèdes, mais  qu'à  présent  c'est  un  désert.  Montes- 
quieu, qui  a  toujours  exagéré  et  qui  a  tout  sacrifié  à 
la  démangeaison  de  montrer  de  l'esprit,  ose  croire, 
ou  veut  faire  accroire,  dans  ses  Lettres  persanes,  que 
le  monde  était  trente  fois  plus  peuplé  du  temps  de 
César  qu'aujourd'hui. 

Vallace  avoue  que  ce  calcul  fait  au  hasard  est 
beaucoup  trop  fort  :  mais  savez-vous  quelle  raison  il 
en  donne?  c'est  qu'avant  César  le  monde  avait  eu  plus 
dhabitans  qu'aux  jours  les  plus  brillans  de  la  répu- 
blique romaine.  U  remonte  au  temps  de  Sémiramis; 
et  il  exagère  encore  plus  que  Montesquieu,  s'il  est 
possible. 

Ensuite,  se  prévalant  du  goût  qu'on  a  toujours  at- 
tribué au  Saint-Esprit  pour  l'hyperbole,  il  ne  manque 
pas  d'apporter  en  preuves  les  onze  cent  soixante  mille 


POPULATION.  3^5 

hommes  d'élite  qui  marchaient  si  fièrement  sous  les 
étendards  du  grand  roi  Josaphat  ou  Jcozaphat ,  roi 
de  la  province  de  Juda.  Serrez,  serrez,  M.  Vallacc; 
le  Saint-Esprit  ne  peut  se  tromper;  mais  ses  ayans- 
cause  et  ses  copistes  ont  mal  calculé  et  mal  chiffré. 
Toute  votre  Ecosse  ne  pourrait  pas  fournir  onze  cent 
soixante  mille  âmes  pour  assister  à  vos  prêches;  et  le 
royaume  de  Juda  n'était  pas  la  vingtième  partie  de 
l'Ecosse.  Voyez  encore  une  fois  ce  que  dit  saint 
Jérôme  de  cette  pauvre  Terre-Sainte ,  dans  laquelle 
il  demeura  si  long-temps.  Avez-vous  bien  calculé  ce 
qu'il  aurait  fallu  d'argent  au  grand  roi  Josaphat  pour 
payer,  nourrir,  habiller,  armer  onze  cent  soixante 
mille  soldats  d  élite  ! 

Et  voilà  justement  comme  on  écrit  l'histoire. 

M.  Vallace  revient  de  Josaphat  à  César,  et  conclut 
que,  depuis  ce  dictateur  de  courte  durée,  la  terre 
s'est  dépeuplée  visiblement.  Voyez,  dit-il,  les  Suisses; 
ils  étaient,  au  rapport  de  César,  au  nombre  de  trois 
cent  soixante-huit  mille  quand  ils  quittèrent  sage-» 
ment  leur  pays  pour  aller  chercher  fortune,  à  l'exem- 
ple des  Cimbres. 

Je  ne  veux  que  cet  exemple  pour  faire  rentrer  en 
eux-mêmes  les  partisans  un  peu  outrés  du  talent 
d'engendrer  dont  ils  gratifient  les  anciens  aux  dépens 
des  modernes.  Le  canton  de  Berne,  par  un  dénom- 
brement exact,  possède  seul  le  nombre  des  habitans 
qui  désertèrent  l'Helvétie  entière  du  temps  de  César. 
L'espèce  humaine  est  donc  plus  que  doublée  dans 
l'Helvétie  depuis  Cette  aventure. 

Dit;t.  PU.  7  28 


226  POPULATION. 

Je  crois  de  même  l'Allemagne ,  la  France,  l'Angle- 
terre bien  plus  peuplées  qu'elles  ne  l'étaient  alors. 
Ma  raison  est  la  prodigieuse  extirpation  des  forêts  et 
le  nombre  des  grandes  villes  bâties  et  accrues  depuis 
huit  cents  ans,  et  le  nombre  des  arts  augmenté  en 
proportion.  Voilà,  je  pense,  une  réponse  précise  à 
toutes  les  déclamations  vagues  qu'on  répète  tous  les 
jours  dans  les  livres,  où  l'on  néglige  la  vérité  en  fa- 
veur des  saillies,  et  qui  deviennent  très-inutiles  à 
force  d'esprit. 

L'Ami  des  hommes  suppose  que  du  temps  de  César 
on  comptait  cinquante -deux  millions  d'hommes  en 
Espagne;  Strabon  dit  qu'elle  a  toujours  été  mal  peu- 
plée, parce  que  le  milieu  des  terres  manque  d'eau. 
Strabon  paraît  avoir  raison,  et  l'Ami  des  hommes 
paraît  se  tromper. 

Mais  on  nous  effraie  en  nous  demandant  ce  que 
sont  devenues  ces  quantités  prodigieuses  de  Huns , 
d'Alains,  d'Ostrogoths ,  de  Visigoths,  de  Vandales, 
de  Lombards ,  qui  se  répandirent  comme  des  torrens 
sur  l'Europe  au  cinquième  siècle. 

Je  me  délie  de  ces  multitudes;  j'ose  soupçonner 
qu'il  suffisait  de  trente  ou  quarante  mille  bctes  féroces 
tout  au  plus,  pour  venir  jeter  l'épouvante  dans  l'em- 
pire romain,  gouverné  par  une  Pulchérie,  par  des 
eunuques  et  par  des  moines.  C'était  assez  que  dix 
mille  barbares  eussent  passé  le  Danube,  pour  que 
dans  chaque  paroisse  on  dît  au  prône  qu'il  y  en  avait 
plus  que  des  sauterelles  dans  les  plaines  d'Egypte; 
que  c'était  un  fléau  de  Dieu;  qu'il  fallait  faire  péni- 
tence et  donner  son  argent  aux  couvens.  La  peur  sai-. 


POPULATION.  32J 

sissait  tous  les  habitans,  ils  fuyaient  en  foule.  Voyez 
seulement  quel  effroi  un  loup  jeta  dans  le  Gévaudan 
cm  1766. 

Mandrin,  suivi  de  cinquante  gueux,  met  une  ville 
entière  à  contribution.  Dès  qu'il  est  entré  par  une 
porte,  on  dit  à  l'autre  qu'il  vient  avec  quatre  mille 
combattans  et  du  canon. 

Si  Attila  fut  jamais  à  la  têle  de  cinquante  mille  as- 
sassins affamés,  ramassés  de  province  en  province, 
on  lui  en  donnait  cinq  cent  mille. 

Les  millions  d'hommes  qui  suivaient  les  Xerxès, 
les  Cyrus,  les  Thomiris,  les  trente  ou  trente -quatre 
millions  d'Égyptiens,  et  la  Thèbes  aux  cent  portes, 
et  quidquid  Gcecia  mendax  audet  in  historié  ^  ressem- 
blent assez  aux  cinq  cent  mille  hommes  d'Attila.  Cette 
compagnie  de  voyageurs  aurait  été  difficile  à  nourrir 
sur  la  route. 

Ces  Huns  venaient  de  la  Sibérie,  soit;  de  là  je 
conclus  qu'ils  venaient  en  très -petit  nombre.  La 
Sibérie  n'était  certainement  pas  plus  fertile  que  de 
nos  jours.  Je  doute  que  sous  le  règne  de  Thomiris  il 
y  eût  une  ville  telle  que  Tobolsk,  et  que  ces  déserts 
affreux  pussent  nourrir  un  grand  nombre  d'habitans* 

Les  Indes,  la  Chine,  la  Perse,  l'Asie  Mineure, 
étaient  très-peuplées;  je  le  crois  sans  peine  :  et  peut- 
être  ne  le  sont-elles  pas  moins  de  nos  jours  malgré  la 
rage  destructive  des  invasions  et  des  guerres.  Partout 
où  la  nature  a  mis  des  pâturages,  le  taureau  se  marie 
à  la  génisse,  le  bélier  à  la  brebis,  et  l'homme  à  la 
femme. 

Les  déserts  de  Barca,  de  l'Arabie,  d'Oreb,  da 


3s8  POPULATION. 

Sinaï,  do  Jérusalem,  de  Cobi,  etc.,  ne  furent  jamais 
peuplés,  ne  le  sont  point  et  ne  le  seront  jamais,  à 
moins  qu'il  n  arrive  quelque  révolution  qui  change  en 
bonne  terre  labourable  ces  horribles  plaines  de  sable 
et  de  cailloux. 

Le  terrain  de  la  France  est  assez  bon,  et  il  est 
suffisamment  couvert  de  consommateurs,  puisqu'en 
tout  genre  il  y  a  plus  de  postulans  que  de  places  , 
puisqu'il  y  a  deux  cent  mille  fainéans  qui  gueusent 
d'un  bout  du  pays  à  l'autre,  et  qui  soutiennent  leur 
détestable  vie  aux  dépens  des  riches;  enfin,  puisque 
la  France  nourrit  près  de  quatre-vingt  mille  moines , 
dont  aucun  n'a  fait  servir  ses  mains  à  produire  un  épi 
de  froment. 

section  ir. 
Réfutation  d'un  article  de  l'Encyclopédie. 

Vous  lisez  dans  le  grand  Dictionnaire  encyclopé- 
dique, à  l'article  Population  y  ces  paroles,  dans  les- 
quelles il  n'y  a  pas  un  mot  de  vrai. 

«  La  France  s'est  accrue  de  plusieurs  grandes  pro- 
vinces très-peuplées;  et  cependant  ses  habitans  sont 
moins  nombreux  d'un  cinquième  qu'ils  ne  l'étaient 
avant  ces  réunions  :  et  ses  belles  provinces,  que  lar 
nature  semble  avoir  destinées  a  fournir  des  subsis- 
tances à  toute  l'Europe,  sont  incultes  (i).  » 

(i)  Cette  opinion  s'est  établie  d'après  d'anciens  dénombre- 
ïnens,  vraisemblablement  très-exagérés.  Jamais  la  France  n'a  été 
mieux  cultivée,  et  par  conséquent  plus  peuplée  que  ciipuis  ia 
paix  de  ij63  ;  mais  oa  doit  diie  en  même  temps,  qu'elle  n  est 


POPULATION.  3^9 

i°.  Comment,  des  provinces  très  peuplées  étant 
incorporées  à  un  royaume,  ce  royaume  serait-il  moins 
peuplé  d'un  cinquième  ?  a-t-il  été  ravagé  par  la  peste  ? 
S'il  a  perdu  ce  cinquième,  le  roi  doit  avoir  perdu  un 
cinquième  de  ses  revenus.  Cependant  le  revenu  an- 
nuel de  la  couronne  est  porté  à  près  de  trois  cent 
quarante  millions  de  livres,  année  commune,  à  qua- 
rante-neuf livres  et  demie  le  marc.  Cette  somme  re- 
tourne aux  citoyens  par  le  paiement  des  rentes  et  des 
dépenses,  et  ne  peut  encore  y  suffire. 

2J.  Comment  Fauteur  peut-il  avancer  que  la  France 
a  perdu  le  cinquième  de  ses  habitans  en  hommes  et 
en  femmes  ,  depuis  l'acquisition  de  Strasbourg  , 
quand  il  est  prouvé,  par  les  recherches  de  trois  în- 
tendans ,  que  la  population  est  augmentée  depuis 
vingt  ans  dans  leurs  généralités  ? 

Les  guerres,  qui  sont  le  plus  horrible  fléau  du 
genre  humain ,  laissent  en  vie  l'espèce  femelle  qui  le 
répare.  De  là  vient  que  les  bons  pays  sont  toujours  à 
peu  près  également  peuplés. 

Les  émigrations  des  familles  entières  sont  plus 
f inestes.  La  révocation  de  ledit  de  Nantes,  et  les 
dragonnades  ont  fait  à  la  France  une  plaie  cruelle  ; 
mais  celte  blessure  est  refermée  ;  et  le  Languedoc, 
qui  est  la  province  dont  il  est  le  plus  sorti  de  ré- 
formés ,  est  aujourd'hui  la  province  de  France  la  plus 
peuplée ,  après  l'Ile  de  France  et  la  Normandie. 

peut-être  pas  encore  parvenue  à  la  moitié  de  la  population  et  de 
la  i ici -esse  que  son  sol  peut  lui  promettre,  et  desquelles  l'exrcu- 
tiou  du  plan,  dont  on  a  vu  quelques  essais  en  1 7  7  0 ,  l'aurait 
fait  approcher  dans  l'espace  de  trois  ou  quatre  générations. 

28, 


330  POPULATION. 

3°.  Comment  peut-on  dire  que  les  belles  provinces 
de  France  sont  incultes  ?  en  vérité  c'est  se  croire 
damné  en  paradis.  Il  suffit  d'avoir  des  yeux  pour 
être  persuadé  du  contraire.  Mais,  sans  entrer  ici  dans 
un  long  détail,  considérons  Lyon,  qui  contient  en- 
viron cent  trente  mille  habitans,  c'est-à-dire,  autant 
que  Rome,  et  non  pas  deux  cent  mille,  comme  diC 
l'abbé  de  Caveirac  dans  son  Apologie  de  la  dragon- 
nade  et  de  la  Saint-Barthélemi  (a).  Il  n'y  a  point  de 
ville  où  l'on  fasse  meilleure  chère.  D'où  vient  celte 
afïluence  de  nourritures  excellentes,  si  ce  n'est  des 
campagnes  voisines.  Ces  campagnes  sont  donc  très- 
bien  cultivées;  elles  sont  donc  .riches.  J'en  dirai  au- 
tant de  toutes  les  villes  de  France.  L'étranger  est 
étonné  de  l'abondance  qu'il  y  trouve ,  et  d'y  être  servi 
en  vaisselle  d'argent  dans  plus  d'une  maison. 

Il  y  a  des  terrains  indomptables,  comme  les  landes 
de  Bordeaux,  la  partie  de  la  Champagne  nommée 
Pouilleuse.  Ce  n'est  pas  assurément  la  mauvaise  ad- 
ministration qui  a  frappé  de  stérilité  ces  malheureux 
pays;  ils  n'étaient  pas  meilleurs  du  temps  des  druides. 

C'est  un  grand  plaisir  de  se  plaindre  et  de  censurer, . 
je  l'avoue.  Il  est  doux,  après  avoir  mangé  d'un  mou- 

(a)  Caveirac  a  copié  cette  exagération  de  Pluclie  sans  lui  en 
faire  honneur.  Pluche,  dans  sa  Concorde  (ou  discorde)  de  la 
géographie,  page  1 52,  donne  libéralement  un  million  d'habittms 
à  Paris,  deux  cent  mille  à  Lyoni,  deux  cent  mille  à  Lille,  qui 
n'en  a  pas  la  moitié;  cent  mille  à  Nantes,  à  Marseille,  à  Tou- 
louse. Il  vous  débite  ces  mensonges  imprimés  avec  la  même  con- 
fiance qu'il  parle  du  lac  Sirbon,  et  qu'il  démontre  le  déluge.  El 
on  nourrit  l'esprit  de  la  jeunesse  de  ces  extravagances. 


POPULATION.  33 1 

Ion  de  Présalé,  d'un  veau  de  Rivière,  d'un  caneton 
de  Rouen,  d'un  pluvier  de  Dauphiné,  d'une  géliinote 
ou  d'un  coq  de  bruyère  de  Franche  -  Comté ,  après 
avoir  bu  du  vin  de  Chambertin,  de  Silleri,  d'Aï,  de 
Frontignan;  il  est  doux,  dis-je,  de  plaindre  dans  une 
digestion  un  peu  laborieuse  le  sort  des  campagnes 
qui  ont  fourni  très-chèrement  toutes  ces  délicatesses'. 
Voyagez,  messieurs,  et  vous  verrez  si  vous  serez 
ailleurs  mieux  nourris,  mieux  abreuvés,  mieux  loges, 
mieux  habillés  et  mieux  voitures. 

Je  crois  l'Angleterre,  l'Allemagne  protestante,  la 
Hollande,  plus  peuplées  à  proportion.  La  raison  en 
est  évidente  ;  il  n'y  a  point  dans  ces  pays-là  de  moines 
qui  jurent  à  Dieu  d'être  inutiles  aux  hommes.  Les 
praires ,  n'ayant  que  très-peu  de  chose  à  faire,  s'occu- 
pent à  étudier  et  à  propager.  Ils  font  des  enfans  ro- 
bustes, et  leur  donnent  une  meilleure  éducation  que 
n'en  ont  les  enfans  des  marquis  français  et  italiens. 

Rome ,  au  contraire ,  serait  déserte  sans  les  car- 
dinaux ,  les  ambassadeurs  et  les  voyageurs.  Elle  ne 
serait,  comme  le  temple  de  Jupiter-Ammon ,  qu'un 
monument  illustre.  On  comptait,  du  temps  des  pre- 
miers césars,  des  millions  d'hommes  dans  ce  terri- 
toire stérile,  que  les  esclaves  et  le  fumier  rendaient 
fécond.  C'était  une  exception  à  cette  loi  générale ,  que 
la  population  est  d'ordinaire  en  raison  de  la  bonté  du* 
sol. 

La  victoire  avait  fertilisé  et  peuplé  cette  terre  in- 
grate. Une  espèce  de  gouvernement  la  plus  étrange^ 
la-  plus  contradictoire  qui  ait  jamais  étonné  les 
hommes,  a  rendu  au  territoire  de  Romulus-sa  pre- 


332  POPULATION. 

mière  nature.  Tout  le  pays  e^t  dV peuplé  d  Orviète  à 
Terracine.  Rome  réduite  à  ses  citoyens  ne  serait  pas 
à  Londres  comme  un  est  à  douze;  et,  en  fait  d'argent 
et  de  commerce,  elle  ne  serait  pas  aux  villes  d'Am- 
sterdam et  de  Londres  comme  un  est  à  mille. 

Ce  que  Rome  a  perdu ,  non- seulement  l'Europe  l'a 
regagné,  mais  la  population  a  triplé  presque  par.out 
depuis  Charlemagne. 

Je  dis  triplé ,  et  c'est  beaucoup  ;  car  on  ne  propage 
point  en  progression  géométrique.  Tous  les  calculs 
qu'on  a  faits  sur  cette  prétendue  multiplication  sont 
des  chimères  absurdes. 

Si  une  famille  d'hommes  ou  de  singes  multipliait 
en  cette  façon ?  la  terre  au  bout  de  deux  cents  ans 
n'aurait  pas  de  quoi  les  nourrir. 

La  nature  a  pourvu  a  conserver  et  à  restreindre  les 
espèces.  Elle  ressemble  aux  parques  qui  filaient  et 
coupaient  toujours.  Elle  n'est  occupée  que  de  nais- 
sances et  de  destructions. 

Si  elle  a  donné  à  l'animal  homme  plus  d  idées , 
plus  de  mémoire  qu'aux  autres;  si  elle  l'a  rendu  ca- 
pable de  généraliser  ses  idées  et  de  les  combiner;  sr 
elle  l'a  avantagé  du  don  de  la  parole ,  elle  ne  lui  a  pas 
accordé  celui  de  la  multiplication  comme  aux  in- 
sectes, îl  y  a  plus  de  fourmis  dans  telle  lieue  carrée 
de  bruyères,  qu'il  ny  a  jamais  eu  d'hommes  sur  le 
globe. 

Quand  un  pays  possède  un  grand  nombre  de  fai- 
néans,  soyez  sur  qu'il  est  assez  peuplé,  puisque  ces 
fainéans  sont  loges,  nourris,  vêtus,  amusés,  res- 
pectés, par  ceux  qui  travaillent. 


POPULATION.  333 

S'il  y  a  trop  d'habitans,  si  toutes  les  places  sont 
prises,  on  va  travailler  et  mourir  à  Saint-Domingue, 
à  la  Martinique ,  à  Philadelphie ,  à  Boston. 

Le  point  principal  n'est  pas  d'avoir  du  superflu 
en  hommes,  mais  de  rendre  ce  que  nous  en  avons 
le  moins  malheureux  qu'il  est  possible. 

Remercions  la  nature  de  nous  avoir  donné  l'être 
dans  la  zone  tempérée,  peuplée  presque  partout  d'un 
nombre  plus  que  suffisant  d'habitans  qui  cultivent 
tous  les  arts;  et  tâchons  de  ne  pas  gâter  notre  bonheur 
par  nos  sottises. 

SECTION    III. 

Fragment  sur  la  population. 

Dans  une  nouvelle  histoire  de  France  on  prétend 
qu'il  y  avait  huit  millions  de  feu?  en  France,  du  temps 
de  Philippe  de  Valois;  or,  on  entend  par  feu  une 
famille,  et  fauteur  entend  par  le  mot  de  France ,  ce 
royaume  tel  qu'il  est  aujourd'hui  avec  ses  annexes. 
Cela  ferait,  à  quatre  personnes  par  feu,  trente -deux 
millions  d'habitans;  car  on  ne  peut  donner  à  un  feu 
moins  de  quatre  personnes  l'un  portant  l'autre. 

Le  calcul  de  ces  feux  est  fondé  sur  un  état  de  sub^ 
side  imposé  en  i323.  Cet  état  porte  deux  millions 
cinq  cent  mille  feux  dans  les  terres  dépendantes  de 
la  couronne,  qui  n'étaient  pas  le  tiers  de  ce  que  le 
royaume  renferme  aujourd'hui.  11  aurait  donc  fallu 
ajouter  deux  tiers  pour  que  le  calcul  de  l'auteur  fut 
juste.  Ainsi,  suivant  la  supputation  de  Fauteur,  le 
nombre  des  feux  de  la  France,  telle  qu'elle  est,  aurait 


334  POPULATION. 

monté  à  sept  millions  cinq  cent  mille.  A  quoi  ajou- 
tant probablement  cinq  cent  mille  feux  pour  les 
ecclésiastiques  et  pour  les  personnes  non  comprises 
dans  le  dénombrement,  on  trouverait  aisément  les 
huit  millions  de  feux  et  au  delà. 

L'auteur  réduit  chaque  feu  à  trois  personnes;  mais, 
par  le  calcul  que  j'ai  fait  dans  toutes  les  terres  où  j'ai 
été,  et  dans  celle  que  j'habite,  je  compte  quatre  per- 
sonnes et  demie  par  feu. 

Ainsi,  supposé  que  l'état  de  1828  soit  juste,  il 
faudra  nécessairement  conclure  que  la  France,  telle 
qu'elle  est  aujourd'hui,  contenait,  du  temps  de  Phi- 
lippe de  Valois,  trente-six  millions  d'habitans. 

Or,  dans  le  dernier  dénombrement  fait  en  1^53, 
sur  un  relevé  des  tailles  et  autres  impositions,  on  ne 
trouve  aujourd'hui  que  trois  millions  cinq  cent  cin- 
quante mille  quatre  cent  quatre-vingt-neuf  feux;  ce 
qui,  à  quatre  et  demi  par  feu,  ne  donnerait  que 
quinze  millions  neuf  cent  soixante  et  dix-sept  mille 
deux  cents  habitans;  à  quoi  il  faudra  ajouter  sept 
cent  mille  âmes  au  moins  que  l'on  suppose  être  dans 
Paris,  dont  le  dénombrement  a  été  fait  suivant  la  ca- 
pitation,  et  non  pas  suivant  le  nombre  des  feux. 

De  quelque  manière  qu'on  s'y  prenne ,  soit  qu'on 
porte  avec  l'auteur  de  la  nouvelle  Histoire  de  France 
les  feux  à  trois ,  à  quatre ,  à  cinq  personnes ,  il  est 
clair  que  le  nombre  des  habitans  est  diminué  de  plus 
de  la  moitié  depuis  Philippe  de  Valois. 

Il  y  a  aujourd'hui  environ  quatre  cents  ans  que  le 
dénombrement  de  Philippe  de  Valois  fut  fait  ;  ainsi 
dans  quatre  cents  ans,  toutes  choses  égales,  le  nom- 


POPULATION.  335 

bre  des  Français  serait  réduit  au  quart,  et  dans  huit 
cents  ans  au  huitième  :  ainsi  dans  huit  cents  ans  la 
France  n'aura  qu'environ  quatre  millions  d'habitans  ; 
cl ,  en  suivant  cette  progression ,  dans  neuf  mille 
deux  cents  ans  il  ne  restera  qu'une  seule  personne 
mâle  ou  femelle  avec  fraction.  Les  autres  nations  ne 
seront  sans  doute  pas  mieux  traitées  que  nous,  et  il 
faut  espérer  qu'alors  viendra  la  fin  du  monde. 

Tout  ce  que  je  puis  dire  pour  consoler  le  genre 
humain,  c'est  que,  dans  deux  terres  que  je  dois  bien 
connaître,  inféodées  du  temps  de  Charles  V,  j'ai 
trouvé  la  moitié  plus  de  feux  qu'il  n'en  est  marqué 
dans  l'acte  d'inféodation  ,  et  cependant  il  s'est  fait 
une  émigration  considérable  dans  ces  terres  à  la  ré- 
vocation de  l'édit  de  Nantes. 

Le  genre  humain  ne  diminue  ni  n'augmente  comme 
on  le  croit  ;  il  est  très-probable  qu'on  se  méprenait 
beaucoup  du  temps  de  Philippe  de  Valois,  quand  on 
comptait  deux  millions  cinq  cent  mille  feux  dans  ses 
domaines. 

Au  reste  j'ai  toujours  pensé  que  la  France  renferme 
de  nos  jours  environ  vingt  millions  d'habitans,  et  je 
les  ai  comptés  à  cinq  par  feu,  l'un  portant  l'autre. 
Je  me  trouve  d'accord  dans  ce  calcul  avec  l'auteur 
de  la  Dixmc,  attribuée  au  maréchal  de  Vauban  ,  et 
surtout  avec  le  détail  des  provinces  donné  par  les 
intendans  à  la  fin  du  dernier  siècle.  Si  je  me  trompe, 
ce  n'est  que  d'environ  quatre  millions ,  et  c'est  une 
bagatelle  pour  les  auteurs. 

Hubncr,  dans  sa  géographie,  ne  donne  à  l'Europe 
que  trente  millions  d'habitans;  il  peut  s'être  trompé 


336  POPULATION. 

gisement  d'environ  cent  millions.  Un  calculateur, 
d'ailleurs  exact ,  assure  que  la  Chine  ne  possède  que 
soixante  et  douze  millions  d'habit  ans  ;  mais,  par  le 
dernierdénombrement  rapporté  par  le  pèredulïahle, 
on  compte  ces  soixante  et  douze  millions,  sans  y  com- 
prendre les  vieillards,  les  femmes,  les  jeunes  gens 
ait-dessous  de  vingt  ans  :  ce  qui  doit  aller  à  plus  du 
double. 

Il  faut  avouer  que  d'ordinaire  nous  peuplons  et 
dépeuplons  la  terre  un  peu  an  hasard  ;  tout  le  monde 
se  conduit  ainsi  :  nous  ne  sommes  guère  faits  pour 
avoir  une  notion  exacte  des  choses;  F  à  peu  près  est 
notre  guide,  et  souvent  ce  guide  égare  beaucoup. 

C'est  encore  bien  pis  quand  on  veut  avoir  un 
calcul  juste.  Nous  allons  voir  des  farces,  et  nous  y 
rions;  mais  rit-on  moins  dans  son  cabinet,  quand  on 
voit  de  graves  auteurs  supputer  exactement  combien 
il  y  avait  d'hommes  sur  la  terre  285  ans  après  le  dé- 
luge universel  ?  Il  se  trouve ,  selon  le  frère  Pctau  , 
jésuite,  que  la  famille  de  Noé  avait  produit  un  mil- 
liard deux  cent  vingt-quatre  millions  sept  cent  dix- 
sept  mille  habitans  en  trois  cents  ans.  Le  bon  prêtre 
Petau  ne  savait  pas  ce  que  c'est  que  de  faire  des  cu- 
fans  et  de  les  élever;  comme  il  y  va  (i)  ! 

Selon  Cumberland  ,  la  famille  ne  provigna  que 
jusqu'à  trois  milliards  trois  cent  trente  millions  en 
trois  cent  quarante  ans,  et  selon  Whilston,  environ 


(i)  Il  parait  cjnc  le  calcul  du  P.  petau  est  encore  plus  forL. 
"comme  on  le  voit  dans  la  première  section  de  cet  article  (  p.  3  a  '.)  )  > 
et  ailleurs. 


POFULATION.  337 

trois  cents  ans  après  le  déluge ,  il  n'y  avait  que 
soixante-cinq  mille  cinq  cent  trente-six  habitans. 

Il  est  difficile  d'accorder  ces  comptes,  et  de  les 
allouer»  Voilà  les  excès  où  l'on  tombe  quand  on  veut 
concilier  ce  qui  est  inconciliable  ,  et  expliquer  ce 
qui  est  inexplicable.  Cette  malheureuse  entreprise  a 
dérangé  des  cerveaux  qui  d'ailleurs  auraient  eu  des 
lumières  utiles  aux  hommes. 

Les  auteurs  de  l'Histoire  universelle  d'Angleterre 
disent  «  qu'on  est  généralement  d'accord  qu'il  y  a  à 
présent  environ  quatre  mille  millions  d'habitans  sur 
la  terre.  »  Vous  remarquerez  que  ces  messieurs,  dans 
ce  nombre  de  citoyens  et  de  citoyennes,  ne  comptent 
pas  l'Amérique  qui  comprend  près  de  la  moitié  du 
globe  :  ils  ajoutent  que  le  genre  humain  en  quatre 
cents  ans  augmente  toujours  du  double,  ce  qui  est  bien 
contraire  au  relevé  fait  sous  Philippe  de  Valois,  qui 
fait  diminuer  la  nation  de  moitié  en  quatre  cents  ans. 

Pour  moi,  si  au  lieu  de  faire  un  roman  ordinaire, 
je  voulais  me  réjouir  à  supputer  combien  j'ai  de 
frères  sur  ce  malheureux  petit  globe,  voici  comme 
je  m'y  prendrais.  Je  verrais  d'abord  à  peu  près  com- 
bien ce  globule  contient  de  lieues  carrées,  habitées 
sur  la  surface  ;  je  dirais  :  La  surface  du  globe  est  de 
vingt -sept  millions  de  lieues  carrées;  ôtons-en 
d'abord  les  deux  tiers  au  moins  pour  les  mers,  ri- 
vières, lacs,  déserts,  montagnes  et  tout  ce  qui  est 
inhabité;  ce  calcul  est  très-modéré,  et  n?ous  donne 
neuf  millions  de  lieues  carrées  à  faire  valoir. 

La  France  et  l'Allemagne  comptent  six  cents  per- 
sonnes par  lieue  carrée 3  l'Espagne  cent  soixante,  la 

Dict.  Ph.  J.  29 


338  POPULATION. 

Russie  quinze  ,  la  Tartarie  dix  ,  la  Chine  environ 
mille;  prenez  un  nombre  moyen  comme  cent,  vous 
aurez  neuf  cents  millions  de  vos  frères,  soit  basanés, 
soit  nègres,  soit  rouges,  soit  jaunes,  soit  barbus,  soit 
imberbes.  Il  n'est  pas  à  croire  que  la  terre  ait  en  effet 
un  si  grand  nombre  d'habitans;  et  si  Ton  continue  à 
faire  des  eunuques,  à  multiplier  les  moines,  et  à  faire 
des  guerres  pour  les  plus  petits  intérêts,  jugez  si  vous 
aurez  les  quatre  mille  millions  que  les  auteurs  anglais 
de  l'Histoire  universelle  vous  donnent  si  libérale- 
ment; et  puis,  qu'importe  qu'il  y  ait  beaucoup  ou 
peu  d'hommes  sur  la  terre?  l'essentiel  est  que  cette 
pauvre  espèce  soit  la  moins  malheureuse  qu'il  est 
possible. 

SECTION    IV. 

De  la  population  de  V Amérique. 

La'  découverte  de  l'Amérique,  cet  objet  de  tant 
d'avarice,  de  tant  d'ambition,  est  devenue  aussi  un 
objet  de  la  philosophie.  Un  nombre  prodigieux  d'é- 
crivains s'est  efforcé  de  prouver  que  les  Américains 
étaient  une  colonie  de  l'ancien  monde.  Quelques  mé- 
taphysiciens modestes  ont  dit  que  le  même  pouvoir 
qui  a  fait  croître  l'herbe  dans  les  campagnes  de 
l'Amérique  y  a  pu  mettre  aussi  des  hommes;  mais  ce 
système  nu  et  simple  n'a  pas  été  écouté. 

Quand  îe  grand  Colombo  soupçonna  l'existence 
de  ce  nouvel  univers,  on  lui  soutint  que  la  chose 
était  impossible;  on  prit  Colombo  pour  un  vision- 
naire. Quand  il  en  eut  fait  la  découverte,  on  dit  que 


POPULATION.  33q 

ce  nouveau  monde  était  connu  long -temps  aupa- 
ravant. 

On  a  prétendu  que  Martin  Beheim ,  natif  de  Nu- 
remberg, était  parti  de  Flandre,  vers  Fan  1 460 ,  pour 
.chercher  ce  monde  inconnu,  et  qu'il  poussa  jusqu'au 
détroit  de  Magellan,  dont  il  laissa  des  cartes  incog- 
nito; mais  comme  Martin  Beheim  n'avait  pas  peuplé 
l'Amérique,  et  qu'il  fallait  absolument  qu'un  des  ar- 
rière-petits-fîls  de  Noé  eût  pris  cette  peine,  on  cher- 
cha dans  l'antiquité  tout  ce  qui  pouvait  avoir  rapport 
à  quelque  long  voyage,  et  on  l'appliqua  à  la  décou- 
verte de  cette  quatrième  partie  de  notre  globe.  On  fît 
aller  les  vaisseaux  de  Salomon  au  Mexique,  et  c'est 
de  là  qu'on  tira  l'or  d'Ophir  pour  ce  prince  qui  était 
obligé  d'en  emprunter  du  roi  Hiram.  On  trouva 
l'Amérique  dans  Platon.  On  en  fit  honneur  aux  Car- 
thaginois, et  on  cita  sur  cette  anecdote  un  livre 
dMristote  qu'il  n'a  pas  composé. 

Hornius  prétendit  trouver  quelque  conformité 
entre  la  langue  des  Hébreux  et  celle  des  Caraïbes. 
Le  père  Lafiteau  jésuite  n'a  pas  manqué  de  suivre  une 
si  belle  ouverture.  Les  Mexicains  dans  leurs  grandes 
afflictions  déchiraient  leurs  vêtemens  ;  quelques  peu- 
ples de  l'Asie  en  usaient  autrefois  ainsi,  donc  ils  sont 
les  ancêtres  des  Mexicains.  On  pouvait  ajouter  qu'on 
danse  beaucoup  en  Languedoc ,  que  les*  Hurons 
dansent  aussi  dans  leurs  réjouissances,  et  qu'ainsi 
les  Languedociens  viennent  des  Hurons,  ou  les  Hu- 
rons des  Languedociens. 

Les  auteurs  d'une  terrible  histoire  universelle  pré- 
tendent que  tous  les  Américains  sont  une  colonie  de 


340  POPULATION. 

Tartares.  Ils  assurent  que  c'est  l'opinion  la  plus  géné- 
ralement reçue  parmi  les  savans;  mais  ils  ne  disent 
pas  que  ce  soit  parmi  les  savans  qui  pensent.  Selon 
eux,  quelque  descendant  de  Noé  n'eut  rien  de  plus 
pressé  que  d'aller  s'établir  dans  le  délicieux  pays  de 
Kamtschatka,  au  nord  de  la  Sibérie.  Sa  famille, 
n'ayant  rien  à  faire,  alla  visiter  le  Canada,  soit  en  équi- 
pant des  flottes,  soit  en  marchant  par  plaisir  au  milieu 
des  glaces,  soit  par  quelque  langue  de  terre  qui  ne 
s'est  pas  retrouvée  de  nos  jours.  On  se  mit  ensuite  à 
faire  des  enfans  dans  le  Canada,  et  bientôt  ce  beau 
pays  ne  pouvant  plus  nourrir  la  multitude  prodigieuse 
de  ses  habitans,  ils  allèrent  peupler  le  Mexique,  le 
Pérou,  le  Chili;  et  leurs  arrière-petites-filles  accou- 
chèrent de  géans  vers  le  détroit  de  Magellan. 

Comme  on  trouve  des  animaux  féroces  dans  quel- 
ques pays  chauds  de  l'Amérique,  ces  auteurs  suppo- 
sent que  les  Christophe  Colomb  de  Kamtschatka  les 
avaient  amenés  en  Canada  pour  leur  divertissement, 
et  avaient  eu  la  précaution  de  prendre  tous  les  indi- 
vidus de  ces  espèces  qui  ne  se  trouvent  plus  dans 
notre  continent. 

Mais  les  Kamtschatkatiens  n'ont  pas  seuls  servi  à 
peupler  le  nouveau  monde;  ils  ont  été  charitablement 
aidés  par  les  Tartares-Mantchoux ,  par  les  Huns ,  par 
les  Chinois,  par  les  Japonais. 

Les  Tartares-Mantchoux  sont  incontestablement 
les  ancêtres  des  Péruviens,  car  Mango-Capak  est  le 
premier  inca  du  Pérou.  Mango  ressemble  à  Manco , 
Manco  à  Mancu,  Mancu  à  Mantchu,  et  de  là  à  Manl- 
chou  il  n'y  a  pas  loin.  Rien  n'est  mieux  démontré.    , 


POSSÉDÉS.  34l 

Pour  les  Huns,  ils  ont  bâti  en  Hongrie  une  ville 
ru'on  appelait  Cunadi;  or,  en  changeant  eu  en  cay  on 
trouve  Canadi,  d'où  le  Canada  a  manifestement  tiré 
son  nom. 

Une  plainte  ressemblante  au  ginseng  des  Chinois 
croît  en  Canada  ;  donc  les  Chinois  l'y  ont  portée 
avant  même  qu'ils  fussent  maîtres  de  la  partie  de  la 
Tartarie  chinoise  où  croît  leur  ginseng  :  et  d'ailleurs 
les  Chinois  sont  de  si  grands  navigateurs  qu'ils  ont 
envoyé  autrefois  des  flottes  en  Amérique,  sans  jamais 
conserver  avec  leurs  colonies  la  moindre  correspon- 
dance. 

A  l'égard  des  Japonais,  comme  ils  sont  les  plus 
voisins  de  l'Amérique,  dont  ils  ne  sont  guère  éloignés 
que  de  douze  cents  lieues,  ils  y  ont  sans  doute  été 
autrefois;  mais  ils  ont  depuis  négligé  ce  voyage. 

Voilà  pourtant  ce  qu'on  ose  écrire  de  nos  jours. 
Que  répondre  à  ces  systèmes  et  à  tant  d'autres  ?  rien. 

POSSÉDÉS. 

De  tous  ceux  qui  se  vantent  d'avoir  des  liaisons 
avec  le  diable,  il  n'y  a  que  les  possédés  à  qui  on  n'a 
jamais  rien  de  bon  à  répliquer.  Qu'un  homme  vou.« 
dise  :  Je  suis  possédé,  il  faut  l'en  croire  sur  sa  parole. 
Ceux-là  ne  sont  point  obligés  de  faire  devs  choses 
bien  extraordinaires;  et,  quand  ils  les  font,  ce  n'est 
que  pour  surabondance  de  droit.  Que  répondre  à 
un  homme  qui  roule  les  yeux ,  qui  tord  la  bouche ,  et 
qui  dit  qu'il  a  le  diable  au  corps?  Chacun  sent  ce 
qu'il  sent.  Il  y  a  eu  autrefois  tout  plein  de  possédés, 
il  peut  donc  s'en  rencontrer  encore.  S'ils  s'avisent  de 

29. 


343  POSSÉDÉS. 

battre  le  monde,  on  le  leur  rend  bien,  et  alors  ils 
deviennent  fort  modérés.  Mais,  pour  un  pauvre  pos- 
sédé qui  se  contente  de  quelques  convulsions  ,  et 
qui  ne  fait  de  mal  à  personne ,  on  n'est  pas  en  droit 
de  lui  en  faire.  Si  vous  disputez  contre  lui ,  yous 
aurez  infailliblement  le  dessous  ;  il  vous  dira  :  Le 
diable  est  entré  hier  chez  moi  sous  une  telle  forme  ; 
j'ai  depuis  ce  temps-là  une  colique  surnaturelle  ,  que 
tous  les  apothicaires  du  monde  ne  peuvent  soulager. 
Il  n'y  a  certainement  d'autre  parti  à  prendre  avec  cet 
homme  que  de  l'exorciser ,  ou  de  l'abandonner  au 
diable. 

C'est  grand  dommage  qu'il  n'y  ait  plus  aujour- 
d'hui ni  possédés,  ni  magiciens,  ni  astrologues,  ni 
génies.  On  ne  peut  concevoir  de  quelle  ressource 
étaient  il  y  a  cent  ans  tous  ces  mystères.  Toute  la 
noblesse  vivait  alors  dans  ses  châteaux.  Les  soirs 
d'hiver  sont  longs,  on  serait  mort  d'ennui  sans  ces 
nobles  amusemens.  Il  n'y  avait  guère  de  château  où 
il  ne  revînt  une  fée  à  certains  jours  marqués,  comme 
la  fée  Merlusine  au  château  de  Lusignan.  Le  grand 
veneur,  homme  sec  et  noir,  chassait  avec  une  meute 
de  chiens  noirs  dans  la  forêt  de  Fontainebleau.  Le 
diable  tordait  le  cou  au  maréchal  Fabert.  Chaque 
village  avait  son  sorcier  ou  sa  sorcière  ;  chaque 
prince  avait  son  astrologue  ;  toutes  les  dames  se  fe- 
saient  dire'  leur  bonne  aventure  ;  les  possédés  cou- 
raient les  champs;  c'était  à  qui  avait  vu  le  diable,  ou 
à  qui  le  verrait;  tout  cela  était  un  sujet  de  conversa- 
lions  inépuisables,  qui.  tenait  les  esprits  en  haleine. 


POSTE.  343 

A  présent  on  joue  insipidement  aux  cartes,  et  ou  a 
perdu  à  être  détrompé. 

POSTE. 

Autrefois  si  vous  aviez  un  ami  à  Constantin 
nople  et  un  autre  à  Moscou,  vous  auriez  été  obligé 
d'attendre  leur  retour  pour  apprendre  de  leurs  nou- 
velles. Aujourd'hui,  sans  quils  sortent  de  leur  cham- 
bre ,  ni  vous  de  la  vôtre ,  vous  conversez  familière- 
ment avec  eux  par  le  moyen  d'une  feuille  de  papier. 
Vous  pouvez  même  leur  envoyer  par  la  poste  un  sa- 
chet de  l'apothicaire  Arnoult  contre  l'apoplexie,  et  il 
est  reçu  plus  infailliblement  qu'il  ne  les  guérit. 

Si  l'un  de  vos  amis  a  besoin  de  faire  toucher  de 
l'argent  à  Pétersbourg  et  l'autre  à  Smyrne,  la  poste 
fait  votre  affaire. 

Votre  maîtresse  est-elle  à  Bordeaux,  et  vous  de- 
vant Prague  avec  votre  régiment ,  elle  vous  assure    " 
régulièrement  de  sa  tendresse;  vous  savez  par  elle 
toutes  les  nouvelles  de  la  ville,  excepté  les  infidélités 
qu'elle  vous  fait. 

Enfin  la, poste  est  le  lien  de  toutes  les  affaires,  de 
toutes  les  négociations;  les  absens  deviennent  par 
elle  présens;  elle  est  la  consolation  de  la  vie. 

La  France,  où  cette  belle  invention  fut  renouvelée 
dans  nos  temps  barbares ,  a  rendu  ce  service  à  toute 
l'Europe.  Aussi  n'a-t-elle  jamais  corrompu  ce  bien- 
fait; et  jamais  le  ministère  qui  a  eu  le  département 
des  postes  n'a  ouvert  les  lettres  d'aucun  particulier, 
excepté  quand  il  a  eu  besoin  de  savoir  ce  qu'elles 
contenaient.  Il  n'en  est  pas  ainsi,  dit-on,  dans  d'autres 


344  POSTE. 

pays.  On  a  prétendu  qu'en  Allemagne  vos  lettres,  en 

passant  par  cinq  ou   six  dominations  différentes , 

étaient  lues  cinq  ou  six  fois,  et  qu'à  la  fin  le  cachet 

était  si  rompu ,  qu'on  était  obligé  d'en  remettre  un 

autre. 

M.  Craigs ,  secrétaire  d'état  en  Angleterre ,  ne  vou- 
lut jamais  qu'on  ouvrît  les  lettres  dans  ses  bureaux  ; 
il  disait  que  c'était  violer  la  foi  publique ,  qu'il  n'est 
pas  permis  de  s'emparer  d'un  secret  qui  ne  nous  est 
pas  confié  ;  qu'il  est  souvent  plus  criminel  de  prendre 
à  un  homme  ses  pensées  que  son  argent;  que  cette 
trahison  est  d'autant  plus  malhonnête  qu'on  peut  la 
faire  sans  risque  ,  et  sans  en  pouvoir  être  convaincu. 

Pour  dérouter  l'empressement  des  curieux  ,  on 
imagina  d'abord  d'écrire  une  partie  de  ses  dépêches 
en  chiffres;  mais  la  partie  en  caractères  ordinaires 
servait  quelquefois  à  faire  découvrir  l'autre.  Cet  in- 
convénient fît  perfectionner  l'art  des  chiffres  qu'on 
appelle  sténographie. 

On  opposa  à  ces  énigmes  l'art  de  les  déchiffrer  ; 
mais  cet  art  fut  très-fautif  et  très-vain.  On  ne  réussit 
qu'à  faire  accroire  à  des  gens  peu  instruits  qu'on 
avait  déchiffré  leurs  lettres,  et  on  n'eut  que  le  plaisir 
de  leur  donner  des  inquiétudes.  Telle  est  la  loi  des 
probabilités  que,  dans  un  chiffre  bien  fait,  il  y  a  deux 
cents,  trois  cents,  quatre  cents  à  parier  contre  un, 
que  dans  chaque  numéro  vous  ne  devinerez  pas  la 
syllabe  dont  il  est  représentatif. 

Le  nombre  des  hasards  augmente  avec  la  combi- 
naison de  ces  numéros;  et  le  déchiffrement  devient 


POURQUOI.    (LES)  345 

totalement  impossible  quand  le  chiffre  est  fait  avec 
un  peu  d'art. 

Ceux  qui  se  vantent  de  déchiffrer  une  lettre  sans 
être  instruits  des  affaires  qu'on  y  traite ,  et  sans  avoir 
des  secours  préliminaires ,  sont  de  plus  grands  char- 
latans que  ceux  qui  se  vanteraient  d'entendre  une 
langue  qu'ils  n'ont  point  apprise. 

Quant  à  ceux  qui  vous  envoient  familièrement  par 
la  poste  une  tragédie  en  grand  papier  et  en  gros  ca- 
ractère ,  avec  des  feuilles  blanches  pour  y  mettre  vos 
observations,  ou  qui  vous  régalent  d'un  premier  tome 
de  métaphysique  en  attendant  le  second,  on  peut 
leur  dire  qu'ils  n'ont  pas  toute  la  discrétion  requise , 
et  qu'il  y  a  même  des  pays  où  ils  risqueraient  de  faire 
connaître  au  ministère  qu'ils  sont  de  mauvais  poètes 
et  de  mauvais  métaphysiciens. 

POURQUOI  (LES). 

Pourquoi  ne  fait-on  presque  jamais  la  dixième 
partie  du  bien  qu'on  pourrait  faire  ? 

Il  est  clair  que ,  si  une  nation  qui  habite  entre  les 
Alpes,  les  Pyrénées  et  la  mer,  avait  employé  à  l'amé- 
lioration et  à  l'embellissement  du  pays  la  dixième 
partie  de  l'argent  qu'elle  a  perdu  dans  la  guerre  de 
1 741  ?  et  la  moitié  des  hommes  tués  inutilement  en 
Allemagne,  l'état  aurait  été  plus  florissant.  Pourquoi 
ne  l'a-t-on  pas  fait?  pourquoi  préférer  une  guerre 
que  l'Europe  regardait  comme  injuste,  aux  travaux 
heureux  de  la  paix,  qui  auraient  produit  l'agréable  et 
l'utile  ? 

Pourquoi  Louis  XIV,  qui  avait  tant  de  goût  pour 


34$  POURQUOI.    (LES) 

les  grands  monumens,  pour  les  fondations,  pour  les 
beaux-arts,  perdit- il  huit  cents  millions  de  notre 
monnaie  d'aujourd'hui  à  voir  ses  cuirassiers  et  sa 
maison  passer  le  Rhin  à  la  nage,  à  ne  point  prendre 
Amsterdam ,  à  soulever  contre  lui  presque  toute  l'Eu- 
rope ?  que  n'aurait-il  point  fait  avec  ces  huit  cents 
millions? 

Pourquoi,  lorsqu'il  réforma  la  jurisprudence,  ne 
fut-elle  réformée  qu'à  moitié  ?  tant  d'anciens  usages 
fondés  sur  les  décrétales  et  sur  le  droit  canon ,  de- 
vaient-ils subsister  encore  ?  Etait-il  nécessaire  que , 
dans  tant  de  causes  qu'on  appelle  ecclésiastiques ,  et 
qui  au  fond  sont  civiles,  on  appelât  à  son  évêque ,  de 
son  évêque  au  métropolitain ,  du  métropolitain  au 
primat,*  du  primat  à  Rome  ad  apostolos ,  comme  si  les 
apôtres  avaient  été  autrefois  les  juges  des  Gaules  en 
dernier  ressort? 

Pourquoi ,  lorsque  Louis  XIV  fut  outragé  par  le 
pape  Alexandre  VII ,  Chigi,  s'amusa-t-il  à  faire  venir 
un  légat  en  France  pour  lui  faire  de  frivoles  excuses , 
et  à  dresser  dans  Rome  une  pyramide  dont  les  in- 
scriptions ne  regardaient  que  les  archers  du  guet  de 
Rome?  pyramide  qu'il  fit  démolir  bientôt  après.  Ne 
valait-il  pas  mieux  abolir  pour  jamais  la  simonie, 
par  laquelle  tout  évêque  des  Gaules  et  tout  abbé  paie 
à  la  chambre  apostolique  italienne  la  moitié  de  son 
revenu  ? 

Pourquoi  le  même  monarque ,  bien  plus  outragé 
par  Innocent  XI,  Odescalchi,  qui  prenait  contre  lui 
le  parti  du  prince  d'Orange ,  se  contenta-4-il  de  faire 
soutenir  quatre  propositions  dans  ses  universités,  et 


POURQUOI.    (  LES)  347 

se  refusa-t-il  aux  vœux  de  toute  la  magistrature ,  qui 
sollicitait  une  rupture  éternelle  avec  la  cour  romaine  ? 

Pourquoi,  en  fesant  des  lois,  oublia-t-on  de  ran- 
ger toutes  les  provinces  du  royaume  sous  une  loi  uni* 
forme,  et  laissa-t-on  subsister  cent  quarante  cou- 
tumes, cent  quarante-quatre  mesures  différentes? 

Pourquoi  les  provinces  de  ce  royaume  furent-elles 
toujours  réputées  étrangères  l'une  à  l'autre;  de  sorte 
que  les  marchandises  de  Normandie,  transportées 
par  terre  en  Bretagne,  paient  des  droits  comme  si 
elles  venaient  d'Angleterre? 

Pourquoi  n'était-il  pas  permis  de  vendre  en  Picar* 
die  le  blé  recueilli  en  Champagne,  sans  une  permis- 
sion expresse ,  comme  on  obtient  à  Rome  pour  trois 
jules  la  permission  de  lire  des  livres  défendus? 

Pourquoi  laissait -on  si  long -temps  la  France 
souillée  de  l'opprobre  de  la  vénalité  ?  Il  semblait  ré- 
servé à  Louis  XV  d'abolir  cet  usage,  d'acheter  le  droit 
de  juger  les  hommes  comme  on  achète  une  maison 
de  campagne ,  et  de  faire  payer  des  épices  à  un  plai- 
deur comme  on  fait  payer  des  billets  de  comédie  à 
la  porte  ? 

Pourquoi  instituer  dans  un  royaume  les  charges  et 
dignités  (1)  de 
Conseillers  du  roi  :  Inspecteurs  des  boissons , 

*   Inspecteurs  des  boucheries , 

(0  Le  contrôleur- général  Ponchartrain ,  depuis  chancelier, 
est  un  des  ministres  qui  ont  le  plus  employé  ce  moyen  d'ohtenir 
des  secours  momentanés  :  c'est  lui  qui  disait  :  La  Providence 
veille  sur  ce  royaume;  à  -peine  ta  roi  a-t-il  créé  une  charge ,  que. 
Dieu  crie  sur-le-champ  un  sot  pour  Vacheter. 


348  pourquoi,  (les) 

Conseillers  du  roi  :  Greffiers  des  inventaires, 
Contrôleurs  des  amendes, 
Inspecteurs  des  cochons, 
Péréquateurs  des  tailles, 
Mouleurs  de  bois  à  brûler, 
Aides  à  mouleurs , 
Empileurs  de  bois, 
Déchargeurs  de  bois  Jieuf, 
Contrôleurs  des  bois  de  char- 
pente , 
Marqueurs  de  bois  de  charpente , 
Mesureurs  de  charbon, 
Cribleurs  de  grains } 
Inspecteurs  des. veaux, 
Contrôleurs  de  volaille , 
Jaugeurs  de  tonneaux , 
Essayeurs  d'eau-de-vie , 
Essayeurs  de  bière., 
Rouleurs  de  tonneaux, 
Débardeurs  de  foin, 
Planchéieurs  débâcleurs, 
Auneurs  de  toiles, 
Inspecteurs  des  perruques? 
Ces  offices,  qui  font  sans  doute  la  prospérité  et  la 
splendeur  d'un  empire,  formaient  des  communautés 
nombreuses  qui  avaient  chacune  leurs  syndics.  Tout 
cela  fut  supprimé  en  17 19,  mais  pour  faire  place  à 
d'autres  de  pareille  espèce  dans  la  suite  des  temps. 

Ne  vaudrait-il  pas  mieux  retrancher  tout  le  faste 
et  tout  le  luxe  de  la  grandeur,  que  de  les  soutenir  mi- 
sérablement par  des  moyens  si  bas  et  si  honteux? 


POURQUOI.    (LES  }  349 

Pourquoi  un  royaume  réduit  souvent  aux  extrémi- 
tés et  à  quelque  avilissement ,  s'est-il  pourtant  sou- 
tenu, quelques  efforts  que  l'on  ait  faits  pour  l'écraser? 
c'est  que  la  nation  est  active  et  industrieuse.  Elle  res- 
semble aux  abeilles;  on  leur  prend  leur  cire  et  leur 
miel ,  et  le  moment  d'après  elles  travaillent  à  en  faire 
d'autres. 

Pourquoi,  dans  la  moitié  de  l'Europe,  les  filles 
prient-elles  Dieu  en  latin,  qu'elles  n'entendent  pas  ? 

Pourquoi  presque  tous  les  papes  et  tous  les  évé- 
ques,  au  seizième  siècle,  ayant  publiquement  tant  de 
bâtards,  s'obstinèrent-ils  à  proscrire  le  mariage  des 
prêtres,  tandis  que  l'église  grecque  a  continué  d'or- 
donner que  ses  curés  eussent  des  femmes? 

Pourquoi  dans  l'antiquité  n'y  eut-il  jamais  de  que- 
relle théologique,  et  ne  distingua-t-on  jamais  aucun 
peuple  par  un  «om  de  sectes  ?  Les  Egyptiens  n'étaient 
point  appelés  Isiaques ,  Osiriaques  ;  les  peuples  de 
Syrie  n'avaient  point  le  nom  de  Cybéliens.  Les  Cre- 
tois avaient  une  dévotion  particulière  à  Jupiter,  et 
ne  s'intitulèrent  jamais  Jupitériens.  Les  anciens  Latins 
étaient  fort  attachés  â  Saturne ,  et  il  n'y  eut  pas  un 
village  du  Latîum  qu'on  appelât  Saturnien  :  au  con- 
traire ,  les  disciples  du  Dieu  de  vérité ,  prenant  le  titre 
de  leur  maître  même,  et  s'appelant  oints  comme  lui, 
déclarèrent ,  dès  qu'ils  le  purent ,  une  guerre  éter- 
nelle à  tous  les  peuples  qui  n'étaient  pas  oints,  et  se 
firent  pendant  plus  de  quatorze  cents  ans  la  guerre 
entre  eux,  en  prenant  les  noms  acariens,  de  muni" 
chéens,  de  donatistes,  de  hussites,  de  papistes,  de  lu-» 
tkériens,  de  calvinistes.  Et  même,  en  dernier  lieu,  les 

Dict.  Ph.  7„  3o 


35o  pourquoi,  (les) 

jansénistes  et  les  molinistes  n'ont  point  eu  de  mortifi- 
cation plus  cuisante  que  de  n'avoir  pu  s'égorger  en 
bataille  rangée.  D'où  vient  cela? 

Pourquoi  un  marchand  libraire  vous  vend-il  pu- 
bliquement le  Cours  d'athéisme  du  grand  poëte  Lu- 
crèce, imprimé  à  l'usage  du  dauphin,  fils  unique  de 
Louis  XIV,  par  les  ordres  et  sous  les  yeux  du  sage 
duc  de  Montausier,  et  de  l'éloquent  Bossuet,  évêque 
de  Meaux ,  et  du  savant  Huet ,  évêque  d'Avranches  ? 
C'est  là  que  vous  trouvez  ces  sublimes  impiétés,  ces 
vers  admirables  contre  la  Providence  et  contre  l'im- 
mortalité de  l'âme ,  qui  passent  de  bouche  en  bouche 
à  tous  les  siècles  à  venir, 

Ex  nihilo  riihil^  iri  nihïlum  nit  posse  reverti, 

Rien  ne  vient  du  néant,  rien  ne  s'anéantit.  » 

Tancjere  enim  ac  tangi  nisi  corpus  nulla  potest  res, 
JLe  corps  seul  peut  toucher  et  gouverner. le  corps. 

'ZVec  benè  pro  meritis  capitur,  née  tangitur  irâ(Deus)* 
Rien  ne  peut  flatter  Dieu,  rien  ne  peut  l'irriter, 

Tantàm  rellicjio  potuit  suadere  malorum  ! 
C'est  la  religion  qui  produit  tous  les  maux. 

Desipere  est  mortale  œterno  juriejere  et  una 
Consentire  putare  et  junai  mutua  posse. 
Il  faut  être  insensé  pour  oser  joindre  ensemble 
Ce  qui  dure  à  jamais,  et  ce  qui  doit  périr. 

Nil  icfitur  mors  est,  ad  nos  ne,que  pertinet  hilum. 
Cesser  d'être  n'est  rien  ;  tout  meurt  avec  le  corps. 

Tflortalem  tamen  esse  animam  fateare  necesse  est. 
Non ,  il  n'est  point  d'enfer,  et  notre  âme  est  mortelle. 

Hinc  Acherusia  fît  stultoium  deniquè  vita. 
Les  vieux  fous  sont  en  proie  aux  superstitions. 


POURQUOI.    {  LES  )  35  I 

et  cent  autres  vers  qui  sont  le  charme  de  toutes  les 
nations;  productions  immortelles  d'un  esprit  qui  se 
crut  mortel. 

Non-seulement  on  vous  vend  ces  vers  latins  dans 
la  rue  Saint-Jacques  et  sur  le  quai  des  Augustins; 
mais  vous  achetez  hardiment  les  traductions  faites 
dans  tous  les  patois  dérivés  de  la  langue  latine  ;  tra- 
ductions ornées  de  notes  savantes  qui  éclaircissent  la 
doctrine  du  matérialisme,  qui  rassemblent  toutes  les 
preuves  contre  la  divinité  ,  et  qui  l'anéantiraient  si 
elle  pouvait  être  détruite.  Vous  trouvez  ce  livre  relié 
en  marroquin  dans  la  belle  bibliothèque  d'un  grand 
prince  dévot,  d'un  cardinal,  d'un  chancelier,  d'un 
archevêque,  d'un  président  à  mortier;  mais  on  con- 
damna les  dix-huit  premiers  livres  de  l'histoire  du 
sage  de  Thou  dès  qu'ils  parurent.  Un  pauvre  philo- 
sophe velche  ose-t-il  imprimer,  en  son  propre  et 
privé  nom,  que  si  les  hommes  étaient  nés  sans  doigts 
ils  n'auraient  jamais  pu  travailler  en  tapisserie  ;  aus- 
sitôt un  autre  velche,  revêtu  pour  son  argent  d'un 
office  de  robe,  requiert  qu'on  brûle  le  livre  et  l'auteur. 

Pourquoi  les  spectacles  sont-ils  anathématisés  par 
certaines  gens  qui  se  disent  du  premier  ordre  de 
l'état,  tandis  que  les  spectacles  sont  nécessaires  à 
tous  les  ordres  de  l'état,  tandis  qu'ils  sont  payés  par 
le  souverain  de  l'état,  qu'ils  contribuent  à  la  gloire  de 
l'état,  et  que  les  lois  de  l'état  les  maintiennent  avec 
autant  de  splendeur  que  de  régularité  ? 

Pourquoi  abandonne-t-on  au  mépris ,  à  l'avilisse- 
ment, a  l'oppression,  à  la  rapine,  le  grand  nombre 
de  ces  hommes  laborieux  et  innocens  qui  cultivent  la 


352  pourquoi,  (les) 

terre  tous  les  jours  de  l'année  pour  vous  en  faire  man- 
ger tous  les  fruits;  et  qu'au  contraire  on  respecte  ,  on 
ménage,  on  courtise  l'homme  inutile  et  souvent  très- 
méchant  qui  ne  vit  que  de  leur  travail ,  et  qui  n'est 
riche  que  de  leur  misère  ? 

Pourquoi ,  pendant  tant  de  siècles ,  parmi  tant 
d'hommes  qui  font  croître  le  blé  dont  nous  sommes, 
nourris,  ne  s'en  trouva-t-iï  aucun  qui  découvrît  cette 
erreur  ridicule  ,  laquelle  enseigne  que  le  blé  doit 
pourir  pour  germer ,  et  mourir  pour  renaître  ;  er- 
reur qui  a  produit  tant  d'assertions  impertinentes , 
tant  de  fausses  comparaisons ,  tant  d'opinions  ridi- 
cules? 

Pourquoi  les  fruits  de  la  terre  étant  si  nécessaires 
pour  la  conservation  des  hommes  et  des  animaux , 
voit-on  cependant  tant  d'années  et  tarit  de  contrées  où 
ces  fruits  manquent  absolument  ? 

Pourquoi  la  terre  est-elle  couverte  de  poissons 
dans  la  moitié  de  l'Afrique  et  de  l'Amérique  ? 

Pourquoi  n'est-il  aucun  territoire  où  il  n'y  ait  beau- 
coup plus  d'insectes  que  d'hommes  ? 

Pourquoi  un  peu  de  sécrétion  blanchâtre  et  puante 
forme-t-elle  un  être  qui  aura  des  os  durs,  des  désirs 
et  des  pensées;  et  pourquoi  ces  êtres-là  se  persécute- 
ront-ils toujours  les  uns  les  autres? 

Pourquoi  existe-t-il  tant  de  mal,  tout  étant  formé 
par  un  Dieu  que  tous  les  théistes  se  sont  accordés  à 
nommer  bon  ? 

Pourquoi ,  nous  plaignant  sans  cesse  de  nos  maux , 
nous  occupons-nous  toujours  à  les  redoubler? 

Pourquoi,  étant  si  misérables,  a-t-on  imaginé 


PRÉJUGÉS.  353 

que  n'être  plus  est  un  grand  mal,  lorsqu'il  est  clair 
que  ce  n'était  pas  un  mal  de  n'être  point  avant  sa 
naissance? 

Pourquoi  pleut-il  tous  les  jours  dans  la  mer,  tandis 
que  tant  de  déserts  demandent  de  la  pluie  ,  et  sont 
toujours  arides  ? 

Pourquoi  et  comment  a-t-on  des  rêves  dans  le 
sommeil ,  si  on  n'a  point  d'âme?  et  comment  ces  rêves 
sont-ils  toujours  si  incohérens,  si  extravagans,  si  on 
en  a  une  ? 

Pourquoi  les  astres  circulent  -  ils  d'occident  en 
orient  plutôt  qu'au  contraire  ? 

Pourquoi  existons-nous  ?  pourquoi  y  a-t-il  quelque 
chose  ? 

PREJUGES. 

Le  préjugé  est  une  opinion  sans  jugement.  Ainsi 
dans  toute  la  terre  on  inspire  aux  enfans  toutes  les 
opinions  qu'on  veut  avant  qu'ils  puissent  juger. 

Il  y  a  des  préjugés  universels,  nécessaires,  et  qui 
font  la  vertu  même.  Par  tout  pays  on  apprend  aux 
enfans  à  reconnaître  un  Dieu  rémunérateur  et  ven- 
geur; à  respecter,  à  aimer  leur  père  et  leur  mère;  à 
regarder  le  larcin  comme  un  crime,  le  mensonge  in- 
téressé comme  un  vice,  avant  qu'ils  puissent  deviner 
ce  que  c'est  qu'un  vice  et  une  vertu. 

Il  y  a  donc  de  très-bons  préjugés;  ce  sont  ceux 
que  le  jugement  ratifie  quand  on  raisonne. 

Sentiment  n'est  pas  simple  préjugé  ;  c'est  quelque 
chose  de  bien  plus  fort.  Une  mère  n'aime  pas  son  fils, 
parce  qu'on  lui  dit  qu'il  le  faut  aimer;  elle  le  chérit 

3o. 


354  PRÉJUGÉS. 

heureusement  malgré  elle.  Ce  n'est  point  par  préjugé 
que  vous  courez  au  secours  d'un  enfant  inconnu  prêt 
à  tomber  dans  un  précipice,  ou  à  être  dévoré  par 
une  bête. 

Mais  c'est  par  préjugé  que  vous  respecterez  un 
homme  revêtu  de  certains  habits  ,  marchant  grave- 
ment, parlant  de  même.  Vos  parens  vous  ont  dit  que 
vous  deviez  vous  incliner  devant  cet  homme  ;  vous  le 
respectez  avant  de  savoir  s'il  mérite  vos  respects  : 
vous  croissez  en  âge  et  en  connaissance;  vous  vous 
apercevez  que  cet  homme  est  un  charlatan  pétri  d'or- 
gueil, d'intérêt  et  d'artifice  ;  vous  méprisez  ce  que 
vous  révériez,  et  le  préjugé  cède  au  jugement.  Vous 
avez  cru  par  préjugé  les  fables  dont  on  a  bercé  votre 
enfance  ;  on  vous  a  dit  que  les  Titans  firent  la  guerre 
aux  dieux,  et  que  Vénus  fut  amoureuse  d'Adonis; 
vous  prenez  à  douze  ans  ces  fables  pour  des  vérités  ; 
vous  les  regardez  à  vingt  ans  comme  des  allégories 
ingénieuses. 

Examinons  en  peu  de  mots  les  différentes  sortes 
de  préjugés,  afin  de  mettre  de  l'ordre  dans  nos  af- 
faires. Nous  serons  peut-être  comme  ceux  qui,  du 
temps  du  système  de  Lass,  s'aperçurent  qu'ils  avaient 
calculé  des  richesses  imaginaires. 

Préjugés  des  sens. 

N'est-ce  pas  une  chose  plaisante  que  nos  yeux 
nous  trompent  toujours,  lors  même  que  nous  voyons 
très- bien,  et  qu'au  contraire  nos  oreilles  ne  nous 
trompent  pas?  Que  votre  oreille  bien  conformée  en- 
tende, vous  êtes  belle ,  je  vous  aime;  il  est  bien  sûr 


PRÉJUGÉS.  355 

qu'on  ne  vous  a  pas  dit,  je  vous  hais ,  vous  êtes  laide  ; 
mais  vous  voyez  un  miroir  uni;  il  est  démontré  que 
vous  vous  trompez ,  c'est  une  surface  très-raboteuse. 
Vous  voyez  le  soleil  d'environ  deux  pieds  de  dia- 
mètre :  il  est  démontré  qu'il  est  un  million  de  fois  plus 
gros  que  la  terre; 

Il  semble  que  Dieu  ait  mis  la  vérité  dans  vos 
oreilles,  et  Terreur  dans  vos  yeux;  mais  étudiez  l'op- 
tique, et  vous  verrez  que  Dieu  ne  vous  a  pas  trompé , 
et  qu'il  est  impossible  que  les  objets  vous  paraissent 
autrement  que  vous  les  voyez  dans  l'état  présent  des 
choses. 

Préjugés  physiques. 

Le  soleil  se  lève,  la  lune  aussi,  la  terre  est  immo- 
bile ;  ce  sont  là  des  préjugés  physiques  naturels.  Mais 
que  les  écrevisses  soient  bonnes  pour  le  sang,  parce 
qu'étant  cuites  eJles  sont  rouges  comme  lui;  que  les 
anguilles  guérissent  la  paralysie  parce  qu'elles  fré- 
tillent; que  la  lune  influe  sur  nos  maladies  parce 
qu'un  jour  on  observa  qu'un  malade  avait  eu  un  re- 
doublement de  fièvre  pendant  le  décours  de  la  lune; 
ces  idées  et  mille  autres  ont  été  des  erreurs  d'anciens 
charlatans,  qui  jugèrent  sans  raisonner,  et  qui?  étant 
trompés,  trompèrent  les  autres. 

Préjugés  historiques. 

La  plupart  des  histoires  ont  été  crues  sans  exa- 
men, et  cette  créance  est  un  préjugé.  Fabius  Pictor 
raconte  que,  plusieurs  siècles  avant  lui,  une  vestale 
de  la  ville  d'Albe,  allant  puiser  de  l'eau  dans  sa 


356  PRÉJUGÉS. 

cruche,  fut  violée,  qu'elle  accoucha  de  Romulus  et 
de  Rémus,  qu'ils  furent  nourris  par  une  louve,  etc. 
Le  peuple  romain  crut  cette  fable  ;  il  n'examina  point 
si  dans  ce  temps-là  il  y  avait  des  vestales  dans  le  La- 
tium,  s'il  était  vraisemblable  que  la  fille  d'un  roi  sor- 
tît de  son  couvent  avec  sa  cruche,  s'il  était  probable 
qu'une  louve  allaitât  deux  enfans  au  lieu  de  les  man- 
ger; le  préjugé  s'établit. 

Un  moine  écrit  que  Cïovis ,  étant  dans  un  grand 
danger  à  la  bataille  de  Tolbiac ,  fit  vœu  de  se  faire 
chrétien  s'il  en  réchappait;  mais  est- il  naturel  qu'on 
s'adresse  à  un  dieu  étranger  dans  une  telle  occasion  ? 
n'est-ce  pas  alors  que  la  religion  dans  laquelle  on  est 
né  agit  le  plus  puissamment  ?  Quel  est  le  chrétien  qui , 
dans  une  bataille  contre  les  Turcs ,  ne  s'adressera  pas 
plutôt  à  la  sainte  Vierge  qu'à  Mahomet  ?  On  ajoute 
qu'un  pigeon  apporta  la  sainte  ampoule  dans  son  bec 
pour  oindre  Clovis,  et  qu'un  ange  apporta  l'oriflamme 
pour  le  conduire;  le  préjugé  crut  toutes  les  histo- 
riettes de  ce  genre.  Ceux  qui  connaissent  la  nature 
humaine  savent  bien  que  l'usurpateur  Clovis  et  l'u- 
surpateur Rolon  ou  Roi  se  firent  chrétiens  pour  gou- 
verner plus  sûrement  des  chrétiens,  comme  les  usur- 
pateurs turcs  se  firent  musulmans  pour  gouverner 
plus  sûrement  les  musulmans. 

Préjugés  religieux. 

Si  votre  nourrice  vous  a  dit  que  Cérès  préside 
aux  blés ,  ou  que  Vistnou  et  Xaca  se  sont  fait  hommes 
plusieurs  fois,  ou  que  Sammonocodom  est  venu  cou- 
per une  forêt,  ou  qu'Odin  vous  attend  dans  sa  salle 


PRESBYTÉRIENS.  35? 

vers  le  Jutland  ,  ou  que  Mahomet  ou  quelque  autre  a 
fait  un  voyage  dans  le  ciel  ;  enfin  si  votre  précepteur 
vient  ensuite  enfoncer  dans  votre  cervelle  ce  que 
votre  nourrice  y  a  gravé ,  vous  en  tenez  pour  votre 
vie.  Votre  jugement  veut-il  s'élever  contre  ces  préju- 
gés, vos  voisins  et  surtout  vos  voisines  crient  à  l'im- 
pie, et  vous  effraient;  votre  derviche,  craignant  de 
voir  diminuer  son  revenu,  vous  accuse  auprès  du 
cadi,  et  ce  cadi  vous  fait  empaler  s'il  le  peut,  parce 
qu'il  veut  commander  à  des  sotsjy  et  qu'il  croit  que  les 
sots  obéissent  mieux  que  les  autres  :  et  cela  durera 
jusqu'à  ce  que  vos  voisins  et  le  derviche  et  le  cadi 
commencent  à  comprendre  que  la  sottise  n'est  bonne 
à  rien ,  et  que  la  persécution  est  abominable. 

PRESBYTÉRIENS. 

La  religion  anglicane  ne  règne  qu'en  Angleterre  et 
en  Irlande  ;  le  presbytérianisme  est  la  religion  domi- 
nante en  Ecosse.  Ce  presbytérianisme  n'est  autre 
chose  que  le  calvinisme  pur,  tel  qu'il  avait  été  établi 
en  France  et  qu'il  subsiste  à  Genève.  Comme  les  prê- 
tres de  cette  secte  ne  reçoivent  de  leurs  églises  que 
des  gages  très-médiocres ,  et  que  par  conséquent  ils 
ne  peuvent  vivre  que  dans  le  même  luxe  que  les  évê- 
ques,  ils  ont  pris  ïe  parti  naturel  de  crier  contre  les 
honneurs  où  ils  ne  peuvent  atteindre.  Figurez-vous 
l'orgueilleux  Diogène  qui  foulait  aux  pieds  l'orgueil 
de  Platon  :  les  presbytériens  d'Ecosse  ne  ressemblent 
pas  mal  à  ce  fier  et  gueux  raisonneur.  Ils  traitèrent 
Charles  II  avec  bien  moins  d'égards  que  Diogène 
n'avait  traité  Alexandre  ;  car ,  lorsqu'ils  prirent  les 


358  PRESBYTÉRIENS. 

armes  pour  lui  contre  Cromwell  qui  les  avait  trom- 
pés, ils  firent  essuyer  à  ce  pauvre  roi  quatre  sermons 
par  jour;  ils  lui  défendaient  de  jouer;  ils  le  mettaient 
en  pénitence  ;  si  Bien  que  Charles  se  lassa  bientôt 
d'être  roi  de  ces  pédans  ,  et  s'échappa  de  leurs  mains 
comme  un  écolier  se  sauve  du  collège. 

Devant  un  jeune  et  vif  bachelier  français,  criail- 
lant le  matin  dans  les  écoles  de  théologie ,  le  soir 
chantant  avec  les  dames,  un  théologien  anglican  est 
un  Caton  ;  mais  ce  Caton  paraît  un  galant  devant  un 
presbytérien  d'Ecosse.  Ce  dernier  affecte  une  démar- 
che grave,  un  air  fâché,  un  vaste  chapeau,  un  long 
manteau  par-dessus  un  habit  court;  prêche  du  nez, 
et  donne  le  nom  de  prostituée  de  Babylone  à  toutes  les 
églises  où  quelques  ecclésiastiques  sont  assez  heu- 
reux pour  avoir  cinquante  mille  livres  de  rente,  et 
où  le  peuple  est  assez  Bon  pour  le  souffrir,  et  pour 
les  appeler  monseigneur,  votre  grandeur  et  votre  émi- 
nence.  Ces  messieurs,  qui  ont  aussi  quelques  églises 
en  Angleterre,  ont  mis  les  airs  graves  et  sévères  à  la 
mode  en  ce  pays.  C'est  à  eux  qu'on  doit  la  sanctifica- 
tion du  dimanche  dans  les  trois  royaumes.  Il  est  dé- 
fendu ce  jour-là  de  travailler  et  de  se  divertir;  ce  qui 
est  le  double  de  la  sévérité  des  églises  catholiques. 
Point  d'opéra,  point  de  comédie,  point  de  concert  à 
Londres  le  dimanche;  les  cartes  même  y  sont  si  ex- 
pressément défendues,  qu'il  n'y  a  que  les  personnes 
de  qualité,  et  ce  qu'on  appelle  les  honnêtes  gens,  qui 
jouent  ce  jour-là  :  le  reste  de  la  nation  va  au  sermon , 
au  cabaret,  et  chez  des  filles  de  joie. 

Quoique  la  secte  épiscopaîe  et  la  presbytérienne 


PRÉTENTIONS.  35g 

soient  les  deux  dominantes  dans  la  Grande-Bretagne, 
toutes  les  autres  y  sont  bien  venues,  et  vivent  assez 
bien  ensemble ,  pendant  que  la  plupart  de  leurs  pré- 
dicans  se  détestent  réciproquement,  avec  presqu'au- 
tant  de  cordialité  qu'un  janséniste  damne  un  jésuite. 

Entrez  dans  la  bourse  de  Londres,  cette  place  plus 
respectable  que  bien  des  cours ,  dans  laquelle  s'as- 
semblent les  députés  de  toutes  les  nations  pour  l'uti- 
lité des  hommes  :  là ,  le  Juif,  le  maliométan  et  le 
chrétien  traitent  l'un  avec  l'autre  comme  s'ils  étaient 
de  la  même  religion ,  et  ne  donnent  le  nom  àHnfidèles 
qu'à  ceux  qui  font  banqueroute.  Là  le  presbytérien 
se  fie  à  l'anabaptiste,  et  l'anglican  reçoit  la  promesse 
du  quaker.  Au  sortir  de  ces  pacifiques  et  libres  assem- 
blées, les  uns  vont  à  la  synagogue,  les  autres  vont 
boire;  celui-ci  va  se  faire  baptiser*dans  une  grande 
cuve  au  nom  du  Père,  par  le  Fils,  au  Saint-Esprit; 
celui-là  fait  couper  le  prépuce  de  son  fils ,  et  fait 
marmoter  sur  J'enfant  des  paroles  hébraïques  qu'il 
n'entend  point  ;  les  autres  vont  dans  leur  église  at- 
tendre l'inspiration  de  Dieu,  leur  chapeau  sur  la  tête 4 
et  tous  sont  contens. 

S'il  n'y  avait  en  Angleterre  qu'une  religion ,  son 
despotisme  serait  à  craindre;  s'il  n'y  en  avait  que 
deux,  elles  se  couperaient  la  gorge  :  mais  il  y  en  a 
trente,  elles  vivent  en  paix  et  heureuses. 

PRETENTIONS. 

Il  n'y  a  pas  dans  notre  Europe  un  seul  prince  qui 
ne  s'intitule  souverain  d'un  pays  possédé  par  son 
voisin.  Cette  manie  politique  est  inconnue  dans  le 


360  PRÉTENTIONS. 

reste  du  monde  ;  jamais  le  roi  de  Boutan  ne  s'est  dit 
empereur  de  la  Chine  ;  jamais  le  conteish  tartare  ne 
prit  le  titre  de  roi  d'Egypte. 

Les  plus  belles  prétentions  ont  toujours  été  celles 
des  papes;  deux  clefs  en  sautoir  les  mettaient  visible- 
ment en  possession  du  royaume  des  cieux.  Ils  liaient 
et  ils  déliaient  tout  sur  la  terre.  Cette  ligature  les 
rendait  maîtres  du  continent;  et  les  filets  de  saint 
Pierre  leur  donnaient  le  domaine  des  mers. 

Plusieurs  savans  théologiens  ont  cru  que  ces  dieux 
diminuèrent  eux-mêmes  quelques  articles  de  leurs 
prétentions ,  lorsqu'ils  furent  vivement  attaqués  par 
les  titans  nommés  luthériens,  anglicans,  calvinis- 
tes, etc.  Il  est  très-vrai  que  plusieurs  d'entre  eux 
devinrent  plus  modestes,  que  leur  cour  céleste  eut 
plus  de  décence;  cependant  leurs  prétentions  se  sont 
renouvelées  dans  toutes  les  occasions.  Je  n'en  veux 
pour  preuve  que  la  conduite  d^Aldobrandin ,  Clé- 
ment VIII,  envers  le  grand  Henri  IV,  quand  il  fallut 
lui  donner  une  absolution  dont  il  n'avait  que  faire , 
puisqu'il  était  absous  par  les  évêques  de  son  royaume, 
et  qu'il  était  victorieux. 

Aldobrandin  résista  d'abord  pendant  une  année 
entière,  et  ne  voulut  pas  reconnaître  le  duc  de  Nevers 
pour  ambassadeur  de  France.  A  la  fin  il  consentit  à 
ouvrir  la  porte  du  royaume  des  cieux  à  Henri,  aux 
conditions  suivantes. 

i°.  Que  Henri  demanderait  pardon  de  s'être  fait 
ouvrir  la  porte  par  des  sous -portiers  tels  que  des 
évêques,  au  lieu  de  s'adresser  au  grand  portier. 

2°.  Qu'il  s'avouerait  déchu  du  trône  de  France  jus- 


PRÉTENTIONS.  36  i 

qu'a  ce  qu'Aldobrandin  le  réhabilitât  par  la  pléni- 
tude de  sa  puissance. 

3°.  Qu'il  se  ferait  sacrer  et  couronner  une  seconde 
fois,  l'a  première  étant  nulle,  puisqu'elle  avait  été 
faite  sans  l'ordre  exprès  d'Aldobrandin. 

4°.  Qu'il  chasserait  tous  les  protestans  de  son 
royaume,  ce  qui  n'était  ni  honnête  ni  possible.  La 
chose  n'était  pas  honnête ,  parce  que  les  protestans 
avaient  prodigué  leur  sang  pour  le  faire  roi  de 
France;  elle  n'était  pas  possible,  parce  que  ces  dis- 
sidens  étaient  au  nombre  de  deux  millions  i 

5°.  Qu'il  ferait  au  plus  vite  la  guerre  au  grande 
turc,  ce  qui  n'était  ni  plus  honnête  ni  plus  possiblev 
puisque  le  grand  -  turc  l'avait  reconnu  roi  dans  le 
temps  que  Rome  ne  le  connaissait  pas,  erque  Henri 
n'avait  ni  troupes,  ni  argent,  ni  vaisseaux  pour  aller 
faire  la  guerre  comme  un  fou  à  ce  grand-turc  son 
allié.  ' 

6°.  Qu'il  recevrait,  couché  sur  le  ventre  tout  de 
son  long,  l'absolution  de  monsieur  le  légat,  selon  la 
forme  ordinaire;  c'est-à-dire,  qu'il  serait  fustigé  par 
monsieur  le  légat. 

7°.  Qu'il  rappellerait  les  jésuites  chassés  de  son 
royaume  par  le  parlement,  pour  l'assassinat  commis 
sur  sa  personne  par  Jean  Çhâtel,  leur  écolier. 

J'omets  plusieurs  autres  petites  prétentions.  Henri 
en  fit  modérer  plusieurs.  Il  obtint  surtout,  avec  bien 
de  la  peine,  qu'il  ne  serait  fouetté  que  par  procureur, 
et  de  la  propre  main  d'Aldobrandin, 

Vous  me  direz  que  sa  sainteté  était  forcée  à  exiger 
des  conditions  si  extravagantes ,  par  le  vieux  démon 

Dict.  Ph.  7.  3ii 


0Ô2  PRÉTEXTIONS. 

du  midi  Philippe  II,  qui  avait  dans  Rome  plus  do 
pouvoir  que  le  pape.  Vous  comparez  Aldobrandin  à 
un  soldat  poltron ,  que  son  colonel  conduit  à  la  tran> 
.  chéc  à  coups  de  bâton. 

Je  vous  répondrai  qu'en  effet  Clément  VIII  crai- 
gnait Philippe  II,  mais  qu'il  n'était  pas  moins  attaché 
aux  droits  de  sa  tiare  ;  que  c'était  un  si  grand  plaisir 
pour  le  petit- fils  d'un  banquier  de  donner  le  fouet  à 
un  roi  de  France,  que  pour  rien  au  monde  Aldobran- 
din n'eût  voulu  s'en  départir. 

Vous  me  répliquerez  que,  si  un  pape  voulait  ré- 
clamer aujourd'hui  de  telles  prétentions,  s'il  voulait 
donner  le  fouet  au  roi  de  France,  au  roi  d'Espagne, 
ou  au  roi  de  Naples,  ou  au  duc  de  Parme,  pour  avoir 
chassé  le's  révérends  pères  jésuites,  il  risquerait 
d'être  traité  comme  Clément  VII  le  fut  par  Charles- 
Quint,  et  d'essuyer  dçs  humiliations  beaucoup  plus 
grandes;  qu'il  faut  sacrifier  ses  prétentions  à  son 
utilité  ;  qu'on  doit  céder  au  temps;  que  le  shérif  de  la 
Mecque  doit  proclamer  Àli-beg  roi  d'Égvpte,  s'il  est 
victorieux  et  affermi.  Je  vous  répondrai  que  vous  avez 
raison. 

Prétentions  de  V empire,   tirées  de  Glafey  et 
de  Scliweder. 

Sur  Rome  (nulle).  Charles-Quint  même,  après 
avoir  pris  Rome,  ne  réclama  point  le  droit  de  domaine 
utile. 

Sur  le  patrimoine  de  saint  Pierre,  depuis  Viterbo 
jusqu'à  Givi£a-Castellana3  terres  de  la  comtesse  Ma- 


PRÉTENTIONS.  363 

thilde  y  mais  cédées  solennellement  par  Rodolphe  de 
Hapsbourg. 

Sur  Parme  et  Plaisance,  domaine  suprême  comme 
partie  de  la  Lombardie,  envahies  par  Jules- II,  don- 
nées par  Paul  III  à  son  bâtard  Farrièse  :  hommage 
toujours  fait  depuis  ce  temps  au  pape  ;  suzeraineté 
toujours  réclamée  par  les  seigneurs  de  Lombardie.  Le 
droit  de  suzeraineté  entièrement  rendu  à  l'empereur 
atix  traités  de  Cambrai,  de  Londres,  à  la  paix  de 

Sur  la  Toscane ,  droit  de  suzeraineté  exercé  par 
Charles^Quint;  état  de  l'empire  appartenant  aujour- 
d'hui au  frère  de  l'empereur. 

Sur  la  république  de  Lucques,  érigée  en  duché 
par  Louis  de  Bavière  en  13^8;  les  sénateurs  déclarés 
depuis  vicaires  de  l'empire  par  Charles  IV.  L'empe- 
reur Charles  VI,  dans  la  guerre  de  1701,  y  exerça 
pourtant  son  droit  de  souveraineté,  en  lui  fesant  payer 
beaucoup  d'argent. 

Sur  le  duché  de  Milan ,  cédé  par  l'empereur  Ven- 
ceslas  à  Galéas  Visconti ,  mais  regardé  comme  un  £e£ 
de  l'empire. 

Sur  le  duché  de  la  Mirandole ,  réuni  à  h  maison 
d'Autriche  en  1 7 1 1  par  Joseph  I. 

Sur  le  duché  de  Mantoue ,  érigé  en  duché  par 
Charles-Quint;  réuni  de  même  en  1708.  - 

Sur  Guastalla,  Novellaria,  Bozzolo,  Castiglione, 
aussi  fiefs  de  l'empire ,  détachés  du  duché  de  Mantoue. 

Sur  tout  le  Montferrat ,  dont  le  duc  de  Savoie  reçut 
l'investiture  à  Vienne  en  1708, 


364  PRETENTIONS. 

Sur  le  Piémont ,  dont  l'empereur  Sigismond  donna 
l'investiture  au  duc  de  Savoie  Àmédée  VIII. 

Sur  le  comté  d'Asti,  donné  par  Charles-Quint  à  la 
maison  de  Savoie  :  les  ducs  de  Savoie  toujours  vi- 
caires en  Italie  depuis  l'empereur  Sigismo'nd. 

Sur  Gênes,  autrefois  du  domaine  des  rois  lom- 
bards :  Frédéric  Barberousse  lui  donna  en  fief  le  ri- 
vage, depuis  Monaco  jusqu'à  Porta-Venere;  elle  est 
libre  sous  Charles-Quint  en  1 5,29;  mais  l'acte  porte  : 
In  cwitate  nostrâ  Germa,  et  salçis  romani  imperii 
juribus. 

Sur  les  fiefs  de  tangues,  dont  les  ducs  de  Savoie 
ont  le  domaine  direct. 

Sur  Padoue  ,  Vicence  et  Vérone  ,  droits  devenus 
caducs. 

Sur  Naples  et  Sicile ,  droits  plus  caducs  encore. 
Presque  tous  les  états  d'Italie  sont  ou  ont  été  vassaux 
de  l'empire. 

Sur  la  Poméranie  et  le  Mecklembourg,  dont  Fré- 
déric Barberousse  donna  les  fiefs. 

Sur  le  Danemarck ,  autrefois  fief  de  l'empire  : 
Othon  Ier  en  donna  l'investiture. 

Sur  la  Pologne ,  pour  les  terres  auprès  de  la  Vistule, 

Sur  la  Bohême  et  la  Silésie,  unies  à  l'empire  par 
Charles  IV  en  1 355. 

Sur  la  Prusse,  du  temps  de  Henri  VII  :  le  grand- 
maître  de  Prusse  reconnu  membre  de  l'empire  en 
i5oo. 

Sur  la  Livonic ,  du  temps  des  chevaliers  de  l'épéc. 

Sur  la  Hongrie ,  dès  le  temps  de  Henri  II. 

Sur  la  Lorraine,  par  le  traité  de  i542  :  reconnue 


PRETRES.  >  365, 

état  de  l'empire ,  payant  taxe  pour  la  guerre  du  Turc. 

Sur  le  duché  de  Bar,  jusqu'à  Tan  i3i  i,  que  Phi-* 
lippe-le-Bel,  vainqueur,  se  fit  prêter  hommage. 

Sur  le  duché  de  Bourgogne ,  en  vertu  des  droits  des 
Marie  de  Bourgogne. 

Sur  le  royaume  d'Arles  et  la  Bourgogne  transju- 
rane,  que  Conrad  le  Salique  posséda  du  chef  de  sa 
femme. 

Sur  le  D'auphiné,  comme  partie  du  royaume  d'Ar- 
les ;  l'empereur  Charles  TV  s'éi&nt  fait  couronner  à 
Arles  en  i365,  et  ayant  créé  le  dauphin  de  France 
son  vicaire. 

Sur  la  Provence,  comme  membre  du  royaume 
d'Arles  dont  Charles  d'Anjou  fit  hommage  à  l'empire. 

Sur  la  principauté  d'Orange,  comme  arrière-fief 
de  l'empire 

Sur  Avignon ,  par  la  même  raison. 

Sur  la  Sardaigne ,  que  Frédéric  II  érigea  eiï 
royaume. 

Sur  la  Suisse,  comme  membre  des  royaumes  d'Ar- 
les et  de  Bourgogne. 

Sur  la  Dalmatie ,  dont  une  grande  partie  appartient 
aujourd'hui  entièrement  aux  Vénitiens ,  et  l'autre  à  1$ 
Hongrie. 

PRÊTRES. 

Les  prêtres  sont  dans  un  état  à  peu  près  ce  que 
sont  les  précepteurs  dans  les  maisons  des  citoyens, 
faits  pour  enseigner,  prier,  donner  l'exemple;  ils  ne 
peuvent  avoir  aucune  autorité  sur  les  maîtres  de  la 
maison,  à  moins  qu'on  ne  prouve  que  celui  qui  donne 

3*. 


366  PRÊTRES. 

des  gages  doit  obéir  à  celui  qui  les  reçoit.  De  toutes 
tes  religions ,  celle  qui  exclut  le  plus  positivement  les 
prêtres  de  toute  autorité  civile,  c'est  sans  contredit 
celle  dp  Jésus  :  «  Rendez  à  César  ce  qui  est  à  César. 
——Il  n'y  aura  parmi  vous  ni  premier  ni  dernier. — 
Mon  royaume  n'est  point  de  ce  monde.  » 

Les  querelles  de  l'empire  et  du  sacerdoce,  qui  ont 
ensanglanté  l'Europe  pendant  plus  de  six  siècles, 
n'ont  donc  été  de  la  part  des  prêtres  que  des  rébel- 
lions contre  Dieu  et  les  hommes,  et  un  péché  conti- 
nuel contre  le  Saint-Esprit. 

Depuis  Calcas ,  qui  assassina  la  fille  d'Agamcm- 
non,  jusqu'à  Grégoire  XII  et  Sixte  V,  deux  évêquel 
de  Rome  qui  voulurent  priver  le  grand  Henri  IV  dtf 
royaume  de  France ,  la  puissance  sacerdotale  a  été 
fatale  au  monde. 

Prière  n'est  pas  domination;  exhortation  n'est  paj 
despotisme.  Un  bon  prêtre  doit  être  ïe  médecin  de« 
âmes.  Si  Hippocrate  avait  ordonné  à  ses  malades  df 
prendre  de  l'ellébore  sous  peine  d'être  pendus,  Hip- 
pocrate aurait  été  plus  fou  et  plus  barbare  que  Pha- 
laris,  et  il  aurait  eu  peu  de  pratiques.  Quand  un  prêtre 
dit  :  Adorez  Dieu,  soyez  juste,  indulgent,  compatis- 
sant, c'est  alors  un  très-bon  médecin.  Quand  il  dit  : 
Croyez-moi,  ou  vous  serez  brûlé,  c'est  un  assassin. 

Le  magistrat  doit  soutenir  et  contenir  le  prêtre, 
comme  le  père  de  famille  doit  donner  de  la  considé-» 
ration  au  précepteur  de  ses  enfans  et  empêcher  qu'il) 
n'en  abuse.  L'accord  du  sacerdoce  et  de  l'empire  est  Ici 
système  le  plus  monstrueux  ;  car,  dès  qu'on  chercha 
cet  accord,  on  suppose  nécessairement  la  division  $ 


PRÊTRES.  367 

xi  faut  dire ,  la  protection  donnée  par  V empire  au  sa- 
cerdoce. 

Mais  dans  les  pays  où  le  sacerdoce  a  obtenu  l'em- 
pire ,  comme  dans  Salem ,  où  Melchisédech  était 
prêtre  et  roi  ;  comme  dans  le  Japon  \  où  le  daïri  a  été 
si  long-temps  empereur,  comment  faut-il  faire  ?  Je  ré- 
ponds que  les  successeurs  de  Melchisédech  et  des 
daïris  ont  été  dépossédés. 

Les  Turcs  sont  sages  en  ce  point.  Ils  font  à  la  vé- 
rité le  voyage  de  la  Mecque;  mais  ils  ne  permettent 
pas  au  shérif  de  la  Mecque  d'excommunier  le  sultan. 
Ils  ne  vont  point  acheter  à  la  Mecque  la  permission 
de  ne  pas  observer  le  ramadan,  et  celle  d'épouser 
leurs  cousines  ou  leurs  nièces  ;  ils  ne  sont  point  jugés 
par  des  imans  que  le  shérif  délègue;  ils  ne  paient 
point  la  première  année  de  leur  revenu  au  shérif.  Que 
de  choses  à  dire  sur  tout  cela!  Lecteur,  c'est  à  vous 
de  les  dire  vous-même. 

PRÊTRES  DES  PAÏENS. 

Dom  Navarette,  dans  une  de  ses  lettres  à  doit 
Juan  d'Autriche ,  rapporte  ce  discours  du  dalaï-lama 
à  son  conseil  privé. 

«  Mes  vénérables  frères,  vous  et  moi  nous  savons 
très-bien  que  je  ne  suis  pas  immortel;  mais  il  est  bon 
que  les  peuples  le  croient.  Les  Tartares  du  grand  et 
du  petit  Thibet  sont  un  peuple  de  col  raide  et  de 
lumières  courtes,  qui  ont  besoin  d'un  joug  pesant  et 
de  grosses  erreurs.  Persuadez-leur  bien  mon  immor- 
talité dont  la  gloire  rejaillit  sur  vous,  et  qui  vous 
procure  honneurs  et  richesses. 


368  PRÊTRLS. 

<c  Quand  le  temps  viendra  où  les  Tartares  seront 
plus  éclairés,  on  pourra  leur  avouer  alors  que  les 
grands  lamas  ne  sont  point  immortels,  mais  que  leurs 
prédécesseurs  Pont  été;  et  que  ce  qui  était  nécessaire 
pour  la  fondation  de  ce  divin  édifice,  ne  l'est  plus 
quand  l'édifice  est  affermi  sur  un  fondement  inébran- 
lable. 

a  J'ai  eu  d'abord  quelque  peine  à  faire  distribuer 
aux  vassaux  de  mon  empire  les  agrémens  de  ma 
chaise  percée,  proprement  enchâssés  dans  des  cris- 
taux ornés  de  cuivre  doré;  mais  ces  monumens  ont 
été  reçus  avec  tant  de  respect,  qu'il  a  fallu  continuer 
cet  usage,  lequel  après  tout  ne  répugne  en  rien  aux 
bonnes  mœurs,  et  qui  fait  entrer  beaucoup  d'argent 
dans  notre  trésor  sacré. 

«  Si  jamais  quelque  raisonneur  impie  persuade  au 
peuple  que  notre  derrière  n'est  pas  aussi  divin  que 
notre  tête;  si  on  se  révolte  contre  nos  reliques,  vous 
en  soutiendrez  la  valeur  autant  que  vous  le  pourrez. 

«  Et,  si  vous  êtes  forcés  enfin  d'abandonner  la 
sainteté  de  notre  cul,  vous  conserverez  toujours  dans 
l'esprit  des  raisonneurs  le  profond  respect  qu'on 
doit  à  notre  cervelle,  ainsi  que  dans  un  traité  avec 
lesMongules  nous  avons  cédé  une  mauvaise  province 
pour  être  possesseurs  paisibles  des  autres. 

«  Tant  que  nos  Tartares  du  grand  et  du  petit 
Thibet  ne  sauront  ni  lire  ni  écrire,  tant  qu'ils  seront 
grossiers  et  dévots,  vous  pourrez  prendre  hardiment 
leur  argent,  coucher  avec  leurs  femmes  et  avec  leurs 
filles,  et  les  menacer  de  la  colère  du  dieu  Fo  s'ils 
osent  se  plaindre. 


prêtres.  36g 

«  Lorsque  le  temps  de  raisonner  sera  arrivé  (  car 
enfin  il  fout  bien  qu'un  jour  les  hommes  raisonnent) , 
vous  prendrez  alors  une  conduite  tout  opposée,  et 
vous  direz  le  contraire  de  ce  que  vos  prédécesseurs 
ont  dit  j  car  vous  devez  changer  de  bride  à  mesure 
que  les  chevaux  deviennent  plus  difficiles  à  gouver- 
ner. Il  faudra  que  votre  extérieur  soit  plus  grave,  vos 
intrigues  plus  mystérieuses,  vos  secrets  mieux  gar- 
dés, vos  sophismes  plus  éblouissans,  votre  politique 
plus  fine.  Vous  êtes  alors  les  pilotes  d'un  vaisseau 
qui  fait  eau  de  tous  cotés.  Ayez  sous  vous  des  subal- 
ternes qui  soient  continuellement  occupés  à  pomper, 
à  calfater,  à  boucher  tous  les  trous.  Vous  voguerez 
avec  plus  de  peine;  mais  enfin  vous  voguerez,  et  vous 
jetterez  dans  l'eau  ou  dans  le  feu,  selon  qu'il  convien- 
dra le  mieux,  tous  ceux  qui  voudront  examiner  si 
vous  avez  bien  radoubé  le  vaisseau. 

r«  Si  les  incrédules  sont  ou  le  prince  des  Kalkas , 
ou  le  conteish  dcsKalmouks,  ou  un  prince  de  Casan, 
ou  tel  autre  grand  seigneur  qui  ait  malheureusement 
trop  d'esprit,  gardez-vous  bien  de  prendre  querelle 
avec  eux. -Respectez-les,  dites-leur  toujours  que  vous 
espérez  qu'ils  rentreront  dans  la  bonne  voie.  Mais, 
pour  les  simples  citoyens,  ne  les  épargnez  jamais; 
plus  ils  seront  gens  de  bien,  plus  vous  devez  travail- 
ler aies  exterminer;  car  ce  sont  les  gens  d'honneur 
qui  sont  les  plus  dangereux  pour  vous. 

«  Vous  aurez  la  simplicité  de  la  colombe ,  la  pru- 
dence du  serpent,  et  la  griffe  du  lion,  selon  les  lieux 
et  selon  les  temps.  », 

Le  dalaï-lama  avait  à  peine  prononcé  cesparoles2 


3jO  TRIÈRE  5. 

que  la  terre  trembla,  les  éclairs  coururent  d'un  pôle 
à  l'autre,  le  tonnerre  gronda,  une  voie  céleste  se  fit 
entendre  :  adorez  dieu  et  non  le  grand-lama. 

Tous  les  petits  lamas  soutinrent  que  la  voix  avait 
dit  :  Adorez  Dieu  et  le  grand-lama.  On  le  crut  long- 
temps dans  le  royaume  du  Thibet;  et  maintenant  on 
ne  le  croit  plus. 

PRIÈRES. 

Nous  ne  connaissons  aucune  religion  sans  prières; 
les  Juifs  même  en  avaient,  quoiqu'il  n'y  eût  point 
chez  eux  de  formule  publique,  jusqu'au  temps  où  ils 
chantèrent  leurs  cantiques  dans  leurs  synagogues,  ce 
qui  n'arriva  que  très-tard. 

Tous  les  hommes,  dans  leurs  désirs  et  dans  leurs 
craintes,  invoquèrent  le  secours  d'une  divinité.  Des 
philosophes  y  plus  respectueux,  envers  l'Être  su- 
prême, et  moins  condescendans  à  îâ  faiblesse  hu- 
maine, ne  voulurent,  pour  toute  prière,  que  la  rési- 
gnation. C'est  en  effet  tout  ce  qui  semble  convenjj 
entre  la  créature  et  le  créateur.  Mais  la  philosophie 
n'est  pas  faite  pour  gouverner  le  monde;  elle  s'élève 
trop  au-dessus  du  vulgaire;  elle  parle  un  langage 
qu'il  ne  peut  entendre.  Ce  serait  proposer  aux  mar- 
chandes de  poissons  frais  d'étudier  les  sections  co- 
niques. 

Parmi  les  philosophes  mêmes,  je  ne  crois  pas 
qu'aucun  autre  que  Maxime  de  Tyr  ait  traité  cette 
matière;  voici  la  substance  des  idées  de  ce  Maxime. 

L'Éternel  a  ses  desseins  de  toute  éternité.  Si  la 
prière  est  d'accord  avec  ses  volontés  immuables,  il 


PRIÈRES.  3^1 

est  très-inutile  de  lui  demander  ce  qu'il  a  résolu  de 
faire.  Si  on  le  prie  de  faire  le  contraire  de  ce  qu'il  a 
résolu,  c'est  le  prier  d'être  faible,  léger,  inconstant; 
c'est  croire  qu'il  soit  tel,  c'est  se  moquer  de  lui.  Ou 
vous  lui  demandez  une  chose  juste;  en  ce  cas  il  ,1a 
doit,  et  elle  se  fera  sans  qu'on  l'en  prie;  c'est  même 
se  défier  de  lui  que  lui  faire  instance  :  ou  la  chose  est 
injuste,  et  alors  on  l'outrage.  Vous  êtes  digne  ou  in- 
digne de  la  grâce  que  vous  implorez  :  si  digne,  il  le 
sait  mieux  que  vous;  si  indigne,  on  commet  un  crime 
de  plus  en  demandant  ce  qu'on  ne  mérite  pas. 

En  un  mot,  nous  ne  fesons  des  prières  à  Dieu  que 
parce  que  nous  l'avons  fait  à  notre  image.  Nous  le 
traitons  comme  un  bâcha,  comme  un  sultan  qu'on 
peut  irriter  et  apaiser. 

Enfin  toutes  les  nations  prient  Dieu  ;  les  sages  se 
résignent  et  lui  obéissent. 

Prions  avec  le  peuple,  et  résignons-nous  avec  les 
sages. 

Nous  avons  déjà  parlé  des  prières  publiques  de 
plusieurs  nations ,  et  de  celles  des  Juifs.  Ce  peuple  en 
a  une  depuis  un  temps  immémorial ,  laquelle  mérite 
toute  notre  attention  par  sa  conformité  avec  notre 
prière  enseignée  par  Jésus-Christ  même.  Cette  oraison 
juive  s'appelle  le  Kadish;  elle  commence  par  -ces 
mots  :  «  O  Dieu  !  que  votre  nom  soit  magnifié  et  sanc- 
tifié^ faites  régner  votre  règne;  que  la  rédemption 
fleurisse,  et  que  le  Messie  vienne  promptement  !  » 

Ce  Kadish,  qu'on  récite  en  chaldéen,  a  fait  croire 
qu'il  était  aussi  ancien  que  la  captivité,  et  que  ce  fut 
alors  qu'ils  commencèrent  à  espérer  un  messie  j  u» 


372  PRIOR,    BULTER, 

libérateur.,  qu'ils  ont  demande  depuis  dans  les  temps 
de  leurs  calamités. 

Ce  mot  de  messie,  qui  se  trouve  dans  cette  ancienne 
prière,  a  fourni  beaucoup  de  disputes  surFhistoire  de 
ce  peuple.  Si  cette  prière  est  du  temps  d»la  transmi- 
gration à  Babylone,  il  est  clair  qu'alors  les  Juifs  de- 
vaient souhaiter  et  attendre  un  libérateur.  Mais  d'où 
vient  que ,  dans  des  tenrps  plus  funestes  encore , 
après  la  destruction  de  Jérusalem  par  Titus,  ni  Jo- 
sèphe  ni  Ptiilon  ne  parlèrent  jamais  de  l'attente  d'un 
messie?  Il  y  a  des  obscurités  dans  l'histoire  de  tous 
les  peuples;  mais  celles  des  Juifs  est  un  chaos  perpé- 
tuel. Il  est  triste  pour  les  gens  qui  veulent  s'instruire, 
que  les  Chaldéens  et  les  Egyptiens  aient  perdu  leurs 
archives,  tandis  que  les  Juifs  ont  conservé  les  leurs. 

PRIOR  (DE); 

"DU  POEME  SINGULIER  D'HUDIBRAS,  ET  PU  DOYEN  ] 
SWIFT. 

On  n'imaginait  pas  en  France  que  Prior,  qui  vint 
de  la  part  de  la  reine  Anne  donner  la  paix  à  Louis  XIV, 
avant  que  le  baron  Bolingbroke  vînt  la  signer;  on  ne 
devinait  pas,  dis-je,  que  ce  plénipotentiaire  fût  un 
poëte.  La  France  paya  depuis  l'Angleterre  en  même 
monnaie  ;  car  le  cardinal  Dubois  envoya  notre  Des- 
touches à  Londres ,  et  il  ne  passa  pas  plus  pour  poëte 
parmi  les  Anglais  que  Prior  parmi  les  Français.  Le 
plénipotentiaire  Prior  était  originairement  un  garçon 
cabareticr  que  le  comte  de  Dorset ,  bon  poëte  lui- 
même  et  un  peu  ivrogne,  rencontra  un  jour  lisant 
Horace  sur  le  banc  de  la  taverne,  de  même  que  mi- 


£T    SWIFT.  373 

lord  Aîla  trouva  son  garçon  jardinier  lisant  Newtoa, 
Aila  fît  du  jardinier  un  bon  géomètre  (1),  et  Dorset 
fit  un  très-agréable  poète  du  cabaretiei\ 

C'est  de  Prior  qu'est  l'Histoire  de  l'ârne  :  cette  hian 
toire  est  la  plus  naturelle  qu'on  ait  faite  jusqu'à  pré- 
sent de  cet  être  ji  bien  senti  et  si  mal  connu.  L'âme 
est  d'abord  aux  extrémités  du  corps,  dans  les  pieds 
et  dans  les  mains  des  enfans;  et  de  là  elle  se  place 
insensiblement  au  milieu  du  ccrps  dans  Page  de  pu- 
berté; ensuite  elle  monte  au  cœur,  et  là  elle  produit 
les  senlimens  de  l'amour  et  de  l'héroïsme  :  elle  s'élève 
jusqu'à  la  tête  dans  un  âge  plus  mûr,  elle  y  raisonne 
comme  elle  peut,  et  dans  la  vieillesse  on  ne  sait  plus 
ce  qu'elle  devient;  c'est  la  sève  d'un  vieil  arbre  qui 
s'évapore  et  qui  ne  se  répare  plus,  Peut-être  cet  ou-» 
vrage  est -il  trop  long  :  toute  plaisanterie  doit  être 
courte ,  et  même  le  sérieux  devrait  bien  être  court 
aussi. 

Ce  même  Prior  fît  un  petit  poème  sur  la  fameuse 
bataille  d'HochsteU  Cela  ne  vaut  pas  son  Histoire  de 
l'âme  ;  il  n'y  a  de  bon  que  cette  apostrophe  à  Boileau  : 

Satirique  flatteur,  toi  qui  pris  tant  de  peine 
Pour  chanter  que  Louis  n  a  point  passé  le  Rhin. 

(  1)  Ce  ge'omètre  s'appelait  Stoîie.  Il  a  donné  sur  le  calcul  in- 
tégral un  ouvrage  assez  médiocre ,  mais  qui ,  pour  le  temps  où  il 
a  été  fait,  prouvait  des  connaissances  fort  étendues.  Au  reste,  il 
est  presque  sans  exemple  que  des  hommes  qui  ont  commencé 
tard  à  s'instruire  aient  montré  de  grands  talens ,  quoique  les  ef- 
forts dont  ils  ont  eu  besoin  pour  s'élever  au  dessus  de  leur  édu- 
cation supposent  de  la  sagacité  et  une  grande  force  de  tête.  Celte 
observation  suffit  pour  détruire  l'opinion  exagérée  de  Rousseau 
•ur  l'éducation  négative. 

Dict.  Pu.  7.,  3a 


$74  PMOR,   BUTLtÀ, 

Noire  plénipotentiaire  finit  par  paraphraser  en  quinze 
cents  vers  ces  mots  attribués  à  Salomon,  que  tout  est 
vanité.  On  en  pourrait  faire  quinze  mille  sur  ce  sujet*, 
mais  malheur  à  qui  dit  tout  ce  qu'il  peut  dire  ! 

Enfin  la  reine  A<nne  étant  morte ,  le  ministère  ayani; 

.changé ,  la  paix  que  Prior  avait  entamée  étant  en  hor- 
reur, Prior  n'eut  de  ressource  qu'une  édition  de  ses 

»jœuvres  par  une  souscription  de  son  parti;  après  quoi 
il  mourut  en* philosophe  ,  comme  meurt  ou  croit  mou- 
rir tout  honnête  Anglais. 

Je  voudrais  donner  aussi  quelques  idées  des  poé- 
sies de  milord  Roscomon,  de  milord  Dorset;  mais  je 
sens  qu  il  me  faudrait  faire  un  gros  livre ,  et  qu'après 

;bien  de  la  peine  je  ne  donnerais  qu'une  idée  fort 
imparfaite  de  tous  ces  ouvrages.  La  poésie  est  une 
espèce  de  musique,  il  faut  l'entendre  pour  en  juger. 
Quand  je  traduis  quelques  morceaux  de  poésies  étran- 
gères, je  note  imparfaitement  leur  musique,  mais  je 

.ne  puis  exprimer  le  goût  de  leur  chaut. 

Poëme  d'Hudibras. 

Il  y  a  un  poëme  anglais  difficile  à  faire  connaître 
aux  étrangers;  il  s'appelle  Hudibras.  C'est  un  ouvrage 

-tout  comique,  et  cependant  le  sujet  est  la  guerre  ci- 
vile du  temps  de  Cromwcll.  Ce  qui  a  fait  verser  tant 

.de  sang  et  tant  de  larmes  a  produit  un  poëme  qui 
force  le  lecteur  le  plus  sérieux  à  rire.  On  trouve  un 
exemple  de  ce  contraste  dans  notre  Satire  Ménippée. 
Certainement  les  Romains  n'auraient  point  fait  un 
poëme  burlesque  sur  les  guerres  de  César  et  de  Pom- 
pée, et  sur  les  proscriptions  d'Octave  et  d'Antoine, 


ET    SWIFT.  3^5 

Pourquoi  donc  les  malheurs  affreux  que  causa  la 
ligue  en  France,  et  ceux  que  les  guerres  du  roi  et  du 
parlement  étalèrent  en  Angleterre,  ont-ils: pu  fournir 
des  plaisanteries  ?  c'est  qu'au  fond  il  y  avait  un  ridi- 
cule caché  dans  ces  querelles  funestes.  Les  bourgeois 
de  Paris  à  la  tête  de  la  faction  des  Seize  mêlaient 
l'impertinence  aux  horreurs  de  la  faction.  Les  intri- 
gues des  femmes,  du  légat  et  dès  moines  avaient  un 
côté  comique,  malgré  les  calamités  qu'elles  appor- 
tèrent. Les  disputes  théologiqiîes  et  Penthousiasmc1 
des  puritains  en  Angleterre  étaient  très-susceptibles 
de  railleries;  et  ce  fond  de  ridicule  bien  développé 
pouvait  devenir  plaisant,  en  écartant  les  horreurs  tra- 
giques qui  le  couvraient.  Si  la  bulle  Unigenitus  fesait 
répandre  du  sang,  le  petit  poëme  de  Philotanus  n'en 
serait  pas  moins  convenable  au  sujet,  et  on  ne  pour- 
rait même  lui  reprocher  que  de  n'être  pas  aussi  gai, 
aussi  plaisant,  aussi  varié  qu'il  pouvait  l'être,  et  de 
ne  pas  tenir  dans  le  corps  de  l'ouvrage  ce  que  promet 
le  commencement. 

Le  poëme  d'Hudibras,  dont  je  vous  parle,  semble 
être  un  composé  de  la  Satire  Ménippée  et  de  don* 
Quichotte;  il  a  sur  eux  l'avantage  des  vers,  il  a  celui- 
de  l'esprit  :  la  Satire  Ménippée  n'en  approche  pas  ; 
elle  n'est  qu'un  ouvrage  très-médiocre;  mais,  à  force 
d'esprit,  Fauteur  d'Hudibras  a  trouvé  le  secret  d'être 
fort  au-dessous  de  dom  Quichotte.  Le  goût,  la  naï- 
veté, Part  de  narrer,  celui  de  bien  entremêler  les 
aventures,  celui  de  ne  rien  prodiguer ?  valent  bien 
mieux  que  de  l'esprit  :  aussi  dom  Quichotte  est  lu  de 
toutes  les  nations,  etHudibras  n'est  lu  que  des  Anglais, 


3j6  PRI0R,    BUTLER, 

L'auteur  de  ce  poème  si  extraordinaire  s'appelait 
Butler  :  il  était  contemporain  de  Milton,  et  eut  infi- 
niment plus  de  réputation  que  lui  ,  parce  qu'il  était 
plaisant,  et  que  le  poëmc  de  Milton  était  fort  triste. 
Butler  tournait  les  ennemis  du  roi  Charles  II  en  ridi- 
cule, et  toute  la  récompense  qu'il  en  eut  fut  que  le 
roi  citait  souvent  ses  vers.  Les  combats  du  chevalier 
Hudibras  furent  plus  connus  que  les  combats  des 
anges  et  des  diables  du  Paradis  perdu  :  mais  la  cour 
d'Angleterre  ne  traita  pas  mieux  le  plaisant  Butler , 
que  la  cour  céleste  ne  traita  le  sérieux  Milton  ;  et  tous 
deux  moururent  de  faim,  ou  a  peu  près. 

Le  héros  du  poëme  de  Butler  n'était  pas  un  per- 
sonnage feint,  comme  le  dom  Quichotte  de  Michel 
Cervantes  :  c'était  un  chevalier  baronnet  très -réel  , 
qui  avait  été  un  des  enthousiastes  de  Cromwell ,  et  un 
de  ses  colonels.  Il  s'appelait  sir  Samuel  Luke.  Pour 
faire  connaître  l'esprit  de  ce  poëme  unique  en  son 
genre,  il  faut  retrancher  les  trois  quarts  de  tout  pas- 
sage qu'on  veut  traduire;  car  ce  Butler  ne  finit  jamais. 
'J'ai  donc  réduit  à  environ  quatre  -vingts  vers  les 
quatre  cents  premiers  vers  d'Hudibras ,  pour  évitci 
la  prolixité. 

Quand  les  profanes  et  les  saints 
Dans  l'Angleterre  étaient  aux  prises, 
Qu'on  se  battait  pour  des  églises, 
Aussi  fort  que  pour  des  catins  ; 
Lorsqu'anglicans  et  puritains 
Fesaient  une  si  rude  guerre , 
Et  qu'au  sortir  du  cabaret 
Les  orateurs  de  Nazareth 
Allaient  battre  lu  caisse  eh  chaire; 


SWIFT.  377 

Que  partout ,  sans  savoir  pourquoi , 
Au  Dom  du  ciel ,  au  nom  du  roi , 
Les  gens  d'armes  couvraient  la  terre  ; 
Alors  monsieur  le  chevalier, 
Long-temps  oisif  ainsi  qu'Achille, 
Tout  rempli  d'une  sainte  bile , 
Suivi  de  son  grand  e'cuyer, 
S'échappa  de  son  poulailler 
Avec  son  sabre  et  1  évangile ,, 
Et  s'avisa  de  guerroyer. 

Sire  Hudibras ,  cet  homme  rare , 
Était,  dit-on ,  rempli  d'honneur, 
Avait  de  l'esprit  et  du  cœur, 
Mais  il  en  était  fort  avare. 
D'ailleurs  par  un  talent  nouveau  j 
Il  était  tout  propre  au  barreau , 
Ainsi  qu'à  la  guerre  cruelle  ; 
Grand  sur  les  bancs ,  grand  sur  la  selk, 
Dans  les  camps  et  dans  un  bureau  ; 
Semblable  à  ces  rats  amphibies 
Qui  paraissant  avoir  deux  vies , 
Sont  rats  de  campagne  et  rats  d'eau. 
Mais  maigre'  sa  grande  éloquence , 
Et  son  mérite  et  sa  prudence , 
Il  passa  chez  quelques  savans 
Pour  être  un  de  ces  instrumeos 
Dont  les  fripons  avec  adresse 
Savent  user  sans  dire  mot , 
Et  qu'ils  tournent  avec  souplesse  : 
Cet  instrument  s'appelle  un  sot. 
Ce  n'est  pas  qu'en  théologie 
En  logique  ,  en  astrologie , 
Il  ne  fut  un  docteur  subtil  * 
En  quatre  il  séparait  un  fil, 
Disputant  sans  jamais  se  rendre, 
«Changeant  de  thèse  tout  à  coup, 
Toujours  prêt  à  parler  beaucoup 

3». 


3^8  PRIOR,    BUTLER, 

Quand  il  fallait  ne  point  s'entendre. 

D'Hudibras  la  religion 
Était  tout  comme  sa  raison , 
"Vide  de  sens  et  fort  profonde. 
Le  puritanisme  divin , 
La  meilleure  secte  du  monde , 
Et  qui  certes  n'a  rien  d'humain  ; 
La  vraie  église  militante , 
(Qui  prêche  un  pistolet  en  main 
Pour  mieux  convertir  son  prochain , 
A  grands  coups  de  sabre  argumente  g 
Qui  promet  les  célestes  biens 
Par  le  gibet  et  par  la  corde , 
Et  damne  sans  miséricorde 
Les  péchés  des  autres  chrétiens 
Pour  se  mieux  pardonner  les  siens  j; 
Secte ,  qui  toujours  détruisante, 
Se  détruit  elle-même  enfin. 
Tel  Samson  de  sa  main  puissante 
Brisa  le  temple  philistin  ; 
Mais  il  périt  par  sa  vengeance , 
Et  lui-même  il  s'ensevelit , 
Écrasé  sous  la  chute  immense 
De  ce  temple  qu'il  démolit. 

Au  nez  du  chevalier  antique 
Deux  grandes  moustaches  pendaient , 
A  qui  les  parques  attachaient 
Le  destin  de  la  république. 
Ils  les  garde  soigneusement, 
Et  si  jamais  on  les  arrache, 
C'est  la  chute  du  parlement* 
L'état  entier  en  ce  moment 
Doit  tomber  avec  sa  moustache. 
Ainsi  Taliacolius , 
Grand  Esculape  d'Étrurie, 
Répara  tous  les  nez  perdus 
Par  une  nouvelle  industrie  : 


ET  SWIFT.  079 

Il  vous  prenait  adroitement 

Un  morceau  du  cul  d'un  pauvre  homme , 

L'appliquait  au  nez  proprement; 

Enfin  il  arrivait  qu'en  somme , 

Tout  juste  à  la  mort  du  prêteur, 

Tombait  le  nez  de  l'emprunteur, 

Et  souvent  dans  la  môme  bière., 

Par  justice  et  par  bon  accord , 

On  remettait  au  gré  du  mort 

Le  nez  auprès  de  son  derrière. 

Notre  grand  héros  d'Albion , 
Grimpé  dessus  sa  haridelle, 
Pour  venger  la  religion , 
Avait  à  l'arçon  de  sa  selle 
Deux  pistolets  et  du  jambon  : 
Mais  il  n'avait  qu'un  éperon. 
C'était  de  tout  temps  sa  manière  J 
Sachant  que ,  si  la  talonnière. 
Pique  une  moitié  du  énsyal, 
L'autre  moitié  de  l'animai 
Ne  resterait  point  en  arrière .  - 
[Voilà  donc  Hudibras  parti  ; 
Que  Dieu-bénisse  son  voyage. 
Ses  argumens  et  son  parti , 
Sa  barbe  rousse  et  son  courage  ! 

Un  homme  qui  aurait  dans  l'imagination  la  dixième 
partie  de  l'esprit  comique  bon  ou  mauvais  qui  règne- 
dans  cet  ouvrage,  serait  encore  très-plaisant  :  mais  il 
se  donnerait  bien  de  garde  de  traduire  Hudibras.  Le 
moyen  de  faire  rire  des  lecteurs  étrangers  des  ridi- 
cules déjà  oubliés  chez  la  nation  même  où  ils  ont  été: 
célèbres!  On  ne  lit  plus  le  Dante  dans  l'Europe,  parce 
que  tout  y  est  allusion^  à  des  faits  ignorées  :  il  en  est 
de  même  d'Hudibras.  La  plupart  des  railleries  de  ce 


380  PRI0R,    BUTLER, 

livre  tombent  sur  la  théologie  et  les  théologiens  du 
temps.  Il  faudrait  à  tout  moment  un  commentaire.  La 
plaisanterie  expliquée  cesse  d'être  plaisanterie  ;  et 
un  commentateur  de  bons  mots  n'est  guère  capable 
d'eu  dire. 

Du  doyen  Swift. 

Voila  pourquoi  on  n'entendra  jamais  bien  en 
France  les  livres  de  l'ingénieux  docteur  Swift,  qu'on 
appelle  le  Rabelais  d'Angleterre.  Il  a  l'honneur  d'être 
prêtre,  et  de  se  moquer  de  tout  comme  lui  ;  mais  Ra- 
belais n'était  pas  au-dessus  de  son  siècle,  etSwiftest 
fort  au-dessus  de  Rabelais. 

Notre  curé  de  Meudon  ,  dans  son  extravagant  et 
inintelligible  livre,  a  répandu  une  extrême  gaieté  et 
une  plus  grande  impertinence.  Il  a  prodigué  l'érudi- 
tion ,  les  ordures  et  l'ennui.  Un  bon  conte  de  deux 
pages  est  acheté  par  des  volumes  de  sottises.  Il  n'y  a 
que  quelques  personnes  d  un  goût  bizarre  qui  se  pi 
quent  d'entendre  et  d'estimer  tout  cet  ouvrage.  L<? 
reste  de  la  nation  rit  des  plaisanteries  de  Rabelais,  eft 
méprise  le  livre;  on  le  regarde  comme  le  premier  des 
bouffons.  On  est  fâché  qu'un  homme  qui  avait  tant 
d'esprit  en  ait  fait  un  si  misérable  usage.  C'est  un 
philosophe  ivre,  qui  n'a  écrit  que  dans  le  temps  de 
son  ivresse. 

M.  Swift  est  Rabelais  dans  son  bon  sens,  et  vivant 
en  bonne  compagnie.  Il  n'a  pas  à  la  vérité  la  gaieté 
du  premier,  mais  il  a  toute  la  finesse,  la  raison,  le 
choix ,  le  bon  goût  qui  manque  à  notre  curé  de  Meu- 
don. Sos  vers  sont  d'un  goût  singulier  et  presque  ini- 


ET   SWIFT.  38  I 

mitable.  La  bonne  plaisanterie  est  son  partage  envers 
et  en  prose  *,  mais,  pour  le  bien  entendre ,  il  faut  faire 
un  petit  voyage  dans  son  pays. 

Dans  ce  pays,  qui  paraît  si  étrange  à  une  partie  de 
l'Europe ,  on  n'a  point  trouvé  trop  étrange  que  le  ré- 
vérend Swift,  doyen  d'une  cathédrale,  se  soit  moqué, 
dans  son  conte  du  Tonneau,  du  catholicisme,  du  lu- 
théranisme et  du  calvinisme  :  il  dit  pour  ses  raisons 
qu'il  n'a  pas  touché  au  christianisme.  Il  prétend  avoir 
respecté  le  père  en  donnant  cent  coups  de  fouet  aux 
trois  enfans.  Des  gens  difficiles  ont  cru  que  les  verges 
étaient  si  longues  qu'elles  allaient  jusqu'au  père. 

Ce  fameux  conte  du  Tonneau  est  une  imitation  de 
l'ancien  conte  des  trois  anneaux  indiscernables  qu'un 
père  légua  à  ses  trois  enfans.  Ces  trois  anneaux  étaient 
la  religion  juive ,  la  chrétienne  et  la  mahométane. 
C'est  encore  une  imitation  de  l'histoire  de  Mérq  et 
d'Énégu  par  Fontenelle.  Méro  était  l'anagramme  de 
Rome ,  et  Enégu  celle  de  Genève.  Ce  sont  deux  sœurs 
qui  prétendent  à  la  succession  du  royaume  de  leur 
père.  Méro  règne  la  première.  Fonteneïle  la  représente 
comme  une  sorcière  qui  escamotait  le  pain ,  et  qui  fe- 
rait des  conjurations  avec  des  cadavres.  C'est  là  pré- 
cisément le  milord  Pierre  de  Swift,  qui  présente  un. 
morceau  de  pain  à  ses  deux  frères,  et  qui  leur  dit  : 
«  Voiïà  d'excellent  vin  de  Bourgogne,  mes  amis; 
voilà  des  perdrix  d'un  fumet  admirable.  »  Le  même 
milord  Pierre,  dans  Swift,  joue  en  tout  le  rôle  que 
Méro  joue  dans  Fontenelle. 

Ainsi  presque  tout  est  imitation.  L'idée  des  Lettres 
persanes  est  prise  de  celle  de  l'Espion  turc.  Le 


382  PRIVILÈGES. 

Boiardo  a  imité  le  Pulci ,  l'Arioste  a  imité  le  Boiardo. 
L'es  esprits  les  plus  originaux  empruntent  les  uns  des 
autres.  Michel  Cervantes  fait  un  fou  de  son  dom  Qui- 
chotte; mais  Roland  est -il  autre  chose  qu'un  fou? 
Il  serait  difficile  de  décider  si  la  chevalerie  errants 
est  plus  tournée  en  ridicule  par  les  peintures  gro- 
tesques de  Cervantes  que  par  la  féconde  imagina- 
tion de  TArioste.  Métastase  a  pris  la  plupart  de  ses 
opéras  dans  nos  tragédies  françaises.  Plusieurs  au- 
teurs anglais  nous  ont  copiés  ,  et  n'en  ont  rien  dit.  Il 
en  est  des  livres  comme  du  feu  dans  nos  foyers;  on 
va  prendre  ce  feu  chez  son  voisin,  on  l'allume  chez 
soi ,  on  le  communique  à  d'autres  ,  et  il  appartient 
à  tousi 

PRIVILÈGES,  CAS  PRIVILÉGIES. 

L'JJSAGE».  qui  prévaut  presque  toujours  contre  la 
raison,  a  voulu  qu'on  appelât  privilégiés  les  délits 
des  ecclésiastiques  et  des  moines  contre  l'ordre  civil, 
ce  qui  est  pourtant  très -commun;  et  qu'on  nommât 
délits  communs  ceux  qui  ne  regardent  que  la  disci- 
pline ecclésiastique;  cas  dont  la  police  civile  ne 
s'embarrasse  pas,  et  qui  sont  abandonnés  à  la  hié- 
rarchie sacerdotale. 

L'église  n'ayant  de  jurisdiction  que  celle  que  les 
souverains  lui  ont  accordée,  et  les  juges  de  régiise 
n'étant  ainsi  que  des  juges  privilégiés  par  le  souve- 
rain ,  on  devrait  appeler  cas  privilégiés  ceux  qui  sont 
de  leur  compétence,  et  délits  communs  ceux  qui 
doivent  être  punis  par  les  officiers  du  prince.  Mais 
les  canonistes,  qui  sont  très -rarement  exacts  dans 


PRIVILÈGES.  383 

leurs  expressions,  surtout  lorsqu'il  s'agit  de  la  juris- 
diction  royale ,  ayant  regardé  un  prêtre  nommé 
o'îicial,  comme  étant  de  droit  le  seul  juge  des 
clercs,  ils  ont  qualifié  de  privilège  ce  qui  appartient 
de  droit  commun  aux  tribunaux  laïques  ;  et  les  or- 
donnances des  rois  ont  adopté  cette  expression  en 
France. 

S'il  faut  se  conformer  à  cet  usage,  le  juge  d'église 
connaît  seul  du  délit  commun;  mais  il  ne  connaît 
des  cas  privilégiés  que  concurremment  avec  le  jugq 
royal.  Celui-ci  se  rend  au  tribunal  de  l'officialité  , 
mais  il  n'y  est  que  l'assesseur  du  juge  d'église.  Tous 
les  deux  sont  assistés  de  leur  greffier;  chacun  rédige 
séparément,  mais  en  présence  l'un  de  l'autre,  les 
actes  de  la  procédure.  L'official  qui  préside  interroge 
seul  l'accusé;  et,  si  le  juge  royal  a  des  questions  à  lui 
faire,  il  doit  requérir  le  juge  d'église,de  lesproposer. 
L'instruction  conjointe  étant  achevée,  chaque  juge 
rend  séparément  son  jugement. 

Cette  procédure  est  hérissée  de  formalités,  et  elle 
entraîne  d'ailleurs  des  longueurs  qui  ne  devraient  pas 
être  admises  dans  la  jurisprudence  criminelle.  Les 
juges  d'église,  qui  n'ont  pas  fait  une  étude  des  lois  et 
des  formalités ,  n'instruisent  guère  de  procédures 
criminelles  sans  donner  lieu  à  des  appels  comme 
d'abus  qui  ruinent  en  frais  le  prévenu,  le  font  languir 
dans  les  fers,  ou  retardent  sa  punition  s'il  est  cou- 
pable. 

D'ailleurs,  les  Français  n'ont  aucune  loi  précise 
qui  ait  déterminé  quels  sont  les  cas  privilégiés,  Un 


384  PRIVILÈGES. 

malheureux  gémit  souvent  une  année  entière  dans 
les  cachots  avant  de  savoir  quels  seront  ses  juges. 

Les  prêtres  et  les  moines  sont  dans  l'étaf  et  sujets  de 
l'état.  Il  est  bien  étrange  que,  lorsqu'ils  ont  troublé  la 
société,  ils  ne  soient  pas  jugés  comme  les  autrei 
citoyens,  parles  seuls  officiers  du  souverain. 

Chez  les  Juifs  les  grands  prêtres  mêmes  n'avaient 
'point  ce  privilège  que  nos  lois  ont  accordé  à  de 
simples  habitués  de  paroisse.  Salomon  déposa  le 
grand  pontife  Abiathar,  sans  le  renvoyer  à  la  syna- 
gogue pour  lui  faire  son  procès  (a).  Jésus-Christ, 
accusé  devant  un  juge  séculier  et  païen,  ne  récusa 
pas  sa  juridiction.  Saint  Paul,  traduit  au  tribunal  de 
Félix  et  de  Festus,  ne  le  déclina  point. 

L'empereur  Constantin  accorda  d'abord  ce  privi- 
lège aux  évêques.  Honorius  et  Théodose  le  Jeune 
retendirent  à  tous  les  clercs ,  et  Justinien  le  con- 
firma. 

En  rédigeant  l'ordonnance  criminelle  de  1670,  le 
conseiller  d'état  Pussort  et  le  président  de  Novion 
étaient  d'avis  (b)  d'abolir  la  procédure  conjointe,  et 
de  rendre  aux  juges  royaux  le  droit  de  juger  seuls  les 
clercs  accusés  de  cas  privilégiés;  mais  cet  avis  rai- 
sonnable fut  combattu  par  le  premier  président  de 
Lamoignon,  et  par  l'avocat  général  Talon  :  et  une  loi 
qui  était  faite  pour  réformer  nos  abus,  confirma  le 
plus  ridicule  de  tous. 

Une  déclaration  du  roi  du  26  avril  1657,  défend 

bi  ■    ■ -  .  .,..!. 1  »  iii  |  1  ■  . 

(a)  III  liv.  des  Rois,  cLap.  II,  v.  26  et  27, 

(b)  Procès  Yerbal  de  l'ordonnance ,  pages  43  et  44» 


PRIVILEGES.  385 

au  parlement  de  Paris  de  continuer  la  procédure 
commencée  contre  le  cardinal  de  Retz  accusé  de 
crime  de  lèse-majesté.  La  même  déclaration  veut  que 
les  procès  des  cardinaux,  archevêques  et  évêques  du 
royaume,  accusés  du  crime  de  lèse-majesté,  soient 
instruits  et  jugés  par  les  juges  ecclésiastiques,  comme 
il  est  ordonné  par  les  canons. 

Mais  cette  déclaration ,  contraire  aux  usages  du 
royaume,  n'a  été  enregistrée  dans  aucun  parlement, 
et  ne  serait  pas  suivie.  Nos  livres  rapportent  plusieurs 
arrêts  qui  ont  décrété  de  prise  de  corps,  déposé, 
confisqué  les  biens,  et  condamné  à  l'amende  et  à 
d'autres  peines,  des  cardinaux,  des  archevêques  et 
dids  évêques.  Ces  peines  ont  été  prononcées  contre 
i'évêque  de  Nantes  par  arrêt  du  2  5  juin  1 455  : 

Contre  Jean  de  La  Balue,  cardinal  et  évêque  d'An 
gers,  par  arrêt  du  29  juillet  1,469; 

Contre  Jean  Hébert,  évéque  de  Cpnstance,  en 
i48o; 

Contre  Louis  de  Rochechouart,  évêque  de  Nantes, 
en  1 481; 

Contre  Geoffroi  de  Pompadour,  évêque  de  Péri» 
gueux,  et  George  d'Amboise,  évêque  de  Montauban 
en  1488; 

Contre  Geoffroi  Dintiville ,  évêque  d'Auxerre ,  en 
i53i; 

Contre  Bernard  Eordat,  évêque  de  Pamiers,  en 
i537; 

Contre  le  cardinal  de  Châtillon,  évêque  de  Beau- 
vais,  le  19  mars  1 56g; 

Diet.  Ph.  y.  33 


336  ViUVILÉGES. 

Contre  Géofroi  de  La  Martonie,  évoque  d'Amiens, 
le  9  uillet  i5q4  ; 

Contre  Gilbert  Genebrard  ,  archevêque  d'Aix,  le 
26  janvier  i5t)6; 

Contre  Guillaume  Rose,  evêque  de  Senlis,  le  5 
'septembre  1398; 

Contre  le  cardinal  de  Sourdis,  ardievêque  de  Bor- 
deaux, le  17  novembre  161 5. 

Le  parlement  de  Paris  décréta  de  prise  de  corps  le 
cardinal  de  Bouillon ,  et  fit  saisir  ses  biens  par  arrêt 
du  20  juin  17 10. 

Le  cardinal  de  Mailly,  archevêque  de  Reims,  fit 
en  1717  un  mandement  tendant  à  détruire  la  paix 
ecclésiastique  établie  par  le  gouvernement.  Le  bour- 
reau brûla  publiquement  le  mandement  par  arrêt  du 
parlement. 

Le  sieur  Languet,  évêque  de  Soissons,  ayant  sou- 
tenu qu'il  ne  pouvait  être  jugé  par  Ja  justice  du  roi, 
même  pour  crime  de  lèse-majesté,  il  fut  condamné  à 
dix  mille  livres  d'amende. 

Dans  les  troubles  honteux  excités  par  les  refus  de 
sacremens,  le  simple  présidial  de  Nantes  condamna 
Tévêque  de  cette  ville  à  six  mille  francs  d'amende 
pour  avoir  refusé  la  communion  à  ceux  qui  la  de- 
mandaient. 

En  1764?  l'archevêque  d'Auch,  du  nom  de  Mon- 
tillet ,  fut  condamné  à  une  amende  ;  et  son  mande- 
ment,  regardé  comme  un  libelle  diffamatoire,  fut 
brûlé  par  le  bourreau  à  Bordeaux. 

Ces  exemples  ont  été  très-fréquens.  La  maxime, 
que  les  ecclésiastiques  sont  entièrement  soumis  a  la 


PROPHÈTES.  3$7 

justice  du  roi  comme  les  autres  citoyens,  a  prévalu 
dans  tout  le  royaume.  Il  n'y  a  point  de  loi  expresse 
qui  l'ordonne;  mais  l'opinion  de  tous  les  juriscon- 
sultes, le  cri  unanime  de  la  nation  et  le  bien  de  l'état 
sont  une  loi. 

PROPHÈTES. 

Le  prophète  Jurieu  fut  sifflé,  les  prophètes  des 
Cévennes  furent  pendus  ou  roués  ;  les  prophètes  qui 
vinrent  du  Languedoc  et  du  Dauphiné  à  Londres 
furent  mis  au  pilori  ;  les  prophètes  anabaptistes  furent 
condamnés  à  divers  supplices;  le  prophète  Savona- 
rola  fut  cuit  à  Florence.  Et*,  s'il  est  permis  de  joindre 
à  tous  ceux-là  les  véritables  prophètes  juifs ,  on  verra 
que  leur  destinée  n'a  pas  été  moins  malheureuse;  le 
plus  grand  de  leurs  prophètes,  saint  Jean-Baptiste, 
eut  le  cou  coupé. 

On  prétend  que  Zacharie  fut  assassiné  ;  mais  heu- 
reusement cela- n'est  pas  prouvé.  Le  prophète  Jeddo 
ou  Addo  qui  fut  envoyé  à  Béthel,  à  condition  qu'il 
ne  mangerait  ni  ne  boirait,  ayant  malheureusement 
mangé  un  morceau  de  pain,  fut  mangé  à  son  tour 
par  un  lion,  et  on  trouva  ses  os  sur  le  grand  chemin 
entre  le  lion  et  son  âne.  Jonas  fut  avalé  par  un  pois- 
son ;  il  est  vrai  qu'il  ne  resta  dans  son  ventre  que  trois 
jours  et  trois  nuits;  mais  c'est  toujours  passer  soixante 
et  douze  heures  fort  mal  à  son  aise. 

Habacuc  fut  transporté  en  l'air  par  les  cheveux  à 
•  Babylone.  Ce  n'est  pas  un  grand  malheur  à  la  vérité  ; 
mais  c'est  une  voiture  fort  incommode.  On  doit  beau- 
coup souffrir  quand  on  est  suspendu  par  les  cheveux 


388  PROPHETES. 

l1espace  de  trois  cents  milles.  J'aurais  mieux  aimé 
une  paire  d'ailes,  la  jument  Borak  ou  l'hipogrifFe. 

Michée,  fils  de  Jemilla,  ayant  vu  le  Seigneur 
assis  sur  son  trône  avec  l'armée  du  ciel  à  droite  et  à 
gauche,  et  le  Seigneur  ayant  demandé  quelqu'un 
pour  aller  tromper  le  roi  Achab;  le  diable  s'étant 
présenté  au  Seigneur,  et  s'étant  chargé  de  la  com- 
mission, Michée  rendit  compte  de  la  part  du  Sei- 
gneur au  roi  Achab  de  cette  aventure  céleste.  Il  est 
vrai  que  pour  récompense  il  ne  reçut  qu'un  énorme 
soufflet  de  la  main  du  prophète  Sédékia  ;  il  est  vrai 
qu'il  ne  fut  mis  dans  un  cachot  que  pour  quelques 
jours  :  mais  enfin  il  est  désagréable  pour  un  homme 
inspiré  d'être  souffleté  et  fourré  dans  un  cul  de 
basse-fosse. 

On  croit  que  le  roi  Àmasias  fit  arracher  les  dents 
au  prophète  Amos  pour  l'empêcher  de  parler.  Ce 
n'est  pas  qu'on  ne  puisse  absolument  parler  sans 
dents;  on  a  vu  de  vieilles  édentées  très-bavardes  : 
mais  il  faut  prononcer  distinctement  une  prophétie; 
et  un  prophète  édenté  n'est  pas  écouté  avec  le  respect 
qu'on  lui  doit. 

Baruch  essuya  des  persécutions.  Ezéchiel  fut  la- 
pidé par  les  compagnons  de  son  esclavage.  On  ne  sait 
si  Jérémie  fut  lapidé,  ou  s'il  fut  scié  en  deux. 

Pour  Isaïe ,  il  passe  pour  constant  qu'il  fut  scié  par 
ordre  de  Manassé,  roitelet  de  Juda. 

Il  faut  convenir  que  c'est  un  méchant  métier  que 
celui  de  prophète.  Pour  un  seul  qui,  comme  Ëlic,  va 
se  promener  de  planètes  en  planètes  dans  un  beau 
carrosse  de  lumière,  traîné  par  quatre  chevaux  blancs, 


PROPHÈTE  S.,  38C) 

il  y  en  a  cent  qui  vont  à  pied ,  et  qui  sont  obligés 
d'aller  demander  leur  dîner  de  porte  en  porte.  Ils 
ressemblent  assez  à  Homère ,  qui  fut  obligé ,  dit-on , 
de  mendier  dans  les  sept  villes  qui  se  disputèrent  de- 
puis Thonneur  de  l'avoir  vu  naître.  Ses  commenta- 
teurs lui  ont  attribué  une  infinité  d'allégories ,  aux- 
quelles il  n'avait  jamais  pensé.  On  a  fait  souvent  le 
même  honneur  aux  prophètes.  Je  ne  disconviens  pas 
qu'il  n'y  eût  ailleurs  des  gens  instruits  de  l'avenir.  Il 
n'y  a  qu'à  donner  à  son  àme  un  certain  degré  d'exal- 
tation, comme  l'a  très-bien  imaginé  un  brave  philo- 
sophe de  nos  jours,  qui  voulait  percer  un  trou  jus- 
qu'aux antipodes  ,  et  enduire  les  malades  de  poix 
*  résine  (i). 

Les  Juifs  exaltèrent  si  bien  leur  âme,  qu'ils  virent 
très-clairement  toutes  les  choses  futures  :  mais  il  est 
difficile  de  deviner  au  juste  si  par  Jérusalem  les  pro- 
phètes entendent  toujours  la  vie  éternelle;  si  Baby- 
lone  signifie  Londres  ou  Paris;  si,  quand  ils  parlent 
d'un  grand  dîner,  on  doit  l'expliquer  par  un  jeûne;  sï 
du  vin  rouge  signifie  du  sang;  si  un  manteau  rouge 
signifie  la  foi,  et  un  manteau  blanc  la  charité.  L'in- 
telligence des  prophètes  est  l'effort  de  l'esprit  humain. 

Il  y  a  encore  une  grande  difficulté  à  l'égard  des 
prophètes  juifs  ;  c'est  que  plusieurs  d'entre  eux 
étaient  hérétiques  samaritains.  Osée  était  de  la  tribu 
d'Issacar ,  territoire  samaritain  ;  Ëlie  et  Ëlizée  eux- 
mêmes  en  étaient  :  mais  il  est  aisé  de  répondre  à  cette 
objection.  On  sait  assez  que  l'esprit  souffle  où  il  veut, 

D  Voyez  la  Diatribe  du  docteur  Akakia ,  vol.  de  Facéties. 

33. 


OjO  PROPHÉTIES. 

et  que  la  grâce  tombe  sur  le  sol  le  plus  aride  comme 
sur  le  plus  fertile. 

PROPHETIES. 

SECTION    PREMIÈRE. 

Ce  mot,  dans  son  acception  ordinaire,  signifie 
prédiction  de  Pavenir.  C'est  en  ce  sens  que  Jésus  (<') 
disait  à  ses  disciples  :  Il  est  nécessaire  que  tout  ce 
qui  a  été  écrit  de  moi  dans  la  loi  de  Moïse,  dans  les 
Prophètes  et  dans  les  Psaumes,  soit  accompli.  Alors, 
ajoute  l'évangéliste,  il  leur  ouvrit  l'esprit,  afin  qu'ils 
comprissent  les  Ecritures. 

On  sentira  la  nécessité  indispensable  d'avoir  l'es-* 
prit  ouvert  pour  comprendre  les  prophéties ,  si  l'on 
fait  attention  que  les  Juifs,  qui  en  étaient  les  déposi- 
taires ,  n'ont  jamais  pu  reconnaître  Jésus  pour  le 
messie,  et  qu'il  y  a  dix-huit  siècles  que  nos  théolo- 
giens disputent  avec  eux  pour  fixer  le  sens  de  quel- 
ques-unes qu'ils  tâchent  d'appliquer  à  Jésus.  Telles 
sont  celle  de  Jacob  (//)  :  Le  sceptre  ne  sera  point  ôté 
de  Juda,  et  le  chef  de  sa  cuisse,  jusqu'à  ce  que  celui 
qui  doit  être  envoyé  vienne.  Celle  de  Moïse  (c)  :  Le 
Seigneur  votre  Dieu  vous  suscitera  un  prophète 
comme  moi ,  de  votre  nation  et  d'entre  vos  frères  ; 
c'est  lui  que  vous  écouterez.  Celle  d'Isaïe  (</)  :  Voici 
qu'une  vierge  concevra  et  enfantera  un  fils  qui  sera 
nommé  Emmanuel.  Celle  de  Daniel  (c)  :  Soixante  et 

(a)  Luc,  ch.  XXIY,  v.44  et  45.  —  (b)  Genèse ,  XLTX ,  v.  10. 
(c)  Deutér,,  cli.  XVIII,  v.  i5.  —  (et)  Ll,th.  VII,  v.  1*4;— 
(e)  7f/.,ch.  IX,  v.  2 '4. 


PROPHÉTIES.  3g  i 

dix  semaines  ont  élé  abrégées  en  faveur  de  votre 
peuple,  etc.  Notre  objet  n'est  point  d'entrer  ici  dans 
ce  détail  théologique. 

Observons  seulement  qu'il  est  dit  dans  les  Actes 
des  apôtres  (/) ,  qu'en  donnant  un  successeur  à Juda, 
et  dans  d'autres  occasions,  ils  se  proposaient  expres- 
sément d'accomplir  les  prophéties  ;.  mais  les  apôtres 
même  en  citaient  quelquefois  qui  ne  se  trouvent  point 
dans  l'écriture  des  Juifs;  telle  est  celle-ci  alléguée 
par  saint  Matthieu  ((/)  :  Jésus  vint  demeurer  dans 
une  ville  appelée  Nazareth,  afin  que  cette  prédiction 
des  prophètes  fût  accomplie  :  Il  sera  appelé  Naza- 
réen. 

Saint  Jude,  dans  son  épître,  cite  aussi  une  pro- 
phétie du  livre  d'Hénoc  qui  est  apocryphe;  et  l'au- 
teur de  l'ouvrage  imparfait  sur  saint  Matthieu ,  par- 
lant de  l'étoile  vue  en  orient  par  les  mages ,  s'exprime 
en  ces  termes  :  On  m'a  raconté,  dit-il,  sur  le  témoi- 
gnage de  je  ne  sais  quelle  écriture,  qui  n'est  pas  à  la 
vérité  authentique,  mais  qui  réjouit  la  foi  bien  loin  de 
la  détruire ,  qu'il  y  a  aux  bords  de  l'océan  Oriental  ? 
une  nation  qui  possédait  un  livre  qui  porte  le  nom  de 
Seth,  et  dans  lequel  il  est  parlé  de  l'étoile  qui  devait 
apparaître  aux  mages,  et  des  présens  que  les  mages 
devaient  offrir  au  fils  de  Dieu.  Cette  nation,  instruite 
par  ce  livre ,  choisit  douze  personnes  des  plus  reli- 
gieuses d'entre  elles ,  et  les  chargea  du  soin  d'ob- 
server quand  l'étoile  apparaîtrait.  Lorsque  quelqu'un 
d'eux  venait  à  mourir ,  on  lui  substituait  un  de  ses 

(/')  Chap.  I,  v.  i6,  et  chap.  XIII,  v.  47,  —  (2)  Cb.II,  v.' 3* 


3Q2  PROPHETIES. 

fils  ou  de  ses  proches.  Ils  s'appelaient  mages  dans 
leur  langue ,  parce  qu'ils  servaient  Dieu  dans  le  si- 
lence et  à  voix  basse. 

Ces  mages  allaient  donc  tous  les  ans,  après  la  ré- 
colte des  blés ,  sur  une  montagne  qui  est  dans  leur 
pays,  qu'ils  nomment  le  Mont  de  la  Victoire,  et  qui 
est  très-agréable,  à  cause  des  fontaines  qui  l'arrosent 
et  des  arbres  qui  le  couvrent.  Il  y  a  aussi  un  antre 
creusé  dans  le  roc,  et  c'est  là  qu'après  s'être  lavés  et 
purifiés ,  ils  offraient  des  sacrifices  et  priaient  Dieu 
en  silence  pendant  trois  jours. 

Ils  n'avaient  poinf  discontinué  cette  pieuse  pra- 
tique, depuis  un  grand  nombre  de  générations,  lors- 
qu'enfin  l'heureuse  étoile  vint  descendre  sur  leur 
montagne.  On  voyait  en  elle  la  figure  d'un  petit  en- 
fant, sur  lequel  il  y  avait  celle  d'une  croix.  Elle  leur 
parla,  et  leur  dit  d'aller  en  Judée.  Ils  partirent  à  l'in> 
stant ,  rétoile  marchant  toujours  devant  eux ,  et  ils 
furent  deux  années  en  chemin. 

Cette  prophétie  du  livre  de  Seth,  ressemble  à  celle 
de  Zorodascht  ou  Zoroastre,  excepté  que  la  figure 
que  l'on  devait  voir  dans  l'étoile  était  celle  d'une 
jeune  fille  vierge;  aussi  Zoroastre  ne  dit  pas  qu'elle 
aurait  une  croix  sur  elle.  Cette  prophétie,  citée  dans 
l'Evangile  de  l'enfance  (/*)  ,  est  rapportée  ainsi  par 
Abulpharage  (t)  :  Zoroastre,  le  maître  des  Magu- 
séens,  instruisit  les  Perses  de  la  manifestation  future 
de  notre  Seigneur  Jésus-Christ,  et  leur  commanda 
de  lui  offrir  des  présens  lorsqu'il  serait  né.  Il  les 

(h)  Art.  7.  —  (t)  Dinast,  pag.  82. 


prophéties.  3g3 

avertît  que  dans  les  derniers  temps  une  vierge  con- 
cevrait sans  l'opération  d'aucun  homme;  et  que,  lors- 
qu'elle mettrait  au  monde  son  fils  ,  il  apparaîtrait  une 
étoile  qui  luirait  en  plein  jour,  au  milieu  de  laquelle 
ils  verraient  la  figure  d'une  jeune  fille  vierge.  Ce  sera 
vous,  mes  enfans,  ajouta  Zoroastre,  qui  l'apercevrez 
avant  toutes  les  nations.  Lors  donc  que  vous  verrez 
paraître  cette  étoile ,  allez  où  elle  vous  conduira. 
Adorez  cet  enfant  naissant  ;  offrez-lui  vos  présens  : 
car  c'est  le  Verbe  qui  a  créé  le  ciel. 

L'accomplissement  de  cette  prophétie  est  rap- 
porté dans  l'Histoire  naturelle  de  Pline  (/f);  mais, 
outre  que  l'apparition  de  l'étoile  aurait  précédé  la 
naissance  de  Jésus  d'environ  quarante  ans,  ce  pas- 
sage semble  fort  suspect  aux  savans;  et  ce  ne  serait 
pas  le  premier  ni  le  seul  qui  aurait  été  interpolé  en 
faveur  du  christianisme.  En  voici  le  précis  :  «  Il 
parut  à  Rome,  pendant  sept  jours,  une  comète  si 
brillante,  qu'à  peine  en  pouvait-on  supporter  la  vue; 
on  apercevait  au  milieu  d'elle  un  dieu  sous  la  forme 
humaine;  on  la  prit  pour  l'âme  de  Jules-César  qui 
venait  de  mourir,  et  on  l'adora  dans  un  temple  par- 
ticulier. » 

M.  Assemani,  dans  sa  Bibliothèque  orientale  (i), 
parle  aussi  d'un  livre  de  Salomon ,  métropolitain  de 
Bassora,  intitulé  V 'Abeille ,  dans  lequel  il  y  a  un  cha- 
pitre sur  cette  prédiction  de  Zoroastre.  Hornius,  qui 
ne  doutait  pas  de  son  authenticité,  a  prétendu  que 
Zoroastre  était  Balaam,  et  cela  vraisemblablement 

(k)  Liv.  II ,  chap.  23.  —  (l)  Tome  3  , 1  part* ,  p.  3 16. 


3g4  PROPHÉTIES. 

parce  qu*Origène  ,  eraî*»  sun  premier  livre  ccn:re 
Celse,  dit  (m)  que  les  mages  avaient  sans  doute  les 
prophéties  de  Balaam,  dont  on  trouve  ces  paroles 
dans  les  Nombres  (/i)  :  Une  étoile  se  lèvera  de  Jacob, 
et  un  homme  sortira  d'Israël.  Mais  Balaam  n'était 
pas  plus  Juif  que  Zoroastre,  puisqu'il  dit  lui-même 
qu'il  était  venu  d'Aram,  des  montagnes  d'orient  (o). 

D'ailleurs  saint  Paul  parle  expressément  à  Tite(;  ) 
d'un  prophète  crétois;  et  saint  Clément  d'Alexan- 
drie (r/)  reconnaît  que,  comme  Dieu  voulant  sauver 
les  Juifs  leur  donna  des  prophètes,  il  suscita  de 
môme  les  plus  excellens  hommes  d'entre  les  Grecs, 
ceux  qui  étaient  les  plus  propres  à  recevoir  ses 
grâces;  il  les  sépara  des  hommes  du  vulgaire,  afin 
d'être  les  prophètes  des  Grecs ,  et  de  les  instruire 
dans  leur  propre  langue.  Platon,  dit-il  encore  (/), 
n'a-t-il  pas  prédit  en  quelque  manière  l'économie 
salutaire,  lorsque,  dans  son  second  livre  de  la  Répu- 
blique, il  a  imité  cette  parole  de  l'Écriture  (s)  :  Défe- 
sons-nous  du  juste,  car  il  nous  incommode,  et  s'est 
exprimé  en  ces  termes  :  Le  juste  sera  battu  de  verges; 
il  sera  tourmenté;  on  lui  crèvera  les  }reux;  et,  après 
avoir  souffert  toutes  sortes  de  maux,  il  sera  enfm 
crucifié. 

Saint  Clément  aurait  pu  ajouter  crue,  si  on  ne  creva 
pas  les  yeux  a  Jésus-Christ,  malgré  cette  prophétie 

{m)  Char).  X!ï.  —  (n)  Chap.  XXIV,  v.  17.  —  (0)  Nombres, 
chap.  XXIIÏ  ,  v.  7.  —  (p)  Chap.  I ,  v.  12.  —  (</)  Stromatcs  , 
liv.  VT,  j>.  63 8.  —  (»•)  Jbil,  liv.  V,  p,  601.  —  (s)  La  Sagesse, 
c!^).  [I ,  v.  12. 


PROPHÉTIES.  3q5 

de  Platon,  on  ne  lui  brisa  pas  non  plus  les  os,  quoi- 
qu'il soit  dit  dans  un  psaume*  (t)  :  Pendant  qu'on 
brise  mes  os,  mes  ennemis,  qui  me  persécutent, 
m'accablent  par  leurs  reproches.  Au  contraire,  saint 
Jean  (11)  dit  positivement  que  les  soldats  rompirent 
les  jambes  aux  deux  autres  qui  étaient  crucifiés  avec 
lui,  mais  qu'ils  ne  rompirent  point  celles  de  Jésus, 
afin  que  cette  parole  de  l'Écriture  fût  accomplie  (x)  : 
Vous  ne  briserez  aucun  de  ses  os. 

Cette  Ecriture,  citée  par  saint  Jean,  s'entendait  à  g 
la  lettre  de  l'agneau  pascal  que  devaient  manger  les  * 
Israélites,  mais  Jean-Baptiste  ayant  appelé  (?/)  Jésus 
l'agneau  de  Dieu,  non-seulement  on  lui  en  fit  depuis 
l'application,  mais  on  prétendit  môme  que  sa  mort 
avait  été  prédite  par  Confucius.  Spizeli  cite  l'Histoire 
de  la  Chine  par  Martini,  dans  laquelle  il  est  rapporté 
que  l'an  3g  du  règne  de  Ringi ,  des  chasseurs  tuèrent 
hors  des  portes  de  la  ville  un  animal  rare  que  les 
Chinois  appellent  kilin,  c'est-à-dire,  agneau  de  Dieu. 
A  cette  nouvelle  Confucius  frappa  sa  poitrine,  jeta  de 
profonds  soupirs,  et  s'écria  plus  d'une  fois  :  Kilin, 
qui  est-ce  qui  a  dit  que  vous  étiez  venu?  Il  ajouta  : 
Ma  doctrine  tend  à  sa  fin,  elle  ne  "sera  plus  d'aucun 
usage  dès  que  vous  paraîtrez. 

On  trouve  encore  une  autre  prophétie  du  même 
Confucius  dans  son  second  livre,  laquelle  on  ap- 
plique également  à  Jésus,  quoiqu'il  n'y  ooit  pas  dé- 

(t)  Ps.  4 1 ,  v.  1 1 .  —  (u)  Chap.  XIX ,  v.  3  2  et  3(6. 

[x)  Exode,  chap.  XIT,  v.  46?  et  Nombres,  chap.  IX, 'v.  12. 

(y)  Jean,  cîiap.  I,  v.  29  et  36. 


5gO  FROPHÉTIES, 

signé  sous  le  nom  d'agneau  de  Dieu.  La  voici  :  On  ne 
doit  pas  craindre  que*  lorsque  le  Saint,  l'attendu  des 
nations  sera  venu,  on  ne  rende  pas  à  sa  vertu  tout 
l'honneur  qui  lui  est  dû.  Ses  œuvres  seront  conformes 
aux  lois  du  ciel  et  de  la  terre. 

Ces  prophéties  contradictoires,  prises  dans  les 
livres  des  Juifs,  semblent  excuser  leur  obstination, 
et  peuvent  rendre  raison  de  l'embarras  de  nos  théo- 
logiens dans  leur  controverse  avec  eux.  De  plus, 
celles  que  nous  venons  de  rapporter  des  autres  peu- 
ples, prouvent  que  l'auteur  des  Nombres,  les  apôtres 
et  les  pères  reconnaissent  des  prophètes  chez  toutes 
les  nations.  C'est  ce  que  prétendent  aussi  les  Ara- 
bes (z),  qui  comptent  cent  vingt-quatre  mille  pro- 
phètes depuis  la  création  du  monde  jusqu'à  Mahomet, 
et  croient  que  chacun  d'eux  a  été  envoyé  à  une  nation 
particulière. 

Nous  parlerons  des  prophétesses  à  l'article  Si- 
bylles, 

SECTION    II. 

Il  est  encore  des  prophètes  :  nous  en  avions  deux 
à  Bicètre  en  1723;  l'un  et  l'autre  se  disaient  Elie, 
On  les  fouetta,  et  il  n'en  fut  plus  question. 

Avant  les  prophètes  des  Cévennes,  qui  tiraient  des 
coups  de  fusil  derrière  les  haies  au  nom  du  Seigneur 
en  1 704?  la  Hollande  eut  le  fameux  Pierre  Jurieu  qui 
publia  l'Accomplissement  des  prophéties.  Mais  que 
la  Hollande  n'en  soit  pas  trop  fière.  Il  était  né  en 

(a)  Histoire  des  Arabes ,  cb.  XX ,  pas  AbrahaïB  Echellensis. 


PROPHÉTIES.  3t97 

France  dans  une  petite  ville  appelée  Mer,  de  la  géné- 
ralité d'Orléans.  Cependant  il  faut  avouer  que  ce  ne 
fut  qu'à  Roterdam  que  Dieu  l'appela  à  la  prophétie. 

Ce  Jurieu  vit  clairement,  comme  bien  d'autres, 
dans  l'Apocalypse ,  que  le  pape  était  la  bête  (  a  )  ; 
qu'elle  tenait  poculum  aureum  penum  abominationum , 
la  coupe  d'or  pleine  d'abominations;  que  les  quatre 
premières  lettres  de  ces  quatre  mots  latins  formaient 
le  mot  papa;  que  par  conséquent  son  règne  allait 
finir;  que  les  Juifs  rentreraient  dans  Jérusalem;  qu'ils 
domineraient  sur  le  monde  entier  pendant  mille  ans, 
après  quoi  viendrait  Pantechrist;  puis  Jésus  assis  sur 
une  nuée  jugerait  les  vivans  et  les  morts. 

Jurieu  prophétise  expressément  (/;)  que  le  temps 
de  la  grande  révolution  et  de  la  chute  entière  du  pa- 
pisme <(  tombera  justement  sur  Tan  1689,  que  j'es- 
time, dit-il,  être  le  temps  de  la  vendange  apocalyp- 
tique ;  car  les  deux  témoins  ressusciteront  en  ce 
temps-là.  Après  quoi  la  France  doit  rompre  avec  le 
pape  avant  la  fin  du  siècle,  ou  au  commencement  de 
l'autre,  et  le  reste  de  l'empire  antichrétien  s'abolira 
partout.  » 

Cette  particule  disjonctive  ow,  ce  signe  du  doute 
n'était  pas  d'un  homme  adroit.  Il  ne  faut  pas  qu'un 
prophète  hésite.  Il  peut  être  obscur,  mais  il  doit  être 
sûr  de  son  fait. 

La  révolution  du  papisme  n'étant  point  arrivée 
en  1689,  comme  Pierre  Jurieu  l'avait  prédit,  il  fit 
faire  au  plus  vite  une  nouvelle  édition  où  il  assura 

(a)  Tome  I,  p.  187.  —  (h)  Tome  II,  p.  i33  et  i34. 

Dicl.  Pli.   7.  34 


3<)8  PROPHETIES. 

que  c'était  pour  1690.  Et,  ce  qui  est  étonnant ,  c'est 
que  cette  édition  fut  suivie  immédiatement  d'une 
autre.  Il  s'en  est  fallu  beaucoup  que  le  Dictionnaire 
de  Bayle  ait  eu  une  pareille  vogue  ;  mais  l'ouvrage  de 
Bayle  est  resté,  et  Pierre  Jurieu  n'est  pas  même  de- 
meuré dans  la  Bibliothèque  bleue  avec  Nostradamus. 
On  n'en  avait  pas  alors  pour  un  seul  prophète.  Un 
presbytérien  anglais,  qui  étudiait  à  Utrecht,  com- 
battit tout  ce  que  disait  Jurieu  sur  les  sept  fioles  et  les 
sept  trompettes  de  l'Apocalypse ,  sur  le  règne  de  mille 
ans,  sur  la  conversion  des  Juifs,  et  même  sur  Fante- 
christ.  Chacun  s'appuyait  de  l'autorité  de  Gocceîus , 
de  Coterus,  de  Drabicius,  de  Gommenius,  grands 
prophètes  précédens,  et  de  la  prophétesse  Christine. 
Les  deux  champions  se  bornèrent  à  écrire  ;  on  espérait 
qu'ils  se  donneraient  des  soufflets,  comme  Sédékia 
en  appliqua  un  à  Michée.,  en  lui  disant  :  Devine. 
comment  l'esprit  divin  a  passé  de  ma  main  sur  ta  jouet 
Mot  à  mot,  comment  l'esprit  a-t-il  passé  de  toi  II 
moi'}  Le  public  n'eut  pas  cette  satisfaction,  et  &e$k 
bien  dommage. 

SECTION  III. 

Il  n'appartient  qu'à  l'église  infaillible  de  fixer  le 
véritable  sens  des  prophéties;  car  les  Juifs  ont  tou- 
jours soutenu  avec  leur  opiniâtreté  ordinaire,  qu'au- 
cune prophétie  ne  pouvait  regarder  Jésus -Christ;  et 
les  pères  de  l'église  ne  pouvaient  disputer  contre  eux 
avec  avantage,  puisque,  hors  saint  Ephrem,  le  grand 
Origène  et  saint  Jérôme,  il  n'y  eut  jamais  aucun  père 
de  l'église  qui  sût  un  mot  d'hébreu. 


PROPHÉTIES.  399 

Ce  ne  fat  qu'au  neuvième  siècle  que  Raban  le 
Maure,  depuis  évêque  de  Maïence,  apprit  la  langue 
juive.  Son  exemple  fut  suivi  de  quelques  autres,  et 
alors  on  commença  à  disputer  avec  les  rabbins  sur 
le  sens  des  prophéties. 

Raban  fut  étonné  des  blasphèmes  qu'ils  pronon- 
çaient contre  notre  Sauveur,  l'appelant  bâtard,  impie, 
(ils  de  Panther ,  et  disant  qu'il  n'est  pas  permis  de 
prier  Dieu  sans  le  maudire  (c)  :  Quod  nulla  oratio 
posset  apud  Deum  accepta  esse  nisi  in  eâ  Dominum 
nostrum  Jesum-Christum  maledicant.  Confitentes  eum 
esseimpium  etfilium  impii,  id  est ynescio  cujus  œthnici 
quem  nominant  Panther a ,  à  quodicuntmatrem  Domini 
adalteratam. 

Ces  horribles  profanations  se  trouvent  en  plusieurs 
endroits  dans  le  Talmud,  dans  les  livres  duNizachon, 
dans  la  dispute  de  Rittangel,  dans  celles  de  Jechiel 
et  de  Nachmanides,  intitulées  le  Rempart  de  la  foi; 
et  surtout  dans  l'abominable  ouvrage  du  Toldos 
Jeschut. 

C'est  particulièrement  dans  le  prétendu  Rempart 
de  la  foi  du  rabbin  ïsaac,  que  l'on  interprète  toutes 
les  prophéties  qui  annoncent  Jésus  -  Christ  en  les 
appliquant  à  d'autres  personnes. 

C'est  là  qu'on  assure  que  la  Trinité  n'est  figurée 
dans  aucun  livre  hébreu,  et  qu'on  n'y  trouve  pas  la 
plus  légère  trace  de  notre  sainte  religion.  Au  con- 
traire, ils  allèguent  cent  endroits  qui,  selon  eux, 
disent  que  la  loi  mosaïque  doit  durer  éternellement. 

(ç]  Wegensileus  in  procemio }  p.  53. 


4ûO  PROPHÉTIES. 

Le  fameux  passage  qui  doit  confondre  les  Juifs  et 
faire  triompher  la  religion  chrétienne,  de  l'aveu  de 
tous  nos  grands  théologiens,  est  celui  dlsaïe  : 

a  Voici  une  vierge  sera  enceinte,  elle  enfantera  un 
fils,  et  son  nom  sera  Emmanuel;  il  mangera  du  beurre 
et  du  miel  jusqu'à  ce  qu'il  sache  rejeter  le  mal  et 
choisir  le  bien....  £t,  avant  que  l'enfant  sache  rejeter 
le  mal  et  choisir  le  bien,  la  terre  que  tu  as  en  détes- 
tation  sera  abandonnée  de  ses  deux  rois Et  l'Éter- 
nel sifflera  aux  mouches  des  ruisseaux  d'Egypte,  et 
aux  abeilles  qui  sont  au  pays  d'Assur....  Et  en  ce  jour- 
là  le  Seigneur  rasera  avec  un  rasoir  de  louage  le  roi 
d'Assur,  la  tête  et  le  poil  des  géniteires,  et  il  achèvera 
aussi  la  barbe....  Et  l'Eternel  médit  :  Prends  un 
grand  rouleau ,  et  y  écris  avec  une  touche  en  gros 
caractère,  qu'on  se  dépêche  de  butiner,  prenez  vite 
les  dépouilles....  Donc  je  pris  avec  moi  de  fidèles 
témoins,  savoir  Urie  le  sacrificateur,  et  Zacharie  fils 
de  Jeberecia....  Et  je  couchai  avec  la  prophétesse, 
elle  conçut  et  enfanta  un  enfant  mâle;  et  l'Éternel  me 
dit  :  Appelle  l'enfant  Maher-salal-has-bas.  Car,  avant 
que  l'enfant  sache  crier  mon  père  et  ma  mere ,  on  en- 
lèvera la  puissance  de  Damas,  et  le  butin  de  Samarie 
devant  le  roi  d'Assur.  » 

Le  rabbin  Isaac  affirme  ,  après  tous  les  autres 
docteurs  de  sa  loi,  que  le  mot  hébreu  aima  signifie 
tantôt  une  vierge,  tantôt  une  femme  mariée;  que 
Uuth  est  appelée  aima  lorsqu'elle  était  mère;  qu'une 
femme  adultère  est  quelquefois  même  nommée  al  m  ((  ; 
qu'il  ne  s'agit  ici  que  de  la  femme  du  prophète  Isaïe  ; 
que   son   fils  ne  s'appelle   point   Emmanuel  ,   ipais 


PROPHÉTIES.  4OI 

"Maher-salal-has-bas;  que,  quand  ce  fils  mangera  du 
beurre  et  du  miel,  les  deux  rois  qui  assiègent  Jéru- 
salem seront  chassés  du  pays,  etc.     - 

Ainsi  ces  interprètes  aveugles  de  leur  propre  re- 
ligion et  de  leur  propre  langue  combattent  contre 
l'église,  et  disent  obstinément  que  cette  prophétie  ne 
peut  regarder  Jésus-Christ  en  aucune  manière. 

On  a  mille  fois  réfuté  leur  explication  dans  nos 
langues  modernes.  On  a  employé  la  force,  les  gibets, 
les  roues,  les  flammes;  cependant  ils  ne  se  rendent 
pas  encore. 

«  Il  a  porté  nos  maladies,  il  a  soutenu  nos  doit 
leurs,  et  nous  l'avons  cru  affligé  de  plaies,  frappé  de 
Dieu  et  affligé.  » 

Quelque  frappante  que  cette  prédiction  puisse 
nous  paraître ,  ces  Juifs  obstinés  disent  qu'elle  n'a  nul 
rapport  avec  Jésus-Christ,  et  qu'elle  ne  peut  regarder 
que  les  prophètes  qui  étaient  persécutés  pour  les 
péchés  du  peuple. 

<(  Et  voila  que  mon  serviteur  prospérera  ,  sera 
honoré ,  et  élevé  très-haut.  » 

Ils  disent  encore  que  cela  ne  regarde  pas  Jésus- 
Christ,  mais  David;  que  ce  roi  en  effet  prospéra,  mais 
que  Jésus,  qu'ils  méconnurent,  ne  prospéra  pas. 

«  Voici  que  je  ferai  un  nouveau  pacte  avec  la 
maison. d'Israël  et  avec  la  maison  de  Juda.  » 

Ils  disent  que  ce  passage  ne  signifie,  selon  la  lettre 
et  selon  le  sens,  autre  chose  sinon,  je  renouvellerai 
mon  pacte  avec  Juda  et  avec  Israël.  Cependant  leur 
pacte  n'a  pas  été  renouvelé;  on  ne  peut  faire  un  plus 

34. 


402  PROPHÉTIES. 

mauvais  marche  que  celui  qu'ils  ont  fait.  N'importe, 
ils  sont  obstines. 

«  Et  toi,  Bethléem  d'Ephrata,qui  es  petite  dans  les 
milliers  de  Juda,  il  sortira  pour  toi  un  dominateur  en 
Israël ,  et  sa  sortie  est  depuis  le  commencement  jus- 
qu'au jour  d'à  jamais.  ». 

Ils  osent  nier  encore  que  cette  prophétie  soit  pour 
Jésus-Christ.  Ils  disent  qu'il  est  évident  que  Michée 
parle  de  quelque  capitaine  natif  de  Bethléem ,  qui 
remportera  quelque  avantage  à  la  guerre  contre  les 
Babyloniens;  car  il  parle  le  moment  d'après  de  l'his- 
toire de  Babylone  et  des  sept  capitaines  qui  élurent 
Darius.  Et,  si  on  démontre  qu'il  s'agit  du  Messie,  ils 
n'en  veulent  pas  convenir. 

Ces  Juifs  se  trompent  grossièrement  sur  Juda  qui 
devait  être  un  lion ,  et  qui  n'a  été  que  comme  un  âne 
sous  les  Perses,  sous  Alexandre,  sous  les  Séleucides, 
sous  les  Ptolomées,  sous  les  Romains,  sous  les  Arabes 
et  sous  les  Turcs. 

Ils  ne  savent  ce  qu'ils  entendent  par  le  Shilo,  et  par 
la  verge  3  et  par  la  cuisse  de  Juda,  La  verge  n'a  été  dans 
Juda  qu'un  temps  très-court;  ils  disent  des  pauvre- 
tés; mais  l'abbé  Houteviïle  n'en  dit-il  pas  beaucoup 
davantage  avec  ses  phrases,  son  néologisme  et  son 
éloquence  de  rhéteur,  qui  met  toujours  des  mots  à  la 
place  des  choses,  et  qui  se  propose  des  objections 
très- difficiles  pour  n'y  répondre  quo  par  du  ver- 
biage ? 

Tout  cela  est  donc  peine  perdue;  et  quand  l'abbé 
François  ferait  encore  un  livre  plus  gros,  quand  il  le 
[oindrait  aux  cinq  ou  six  mille  volumes  que  nous 


PROPRIETE,  4°3 

avons  sur  cette  matière,  nous  en  serions  plus  fatigués 
sans  avoir  avancé  d'un  seul  pas. 

On  se  trouve  donc  plongé  dans  un  chaos  qu'il  est 
impossible  à  la  faiblesse  de  l'esprit  humain  de  dé- 
brouiller jamais.  On  a  besoin ,  encore  une  fois,  d'une 
église  infaillible  qui  juge  sans  appel.  Car  enfin,  si  un 
Chinois,  un  Tartare,  un  Africain,  réduit  au  malheur 
de  n'avoir  que  du  bon  sens,  lisait  toutes  ces  prophé- 
ties, il  lui  serait  impossible  d'en  faire  l'application, 
ni  à  Jésus-Christ ,  ni  aux  Juifs ,  ni  à  personne.  Il  serait 
dans  Pétonnement,  dans  l'incertitude,  ne  concevrait 
rien,  n'aurait  pas  une  seule  idée  distincte.  Il  ne  pour- 
rait pas  faire  un  pas  dans  cet  abîme;  il  lui  faut  un 
guide.  Prenons  donc  l'église  pour  notre  guide,  c'est 
le  moyen  de  cheminer.  On  arrive  avec  ce  guide  non- 
seulement  au  sanctuaire  de  la  vérité,  mais  à  de  bons 
canonicats,  à  de  grosses  commanderies,  à  de  très- 
opulentes  abbayes  crossées  et  mitrées  dont  l'abbé  est 
appelé  monseigneur  par  ses  moines  et  par  ses  pay- 
sans, à  des  évêchés  qui  vous  donnent  le  titre  de 
prince;  on  jouit  de  la  terre,  et  on  est  sûr  de  posséder 
le  ciel  en  propre. 

PROPRIETE. 

Liberty  and  property ,  c'est  le  cri  anglais.  II  vaut 
mieux  que  saint  Georges  et  mon  droit,  saint  Denis  et 
mont-joie  ;  c'est  le  cri  de  la  nature. 

De  la  Suisse  à  la  Chine  les  paysans  possèdent  des 
terres  en  propre.  Le  droit  seul  de  conquête  a  pu  dans 
quelques  pays  dépouiller  les  hommes  d'un  droit  si 
naturel. 


4o4  PROPRIÉTÉ. 

L'avantage  général  d'une  nation  est  celui  du  sou- 
verain, du  magistrat  et  du  peuple ,  pendant  la  paix  et 
pendant  la  guerre.  Cette  possession  des  terres  accor- 
dées aux  paysans  est-elle  également  utile  au  trône  et 
aux  sujets  dans  tous  les  temps  ?  Pour  qu'elle  le  soit 
au  trône,  il  faut  qu'elle  puisse  produire  un  revenu 
plus  considérable  et  plus  de  soldats. 

Il  faut  donc  voir  si  le  commerce  et  la  population 
augmenteront.  Il  est  certain  que  le  possesseur  d'un 
terrain  cultivera  beaucoup  mieux  son  héritage  que 
celui  d'autrui.  L'esprit  de  propriété  double  la  force 
de  Fhomme.  On  travaille  pour  soi  et  pour  sa  famille 
avec  plus  de  vigueur  et  de  plaisir  que  pour  un  maître. 
L'esclave  qui  est  dans  la  puissance  d'un  autre,  a  peu 
d'inclination  pour  le  mariage.  Il  craint  souvent  même 
de  faire  des  esclaves  comme  lui.  Son  industrie  est 
étouffée,  son  âme  abrutie;  et  ses  forces  ne  s'exercent 
jamais  dans  toute  leur  élasticité.  Le  possesseur,  au 
contraire  ,  désire  une  femme  qui  partage  son  bon- 
heur, et  des  enfans  qui  l'aident  dans  son  travail.  Son 
épouse  et  ses  fils  font  ses  richesses.  Le  terrain  de  ce 
cultivateur  peut  devenir  dix  fois  plus  fertile  qu'aupa- 
ravant sous  les  mains  d'une  famille  laborieuse.  Le 
commerce  général  sera  augmenté.  Le  trésor  du  prince 
en  profitera.  La  campagne  fournira  plus  de  soldats. 
C'est  donc  évidemment  l'avantage  du  prince.  La  Po- 
logne serait  trois  fois  plus  peuplée  et  plus  riche  si  le 
paysan  n'était  pas  esclave. 

Ce  n'en  est  pas  moins  l'avantage  des  seigneurs. 
Qu  un  seigneur  possède  dix  mille  arpens  de  terre 
cultivés  par  des  serfs  ;  dix  mille  arpens  ne  lui  procu- 


PROPRIÉTÉ.  4°3 

reront  qu'un  revenu  très-faible,  souvent  absorbé  par 
les  réparations,  et  réduit  à  rien  par  l'intempérie  des 
saisons.  Que  sera-ce  si  la  terre  est  dune  plus  vaste 
étendue,  et  si  le  terrain  est  ingrat?  il  ne  sera  que  le 
maître  dune  vaste  solitude.  Il  ne  sera  réellement 
riche  qu'autant  que  ses  vassaux  le  seront.  Son  bon- 
heur dépend  du  leur.  Si  ce  bonheur  s'étend  jusqu'à 
rendre  sa  terre  trop  peuplée ,  si  le  terrain  manque  à 
tant  de  mains  laborieuses  (au  lieu  qu'auparavant  les 
mains  manquaient  au  terrain)  ,  alors  l'excédant  des 
cultivateurs  nécessaires  se  répand  dans  les  villes  , 
dans  les  ports  de  mer,  dans  les  ateliers  des  artistes, 
dans  les  armées.  La  population  aura  produit  ce  grand 
bien  ;  et  la  possession  des  terres  accordées  aux  cul- 
tivateurs ,  sous  la  redevance  qui  enrichit  les  sei- 
gneurs, aura  produit  cette  population. 

Il  y  a  une  autre  espèce  de  propriété  non  moins 
utile;  C'est  celle  qui  est  affranchie  de  toute  rede- 
vance, et  qui  ne  paie  que  les  tributs  généraux  impo- 
sés par  le  souverain  pour  le  bien  et  le  maintien  de 
l'état.  C'est  cette  propriété  qui  a  contribué  surtout  à 
la  richesse  de  l'Angleterre,  de  la  Fraiice  et  des  villes 
libres  d'Allemagne.  Les  souverains  qui  affranchirent 
les  terrains  dont  étaient  composés  leurs  domaines  , 
en  recueillirent  d'abord  un  grand  avantage ,  puis- 
qu'on acheta  chèrement  ces  franchises;  et  ils  en  reti- 
rent aujourd'hui  un  bien  plus  grand,  surtout  en  An- 
gleterre et  en  France ,  par  les  progrès  de  l'industrie 
et  du  commerce. 

L'Angleterre  donna  un  grand  exemple  au  seizième 
siècle  ,  lorsqu'on  affranchit  les  terres  dépendantes  de 


4o6  PROPRIÉTÉ. 

l'église  et  des  moines.  C'était  une  chose  bien  odieuse, 
bien  préjudiciable  à  un  état  de  voir  des  hommes 
voués  par  leur  institut  à  l'humilité  et  à  la  pauvreté  , 
devenus  les  maîtres  des  plus  belles  terres  du  royaume, 
traiter  les  hommes,  leurs  frères,  comme  des  animaux 
de  service,  faits  pour  porter  leurs  fardeaux.  La  gran- 
deur de  ce  petit  nombre  de  prêtres  avilissait  la  nature 
humaine.  Leurs  richesses  particulières  appauvris- 
saient le  reste  du  royaume.  L'abus  a  été  détruit,  et 
l'Angleterre  est  devenue  riche. 

Dans  tout  le  reste  de  l'Europe,  le  commerce  n'a 
fleuri,  les  arts  n'ont  été  en  honneur,  les  villes  ne  se 
sont  accrues  et  embellies,  que  quand  les  serfs  de  la 
couronne  et  de  l'église  ont  eu  des  terres  en  propriété, 
Et  ce  qu'on  doit  soigneusement  remarquer,  c'est  que, 
si  l'église  y  a  perdu  des  droits  qui  ne  lui  apparte- 
naient pas,  la  couronne  y  a  gagné  l'extension  de  ses 
droits  légitimes  :  car  l'église,  dont  la  première  insti- 
tution est  d'imiter  son  législateur  humble  et  pauvre, 
n'est  point  faite  originairement  pour  s'engraisser  du 
fruit  des  travaux  des  hommes;  et  le  souverain,  qui 
représente  l'état ,  doit  économiser  le  fruit  de  ces 
mêmes  travaux  pour  le  bien  de  l'ctat  même  et  pour 
la  splendeur  du  trône.  Partout  où  le  peuple  travaille 
pour  l'église,  l'état  est  pauvre  :  partout  où  le  peuple 
travaille  pour  lui  et  pour  le  souverain ,  l'état  est 
riche. 

C'est  alors  que  le  commerce  étend  partout  ses 
branches.  La  marine  marchande  devient  l'école  de  la 
marine  militaire.  De  grandes  compagnies  de  com- 
merce se  forment.  Le  souverain  trouve ,  dans  les 


PROPRIÉTÉ.  4°7 

temps  difficiles,  des  ressources  auparavant  incon- 
nues. Ainsi  dans  les  états  autrichiens,  en  Angleterre, 
en  France,  vous  voyez  le  prince  emprunter  facile- 
ment de  ses  sujets  cent  fois  plus  qu'il  n'en  pouvait 
arracher  par  îa  force,  quand  les  peuples  croupis- 
saient dans  la  servitude. 

Tous  les  paysans  ne  seront  pas  riches;  et  il  ne  faut 
pas  qu'ils  le  soient.  On  a  besoin  d'hommes  qui  n'aient 
que  leurs  bras  et  de  la  bonne  volonté.  Mais  ces 
hommes  mêmes,  qui  semblent  le  rebut  de  la  fortune, 
participeront  au  bonheur  des  autres.  Ils  seront  libres 
de  vendre  leur  travail  à  qui  voudra  le  mieux  payer. 
Cette  liberté  leur  tiendra  lieu  de  propriété.  L'espé- 
rance certaine  d'un  juste  salaire  les  soutiendra.  Ils 
élèveront  avec  gaieté  leur  famille  dans  leurs  métiers 
laborieux  et  utiles.  C'est  surtout  cette  classe  d'hom- 
mes si  méprisables  aux  yeux  des  puissans,  qui  fait 
la  pépinière  des  soldats.  Ainsi,  depuis  le  sceptre 
jusqu'à  la  faux  et  à  la  houlette,  tout  s'anime,  tout 
prospère,  tout  prend  une  nouvelle  force  par  ce  seul 
ressort. 

Après  avoir  vu  s'il  est  avantageux  à  un  état  que 
les  cultivateurs  soient  propriétaires ,  il  reste  à  voir 
jusqu'où  cette  concession  peut  s'étendre.  Il  est  arrivé 
dans  plus  d'un  royaume  que  le  serf  affranchi,  étant 
devenu  riche  par  son  industrie,  s'est  mis  à  la  place 
de  ses  anciens  maîtres  appauvris  ..par  leur  luxe.  Il  a 
acheté  leurs  terres,  il  a  pris  leurs  noms.  L'ancienne 
noblesse  a  été  avilie;  et  la  nouvelle  n'a  été  qu'enviée 
et  méprisée.  Tout  a  été  confondu.  Les  peuples  qui 


408  PROVIDENCE. 

ont  souffert  ces  usurpations  ont  été  le  jouet  des  na- 
tions qui  se  sont  préservées  de  ce  fléau. 

Les  erreurs  d'un  gouvernement  peuvent  être  une 
leçon  pour  les  autres.  Ils  profitent  du  bien  qu'il  a 
fait;  ils  évitent  le  mal  où  il  est  tombé. 

Il  est  si  aisé  d'opposer  le  frein  des  lois  à  la  cupi- 
dité et  à  l'orgueil  des  nouveaux  parvenus;  de  fixer 
l'étendue  des  terrains  roturiers  qu'ils  peuvent  ache- 
ter; de  leur  interdire  l'acquisition  des  grandes  terres 
seigneuriales  (  i  ) ,  que  jamais  un  gouvernement  ferme 
et  sage  ne  pourra  se  repentir  d'avoir  affranchi  la  ser- 
vitude et  d'avoir  enrichi  l'indigence.  Un  bien  ne  pro- 
duit jamais  un  mal  que  lorsque  ce  bien  est  poussé 
à  un  excès  vicieux,  et  alors  il  cesse  d'être  bien.  Les 
exemples  des  autres  nations  avertissent;  et  c'est  ce 
qui  fait  que  les  peuples  qui  sont  policés  les  derniers, 
surpassent  souvent  les  maîtres  dont  ils  ont  pris  les 
leçons. 

PROVIDENCE. 

J'étais  à  la  grille  lorsque  sœur  Fessue  disait  à 
sœur  Confite  :  La  Providence  prend  un  soin  visible 
de  moi,  vous  savez  comme  j'aime  mon  moineau;  il 

(i)  Ces  deux  dernières  lois  seraient  injustes.  Mais  si  on  vou- 
lait s'opposer  à  la  trop  grande  inégalité  des  richesses ,  et  qu'on 
n'eût  ni  assez  de  courage,  ni  une  politique  assez  éclairée  pour 
abolir  absolument  les  substitutions  et  les  droits  d'aînesse ,  on 
pourrait  restreindre  ce  privilège  aux  fiefs  possédés  par  la  no- 
blesse ancienne  ou  titrée.  Ce  serait  du  moins  agir  eonséqucm- 
ment,  d'après  un  principe  vicieux  à  la  vérité,  celui  de  favoriser 
les  distinctions  outre  les  états. 


PROVIDENCE.  409 

était  mort  si  je  n'avais  pas  dit  neuf  Ave  Maria  pour 
obtenir  sa  guérison.  Dieu  a  rendu  mon  moineau  à  la 
vie;  remercions  la  sainte  Vierge. 

Un  métaphysicien  lui  dit  :  Ma  sœur,  il  n'y  a  rien 
de  si  bon  que  des  Ave  Maria ,  surtout  quand  une  fille 
les  récite  en  latin  dans  un  faubourg  de  Paris;  mais 
je  ne  crois  pas  que  Dieu  s'occupe  beaucoup  de  votre 
moineau,  tout  joli  qu'il  est;  songez,  je  vous  prie, 
qu'il  a  d'autres  affaires.  Il  faut  qu'il  dirige  continuel- 
lement le  cours  de  seize  planètes  et  de  l'anneau  de 
Saturne,  au  centre  desquels  il  a  placé  le  soleil  qui 
est  aussi  gros  qu'un  million  de  nos  terres.  Il  a  des 
milliards  de  milliards  d'autres  soleils,  de  planètes  et 
de  comètes  à  gouverner.  Ses  lois  immuables  et  son 
concours  éternel  font  mouvoir  la  nature  entière  :  tout 
est  lié  à  son  trône  par  une  chaîne  infinie  dont  aucun 
anneau  ne  peut  jamais  être  hors  de  sa  place.  Si  des 
Ave  Maria  avaient  fait  vivre  le  moineau  de  sœur 
Fessue  un  instant  de  plus  qu'il  ne  devait  vivre  ^  ces 
Ave  Maria  auraient  violé  toutes  les  lois  posées  de 
toute  éternité  par  le  grand  Etre  ;  vous  auriez  dérangé 
l'univers,  il  vous  aurait  fallu  un  nouveau  monde,  un 
nouveau  Dieu,  un  nouvel  ordre  de  choses, 

SŒUR  FESSUE. 

Quoi  !  vous  croyez  que  Dieu  fasse  si  peu  de  cas  de 

sœur  Fessue? 

LE  MÉTAPHYSICIEN. 

Je  suis  fâché  de  vous  dire  que  vous  n'êtes  comme 
moi  qu'un  petit  chaînon  imperceptible  de  la  chaîne 
infinie;  que  vos  organes,  ceux  de  votre  moineau  at 

Dict.  Ph.  7.  35 


4*0  PROVIDENCE. 

les  miens  sont  destinés  à  subsister  un  nombre  déter- 
miné  de  minutes  dans  ce  faubourg  de  Paris. 

SŒUR  FESSUE. 

S'il  est  ainsi ,  j'étais  prédestinée  à  dire  un  nombre 
déterminé  ftAvc  Maria, 

LE  MÉTAPHYSICIEN. 

Oui  ;  mais  ils  n'ont  pas  forcé  Dieu  à  prolonger  la 
vie  de  votre  moineau  au  delà  de  son  terme.  La  consti- 
tution du  monde  portait  que  dans  ce  couvent,  à  une 
certaine  heure ,  vous  prononceriez  comme  un  perro- 
quet certaines  paroles  dans  une  certaine  langue  que 
vous  n'entendez  point;  que  cet  oiseau,  né  comme 
vous  par  Faction  irrésistible  des  lois  générales,  ayant 
été  malade,  se  porterait  mieux;  que  vous  vous  ima- 
gineriez l'avoir  guéri  avec  des  paroles,  et  que  nous 
aurions  ensemble  cette  conversation. 

SŒUR  FESSUE. 

Monsieur,  ce  discours  sent  l'hérésie.  Mon  confes- 
seur, le  révérend  père  de  Menou ,  en  inférera  que 
vous  ne  croyez  pas  à  la  Providence. 

LE  MÉTAPHYSICIEN. 

Je  crois  la  Providence  générale,  ma  chère  sœur, 
celle  dont  est  émanée  de  toute  éternité  la  loi  qui  règle 
toute  chose,  comme  la  lumière  jaillit  du  soleil  ;  mais 
je  ne  crois  point  qu'une  Providence  particulière 
change  l'économie  du  monde  pour  votre  moineau  ou 
pour  votre  chat. 

SŒUR  FESSUE. 

Mais  pourtant,  si  mou  confesseurvous  dit,  comme 
il  me  l'a  dit  à  moi ,  que  Dieu  change  tous  les  jours  ses 
volontés  en  faveur  des  âmes  dévotes? 


PUISSANCE.  4j  i 

LE  MÉTAPHYSICIEN. 

Il  me  dira  la  plus  plate  bêtise  qu'un  confesseur  de 
filles  puisse  dire  à  un  homme  qui  pense. 

SŒUR  FESSUE. 

Mon  confesseur  une  bête  !  sainte  Vierge  Marie  ! 

LE   MÉTAPHYSICIEN. 

Je  ne  dis  pas  cela;*  je  dis  qu'il  ne  pourrait  justifier 
que  par  une  bêtise  énorme  les  faux  principes  qu'il 
vous  a  insinués,  peut-être  fort  adroitement,  pour 
Vous  gouverner. 

SŒUR  FESSUE. 

Ouais!  j'y  penserai;  cela  mérite  réflexion. 
PUISSANCE,  TOUTE-PUISSANCE. 

Je  suppose  que  celui  qui  lira  cet  article  est  con- 
vaincu que  ce  monde  est  formé  avec  intelligence  ,s 
et  qu'un  peu  d'astronomie  et  d'anatomie  suffisent 
pour  faire  admirer  cette  intelligence  universelle  et 
suprême. 

Encore  une  fois,  Mens  agitât  molem*  (Virgile, 
En.Vl,  727.) 

Peut-il  savoir  par  lui-même  si  cette  intelligence 
est  toute -puissante,  c'est-à-dire,  infiniment  puis- 
sante ?  A-t-il  la  moindre  notion  de  l'infini ,  pour  com- 
prendre ce  que  c'est  qu'une  puissance  infinie  ? 

Le  célèbre  historien  philosophe  David  Hume 
dit  (a)  :  «  Un  poids  de  dix  onces  est  enlevé  dans  la 
balance  par  un  autre  poids;  donc  cet  autre  poids  est 

(a)  Particular  providence,  page  35g. 


4  I  2  PUISSANCE. 

de  plus  de  dix  onces;  mais  on  ne  peut  apporter  de 
raison  pourquoi  il  doit  être  de  cent.  » 

On  peut  dire  de  même  :  Tu  reconnais  une  intelli- 
gence suprême  assez  forte  pour  te  former,  pour  te 
conserver  un  temps  limité  ,  pour  te  récompenser  , 
pour  te  punir.  En  sais-tu  assez  pour  te  démontrer 
qu'elle  peut  davantage  ? 

Comment  peux-tu  te  prouver  par  ta  raison  que  cet 
être  peut  plus  qu'il  n'a  fait? 

La  vie  de  tous  les  animaux  est  courte.  Pouvait-il 
la  faire  plus  longue? 

Tous  les  animaux  sont  la  pâture  les  uns  des  autres 
sans  exception  :  tout  naît  pour  être  dévoré.  Pouvait- 
il  former  sans  détruire  ? 

Tu  ignores  quelle  est  sa  nature.  Tu  ne  peux  donc 
savoir  si  sa  nature  ne  l'a  pas  forcé  de  ne  faire  que  les 
choses  qu'il  a  faites. 

Ce  globe  n'est  qu'un  vaste  champ  de  destruction 
et  de  carnage.  Ou  le  grand  Être  a  pu  en  faire  une  de- 
meure éternelle  de  délices  pour  tous  les  êtres  Sensi- 
bles, ou  il  ne  l'a  pas  pu.  S'il  l'a  pu  et  s'il  ne  l'a  pas 
fait,  crains  de  le  regarder  comme  malfesant;  mais,  s'il 
ne  l'a  pu ,  ne  crains  point  de  le  regarder  comme  une 
puissance  très -grande,  circonscrite  par  sa  nature 
dans  ses  limites. 

Qu'elle  soit  infinie  ou  non ,  cela  ne  t'importe.  Il  est 
indifférent  à  un  sujet  que  son  maître  possède  cinq 
cents  lieues  de  terrain  ou  cinq  mille,  il  n'en  est  ni 
plus  ni  moins  sujet. 

Lequel  serait  plus  injurieux  à  cet  Être  ineffable  de 


PUISSANCE.  4*3 

dire  :  Il  a  fait  des  malheureux  sans  pouvoir  s'en  dis- 
penser, ou  il  les  a  faits  pour  son  plaisir? 

Plusieurs  sectes  le  représentent  comme  cruel  ; 
d'autres,  de  peur  d'admettre  un  Dieu  méchant,  ont 
l'audace  de  nier  son  existence.  Ne  vaut-il  pas  mieux 
dire  que  probablement  la  nécessité  de  sa  nature  et 
celle  des  choses  ont  tout  déterminé  ? 

Le  monde  est  le  théâtre  du  mal  moral  et  du  mal 
physique  ;  ,on  ne  le  sent  que  trop  :  et  le  Tout  est  bien 
de  Shaftesbury,  de  Boiingbroke  et  de  Pope,  n'est 
qu'un  paradoxe  de  bel  esprit,  une  mauvaise  plai- 
santerie. 

Les  deux  principes  de  Zoroastre  et  de  Manès ,  tant 
ressassés  par  Bayle,  sont  une  plaisanterie  plus  mau- 
vaise encore.  Ce  sont,  comme  on  Ta  déjà  observé, 
les  deux  médecins  de  Molière ,  dont  l'un  dit  à  l'autre  : 
Passez-moi  l'émétique ,  et  je  vous  passerai  la  saignée. 
Le  manichéisme  est  absurde  ;  et  voilà  pourquoi  il  a 
eu  un  si  grand  parti. 

J'avoue  que  je  n'ai  point  été  éclairé  par  tout  ce 
que  dit  Bayle  sur  les  manichéens  et  sur  les  pauli- 
ciens.  C'est  de  la  controverse  ;  j'aurais  voulu  de  la 
pure  philosophie.  Pourquoi  parler  de  nos  mystères  à 
Zoroastre  ?  Dès  que  vous  osez  traiter  nos  mystères , 
qui  ne  veulent  que  de  la  foi  et  non  du  raisonnement  ? 
vous  vous  ouvrez  des  précipices. 

Le  fatras  de  notre  théologie  scolastique  n'a  rien  à 
faire  avec  le  fatras  des  rêveries  de  Zoroastre. 

Pourquoi  discuter  avec  Zoroastre  le  péché  ori- 
ginel? il  n'en  a  jamais  été  question  que  du  temps  de 


35. 


4  I  4  PUISSANCE. 

saint  Augustin.  Zoroastre,  ni  aucun  législateur  de 
l'antiquité  n'en  avait  entendu  parler. 

Si  vous  disputez  avec  Zoroastre,  mettez  sous  la 
clef  l'ancien  et  le  nouveau  Testament  qu'il  ne  con- 
naissait pas,  et  qu'il  faut  révérer  sans  vouloir  les 
expliquer. 

Qu'aurais-je  donc  dit  à  Zoroastre  ?  ma  raison  ne 
peut  admettre  deux  dieux  qui  se  combattent ,  cela 
n'est  bon  que  dans  un  poëme  où  Minerve  se  querelle 
avec  Mars.  Ma  faible  raison  est  bien  plus  contente  d'un 
seul  grand  Être ,  dont  Fessence  était  de  faire ,  et  qui 
a  fait  tout  ce  que  sa  nature  lui  a  permis,  qu'elle  n'est 
satisfaite  cle  deux  grands  Êtres  ,  dont  l'un  gâte  tous 
les  ouvrages  de  l'autre.  Votre  mauvais  principe  Ari- 
mane  n'a  pu  déranger  une  seule  des  lois  astronomi- 
ques et  physiques  du  bon  principe  Oromase;  tout 
marche  avec  la  plus  grande  régularité  dans  les  cieux. 
Pourquoi  le  méchant  Arimane  n'aurait-il  eu  de  puis- 
sance que  sur  ce  petit  globe  de  la  terre? 

Si  j'avais  été  Arimane,  j'aurais  attaqué  Oromase 
dans  ses  belles  et  grandes  provinces  de  tant  de  soleils 
et  d'étoiles.  Je  ne  me  serais  pas  borné  à  lui  faire  la 
guerre  dans  un  petit  village. 

Il  y  a  beaucoup  de  mal  dans  ce  village  :  mais  d'où 
savons-nous  que  ce  mal  n'était  pas  inévitable? 

Vous  êtes  forcé  d'admettre  une  intelligence  ré- 
pandue dans  l'univers;  mais  i°.  savez -vous,  par 
exemple ,  si  cette  puissance  s'étend  jusqu'à  prévoir 
l'avenir?  Vous  l'avez  assuré  mille  fois;  mais  vous 
n'avez  jamais  pu  ni  le  prouver ,  ni  le  comprendre. 
Vous  ne  pouvez  savoir  comment  un  être  quelconque 


PUISSANCE.  4*5 

voit  ce  qui  n'est  pas.  Or,  l'avenir  n'est  pas;  donc  nul 
être  ne  peut  le  voir.  Vous- vous-  réduisez  à  dire  qu'il 
prévoit;  mais  prévoir,  c'est  conjecturer  (b). 

Or  un  Dieu  qui,  selon  vous,  conjecture,  peut  se 
tromper.  Il  s'est  réellement  trompé  dans  votre  sys- 
tème; car,  s'il  avait  prévu  que  son  ennemi  empoison- 
nerait ici-bas  toutes  ses  œuvres ,  il  ne  les  aurait  pas 
produites;  il  ne  se  serait  pas  préparé  lui-même  la 
honte  d'être  continuellement  vaincu. 

2°.  Ne  lui  fais-je  pas  bien  plus  d  honneur  en  disant 
qu'il  a  fait  tout  par  la  nécessité  de  sa  nature  ,  que 
vous  ne  lui  en  faites  en  lui  suscitant  un  ennemi  qui 
défigure,  qui  souille ,  qui  détruit  ici-^bas  toutes  ses 
œuvres  ? 

3°.  Ce  n'est  point  avoir  de  Dieu  une  idée  indigne  ; 
que  de  dire  qu'ayant  formé  des  milliards  de  mondes 
où  la  mort  et  le  mal  n'habitent  point ,  il  a  fallu  que  le 
mal  et  la  mort  habitassent  dans  celui-ci. 

4°.  Ce  n'est  point  rabaisser  Dieu  que  de  dire  qu'il 
ne  pouvait  former  l'homme  sans  lui  donner  de  l'a- 
mour-propre  ;  que  cet  amour  propre  ne  pouvait  le  *• 
conduire  sans  1  égarer  presque  toujours;  que  ses  pas- 
sions sont  nécessaires,  mars  qu'elles  sont  funestes; 
que  la  propagation  ne  peut  s'exécuter  sans  désirs; 
que  ces  désirs  ne  peuvent  animer  l'homme  sans  que- 
relles; que  ces  querelles  amènent  nécessairement  des 
guerres,  etc. 

5°.  En  voyant  une  partie  des  combinaisons  du 
règne  végétal,  animal  et  minéral,  et  ce  globe  percé 

(b)  C'est  le  sentiment  des  sociniens. 


4  ï  6  PUISSANCE. 

partout  comme  un  crible ,  d'où  tant  d'exhalaisons 
s'échappent  en  foule,  quel  sera  le  philosophe  assez 
hardi  ou  le  scolastiquc  assez  imbécile  pour  voir  clai- 
rement que  la  nature  pouvait  arrêter  les  effets  des 
volcans,  l'es  intempéries  de  l'atmosphère ,  la  violence 
des  vents,  les  pestes,  et  tous  les  fléaux  destructeurs? 

6°.  Il  faut  être  bien  puissant,  bien  fort,  bien  in- 
dustrieux ,  pour  avoir  formé  des  lions  qui  dévorent 
des  taureaux,  et  produit  des  hommes  qui  inventent 
des  armes  pour  tuer  d'un  seul  coup ,  non-seulement 
les  taureaux  et  les  lions,  mais  encore  pour  se  tuer  les 
uns  les  autres.  Il  faut  être  très-puissant  pour  avoir  fait 
naître  des  araignées  qui  tendent  des  filets  pour  prendre 
des  mouches  ;  mais  ce  n'est  pas  être  tout-puissant,  in- 
finiment puissant. 

7°.  Si  le  grand  Etre  avait  été  infiniment  puissant, 
il  n'y  a  nulle  raison  pour  laquelle  il  n'aurait  pas  fait 
les  animaux  sensibles  infiniment  heureux  ;  il  ne  l'a  pas 
fait ,  donc  il  ne  l'a  pas  pu. 

8°.  Toutes  les  sectes  des  philosophes  ont  échoré 
contre  l'écueil  du  mal  physique  et  moral.  Il  ne  rostc 
que  d'avouer  que  Dieu,  ayant  agi  pour  le  mieux,,  ira 
pu  agir  mieux. 

9°.  Cette  nécessité  tranche  toutes  les  difficultés  et 
fiait  toutes  les  disputes.  Nous  n'avons  pas  le  front  de 
dire ,  tout  est  bien;  nous  disons ,  tout  est  le  moins  mal 
qu'il  se  pouvait. 

io°.  Pourquoi  un  enfant  meurt-il  souvent  dans  le 
sein  de  sa  mère?  Pourquoi  un  autre,  ayant  eu  le  mal- 
heur de  naître  ,  est-il  réservé  à  des  tourmens  aussi 
longs  que  sa  vie ,  terminés  par  une  mort  affreuse  ? 


PUISSANCE.  4r7 

Pourquoi  la  source  de  la  vie  a-t-elle  été  empoi- 
sonnée dans  toute  la  terre  depuis  la  découverte  de 
l'Amérique  ?  Pourquoi  ,  depuis  le  septième  siècle  de 
notre  ère  vulgaire,  la  petite-vérole  emporte-t-elle  la 
huitième  partie  du  genre  humain  ?  Pourquoi  de  tout 
temps  les  vessies  ont-elles  été  sujettes  à  être  des  car- 
rières de  pierres?  Pourquoi  la  peste  ,  la  guerre  ,  la 
famine  et  l'inquisition?  Tournez-vous  de  tous  les 
sens,  vous  ne  trouverez  d'autre  solution,  sinon  que 
tout  a  été  nécessaire. 

i  Je  parle  ici  aux  seuls  philosophes  et  non  pas  aux 
théologiens.  Nous  savons  que  la  foi  est  le  fil  du  laby- 
rinthe. Nous  savons  bien  que  la  chute  d'Adam  et  d'Eve , 
le  péché  originel,  la  puissance  immense  donnée  aux 
diables,  la  prédilection  accordée  par  le  grand  Être 
au  peuple  juif,  et  le  baptême  substitué  à  l'amputation 
du  prépuce,  sont  les  réponses  qui  éclaircissent  tout. 
Nous  n'avons  argumenté  que  contre  Zoroastre  et  non 
contre  l'université  de  Conimbre  ou  Coimbïo  5  à  la- 
quelle nous  nous  soumettons  dans  nos  articles.  (Voyez 
les  Lettres  de  Memmius  à  Gicéron ,  et  répondez -y,  si 
vous  pouvez.) 

PUISSANCE. 

Les  deux  puissances. 

SECTION   PREMIÈRE. 

Quiconque  tient  le  sceptre  et  l'encensoir,  a  les 
deux  mains  fort  occupées.  On  peut  le  regarder  comme 
un  homme  fort  habile,  s'il  commande  à  des  peuples 
qui  ont  le  sens  commun  :  mais  s'il  n'a  affaire  qu'à  des 


4  I  3  PUISSANCE. 

imbéciles ,  à  des  espèces  de  sauvages,  on  peut  le 
comparer  au  cocher  de  Bernier,  que  son  maître  ren- 
contra un  jour  dans  un  carrefour  de  Déli,  haranguant 
la  populace  et  lui  vendant  de  l'orviétan.  Quoi  ! 
Lapierre,  lui  dit  Bernier,  tu  es  devenu  médecin  ?  Oui, 
monsieur,  lui  répondit  le  cocher;  tel  peuple ^  tel 
charlatan. 

Le  daïri  des  Japonais,  le  dalai-lama  du  Tibet 
auraient  pu  en  dire  autant.  Numa  Pompilius  même, 
avec  son  Egérie ,  aurait  fait  la  même  réponse  à. 
Bernier.  Melchisédech  était  probablement  dans  le 
cas,  aussi-bien  que  cet  Anius  dont  parle  Yirgile  au 
troisième  chant  de  l'Enéide. 

Rex  Anius,  rex  idem  hominum  Phœhique  sacerclos,] 
.__      Vittis  et  sacra  redimitus  temporalaurcr. 

(v.8o,  81.) 

Je  ne  sais  quel  translateur  du  seizième  siècle,  a 
translaté  ainsi  ces  vers  de  Virgile. 

Anius  qui  fat  roi  tout  ainsi  qu'il  fut  prêtre , 
Mange  à  deux  râteliers ,  et  doublement  est  maître. 

Ce  charlatan  Anius  n'était  roi  que  de  l'île  dé  Dé- 
los,  très-chétif  royaume,  qui,  après  celui  de  Melchi- 
sédech et  dTvetot,  était  un  des  moins  considérables 
de  la  terre;  mais  le  culte  d'Apollon  lui  avait  donné 
une  grande  réputation  :  il  suffit  d'un  saint  pour  mettre 
tout  un  pays  en  crédit. 

Trois  électeurs  allemands  sont  plus  puissans 
qu'Anius,  et  ont  comme  lui  le  droit  de  mitre  et  de 
couronne,  quoique  subordonnés,  du  moins  en  ap- 
parence, à  l'empereur  romain,  qui  s'est  que  Tempe- 


PUISSANCE.  4J9 

reur  d'Allemagne.  Mais  de  tous  les  pays  où  la  pléni- 
tude du  sacerdoce  et  la  plénitude  de  la  royauté 
constituent  la  puissance  la  plus  pleine -qu^on  puisse 
imaginer,  c'est  Rome  moderne. 

Le  pape  est  regardé,  dans  la  partie  de  l'Europe 
catholique,  comme  le  premier  des  rois  et  le  premier 
des  prêtres.  Il  en  fut  de  même  dans  la  Rome  qu'on 
appelle  païenne;  Jules-César  était  à  la  fois  grand- 
pontife,  dictateur,  guerrier,  vainqueur,  très-éloquent, 
très-galant,  en  tout  le  premier  des  hommes,  et  à  qui 
nul  moderne  n'a  pu  être  comparé ,  excepté  dans  une 
épître  dédicatoire. 

Le  roi  d'Angleterre  possède  à  peu  près  les  mêmes 
dignités  que  le  pape  en  qualité  de  chef  de  l'église. 

L'impératrice  de  Russie  est  aussi  maîjresse  abso- 
lue de  son  clergé  dans  l'empire  le  plus  vaste  qui  soit 
sur  la  terre.  L'idée  qu'il  peut  exister  deux  puissances 
opposées  l'une  à  l'autre  dans  un  même  état,  y  est  re- 
gardée par  le  clergé  même  comme  une  chimère  aussi 
absurde  que  pernicieuse. 

Je  dois  rapporter  à  ce  propos  une  lettre  que  l'im- 
pératrice de  Russie,  Catherine  II,  daigna  m'écrire  au 
montKrapac,  le  22  auguste  1765,  et  dont  elle  m'a 
permis  de  faire  usage  dans  l'occasion. 

«  Des  capucins  qu'on  tolère  à  Moscou  (  car  la  to- 
lérance est  générale  dans  cet  empire,  il  n'y  a  que  les 
jésuites  qui  ny  sont  pas  soufferts)  (1),  s'étant  opiniâ- 
tres cet  hiver  à  ne  pas  vouloir  enterrer  un  Français 

(  1  )  On  a  commencé  à  les  y  souffrir  depuis  qu'ils  ont  été  dé-' 
Iruits  par  le  pape ,  parce  qu'ils  ne  peuvent  plus  être  dangereux. 


4^0  PUISSANCE. 

qui  était  mort  subitement,  sous  prétexte  qu'il  n'avait 
pas  reçu  les  sacremeris,  Abraham  Chaumeix  fit  un 
factum  contre  eux  pour  leur  prouver  qu'ils  devaient 
enterrer  un  mort.  Mais  ce  factum,  ni  deux  réquisi- 
tions du  gouverneur  ne  purent  porter  ces  pères  à 
obéir.  A  la  fin  on  leur  fit  dire  de  choisir,  ou  de  passer 
la  frontière,  ou  d'enterrer  ce  Français.  Ils  partirent, 
et  j'envoyai  d'ici  des  augustins  plus  dociles  qui ,  voyant 
qu'il  n'y  avait  pas  à  badiner,  firent  tout  ce  qu'on  vou- 
lut. Voilà  donc  Abraham  Chaumeix  en  Russie  qui  de- 
vient raisonnable;  il  s'oppose  à  la  persécution.  S'il 
prenait  de  l'esprit,  il  ferait  croire  les  miracles  aux 
plus  incrédules;  mais  tous  les  miracles  du  monde 
n'effaceront  pas  sa  honte  d'avoir  été  le  délateur  de 

l'Encyclopédie , 

«  L'es  sujets  de  l'église  souffrant  des  vexations  sou- 
vent tyranniques ,  auxquelles  les  fréquens  change- 
mens  de  maîtres  contribuaient  encore  beaucoup  ,  se 
révoltèrent  vers  la  fin  du  règne  de  l'impératrice  Elisa- 
beth, et  ils  étaient  à  mon  avènement  plus  de  cent  mille 
en  armes.  C'est  ce  qui  fit  qu'en  1 762  j'exécutai  le  pro- 
jet de  changer  entièrement  l'administration  des  biens 
du  clergé,  et  de  fixer  ses  revenus.  Arsène,  évêque  de 
Piostou,  s'y  opposa,  poussé  par  quelques-uns  de  ses 
confrères,  qui  ne  trouvèrent  pas  à  propos  de  se  nom- 
mer. Il  envoya  deux  mémoires  où  il  voulait  établir  le 
principe  absurde  des  deux  puissances,  Il  avait  déjà 
fait  cette  tentative  du  temps  de  l'impératrice  Elisa- 
beth; on  s'était  contenté  de  lui  imposer  silence;  mais 
son  insolence  et  sa  folie  redoublant,  il  fut  jugé  par 
le  métropolitain  de  Novogorod  et  par  le  synode  en- 


PUISSANCE.  4^1 

tier,  condamné  comme  fanatique,  coupable  d'une 
entreprise  contraire  à  la  foi  orthodoxe  autant  qu'au 
pouvoir  souverain;  déchu  de  sa  dignité  et  de  la  prê- 
trise, et  livré  au  bras  séculier.  Je  lui  fis  grâce,  et 
je  me  contentai  de  le  réduire  à  la  condition  de 
moine.  » 

Telles  sont  ses  propres  paroles  ;  il  en  résulte  qu'elle 
sait  soutenir  l'église  et  la  contenir;  qu'elle  respecte 
l'humanité  autant  qttfe  la  religion  ;  qu'elle  protège  le 
laboureur  autant  que  le  prêtre  ;  que  tous  les  ordres  de 
l'état  doivent  la  bénir. 

J'aurai  encore  l'indiscrétion  de  transcrire  ici  un 
passage  d'une  de  ses  lettres  (  28  novembre  1  y 66.) 

<(  La  tolérance  est  établie  chez  nous;  elle  fait  loi 
de  l'état;  il  est  défendu  de  persécuter.  Nous  avons,  il 
est  vrai,  des  fanatiques  qui,  faute  de  persécution,  se 
brûlent  eux-mêmes;  mais,  si  ceux  des  autres  pays  en 
fesaient  autant,  il  n'y  aurait  pas  grand  mal,  le  monde 
en  serait  plus  tranquille,  et  Calas  n'aurait  pas  été 
roué. » 

Ne  croyez  pas  qu'elle  écrive  ainsi  par  un  enthou- 
siasme passager  et  vain,  qu'on  désavoue  ensuite  dans 
la  pratique,  ni  même  par  le  désir  louable  d'obtenir 
dans  l'Europe  les  suffrages  des  hommes  qui  pensent 
et  qui  enseignent  à  penser.  Elle  pose  ces  principes 
pour  base  de  son  gouvernement.  Elle  a  écrit  de  sa 
main  dans  le  conseil  des  législations,  ces  paroles 
qu'il  faut  graver  aux  portes  de  toutes  les  villes. 

<(  Dans  un  grand  empire ,  qui  étend  sa  domination 
sur  autant  de  peuples  divers  qu'il  y  a  de  différentes 
Dict.  ph.  7.  36 


4^2  PUISSANCE. 

croyances  parmi  les  hommes ,  la  faute  la  plus  nuisible 
serait  l'intolérance.  »; 

Remarquez  qu'elle  n'hésite  pas  de  mettre,  ^intolé- 
rance au  rang  des  fautes,  j'ai  presque  dit  des  délits. 
Ainsi  une  impératrice  despotique  détruit  dans  le  fond 
du  nord  la  persécution  et  l'esclavage,  tandis  que  dans 

le  midi 

'  (a)  Jugez  après  cela.,  monsieur,  s'il  se  trouvera  un 
honnête  homme  dans  l'Europe  qui  ne  sera  pas  prêt  à 
signer  le  panégyrique  que  tous  méditez.  Non-seule- 
ment cette  princesse  est  tolérante ,  mais  elle  veut  que 
ses  voisins  le  soient.  Voilà  la  première  fois  qu'on  a 
déployé  le  pouvoir  suprême  pour  établir  la  liberté  de 
conscience.  C'est  la  plus  grande  époque  que  je  con- 
naisse dans  Thistoire  moderne. 

C'est  à  peu  près  ainsi  que  les  anciens  Persans  dé- 
fendirent aux  Carthaginois  d'immoler  des  hommes. 

Elût  à  Dieu  qu'au  lieu  des  barbares  qui  fondirent 
autrefois  des  plaines  de  la  Scythie  et  des  montagnes 
de  rimmaus  et  du  Caucase  vers  les  Alpes  et  les  Pyré- 
nées pour  tout  ravager,  ou  vît  descendre  aujourd'hui 
des  armées  pour  renvmser  le  tribunal  de  l'inquisition, 
tribunal  plus  horrible  que  les  sacrifices  de  sang  hu- 
main tant  reprochés  à  nos  pères  ! 

Enfin  ce  génie  supérieur  veut  faire  entendre  à  ses 
voisins  ce  que  l'on  commence  à  comprendre  en  Eu- 
rope, que  des  opinions  métaphysiques  inintelligibles, 
qui  sont  les  filles  de  l'absurdité,  sont  les  mères  de  la 


[a)  Ceci  est  tiré  dune  lettre  du  citoyen  du  montKrapac,  dans 
laquelle  se  trouve  l'extrait  de.  la  lettre  de  l'impératrice. 


PUISSANCE.  [423 

discorde  ;  et  que  Féglise  au  lieu  de  dire  :  Je  viens  ap* 
porter  le  glaive  et  non  la  paix,  doit  dire  hautement  : 
J'apporte  la  paix,  et  non  le  glaive.  Aussi  l'impératrice 
ne  veut-elle  tirer  l'épée  que  contre  ceux  qui  veulent 
opprimer  les  dissidens. 

section  ir. 

Conversation  du  révérend  père  Bouvet ,  missionnaire  de  la  conU 
pagnie  de  Jésus ,  avec  V empereur  Cam-hi ,  en  présence  de 
frère  Àttiret,  jésuite ,  tirée  des  mémoires  secrets  de  la  mission, 
en  1772. 

PÈRE  BOUVET. 

Oui,  sacrée  majesté,  dès  que  vous  aurez  eu  le 
tonheur  de  vous  faire  baptiser  par  moi ,  comme  je 
l'espère,  vous  serez  soulagé  de  la  moitié  du  fardeau- 
immense  qui  vous  accable.  Je  vous  ai  parlé  de  la 
fable  d'Atlas  qui  portait  le  ciel  sur  ses  épaules.  Her- 
cule le  soulagea  et  porta  le  ciel.  Vous  êtes  l'Atlas,  et 
Hercule  est  le  pape.  Il  y  aura  deux  puissances  dans 
votre  empire.  Notre  bon  Clément  XI  sera  la  première. 
Ainsi  vous  goûterez  le  plus  grand  des  biens;  celui 
d'être  oisif  pendant  votre  vie ,  et  d'être  sauvé  après 
votre  mort. 

l'empereur. 

Vraiment  je  suis  très-obligé  à  ce  cher  pape,  qui 
daigne  prendre  cette  peine  :  mais  comment  pourra- 
t-il  gouverner  mon  empire  à  six  mille  lieues  de  chez 
lui? 

PÈRE  BOUVET. 

Rien  n'est  plus  aisé ,  sacrée  majesté  impériale. 
Nous  sommes  ses  vicaires  apostoliques;  il  est  vicaire 


^2  4  PUISSANCE. 

de  Dieu  7  ainsi  vous  serez  gouverné  par  Dieu  même. 
l'empereur. 
Quel  plaisir!  je  ne  me  sens  pas  d'aise.  Votre  vice- 
Dieu  partagera  donc  avec  moi  les  revenus  de  l'em- 
pire ?  car  toute  peine  vaut  salaire. 

PÈRE  BOUVET. 

Notre  vice-Dieu  est  si  bon,  qu'il  ne  prendra  d'or- 
dinaire que  le  quart  tout  au  plus,  excepté  dans  les  cas 
de  desobéissance.  Notre  casuel  ne  montera  qu'à  deux 
millions  sept  cent  cinquante  mille  onces  d'argent 
pur.  C'est  un  bien  mince  objet  en  comparaison  des 
biens  célestes. 

l'empereur. 

Oui,  c'est  marché  donné.  Votre  Rome  en  tire  au- 
tant apparemment  du  grand-mogol  mon  voisin,  de 
l'empire  du  Japon  mon  autre  voisin ,  de  l'impératrice 
de  Russie  mon  autre  bonne  voisine,  de  l'empire  de 
Perse,  de  celui  de  Turquie  ? 

PÈRE  BOUVET. 

•Ras  encore;  mais  cela  viendra,  grâce  à  Dieu  et  à 
nous. 

l'empereur. 
Et  combien  vous  en  revient-il  à  vous  autres  ? 

père  bouvet. 
Nous  n'avons  point  de  gages  fixes  ;  mais  nous 
sommes  comme  la  principale  actrice  d'une  comédie 
d'un  comte  de  Cailus  mon  compatriote,  tout  ce  que 
je....  c'est  pour  moi. 

l'empereur. 
Mais  dites-moi  si  vos  princes  chrétiens  de  l'Europe 
paient  à  votre  Italien  à  proportion  de  ma  taxe? 


PUISSANCE  4^5 

PÈRE  BOUVET. 

Non  y  la  moitié  de  cette  Europe  s'est  séparée  de 
lui  ,  et  ne  le  paie  point  :  l'autre  moitié  paie  le  moins 
qu'elle  peut. 

l'empereur. 

Vous  me  disiez  ces  jours  passés  qu'il  était  maître 
d'un  assez  joli  pays. 

père  bouvet. 

Oui  ,  mais  ce  domaine  lui  produit  peu  ;  il  est  en 
friche. 

l'emperelr. 

Le  pauvre1  homme  !  il  ne  saii  pas  faire  cultiver  sa 
terre,  et  il  prétend  gouverner  les  miennes. 
père  bouvet. 

Autrefois  dans  un  de  nos  conciles,  c'est-à-dire, 
dans  un  de  nos  sénats  de  prêtres,  qui  se  tenait  dans 
une  ville  nommée  Constance ,  notre  saint  père  fît  pro- 
poser une  taxe  nouvelle  pour  soutenir  sa  dignité. 
L'assemblée  répondit  qu'il  n'avait  qu'à  faire  labourer 
son  domaine;  mais  il  s'en  donna  bien  de  garde;  il 
aima  mieux  vivre  du  produit  de  ceux  qui  labourent 
dans  d'autres  royaumes.  Il  lui  parut  que  cette  ma- 
nière de  vivre  avait  plus  de  grandeur. 
l'empereur. 

Oh  bien,  allez  lui  dire  que  non-seulement  je  fais 
labourer  chez  moi ,  mais  que  je  laboure  moi-même  y 
et  je  doute  fort  que  ce  soit  pour  lui ,  , 

PÈRE  BOUVET. 

Ah  !  sainte  vierge  Marie  !  je  suis  pris  pour  dupe. 

l'empereur. 
Partez  vite ,  j'ai  été  trop  indulgent. 

36. 


&2Ô  PURGATOIRE. 

FRERE  ATTIRET  A  PÈRE  BOUVET. 

Je  vous  avais  bien  dit  que  l'empereur,  tout  ton 
qu'il  est,  avait  plus  d'esprit  que  vous  et  moi, 

PURGATOIRE. 

Il  est  assez  singulier  que  les  églises  protestantes 
se  soient  réunies  à  crier  que  le  purgatoire  fut  inventé 
par  les  moines.  II.  est  bien  vrai  qu'ils  inventèrent 
l'art  d'attraper  de  l'argent  des  vivans  en  priant  Dieu 
pour  les  morts;  mais  le  purgatoire  était  avant  tous 
les  moines. 

Ce  qui  peut  avoir  induit  les  doctes  en  erreur, 
c'est  que  ce  fut  le  pape  Jean  XVI  qui  institua,  dit-on, 
la  fête  des  morts  vers  le  milieu  du  dixième  siècle*  De 
cela  seul  je  conclus  qu'on  priait  pour  eux  aupara- 
vant; car,  si  on  se  mit  à  prier  pour  tous,  il  est  à  croire 
qu'on  priait  déjà  pour  quelques-uns  d'entre  eux,  de 
même  qu'on  n'inventa  la  fête  de  tous  les  saints  que 
parce  qu'on  avait  long-temps  auparavant  fêté  plu- 
sieurs bienheureux.  La  différence  entre  la  toussaint 
et  la  fête  des  morts,  c'est  qu'à  la  première  nous  invo- 
quons, et  à  la  seconde  nous  sommes  invoqués;  à  la 
première  nous  nous  recommandons  à-  tous  les  heu- 
reux, et  à  la  seconde  les  malheureux  se  recomman- 
dent à  nous. 

Les  gens  les  plus  ignorans  savent  comment  cette 
fête  fui  instituée  d'abord  à  Cluni,  qui  était  alors  terre 
de  l'empire  allemand.  Faut- il  redire  «  que  saint 
Odilon,  abbé  de  Cluni,  était  coutumicr  de  délivrer 
beaucoup  d'àmes  du  purgatoire  par  ses  messes  et  par 
«es  prières;  et  qu'un  jour  un  chevalier  ou  un  moine 


PURGATOIRE.  427 

revenant  de  la  terre  sainte,  fut  jeté  par  la  tempête 
dans  une  petite  île  où  il  rencontra  un  ermite,  lequel 
lui  dit  qu'il  y  avait  là  auprès  de  grandes  flammes 
et  furieux  incendies  où  les  trépassés  étaient  tour- 
mentés ,  et  qu'il  entendait  souvent  les  diables  se 
plaindre  de  l'abbé  Odilon  et  de  ses  moines  qui  déli- 
vraient tous  les  jours  quelque  âme;  qu'il  fallait  prier 
Odilon  de  continuer,  afin  d'accroître  la  joie  des* 
bienheureux  au  ciel ,  et  la  douleur  des  diables  ^n 
enfer.  » 

C'est  ainsi  que  frère  Girard  jésuite  raconte  la' 
chose  danssaJFÏew  des  saints  (a),  d'après  frère  Ri- 
badeneira.  Fleury  diffère  un  peu  de  cette  légende^ 
mais  il  en  a  conservé  l'essentiel. 

Cette  révélation  engagea  saint  Odilon  à  instituer 
dans  Cluni  la  fête  des  trépassés ,  qui  ensuite  fut 
adoptée  par  l'église. 

C'est  depuis  ce  temps  que  le  purgatoire  valut  tant 
d'argent  à  ceux  qui  avaient  le  pouvoir  d'en  ouvrir  les 
portes.  C'est  en  vertu  de  ce  pouvoir  que  le  roi  d'-An- 
gleterre  Jean,  ce  grand  terrien,  surnommé  sans  terrcr 
en  se  déclarant  homme-lige  du  pape  Innocent  III,  et" 
en  lui  soumettant  son  royaume,  obtint  la  délivrance 
d'une  âme  de  ses  parens  qui  était  excommuniée  :  pro 
mortuo  excommunicato  pro  quo  supplicanî  consan-- 
guinei» 

La  chancellerie  romaine  eut  même  son  tarif  pour' 
l'absolution  des  morts;  il  y  eut  beaucoup  d'autels3 
privilégiés  où  chaque  messe  qu'on  disait  au  quator- 

(a)  Tome  II,  page  445*- 


4^8  MJRGÀTOIRE. 

zième  siècle  et  au  quinzième,  pour  six  liards,  déli- 
vrait une  âme.  Les  hérétiques  avaient  beau  remontrer 
qu'à  la  vérité  les  apôtres  avaient  eu  le  droit  de  délier 
tout  ce  qui  était  lié  sur  terre ,  mais  non  pas  sous  terre, 
on  leur  courait  susi  comme  à  des  scélérats  qui  osaient 
douter  du  pouvoir  des  clefs.  Et  en  effet,  il  est  à  re- 
marquer que,  quand  le  pape  veut  bien  vous  remettre 
cinq  ou  six  cents  ans  de  purgatoire,  il  vous  fait  grâce 
de  sa  pleine  puissance  :  Pro  potestate  à  Deo  accepta 
conccdit. 

De  V antiquité  du  purgatoire. 

On  prétend  que  le  purgatoire  était  de  temps  im- 
mémorial reconnu  par  le  fameux  peuple  juif  ;  et 
on  se  fonde  sur  le  second  livre  des  Machabées,  qui 
dit  expressément,  <c  qu'ayant  trouvé  sous  les  habits 
des  Juifs  (  au  combat  d'Odollam  )  des  choses  consa- 
crées aux  idoles  de  Jamnia ,  il  fut  manifeste  que 
c'était  pour  cela  qu'ils  avaient  péri;  et  ayant  fait  une 
quête  de  douze  mille  drachmes  d'argent  (6),  lui  qui 
pensait  bien  religieusement  de  la  résurrection,  les 
envoya  à  Jérusalem  pour  les  péchés  des  morts.  » 

Comme  nous  nous  sommes  fait  un  devoir  de  rap- 
porter les  objections  des  hérétiques  et  des  incré- 
dules, afin  de  les  confondre  par  leurs  propres  sen- 
tknens ,  nous  rapporterons  ici  leurs  difficultés  sur 
les  douze  mille  francs  envoyés  par  Judas,  et  sur  le 
purgatoire. 
s . — i 

(b)  Liv.  II,  chap.  XII,  v.  4o ,  43  et  5uiv. 


PUKGATOIKE.  429 

Ils  disent  : 

i°.  Que  douze  mille  francs  de  notre  monnaie, 
étaient  beaucoup  pour  Judas,  qui  soutenait  une 
guerre  de  barbets  contre  un  grand  roi. 

2°.  Qu'on  peut  envoyer  un  présent  à  Jérusalem 
pour  les  péchés  des  morts,  afin  d'attirer  la  bénédic- 
tion de  Dieu  sur  les  vivans. 

3  \  Qu'il  n'était  point  encore  question  de  résur- 
rection dans  ces  temps-là;  qu'il  est  reconnu  que  cette 
question  ne  fut  agitée  chez  les  Juifs  que  du  temps  de 
Gamalîel,  un  peu  avant  les  prédications  de  Jésus- 
Christ  (*). 

4°.  Que  la  loi  des  Juifs  consistant  dans  le  Déca- 
logue,  le  Lévitique  et  le  Deutéronome,  n'ayant  jamais 
parlé  ni  de  l'immortalité  de  l'âme,  ni  des  tourmens  de 
l'enfer,  il  était  impossible  à  plus  forte  raison  qu'elle 
eût  jamais  annoncé  un  purgatoire. 

5°.  Les  hérétiques  et  les  incrédules  font  les  der- 
niers efforts  pour  démontrer  à  leur  manière  que  tous 
les  livres  des  Machabées  sont  évidemment  apo- 
cryphes. Voici  leurs  prétendues  preuves  : 

Les  Juifs  n'ont  jamais  reconnu  les  livres  des  Ma- 
chabées pour  canoniques,  pourquoi  les  reconnaî- 
trions-nous ? 

Origène  déclare  formellement  que  l'histoire  des 
Machabées  est  à  rejeter.  Saint  Jérôme  juge  ces  livres 
indignes  de  croyance. 

Le  concile  de  Laodicée,  tenu  en  367,  ne  les  ad- 

: ________ \ 

(*)  Voyez  le  Talmud ,  t.  II. 


43o  PURGATOIRE. 

mit  point  parmi  les  livres  canoniques  :  les  Athanase, 
les  Cyrille,  les  Hilairc  les  rejettent. 

Les  raisons  pouB  traiter  ces  livres  de  romans,  et 
de  très-mauvais  romans,  sont  les  suivantes  : 

L'auteur  ignorant  commence  par  la  fausseté  la 
plus  reconnue  de  tout  le  monde.  Il  dit  (c)  : 

((Alexandre  appela  les  jeunes  nobles  qui  avaient 
été  nourris  avec  lui  dès  leur  enfance,  il  leur  partagea 
son  royaume  tandis  qu'il  vivait  encore.  »; 

Un  mensonge  aussi  sot  et  aussi  grossier  ne  peut 
venir  d'un  écrivain  sacré  et  inspiré. 

L'auteur  des  Machabées,  eu  parlant  d'Antiochus 
Ëpiphane ,  dit  :; 

;«  Antiochus  marcha  vers  Ëlimaïs;  il  voulut  la 
prendre  et  la  piller  (d)}  et  il  ne  le  put,  parce  que  son 
discours  avait  été  su  des  habitans;  et  ils  s'élevèrent 
en  combat  contre  lui.  Et  il  s'en  alla  avec  une  tristesse 
grande,  et  retourna  enBabylone.  Et,  lorsqu'il  était 
encore  en  Perse,  il  apprit  que  son  armée  en  Juda 
avait  pris  la  fuite.....  et  il  se  mit  au  lit,  et  il  mourut 
l'an  i49-  » 

Le  même  auteur  (e)  dit  ailleurs  tout  le  contraire. 
Il  dit  qu'Antiochus  Ëpiphane  voulut  piller  Perscpo- 
lis,  et  non  pas  Ëlimaïs ;  qu'il  tomba  de  son  chariot, 
qu'il  fut  frappé  d'une  plaie  incurable;  qu'il  fut  mangé 
des  vers;  qu'il  demanda  bien  pardon  au  Dieu  des 
Juifs;  qu'il  voulut  se  faire  Juif  :  et  c'est  là  qu'on 
trouve  ce  verset  que  les  fanatiques  ont  appliqué  tant 

(c)  Liv.  I ,  cliap.  I,  v.  y.  —  (d)  Chap.  YJ ,  v.  3  et  suiy. 
Le)  Liv.  II,  chap.  IX. 


PURGATOIRE.  43 1 

de  fois  à  leurs  ennemis .:  Grabat  scelestus  Me  veniam 
quant  non  erat  consecuturus ,  le  scélérat  demandait 
un  pardon  qu'il  ne  devait  pas  obtenir.  Cette  phrase 
est  bien  juive;  mais  il  n'est  pas  permis  à  un  auteur 
inspiré  de  se  contredire  si  indignement. 

Ce  n'est  pas  tout;  voici  bien  une  autre  contradic- 
tion et  une  autre  bévue.  L'auteur  fait  mourir  Antio- 
chus  Épiphane  dune  troisième  façon  (f);  on  peut 
choisir.  Il  avance  que  ce  prince  fut  lapidé  dans  le 
temple  de  Nanné.e.  Ceux  qui  ont  voulu  excuser  cette 
ânerie  prétendent  qu'on  veut  parler  d'Antiochus  Eu- 
pator  ;  mais  ni  Épiphane ,  ni  Eupator  ne  fut  lapidé. 

Ailleurs,  l'auteur  dit  (3)  qu'un  autre  Antiochus 
(  le  grand  )  fut  pris  par  les  Romains  ?  et  qu'ils  don- 
nèrent à  Eumencs  les  Indes  et  la  Médie.  Autant  vau- 
drait-il dire  que  François  I  fit  prisonnier  Henri  VIII  jj 
et  qu'il  donna  la  Turquie  au  duc  de  Savoie.  C'est  in- 
sulter le  Saint-Esprit  d'imaginer  qu'il  ait, dicté  des 
absurdités  si  dégoûtantes. 

Le  même  auteur  dit  (/*)  que  les  Romains  avaient 
conquis  les  Galates;  mais  ils  ne  conquirent  la  Gala- 
tic  que  plus  de  cent  ans  après.  Donc  le  malheureux 
romancier  n'écrivait  que  plus  d'un  siècle  après  le 
temps  où  l'on  suppose  qu'il  a  écrit;  et  il  en  est  ainsi 
de  presque  tous  les  livres  juifs  ,  à  ce  que  disent  les 
incrédules. 

Le  môme  auteur  dit  (i)  que  les  Romains  nom- 
maient tous  les   ans  un   chef  du  sénat.  Voilà  un 


(f)  Liv.  II,  et.  II,  v.  16. —  (g)  Liv.  I,  et  VIII,  v.  7  et8, 
(k)IM£y:v.  2  et  3.  —  (i)  Ibid.,y.  i5  et  16. 


432  PURGATOIRE. 

homme  tien  instruit  :  il  ne  savait  pas  seulement  que 
Rome  avait  deux  consuls.  Quelle  foi  pouvons-nous 
ajouter,  disent  les  incrédules,  à  ces  rapsodies  de 
contes  puérils,  entassés  sans  ordre  et  sans  choix  par 
les  plus  ignorans  et  les  plus  imbéciles  des  hommes  ? 
Quelle  honte  de  les  croire  !  quelle  barbarie  de  canni- 
bales d'avoir  persécuté  des  hommes  sensés  pour  les 
forcer  à  faire  semblant  de  croire  des  pauvretés  pour 
lesquelles  ils  avaient  le  plus  profond  mépris  !  Ainsi 
s'expriment  des  auteurs  audacieux. 

Notre  réponse  est  que  quelques  méprises,  qui  vien- 
nent probablement  des  copistes,  n'empêchent  point 
que  le  fond  ne  soit  très-vrai;  que  le  Saint-Esprit  a 
inspiré  l'auteur  et  non  les  copistes;  que,  si  le  concile 
de  Laodicée  a  rejeté  les  Machabées,  ils  ont  été  admis 
par  le  concile  de  Trente,  dans  lequel  il  y  eut  jusqu'à 
des  jésuites;  qu'ils  sont  reçus  dans  toute  l'église  ro- 
maine, et  que  par  conséquent  nous  devons  les  rece- 
voir avec  soumission. 

De  V origine  du  purgatoire. 

Il  est  certain  que  ceux  qui  admirent  le  purgatoire 
dans  la  primitive  église  furent  traités  d'hérétiques  ; 
on  condamna  les  simoniens  qui  admettaient  la  pur- 
gation  des  âmes.  Psuken  kadaron  (A). 

Saint  Augustin  condamna  depuis  les  origénistes 
qui  tenaient  pour  ce  dogme. 

Mais  les  simoniens  et  les  origénistes  avaient-ils 
t  « 

(Je)  Livre  des  Hcrcsies,  chap.  XXII. 


PURGATOIRE.  4^3 

pris  ce  purgatoire  dans  Virgile,  dans  Platon,  chez  les 
Égyptiens  ? 

Vous  le  trouverez  clairement  énoncé  dans  le  sixième 
chant  de  Virgile,  ainsi  que. nous  Pavons  déjà  remar- 
qué ;  et  ce  qui  est  de  plus  singulier,  c'est  que  Virgile 
peint  des  âmes  pendues  en  plein  air,  d'autres  brûlées, 
d'autres  noyées. 

Alice  paiiduntur  inanes 
Suspensœ  ad  ventos;  aliis  sub  cjurcjite  vasto 
Infectum  eluitur  scelus,  aut  exuritur  icjni. 

(ViRGHEjÉn.  ,  liv.  VI,  v.  74°-7420 

[L'abbé  Pellegrin  traduit  ainsi  ces  vers  : 

On  voit  ces  purs  esprits  branler  au  gré  des  vents , 
Ou  noyés  dans  les  eaux,  ou  brûlés  dans  les  flammes  j 
C'est  ainsi  qu'on  nettoie  et  qu'on  purge  les  âme?. 

Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier  encore,  c'est  que 
le  pape  Grégoire,  surnommé  le  grand,  non -seule- 
ment adopta  cette  théologie  de  Virgile,  mais  dans  ses 
dialogues  il  introduisit  plusieurs  âmes  qui  arrivent  du 
purgatoire,  après  avoir  été  pendues  ou  noyées. 

Platon  avait  parlé  du  purgatoire  dans  son  Phédon; 
et  il  est  aisé  de  se  convaincre,  par  la  lecture  du  Mer- 
cure Trismégiste ,  que  Platon  avait  pris  chez  les 
Egyptiens  tout  ce  qu'il  n'avait  pas  emprunté  deTimée 
de  Locres. 

Tout  cela  est  bien  récent,  tout  cela  est  d'hier  en 
comparaison  des  anciens  bracmanes.  Ce  sont  eux,  il 
faut  l'avouer,  qui  inventèrent  le  purgatoire,  comma 

Dict.  Ph.  7.  37 


434  QUAKERS. 

ils  inventèrent  aussi  la  révolte  et  la  chute  des  génies, 
des  animaux  célestes  (*). 

C'est  dans  leur  Shasta  ou  Shastabad,  écrit  trois 
mille  cent  ans  avant  l'ère  vulgaire ,  que  mon  cher  lec- 
teur trouvera  le  purgatoire.  Ces  anges  rebelles,  dont 
on  copia  l'histoire  chez  les  Juifs  du  temps  du  rabbin 
Gamaliel ,  avaient  été  condamnés  par  l'Eternel  et  son 
fils,  à  mille  ans  de  purgatoire;  après  quoi  Dieu  leur 
pardonna  et  les  fit  hommes.  Nous  vous  l'avons  déjà 
dit 3  mon  cher  lecteur;  nous  avons  déjà  représenté 
que  les  bracmanes  trouvèrent  l'éternité  des  supplices 
trop  dure;  car  enfin  l'éternité  est  ce  qui  ne  finit  ja- 
mais. Le  bracmanes  pensaient  comme  l'abbé  de 
Chaulieu. 

«  Pardonne  alors,  Seigneur,  si,  plein  de  tes  bontés, 
<(  Je  n'ai  pu  concevoir  que  mes  fragilités , 
«  Ni  tous  ces  vains  plaisirs  qui  passent  comme  un  scnge , 
ce  Pussent  être  l'objet  de  tes  sévérite's  ; 
«  Et  si  j'ai  pu  penser  que  tant  de  cruautés 
[  (c  Puniraient  un  peu  trop  la  douceur  d'un  mensonge.  » 

(Kpître  sur  la  mort,  au  marquis  de  La  Fare. ) 

Q. 

QUAKERS. 

SECTION   PREMIÈRE. 

De  la  religion  des  quakers  (*). 
J'Ai  cru  que  la  doctrine  et  l'histoire  d'un  i 
aussi  extraordinaire  que  les  quakers  ,  méritaient  la 

(*)  Voyez  l'article  Bracmanes. 

.(*)  Cet  article  et  la  plupart  de  ceux  qui  traitent  de  la  philo- 


QUAKERS.  435 

curiosité  d'un  homme  raisonnable.  Pour  m'en  in- 
struire, j'allai  trouver  un  des  plus  célèbres  quakers 
d'Angleterre ,  qui,  après  avoir  été  trente  ans  dans  le 
commerce  ,  avait  su  mettre  des  bornes  à  sa  fortune 
et  à  ses  désirs,  et  s'était  retiré  dans  une  campagne 
auprès  de  Londres.  J'allai  le  chercher  dans  sa  retraite; 
c'était  une  maison  petite 5  mais  bien  bâtie,  ef  ornée  de 
sa  seule  propreté.  Le  quaker  (ci)  était  un  vieillard 
frais,  qui  n'avait  jamais  eu  de  maladie,  parce  qu'il 
n'avait  jamais  connu  les  passions  ni  l'intempérance. 
Je  n'ai  point  vu  en  ma  vie  d'air  plus  noble  ni  plus  en- 
gageant que  le  sien.  Il  était  vêtu  comme  tous  ceux  de 
sa  religion ,  d'un  habit  sans  plis  dans  les  côtés  et  sans 
boutons  sur  les  poches  ni  sur  les  manches,  et  portait 
un  grand  chapeau  à  bords  rabattus  comme  nos  ecclé- 
siastiques. Il  me  reçut  avec  son  chapeau  sur  la  tête, 
et  s'avança  vers  moi  sans  faire  la  moindre  inclination 
de  corps;  mais  il  y  avait  plus  de  politesse  dans  l'air 
ouvert  et  humain  de  son  visage,  qu'il  n'y  en  a  dans 
l'usage  de  tirer  une  jambe  derrière  l'autre,  et  de 
porter  à  la  main  ce  qui  est  fait  pour  couvrir  la  tête. 
Ami,  me  dit- il,  je  vois  que  tu  es  étranger;  si  je  puis 
t'être  de  quelque  utilité,  tu  n'as  qu'à  parler.  Monsieur, 

sopîiie  ou  de  la  littérature  anglaise,  parurent  vers  l'année  1727, 
lorsque  l'auteur  revint  d'Angleterre.  On  sait  combien  ces  ou- 
vrages firent  alors  de  bruit  sous  le  titre  de  Lettres  pJiiloso-pJiicjues. 
(a)  Il  s'appelait  André  Pitt,  et  tout  cela  est  exactement  vrai, 
à  quelques  circonstances  près.  André  Pitt  écrivit  depuis  à  l'au- 
teur pour  se  plaindre  de  ce  qu'on  avait  ajouté  un  peu  à  la  ve'rité, 
et  l'assura  que  Dieu  e'tait  offensé  de  ce  qu'on  avait  plaisanté  les 
uaékers. 


436  QUAKERS. 

lui  dîs-je  en  me  courbant  le  corps,  et  en  glissant  un 
pied  vers  lui  selon  notre  coutume,  je  me  flatte  que 
ma  juste  curiosité  ne  vous  déplaira  pas,  et  que  vous 
voudrez  bien  me  faire  l'honneur  de  nfinstruire  de 
voire  religion.  Les  gens  de  ton  pays,  me  répondit-il, 
font  trop  de  complimens  et  de  révérences;  mais  je 
n'en  ai  encore  vu  aucun  qui  ait  eu  la  même  curiosité 
que  toi.  Entre,  et  dînons  d'abord  ensemble.  Je  fis 
encore  quelques  mauvais  complimens,  parce  qu'on 
ne  se  défait  pas  de  ses  habitudes  tout  d'un  coup;  et 
après  un  repas  sain  et  frugal,  qui  commença  et  qui 
finit  par  une  prière  à  Dieu,  je  me  mis  à  interroger 
mon  homme. 

Je  débutai  par  la  question  que  de  bons  catholiques 
ont  faite  plus  d'une  fois  aux  huguenots.  Mon  cher 
monsieur,  dis-je,  êtes-vous  baptisé  ?  Non,  me  répon- 
dit le  quaker  ;  et  mes  confrères"  ne  le  sont  point. 
Comment  morbleu,  repris- je,  vous  n'êtes  donc  pas 
chrétiens  ?  Mon  ami,  repartit- il  d'un  ton  doux,  ne 
jure  point  :  nous  sommes  chrétiens;  mais  nous  ne 
pensons  pas  que  le  christianisme  consiste  a  jeter  de 
l'eau  sur  la  tète  d  un  enfant  avec  un  peu  de  sel.  Hé 
bon  Dieu  !  repris- je  ,  outré  de  cette  impiété  ,  vous 
avez  donc  oublié  que  Jésus-Christ  fut  baptisé  par 
Jean?  Ami,  point  de  juremens,  encore  un  coup,  dit 
le  bénin  quaker.  Le  Christ  reçut  le  baptême  de  Jean , 
mais  il  ne  baptisa  jamais  personne;  nous  ne  sommes 
pas  les  disciples  de  Jean ,  mais  du  Christ.  Ah  !  comme 
vous  seriez  brûlé  par  la  sainte  inquisition,  nvécriai- 
je.  Au  nom  dcDicu,  cher  homme,  que  je  vous  baptise! 
S'il  ne  fallait  que  cela  pour  condescendre  à  ta  fai- 


QUAKERS.  4^7 

Liesse,  nous  le  ferions  volontiers,  repartit -il  grave- 
ment :  nous  ne  condamnons  personne  pour  user  de  la 
cérémonie  du  baptême;  mais  nous  croyons  que  ceux 
qui  professent  une  religion  toute  sainte  et  toute  spiri- 
tuelle, doivent  s'abstenir,  autant  qu'ils  le  peuvent, 
des  cérémonies  judaïques. 

En  voici  bien  d'une  autre,  m'écriai -je;  des  céré- 
monies judaïques  !  Oui,  mon  ami,  continua -t- il,  et 
si  judaïques  que  plusieurs  Juifs  encore  aujourd'hui 
usent  quelquefois  du  baptême  de  Jean.  Consulte 
l'antiquité ,  elle  t'apprendra  que  Jean  ne  fît  que  re- 
nouveler cette  pratique,  laquelle  était  en  usage  long- 
temps avant  lui  parmi  les  Hébreux ,  comme  le  pèle- 
rinage de  la  Mecque  l'était  parmi  les  Ismaélites.  Jésus 
voulut  bien  recevoir  le  baptême  de  Jean,  de  même 
qu'il  était  soumis  à  la  circoncision;  mais,  et  la  cir- 
concision et  le  lavement  d'eau  doivent  être  tous  deux 
abolis  par  le  baptême  du  Christ,  ce  baptême  de  l'es- 
prit, cette  ablution  de  l'âme  qui  sauve  les  hommes. 
Aussi  le  précurseur  Jean  disait  :  Je  vous  baptise  à  la 
vérité  avec  de  l'eau;  mais  un  autre  viendra  après  moi, 
plus  puissant  que  moi ,  et  dont  je  ne  suîs  pas  digne  de 
porter  les  sandales;  celui-là  vous  baptisera  avec  le 
feu  et  le  Saint-Esprit.  Aussi  le  grand  apôtre  des 
gentils,  Paul,  écrit  aux  Corinthiens  :  Le  Christ  ne  m'a 
pas  envoyé  pour  baptiser,  mais  pour  prêcher  l'évan- 
gile. Aussi  ce  même  Paul  ne  baptisa  jamais  avec  de 
Tcau  que  deux  personnes,  encore  fut-ce  malgré  lui. 
Il  circoncit  son  disciple  Timothée  :  les  autres  apôtres 
circoncisaient  aussi  tous  ceux  qui  voulaient  l'être. 
Es -tu  circoncis  ?  ajouta -t- il.  Je  lui  répondis  que  je 

3t. 


438  QUAKERS. 

n'avais  pas  cet  honneur.  Hé  bien ,  dit-il ,  ami ,  tu  es 
chrétien  sans  être  circoncis,  et  moi,  sans  être  bap- 
tisé. 

Voilà  comme  mon  saint  homme  abusait  assez  spé- 
cieusement de  trois  ou  quatre  passages  de  la  sainte 
Ecriture,  qui  semblaient  favoriser  sa  secte;  il  oubliait, 
de  la  meilleure  foi  du  monde ,  une  centaine  de 
passages  qui  l'écrasaient.  Je  me  gardai  bien  de  lui 
rien  contester;  il  n'y  a  rien  à  gagner  avec  un  en- 
thousiaste. Il  ne  faut  pas  s'aviser  de  dire  à  un  homme 
les  défauts  de  sa  maîtresse,  ni  à  un  plaideur  le  faible 
de  sa  cause  j  ni  des  raisons  à  un  illuminé.  JHusi  je 
passai  à  d'autres  questions. 

A  l'égard  de  la  communion ,  lui  dis -je,  comment 
en  usez- vous  ?  Nous  n'en  usons  point,  dit -il.  Quoi  ! 
point  de  communion  ?  Non,  point  d'autre  que  celle 
des  cœurs.  Alors  il  me  cita  encore  les  écritures;  il  me 
fît  un  fort  beau  sermon  contre  la  communion,  et  me 
parla  d'un  ton  d'inspiré,  pour  me  prouver  que  les 
sacremens  étaient  tous  d'invention  humaine,  et  que 
le  mot  de  sacrement  ne  se  trouvait  pas  une  seule  fois 
dans  l'évangile.  Pardonne,  dit -il,  à  mon  ignorance; 
je  ne  t'ai  pas  apporté  la  centième  partie  des  preuves 
de  ma  religion;  mais  tu  peux  les  voir  dans  l'exposition 
de  notre  foi  par  Robert  Barclay.  C'est  un  des  meilleurs 
livres  qui  soit  jamais  sorti  de  la  main  des  hommes  ; 
nos  emnemis  conviennent  qu'il  est  très  -  dangereux  ; 
cela  prouve  combien  il  est  raisonnable.  Je  lui  promis 
de  lire  ce  livre ,  et  mon  quaker  me  crut  déjà  converti. 

Ensuite  il  me  rendit  raison,  en  peu  de  mots,  de 
quelques  singularités  qui  exposent   cette   secte  au 


QUAKERS.  4^9 

mépris  des  autres.  Avoue  ,  dit-il,  que  tu  as  bien  en  de 
la  peine  à  t'empêcher  de  rire,  quand  j'ai  répondu  à 
toutes  tes  civilités  avec  mon  chapeau  sur  la  tête,  et 
en  te  tutoyant.  Cependant  tu  me  parais  trop  instruit 
pour  ignorer  que  du  temps  de  Christ  aucune  nation 
ne  tombait  dans  le  ridicule  de  substituer  le  pluriel  au 
singulier  :  on  disait  à  César  Auguste  :  Je  t'aime ,  je  te 
prie,  je  te  remercie;  il  ne  souffrait  pas  même  qu'on 
l'appelât  monsieur,  dominus.  Ce  ne  fut  que  long- 
temps après  lui  que  les  hommes  s'avisèrent  de  se 
faire  appeler  vous  au  lieu  de  tju,  comme  s'ils  étaient 
doubles,  et  d'usurper  les  titres  impertinens  de  gran- 
deur, d'éminence,  de  sainteté,  de  divinité  même, 
que  des  vers  de  terre  donnent  à  d'autres  vers  de  terre, 
en  les  assurant  qu'ils  sont  avec  un  profond  respect, 
et  avec  une  fausseté  infâme,  leurs  très  -  humbles  et 
très-obéissans  serviteurs.  C'est  pour  être  plus  sur  nos 
gardes  contre  cet  indigne  commerce  de  mensonges 
et  de  flatteries,  que  nous  tutoyons  également  les  rois 
et  les  charbonniers,  que  nous  ne  saluons  personne, 
n'ayant  pour  les  hommes  que  de  la  charité ,  et  du 
respect  que  pour  les  lois. 

Nous  portons  aussi  un  habit  un  peu  différent  des 
autres  hommes,  afin  que  ce  soit  pour  nous  un  aver- 
tissement continuel  de  ne  leur  pas  ressembler.  Les 
autres  portent  les  marques  de  leurs  dignités,  et  nous 
celles  de  l'humilité  chrétienne.  Nous  fuyons  les  as- 
semblées de  plaisirs,  les  spectacles,  le  jeu;  car  nous 
serions  bien  à  plaindre  de  remplir  de  ces  bagatelles 
des  cœurs  en  qui  Dieu  doit  habiter.  Nous  ne  fesons 
jamais  de  sermens,  pas  même  en  justice;  nous  pen- 


44°»  QUAKERS. 

sons  que  le  nom  du  Très-Haut  ne  doit  pas  être 
prostitué  dans  les  débats  misérables  des  hommes. 
Lorsqu'il  faut  que  nous  comparaissions  devant  les 
magistrats  pour  les  affaires  des  autres,  (  car  nous 
n'avons  jamais  de  procès  ),  nous  affirmons  la  vérité 
par  un  oui  ou  par  un  non;et  les  juges  nous  en  croient 
sur  notre  simple  parole  ,  tandis  que  tant  d'autres 
chrétiens  se  parjurent  sur  l'évangile.  Nous  n'allons 
jamais  à  la  guerre  :  ce  n'est  pas  que  nous  craignions 
la  mort,  au  contraire,  nous  bénissons  le  moment  qui 
nous  unit  à  l'être  des  êtres;  mais  c'est  que  nous  ne 
sommes  ni  loups,  ni  tigres,  ni  dogues,  mais  hommes, 
mais  chrétiens.  Notre  Dieu ,  qui  nous  a  ordonné 
d'aimer  nos  ennemis,  et  de  souffrir  sans  murmure, 
ne  veut  pas,  sans  doute,  que  nous  passions  la  mer 
pour  aller  égorger  nos  frères ,  parce  que  des  meur- 
triers vêtus  de  rouge,  coiffés  d'un  bonnet  haut  de  deux 
pieds,  enrôlent  des  citoyens  en  fesant  du  bruit  avec 
deux  petits  bâtons  sur  une  peau  d'âne  bien  tendue. 
Et  lorsqu'après  des  batailles  gagnées  tout  Londres 
brille  d'illuminations,  que  le  ciel  est  enflammé  de 
fusées,  que  l'air  retentit  du  bruit  des  actions  de  grâces, 
des  cïoehes,  des  orgues,  des  canons,  nous  gémissons 
en  silence  sur  ces  meurtres  qui  causent  la  publique 
allégresse. 

Telle  fut  à  peu  près  la  conversation  que  j'eus  avec 
cet  homme  singulier;  mais  je  fus  bien  surpris  quand 
le  dimanche  suivant  il  me  mena  à  l'église  des  quakers. 
Ils  ont  plusieurs  chapelles  à  Londres;  celle  où  j'allai 
est  près  de  ce  fameux  pilier  que  l'on  appelle  le  monu- 
ment. On  était  déjà  assemblé,  lorsque  j'entrai  avec 


QUAKERS.  441 

mon  conducteur.  Il  y  avait  environ  quatre  cents 
hommes  dans  l'église ,  et  trois  cents  femmes.  Les 
femmes  se  cachaient  le  visage,  les  hommes  étaient 
couverts  de  leurs  larges  chapeaux;  tous  étaient  assis, 
tous  dans  un  profond  silence.  Je  passai  au  milieu  d'eux 
sans  qu'un  seul  levât  les  yeux  sur  moi.  Ce  silence 
dura  un  quart  d'heure;  enfin  un  d'eux  se  leva,  ôta 
son  chapeau,  et  après  quelques  soupirs,  débita  moitié 
avec  la  bouche ,  moitié  avec  le  nez ,  un  galimatias 
tiré,  à  ce  qu'il  croyait,  de  l'évangile,  où  ni  lui  ni  per- 
sonne n'entendait  rien.  Quand  ce  feseur  de  contor- 
sions eut  fini  son  beau  monologue,  et  que  l'assemblée 
se  fut  séparée  toute  édifiée  et  toute  stupide,  je  de- 
mandai à  mon  homme  pourquoi  les  plus  sages  d'en- 
tre eux  souffraient  de  pareilles  sottises?  Nous  sommes 
obligés  de  les  tolérer,  me  dit-il ,  parce  que  nous  ne 
pouvons  pas  savoir  si  un  homme  qui  se  lève  pour 
parler  sera  inspiré  par  l'esprit  ou  par  la  folie.  Dans  le 
doute,  nous  écoutons  tout  patiemment,  nous  per- 
mettons même  aux  femmes  de  parler;  deux  ou  trois 
de  nos  dévotes  se  trouvent  souvent  inspirées  à  la  fois, 
et  c'est  alors  qu'il  se  fait  un  beau  bruit  dans  la  maison 
du  Seigneur.  Vous  n'avez  donc  point  de  prêtres  ?  lui 
dis-je.  Non,  mon  ami,  dit  le  quaker;  et  nous  nous  en 
trouvons  bien.  Alors,  ouvrant  un  livre  de  sa  secte,  il 
lut  avec  emphase  ces  paroles  :  A  Dieu  ne  plaise  que 
nous  osions  ordonner  à  quelqu'un  de  recevoir  le 
Saint-Esprit  le  dimanche,  à  l'exclusion  de  tous  les 
autres  fidèles  !  Grâce  au  ciel,  nous  sommes  les  seuls 
sur  la  terre  qui  n'ayons  point  de  prêtres.  Voudrais-tu 
nous  ôter  une  distinction  si   heureuse  ?  Pourquoi 


44^  QUAKERS. 

abandonnerons -nous  notre  enfant  à  des  nourrices 
mercenaires,  quand  nous  avons  du  lait  à  lui  donner? 
Ces  mercenaires  domineraient  bientôt  dans  La  maison, 
et  opprimeraient  la  mère  et  l'enfant.  Dieu  a  dit  :  Vous 
avez  reçu  gratis,  donnez  gratis.  Irons-nous  après 
cette  parole  marchander  l'évangile ,  vendre  î'Esprit- 
Saint,  et  faire  d'une  assemblée  de  chrétiens  une  bou- 
tique de  marchands? Nous  ne  donnons  point  d'argent 
à  des  hommes  vêtus  de  noir  pour  assister  nos  pauvres, 
pour  enterrer  nos  morts,  pour  prêcher  les  fidèles;  ces 
saints  emplois  nous  sont  trop  chers  pour  nous  en 
décharger  sur  d'autres.  Mais  comment  pouvez-vous 
discerner,  insistai-je,  si  c'est  l'esprit  de  Dieu  qui  vous 
anime  dans  vos  discours  ?  Quiconque ,  dit-  il,  priera 
Dieu  de  l'éclairer,  et  annoncera  des  vérités  évangé- 
liques  qu'il  sentira,  que  celui-là  soit  sûr  que  Dieu 
l'inspire,  Alors  il  m'accabla  de  citations  de  l'Écriture, 
qui  démontraient ,  selon  lui ,  qu'il  n'y  a  point  de 
christianisme  sans  une  révélation  immédiate;  et  il 
ajouta  ces  paroles  remarquables  :  Quand  tu  fais  mou- 
voir un  de  tes  membres,  est-ce  ta  propre  force  qui  le 
remue  ?  non  sans  doute;  car  ce  membre  a  souvent 
des  mouvemens  involontaires  :  c'est  donc  celui  qui  a 
créé  ton  corps  qui  meut  ce  corps  de  terre.  Et  les  idées 
que  reçoit  ton  aine,  est-ce  toi  qui  les  forme  ?  encore 
moins,  èar  elles  viennent  malgré  toi  :  c'est  donc  le 
créateur  de  ton  âme  qui  te  donne  tes  idées;  mais, 
comme  il  a  laissé  à  ton  cœur  la  liberté,  il  donne  a 
ton  esprit  les  idées  que  ton  cœur  mérite;  tu  vis  d<ii\A 
Dieu,  tu  agis,  tu  penses  dans  Dieu.  Tu  n'as  donc 
qy '.-i  ouvrir  les  yeux  a  cette  lumière  qui  éclaire  lotis 


QUAKERS,  443 

les  hommes  ,  alors  tu  verras  la  vérité ,  et  la  feras  voir. 
Hé  !  voilà  le  père  Malebranche  tout  pur,  m'écriai-je. 
Je  connais  ton  Malebranche,  dit -il;  il  était  un  peu 
quaker,  mais  il  ne  Tétait  pas  assez. 

Ce  sont  là  les  choses  les  plus  importantes  que  j'ai 
apprises  touchant  la  doctrine  des  quakers.  Dans  le 
chapitre  suivant  vous  aurez  leur  histoire  que  vous 
trouverez  encore  plus  singulière  que  leur  doctrine. 

SECTION  II. 

Histoire  des  quakers* 

Vous  avez  déjà  vu  que  les  quakers  datent  depuis 
Jésus-Christ  qui ,  selon  eux,  est  le  premier  quaker, 
La  religion,  disent-ils,  fut  corrompue  presque  après 
sa  mort ,  et  resta  dans  cette  corruption  environ  seize 
cents  années  ;  mais  il  y  avait  toujours  quelques 
quakers  cachés  dans  le  monde,  qui  prenaient  soin  de 
conserver  le  feu  sacré  éteint  partout  ailleurs ,  jus- 
qu'à ce  qu'enfin  cette  lumière  s'étendit  en  Angleterre 
en  Fan  1642. 

Ce  fut  dans  le  temps  que  trois  ou  quatre  sectes  dé* 
chiraient  la  Grande-Bretagne  par  des  guerres  civiles 
entreprises  au  nom  de  Dieu,  qu'un  nommé  George 
Fox,  du  comté  de  Leicester ,  fils  d'un  ouvrier  en  soie^ 
s'avisa  de  prêcher  en  vrai  apôtre,  à  ce  qu'il  prétendait, 
c'est-à-dire,  sans  savoir  ni  lire  ni  écrire.  C'était  un 
je*une  homme  de  vingt-cinq  ans,  de  mœurs  irrépro- 
chables, et  saintement  fou.  Il  était  vêtu  de  cuir  depuis 
les  pieds  jusqu'à  la  tête;  il  allait  de  village  en  village, 
criant  contre  la  guerre  et  contre  le  clergé.  S:il  n'avait 
prêché  que  contre  les  gens  de  guerre,  il  n'avait  rien 


444  QUAKERS. 

à  craindre,  mais  il  attaquait  les  gens  d'église;  il  fut 
bientôt  mis  en  prison  :  on  le  mena  à  Darby  devant  le 
juge  de  paix.  Fox  se  présenta  au  juge  avec  son  bonnet 
de  cuir  sur  la  tête.  Un  sergent  lui  donna  un  grand 
soufflet,  en  lui  disant  :  Gueux,  ne  sais -tu  pas  qu'il 
faut  paraître  tête  nue  devant  monsieur  le  juge.  Fox 
tendit  l'autre  joue,  et  pria  le  sergent  de  vouloir  bien 
lui  donner  un  autre  soufflet  pour  l'amour  de  Dieu. 
Le  juge  de  Darby  voulut  lui  faire  prêter  serment 
avant  de  l'interroger  :  Mon  ami,  sache,  dit-il  au 
juge,  que  je  ne  prends  jamais  le  nom  de  Dieu  en 
vain.  Le  juge  en  colère  d'être  tutoyé ,  et  voulant  qu'on 
jurât,  l'envoya  aux  petites -maisons  de  Darby  pour  y 
être  fouette.  Fox  alla  en  louant  Dieu  à  l'hôpital  des 
fous,  où  l'on  ne  manqua  pas  d'exécuter  la  sentence 
à  la  rigueur.  Ceux  qui  lui  infligèrent  la  pénitence  du 
fouet  furent  bien  surpris  quand  il  les  pria  de  lui 
appliquer  encore  quelques  coups  de  verges  pour  le 
bien  de  son  âme.  Ces  messieurs  ne  se  firent  pas  prier  : 
Fox  eut  sa  double  dose,  dont  il  les  remercia  très-cor- 
dialement; puis  il  se  mit  à  les  prêcher.  D'abord  on 
rit,  ensuite  on  l'écouta;  et,  comme  l'enthousiasme  est 
une  maladie  qui  se  gagne,  plusieurs  furent  persuadés, 
et  ceux  qui  l'avaient  fouetté  devinrent  ses  premiers 
disciples.  Délivré  de  la  prison,  il  courut  les  champs 
avec  une  douzaine  de  prosélytes,  prêchant  toujours 
contre  le  clergé,  et  fouetté  de  temps  en  temps.  Un 
jour  étant  mis  au  pilori,  il  harangua  tout  le  peuple 
avec  tant  de  force,  qu'il  convertit  une  cinquantaine 
d'auditeurs,  et  mit  le  reste  tellement  dans  ses  intérêts, 
qu'on  le  tira  en  tumulte  du  trou  où  il  était;  on  alla 


QUAKERS.  44^ 

chercher  le  curé  anglican  dont  le  crédit  avait  fait 
condamner  Fox  à  ce  supplice  ,  et  on  le  piloria  à  sa 
place. 

II  osa  Lien  convertir  quelques  soldats  de  Cromwell, 
qui  renoncèrent  au  métier  de  tuer,  et  refusèrent  de 
prêter  le  serment.  Cromwell  ne  voulait  pas  d'une  secte 
où  Ton  ne  sefbattait  point,  de  même  que  Sixte-Quint 
augurait  mal  d'une  secte,  dove  non  si  chiavava  :  il  se 
servit  de  son  pouvoir  pour  persécuter  ces  nouveaux 
venus.  On  en  remplissait  les  prisons;  mais  les  persé- 
cutions ne  servent  presque  jamais  qu'à  faire  des  pro~ 
sélites.  Ils  sortaient  de  leurs  prisons  affermis  dans 
leur  créance,  et  suivis  de  leurs  geôliers  qu'ils  avaient 
convertis.  Mais  voici  ce  qui  contribua  le  plus  à 
étendre  la  secte.  Fox  se  croyait  inspiré  ;  il  crut  par 
conséquent  devoir  parler  d'une  manière  différente  des 
autres  hommes.  Il  se  mit  à  trembler,  à  faire  des 
contorsions  et  des  grimaces,  à  retenir  son  haleine,  à 
la  pousser  avec  violence  ;  la  prêtresse  de  Delphes  n'eût 
pas  mieux  fait.  En  peu  de  temps  il  acquit  une  grande 
habitude  d'inspiration ,  et  bientôt  après  il  ne  fut  guère 
en  son  pouvoir  de  parler  autrement.  Ce  fut  le  premier 
don  qu'il  communiqua  à  ses  disciples.  Ils  firent  de 
bonne  foi  toutes  les  grimaces  de  leur  maître;  ils 
tremblaient  de  toutes  leurs  forces  au  moment  de  l'in- 
spiration. De  là  ils  eurent  le  nom  de  quakers ,  qui 
signifie  trembleurs.  Le  petit  peuple  s'amusait  à  les 
contrefaire;  on  tremblait,  on  parlait  du  nez,  on  avait 
des  convulsions,  et  on  croyait  avoir  le  Saint-Esprit. 
Il  leur  fallait  quelques  miracles ,  ils  en  firent. 

Le  patriarche  Fox  dit  publiquement  à  un  juge  de 
Dict.  ph.  7  38 


446  QUAKERS. 

paix  ,  en  présence  d'une  grande  assemblée  :  Ami  , 
prends  gardé  à  toi,  Dieu  te  punira  bientôt  de  persé- 
cuter les  saints.  Ce  juge  était  un  ivrogne  qui  s'enivrait 
tous  les  jours  de  mauvaise  bière  et  d'eau-de-vie;  il 
mourut  d'apoplexie  deux  jours  après,  précisément 
comme  il  venait  de  signer  un  ordre  pour  envoyer 
quelques  quakers  en  prison.  Cette  mort  soudaine  ne 
fut  point  attribuée  à  l'intempérance  du  juge;  tout  le 
monde  la  regarda  comme  un  effet  des  prédictions  du 
saint  homme.  Cette  mort  fit  plus  de  quakers  que  mille 
sermons  et  autant  de  convulsions  n'en  auraient  pu 
faire.  Cromwcll,  voyant  que  leur  nombre  augmentait 
tous  les  jours ,  voulut  tes  attirer  à  son  parti  ;  il  leur  fit 
offrir  de  l'argent,  mais  ils  furent  incorruptibles  ;  et  il 
dit  un  jour  que  cette  religion  était  la  seule  contre  la*- 
quelle  il  n'avait  pu  prévaloir  avec  des  guinées. 

Ils  furent  quelquefois  persécutés  sous  Charles  II , 
non  pour  leur  religioH,  mais  pour  ne  vouloir  pas 
payer  les  dîmes  au  clergé ,  pour  tutoyer  les  magis- 
trats, et  refuser  de  prêter  les  sermens  prescrits  par  la 
loi.  Enfin  Robert  Barclay,  Écossais,  présenta  au  roi , 
eu  1675,  son  apologie  des  quakers,  ouvrage  aussi  bon 
qu'il  pouvait  l'être.  L'épître  dédicatoire  à  Charles  II 
contient  non  de  basses  flatteries,  mais  des  vérités 
hardies  et  des  conseils  justes.  Tu  as  goûté,  dit-il  à 
Charles  à  la  fin  de  cette  épître,  de  la  douceur  et  de 
ramertume,  de  la  prospérité  et  des  plus  grands  mal- 
heurs :  tu  as  été  chassé  des  pays  où  tu  règnes;  tu  as 
senti  le  poids  de  l'oppression;  et  tu  dois  savoir  com- 
bien l'oppresseur  est  détestable  devant  Dieu  et  devant 
les  hommes.  Que,  si  après  tant  d'épreuves  et  de  béno* 


QUAKERS.  447 

dictions  ton  cœur  s'endurcissait  et  oubliait  le  Dieu 
qui  s'est  souvenu  de  toi  dans  tes  disgrâces,  ton  crime 
en  serait  plus  grand,  et  ta  condamnation  plus  ter- 
rible :  au  lieu  donc  d'écouter  les  flatteurs  de  ta  cour, 
écoute  la  voix  de  ta  conscience  qui  ne  te  flattera 
jamais. 

Je  suis  ton  fidèle  ami  et  sujet, 

J      7  BARCLAY. 

Ce  qui  est  plus  étonnant,  c'est  que  cette  lettre 
écrite  à  un  roi ,  par  un  particulier  obscur ,  eut  son 
effet,  et  que  la  persécution  cessa. 

Environ  ce  temps  parut  l'illustre  Guillaume  Pen, 
qui  établit  la  puissance  des  quakers  en  Amérique , 
-et  qui  les  aurait  rendus  respectables  en  Europe,  si  les 
hommes  pouvaient  respecter  la  vertu  sous  des  appa- 
rences ridicules.  Il  était  fils  unique  du  chevalier  Pen  , 
vice-amiral  d'Angleterre,  et  favori  du  duc  d'Yorck 
depuis  Jacques  IL 

Guillaume  Pen,  à  l'âge  de  quinze  ans,  rencontra 
un  quaker  à  Oxford  où  il  fesait  ses  études  :  ce  quaker 
le  persuada;  et  le  jeune  homme,  qui  était  vif ,  natu- 
rellement éloquent,  et  qui  avait  de  l'ascendant  dans 
sa  physionomie  et  dans  ses  manières,  gagna  bientôt 
quelques-uns  de  ses  camarades  :  il  établit  insensible- 
ment une  société  de  jeunes  quakers,  qui  s'assemblaient 
chez  lui;  de  sorte  qu'il  se  trouva  chef  de  la.  secte  à 
l'âge  de  seize  ans.  De  retour  chez  le  vice -amiral'  son 
père ,  au  sortir  du  collège ,  au  lieu  de  se  mettre  à 
genoux  devant  lui,  et  de  lui  demander  sa  bénédiction, 
selon  l'usage  des  Anglais ,  il  l'aborda  le  chapeau  sur 
la  tête ,  et  lui  dit  :  Je  suis  fort  aise ,  l'ami ,  de  te  voir 


44^  QUAKERS. 

en  bonne  santé.  Le  vice-amiral  crut  que  son  fils  était 
devenu  fou  :  il  aperçut  bientôt  qu'il  était  quaker.  Il 
mit  en  usage  tous  les  moyens  que  la  prudence  humaine 
peut  employer  pour  l'engager  à  vivre  comme  un 
autre;  le  jeune  homme  ne  répondit  à  son  père  qu'en 
l'exhortant  à  se  faire  quaker  lui  -  même.  Enfin  le  père 
se  relâcha  à  ne  lui  demander  autre  chose ,  sinon  qu'il 
allât  voir  le  roi  et  le  duc  d'Yorck  lie  chapeau  sous  le 
bras ,  et  qu'il  ne  les  tutoyât  point.  Guillaume  répondit 
que  sa  conscience  ne  le  lui  permettait  pas,  et  qu'il 
valait  mieux  obéir  à  Dieu  qu'aux  hommes.  Le  père 
indigné  et  au  désespoir  le  chassa  de  sa  maison.  Le 
jeune  Peu  remercia  Dieu  de  ce  qu'il  souffrait  déjà  pour 
sa  cause  ;  il  alla  prêcher  dans  la.  cité  ,  il  y  lit  beaucoup 
de  prosélytes.  Les  prêches  des  ministres  s'éclaircis- 
saient  tous  les  jours;  et,  comme  il  était  jeune,  beau  et 
bien  fait,  les  femmes  de  la  cour  et  de  la  ville  accou- 
raient dévotement  pour  l'entendre.  Le  patriarche 
George  Fox  vint  du  fond  de  l'Angleterre  le  voir  à 
Londres,  sur  sa  réputation;  tous  deux  résolurent  de 
faire  des  missions  dans  les  pays  étrangers  :  ils  s'em- 
barquèrent pour  la  Hollande,  après  avoir  laissé  des 
ouvriers  en  assez  bon  nombre  pour  avoir  soin  de  la 
vigne  de  Londres. 

Leurs  travaux  eurent  un  heureux  succès  à  Amster- 
dam :  mais  ce  qui  leur  fit  le  plus  d'honneur,  et  ce  qui 
mit  le  plus  leur  humilité  en  danger,  fut  la  réception 
que  leur  fit  la  princesse  palatine  Elisabeth,  tante  de 
George  I,  roi  d'Angleterre,  femme  illustre  par  son 
esprit  et  par  son  savoir,  et  à  qui  Descartes  avait  dédié 
son  roman  de  philosophie.  Elle  était  alors  retirée  à  la 


QUAKERS.  449 

Haye ,  où  elle  vit  les  amis  ;  car  c'est  ainsi  qu'on  appe- 
lait alors  les  quakers  en  Hollande.  Elle  eut  plusieurs 
conférences  avec  eux;  ils  prêchèrent  souvent  chez 
elle;  et,  s'ils  ne  firent  pas  d'elle  une  parfaite  quake- 
resse, ils  avouèrent  au  moins  qu'elle  n'était  pas  loin  du 
royaume  des  cieux.  Les  amis  semèrent  aussi  en  Alle- 
magne ;  mais  ils  y  recueillirent  peu  ;  on  ne  goûta  pas 
la  mode  de  tutoyer  dans  un  pays  où  il  faut  prononcer 
toujours  les  termes  d'altesse  et  d'excellence.  Peu 
repassa  bientôt  en  Angleterre,  sur  la  nouvelle  de  la 
maladie  de  son  père;  il  vint  recueillir  ses  derniers 
soupirs.  Le  vice -amiral  se  réconcilia  avec  lui,  et 
l'embrassa  avec  tendresse,  quoiqu'il  fût  d'une  diifé- 
rente  religion,:  mais  Guillaume  l'exhorta  en  vain  à  ne 
point  recevoir  le  sacrement  et  à  mourir  quaker  ;  et  le 
vieux  bon-homme  recommanda  inutilement  à  Guil- 
laume d'avoir  des  boutons  sur  ses  manches  et  des 
ganses  à  son  chapeau. 

Guillaume  hérita  de  grands  biens,  parmi  lesquels 
il  se  trouvait  de£  dettes  de  la  couronne  pour  des 
avances  faites  par  le  vice-amiral  dans  des  expéditions 
maritimes.  Rien  n'était  moins  assuré  alors  que  l'argent 
dû  par  le  roi.  Een  fut  obligé  d'aller  tutoyer  Charles  ïï 
et  ses  ministres,  plus  d'une  fois,  pour  son  payement,. 
Le  gouvernement  lui  donna  en  1 680 ,  au  lieu  d'argent, 
la  propriété  et  la  souveraineté  d'une  province  d'Amé- 
rique au  sud  de  Maryland.  Voilà  un  quaker  devenu 
souverain.  Il  partit  pour  ses  nouveaux  états  avec 
deux  vaisseaux  chargés  de  quakers  qui  le  suivirent. 
On  appela  dès  lors  le  pays  Pensiivaîiie  du  nom  de  Peu; 
il  y  fonda  la  ville  de  Philadelphie  $  qui  est  aujourd'hui 

38, 


43o  quaker,  s. 

très-florissante.  Il  commença  par  faire  une  ligue  avec 
les  Américains  ses  voisins.  C'est  le  seul  traité  entre 
ces  peuples  et  les  chrétiens  qui  n'ait  point  été  juré  et 
qui  n'ait  point  été  rompu.  Le  nouveau  souverain  lut 
aussi  le  législateur  de  la  Pensilvanie  :  il  donna  des 
lois  très -sages,  dont  aucune  n'a  été  changée  depuis 
lui.  La  première  est  de  ne  maltraiter  personne  au 
sujet  de  la  religion,  et  de  regarder  comme  frères  tous 
ceux  qui  croient  en  Dieu.  A  peine  eut-il  établi  son 
gouvernement,  que  plusieurs  marchands  de  l'Amé- 
rique vinrent  peupler  cette  colonie.  Les  naturels  du 
pays,  au  lieu  de  fuir  dans  les  forets ,  s'accoutumèrent 
insensiblement  avec  les  pacifiques  quakers.  Autant 
qu'ils  détestaient  les  autres  chrétiens  conquérans  et 
destructeurs  de  l'Amérique,  autant  ils  aimaient  ces 
nouveaux  venus.  En  peu  de  temps  ces  prétendus  sau^ 
vages,  charmés  de  leurs  nouveaux  voisins,  vinrent  en 
foule  demander  à  Guillaume  Peu  de  les  recevoir  au 
nombre  de  ses  vassaux.  C'était  un  spectacle  bien 
nouveau  qu'un  souverain  que  tout  le  monde  tutoyait , 
et  à  qui  on  parlait  le  chapeau  sur  la  tête;  un  gouver- 
nement sans  prêtres,  un  peuple  sans  armes,  des  ci- 
toyens tous  égaux  à  la  magistrature  près,  et  des 
voisins  sans  jalousie.  Guillaume  Peu  pouvait  se  vanter 
d'avoir  apporté  sur  la  terre  l'âge  d'or,  dont  on  parle 
tant,  et  qui  n'a  vraisemblablement  existé  qu'en  Pen- 
silvanie. 

Il  revint  en  Angleterre  pour  les  affaires  de  son 
nouveau  pays  ,  après  la  mort  de  Charles  II.  Le  roi 
Jacques,  qui  avait  aimé  son  père,  eut  la  même  affection 
pour  le  fils ,  el  ne  le  considéra  plus  comme  un  sectaire 


OLAKERS.  45  * 

obscur,  maïs  comme  un  très-grand  homme.  La  poli- 
tique du  roi  s'accordait  en  cela  avec  son  goût.  Il  avait 
envie  de  flatter  les  quakers  en  abolfssant  les  lois 
contre  les  non -conformistes,  afin  de  pouvoir  in- 
troduire la  religion  catholique  à  la  faveur  de  cette 
liberté.  Toutes  les  sectes  d'Angleterre  virent  le  piège, 
et  ne  s'y  laissèrent  pas  prendre;  elles  sont  toujours 
réunies  contre  le  catholicisme, leur  ennemi  commun. 
Mais  Pen  ne  crut  pas  devoir  renoncer  à  ses  principe^, 
pour  favoriser  des  protcstans  qui  le  haïssaient,  contre 
un  roi  qui  l'aimait.  Il  avait  établi  la  liberté  de  con- 
science en  Amérique,  il  n'avait  pas  envie  de  vouloir 
paraître  la  détruire  en  Europe  ;  il  demeura  donc 
fidèle  à  Jacques  II,  au  point  qu'il  fut  généralement 
accusé  d'être  jésuite.  Cette  calomnie  L'affligea  sensi- 
blement :  il  fut  obligé  de  s'en  justifier  par  des  écrits 
publics.  Cependant  le  malheureux  Jacques  II  qui , 
comme  presque  tous  les  Stuarts,  était  un  composé 
de  grandeur  et  de  faiblesse,  et  qui,  comme  eux;,  en 
fît  trop  et  trop  peu,  perdit  son  royaume  sans  qu'il  y 
eut  une  épée  de  tirée ,  et  sans  qu'on  pût  dire  comment 
la  chose  arriva.  Toutes  les  sectes  anglaises  reçurent 
de  Guillaume  III  et  de  son  parlement,  cette  même 
liberté  qu'elles  n'avaient  pas  voulu  tenir  des  mains  de 
Jacques.  Ce  fut  alors  que  les  quakers  commencèrent 
à  jouir  par  la  force  des  lois  de  tous  les  privilèges  dont 
ils  sont  en  possession  aujourd'hui.  Pen,  après  avoir 
vu  enfin  sa  secte  élablie  sans  contradiction  dans  le 
pays  de  sa  naissance,  retourna  en  Pensilvanie.  Les 
siens  et  les  Américains  le  reçurent  avec  des  larmes  de 
joie,  comme  un  père  qui  revenait  voir  ses  enfans. 


4^2  QUAKERS. 

Toutes  ses  lois  avaient  été  religieusement  observées 
pendant  son  absence;  ce  qui  n'était  arrivé  à  aucun 
législateur  avant  lui.  ïl  resta  quelques  années  à  Phila- 
delphie. Il  en  partit  enfin  malgré  lui,  pour  aller 
solliciter  à  Londres  de  nouveaux  avantages  en  faveur 
du  commerce  des  Pensilvains;  il  ne  les  revit  plus,  il 
mourut  à  Londres  en  1 7  1 8. 

Ce  fut  sous  le  règne  de  Charles  II  qu'ils  obtinrent 
le  noble  privilège  de  ne  jamais  jurer,  et  d'être  crus 
en  justice  sur  leur  parole.  Le  chancelier  ,  homme 
d'esprit ,  leur  parla  ainsi  :  «  Mes  amis ,  Jupiter  or- 
donna un  jour  que  toutes  les  bêtes  de  somme  vinssent 
se  faire  ferrer.  Les  ânes  représentèrent  que  leur  loi  ne 
le  permettait  pas.  Hé  bien,  dit  Jupiter,  on  ne  vous 
ferrera  point;  mais,  au  premier  faux  pas  que  vous 
ferez,  vous  aurez  cent  coups  d'étrivières.  » 

Je  ne  puis  deviner  quel  sera  le  sort  de  la  religion 
des  quakers  en  Amérique  ;  mais  je  vois  qu'elle  dépérit 
tous  les  jours  à  Londres.  Par  tout  pays  la  religion 
dominante,  quand  elle  ne  persécute  point,  engloutit 
à  la  longue  toutes  les  autres.  Les  quakers  ne  peuvent 
être  membres  du  parlement,  ni  posséder  aucun  office, 
parce  qu'il  faudrait  prêter  serment  et  qu'ils  ne  veulent 
point  jurer;  ils  sont  réduits  a  la  nécessité  de  gagner 
de  l'argent  par  le  commerce.  Leurs  enfans,  enrichis 
par  l'industrie  de  leurs  pères,  veulent  jouir,  avoir  des 
honneurs,  des  boutons  et  des  manchettes;  ils  sont 
honteux  d'être  appelés  quakers,  et  se  font  protestans 
pour  être  à  la  mode. 


QUAKERS.  453 

SECTION  III. 

Quaker  ou  Qouacre,  ou  primitif ,  ou  membre  de 
la  primitive  Eglise  chrétienne,  ou  Pensilva- 
nien^  ou  Philadelphien* 

De  tous  ces  titres  ,  celuî  que  j'aime  le  mieux  est 
celui  de  Philadelphien,  ami  des  frères.  Il  y  a  bien 
des  sortes  de  vanités;  mais  la  plus  belle  est  celle  qui , 
ne  s'arrogeant  aucun  titre,  rend  presque  tous  les 
autres  ridicules. 

Je  m'accoutume  bientôt  à  voir  un  bon  Philadel- 
phien me  traiter  d'ami  et  de  frère  ;  ces  mots  raniment 
dans  mon  cœur  la  charité,  qui,  se  refroidit  trop  aisé- 
ment. Mais  que  deux  moines  s'appellent,  s'écrivent 
votre  révérence:  qu'ils  se  fassent  baiser  la  main  eà 
Italie  et  en  Espagne  ;  c'est  le  dernier  degré  d'un  or- 
gueil en  démence;  c'est  le  dernier  degré  de  sottise 
dans  ceux  qui  la  baisent;  c'est  le  dernier  degré  de  la 
surprise  et  du  rire  dans  ceux  qui  sont  témoins  de  ces 
inepties.  La  simplicité  du  Philadelphien  est  la  satire 
continuelle  des  évêques  qui  se  monseigneurisent. 

N'avez-vous  point  de  honte,  disait  un  laïque  au  fils 
d'un  manœuvre,  devenu  évèque,  de  vous  intituler, 
monseigneur  et  prince  ?  est-ce  ainsi  qu'en  usaient 
Barnabe,  Philippe  et  Jude?  Va,  va,  dit  le  prélat,  si 
Barnabe ,  Philippe  et  Jude  l'avaient  pu ,  ils  l'auraient 
fait;  et  la  preuve  en  est,  que  leurs  successeurs  l'ont 
fait  dès  qu'ils  l'ont  pu. 

Un  autre,  qui  avait  un  jour  à  sa  table  plusieurs 
Gascons,  disait  :  Il  faut  bien  que  je  sois  monseigneur, 


4^4  QUAKERS. 

puisque  tous  ces  messieurs  sont  marquis.  Vanitas 
vanitatum. 

J'ai  déjà  parlé  des  quakers  à  l'article  Eglise  primi- 
tive, et  c'est  pour  cela  que  j'en  veux:  parler  encore. 
Je  vous  prie,  mon  cher  lecteur,  de  ne  point  dire  que 
je  me  répète;  car,  s'il  y  a  deux  ou  trois  pages  répétées 
dans  ce  Dictionnaire,  ce  n'est  pas  ma  faute,  c'est 
celle  des  éditeurs.  Je  suis  malade  au  mont  Krapac,  je 
ne  puis  pas  avoir  l'œil  à  tout.  J'ai  des  associés  qui 
travaillent  comme  moi  à  la  vigne  du  Seigneur,  qui 
cherchent  à  inspirer  la  paix  et  la  tolérance,  l'horreur 
pour  le  fanatisme,  la  persécution,  la  calomnie,  la 
dureté  de  mœurs,  et  l'ignorance  insolente. 

Je  vous  dirai,  sans  me  répéter,  que  jaime  les 
quakers.  Oui,  si  la  mer  ne  me  fesait  pas  un  mal  in- 
supportable, ce  serait  dans  ton  sein,  ô  Pensiivanie  ! 
que  j'irais  finir  le  reste  de  ma  carrière,  s'il  y  a  du  reste. 
Tu  es  située  au  quarantième  degré,  dans  le  climat  le 
plus  doux  et  le  plus  favorable;  tes  campagnes  sont 
fertiles;  tes  maisons  commodément  bâties;  tes  habi- 
tans  industrieux;  tes  manufactures  en  honneur.  Une 
paix  éternelle  règne  parmi  tes  citoyens;  les  crimes  y 
sont  presque  inconnus;  et  il  n'y  a  qu'un  seul  exemple 
d'un  homme  banni  du  pays.  Il  le  méritait  bien  ;  c'était 
un  prêtre  anglican  qui,  s'étant  fait  quaker,  fut  indigne 
de  l'être.  Ce  malheureux  fut  sans  doute  possédé  du 
diable;  car  il  osa  prêcher  l'intolérance  :  il  s'appelait 
George  Keith  :  on  le  chassa;  je  ne  sais  pas  où  il  est 
allé;  mais  puissent  tous  les  intolérans  aller  avec  lui  ! 

Aussi  de  trois  cent  mille  habitans  qui  vivent  heu- 
reux chez  toi,  il  y  a  deux  cent  mille  étrangers.  On 


«QUESTION.  455 

peut,  pour  douze  guinées,  acquérir  cent  arpens  de 
très-bonne  terre  ;  et  dans  ces  cent  arpens  on  est  véri- 
tablement roi ,  car  on  est  libre ,  on  est  citoyen  ;  vous 
ne  pouvez  faire  de  mai  à  personne  ,  et  personne  ne 
peut  vous  en  faire  ;  vous  pensez  ce  qu'il  vous  pîaîî ,  et 
vous  le  dites  sans  que  personne  vous  persécute;,  vous 
ne  connaissez  point  le  fardeau  des  impôts  continuel- 
lement redoublé  ;  vous  n'avez  point  de  cour  à  faire  ; 
vous  ne  redoutez  point  l'insolence  d'un  subalterne 
important.  Il  est  vrai  qu'au  mont  Krapac  nous  vivons 
à  peu  près  comme  vous;  mais  nous  ne  devons  la  tran- 
quillité dont  nous  jouissons  qu'aux  montagnes  cou- 
vertes de  neiges  éternelles,  et  aux  précipices  affreux 
qui  entourent  notre  paradis  terrestre.  Encore  le  diable 
quelquefois  franchit -il,  comme  dans  Milton,  ces 
précipices  et  ces  monts  épouvantables ,  pour  venir 
infecter  de  son  haleine  empoisonnée  les  fleurs  de 
notre  paradis.  Satan  s'était  déguisé  en  crapaud  pour 
venir  tromper  deux  créatures  qui  s'aimaient.  Il  est 
venu  une  fois  chez  nous  dans  sa  propre  figure  pour 
apporter  l'intolérance.  Notre  innocence  a  triomphé 
le  toute  la  fureur  du  diable. 

QUESTION,  TORTURE. 

J'Ai  toujours  présumé  que  la  question,  la  torture 
avait  été  inventée  par  des  voleurs,  qui,  étant  entrés 
chez  un  avare ,  et  ne  trouvant  point  son  trésor ,  lui 
firent  souffrir  mille  tourmens  jusqu'à  ce  qu'U  le  dé- 
couvrît. 

On  a  dit  souvent  que  la  question  était  un  moyen 
de  sauver  un  coupable  robuste,  et  de  perdre  un  in- 


456  QUESTION. 

nocent  trop  faible;  que  chez  les  Athéniens  on  ne  don- 
nait la  question  que  dans  les  crimes  d'état;  que  les 
Romains  n'appliquèrent  jamais  à  la  torture  un  citoyen 
romain  pour  savoir  son  secret. 

Que  le  tribunal  abominable  de  l'inquisition  renou- 
vela ce  supplice,  et  que  par  conséquent  il  doit  être 
en  horreur  à  toute  la  terre. 

Qu'il  est  aussi  absurde  d'infliger  la  torture  pour 
parvenir  à  la  connaissance  d'un  crime ,  qu'il  était 
absurde  d'ordonner  autrefois  le  duel  pour  juger  un 
coupable;  car  souvent  le  coupable  était  vainqueur, 
çfc  souvent  le  coupable  vigoureux  et  opiniâtre  résiste 
à  la  question,  tandis  que  l'innocent  débile  y  suc- 
combe. 

Que  cependant  le  duel  était  appelé  le  jugement  de 
Dieu ,  et  qu'il  ne  manque  plus  que  d'appeler  la  torture 
le  jugement  de  Dieu. 

Que  la  torture  est  un  supplice  plus  long  et  plus 
douloureux  que  la  mort;  qu'ainsi  on  punit  l'accusé 
avant  d'être  certain  de  son  crime,  et  qu'on  le  punit 
plus  cruellement  qu'en  le  fesant  mourir. 

Que  mille  exemples  funestes  ont  dû  désabuser  les 
législateurs  de  cet  usage  affreux. 

Que  cet  usage  est  aboli  dans  plusieurs  pays  de 
1  Europe ,  et  qu'on  voit  moins  de  grands  crimes 
dans  ces  pays  que  dans  le  nôtre  où  la  torture  est 
pratiquée. 

On  demande  après  cela  pourquoi  la  torture  est 
toujours  admise  chez  les  Français  qui  passent  pour  un 
peuple  doux  et  agréable  ? 

On  répond  que  cet  affreux  usage  subsiste  encore 


QUÊTE.  45>7 

parce  qu'il  est  établi;  on  avoue  qu'il  y  a  beaucoup  de 
personnes  douces  et  agréables  en  France,  mais  on  nie 
que  le  peuple  soit  humain. 

»  Si  on  donne  la  question  à  des  Jacques  Clément,  à 
des  Jean  Châtel,  à  des  Ravaillac,  à  des  Damiens, 
personne  ne  murmurera;  il  s'agit  de  la  vie  d'un  roi  et 
du  salut  de  tout  l'état  (i).  Mais  que  des  juges  d'Abbé- 
ville  condamnent  à  la  torture  un  jeune  officier  pour 
savoir  quels  sont  les  enfans  qui  ont  chanté  avec  lui 
une  vieille  chanson,  qui  ont  passé  devant  une  pro- 
cession de  capucins  sans  ôter  leur  chapes  u>  j'ose 
presque  dire  que  cette  horreur  perpétrée  dans  un 
temps  de  lumières  et  de  paix ,  est  pire  que  les  massa- 
cres de  la  Saint-Barthélemi  commis  dans  les  ténèbres 
du  fanatisme. 

Nous  Pavons  déjà  insinué,  et  nous  voudrions  le 
graver  bien  profondément  dans  tous  les  cerveaux  et 
dans  tous  les  cœurs. 

QUÊTÉ 

L'on  compte  quatre-vingt-dix-huit  ordres  monas- 
tiques dans  l'église;  soixante -quatre  qui  sont  rentes, 
et  trente  -  quatre  qui  vivent  de  quête,  «  sans  aucune 
obligation,  disent- ils,  de  travailler,  ni  corporelre- 

(i)  Lorsque  l'impératrice-reine  demanda  sur  cet  objet  l'avis 
des  jurisconsultes  les  plus  éclairés  de  ses  états  ,  celui  qui  pro- 
posa d'abolir  la  torture  crut  devoir  soutenir  que  le  seul  cafr 
pour  lequel  elle  pût  être  conservée ,  était  le  crime  de  lèse-ma- 
jesté. L'impératrice  lut  son  livre  et  abolit  la  torture  sans  aucune 
réserve.  Une  souveraine  a  osé  faire  plus  qu'un  philosophe  n'a- 
vait osé  dire. 

Dict.  Ph.  J  ^9' 


,458  QUÊTE. 

ment  ni  spirituellement,  pour  gagner  leur  vie;  mais 
seulement  pour  éviter  l'oisiveté  :  et  comme  seigneurs 
directs  de  tout  le  monde ,  et  participais  à  la  souve- 
raineté de  Dieu  en  l'empire  de  l'univers,  ils  ont  droit 
de  vivre  aux  dépens  du  public,  sans  faire  que  ce  qu'il 
leur  plaira.  ». 

Ces  propres  paroles  se  lisent  dans  un  livre  très- 
curieux  intitulé  :  Les  heureux  succès  de  la  piété  ;  et 
les  raisons  qu'en  allègue  l'auteur  ne  sont  pas  moins 
convaincantes.  «  Depuis,  dit -il,  que  le  cénobite  a 
consacré  à  Jésus-Christ  le  droit  de  se  servir  des  biens 
temporels,  le  monde  ne  possède  plus  rien  qu'à  son 
refus;  et  il  voit  les  royaumes  et  les  seigneuries  comme 
des  usages  que  sa  libéralité  a  laissés  en  fief.  C'est  ce 
qui  le  rend  seigneur  du  monde,  possédant  tout  par 
un  domaine  direct,  parce  que  s'étant  rendu  une  pos- 
session de  Jésus -Christ  par  le  vœu,  en  le  possédant, 
il  prend  aucunement  (en  quelque  manière)  part  à  sa 
souveraineté.  Le  religieux  a  même  cet  avantage  sur 
le  prince,  qu'il  ne  lui  faut  point  d'armes  pour  lever 
ce  que  le  peuple  doit  à  son  exercice  :  il  possède  les 
affections  devant  que  de  recevoir  les  libéralités,  et 
son  empire  s'étend  plus  sur  les  cœurs  que  sur  les 
biens.  » 

Ce  fut  François  d'Assise  qui,  l'an  1209,  imagina 
cette  nouvelle  manière  de  vivre  de  quête;  mais  voici 
ce  que  porte  sa  règle  (a)  :  Les  frères  à  qui  Dieu  en  a 
donné  le  talent  travailleront  fidèlement,  en  sorte 
qu  ils  évitent  l'oisiveté  sans  éteindre  l'esprit  d'o- 

(«)  Chap.  V  et  VI. 


QUÊTE.  459 

raison  ;  et  pour  récompense  de  leur  travail  ils  rece- 
vront leurs  besoins  corporels  pour  eux  et  pour  leurs 
frères,  suivant  l'humilité  et  la  pauvreté;  mais  ils  ne 
recevront  point  d'argent.  Les  frères  n'auront  rien  en 
propre,  ni  maison,  ni  lieu,  ni  autre  chose;  mais,  se 
regardant  comme  étrangers  en  ce  monde,  ils  iront 
avec  confiance  demander  l'aumône. 

Remarquons,  avec  le  judicieux  Fleury,  que,  si  les 
inventeurs  des  nouveaux  ordres  mendians  n'étaient 
pas  canonisés  pour  la  plupart,  on  pourrait  les  soup- 
çonner de  s'être  laissé  séduire  à  l'amour-propre ,  et 
d'avoir  voulu  se  distinguer  par  leur  raffinement  au 
dessus  des  autres.  Mais  sans  préjudice  de  leur  sain- 
teté, on  peut  librement  attaquer  leurs  lumières;  et  le 
pape  Innocent  III  avait  raison  de  faire  difficulté  d'ap- 
prouver le  nouvel  institut  de  saint  François;  et  plus 
encore  le  concile  de  Latran,  tenu  en  121 5,  de  de* 
fendre  de  nouvelles  religions,  c'est-à-dire,  de  nou- 
veaux ordres  ou  congrégations. 

Cependant,  comme  au  treizième  siècle  l'on  était 
touché  des  désordres  que  l'on  avait  devant  les  yeux , 
de  l'avarice  du  clergé,  de  son  luxe,  de  sa  vie  molle 
et  voluptueuse  qui  avait  gagné  les  monastères  rentes, 
l'on  fut  si  frappé  de  ce  renoncement  à  la  possession 
des  biens  temporels  en  particulier  et  en  commun  , 
qu'au  chapitre  général  que  saint  François  tint  près 
d'Assise  eu  12 19,  où  il  se  trouva  plus  de  cinq  mille 
frères  mineurs  qui  campèrent  en  rase  campagne,  ils 
ne  manquèrent  de  rien  par  la  charité  des  villes  voi- 
sines. On  voyait  accourir  de  tous  les  pays  les  ecclé- 
siastiques, les  laïques,  la  noblesse,  le  petit  peuple 3 


46o  '  QUÊTE. 

et  non-seulement  leur  fournir  les  choses  nécessaires, 
mais  s'empresser  à  les  servir  de  leurs  propres  mains 
avec  une  sainte  émulation  d'humilité  et  de  charité. 

Saint  François,  par  son  testament,  avait  fait  une 
défense  expresse  à  ses  disciples  de  demander  au 
pape  aucun  privilège,  et  de  donner  aucune  explica- 
tion à  sa  règle;  mais  quatre  ans  après  sa  mort,, dans 
un  chapitre  assemblé  l'an  i23o,  ils  obtinrent  du 
pape  Grégoire  IX  une  bulle  qui  déclare  qu'ils  ne  sont 
point  obligés  à  l'observation  de  son  testament,  et  qui 
explique  la  règle  en  plusieurs  articles.  Ainsi  le  tra- 
vail des  mains,  si  recommandé  dans  l'Ecriture,  et  si 
bien  pratiqué  par  les  premiers  moines,  est  devenu 
odieux;  et  la  mendicité,  odieuse  auparavant,  est 
devenue  honorable 

Aussi  trente  ans  après  la  mort  de  saint  François  , 
on  remarquait  déjà  un  relâchement  extrême  dans  les 
ordres  de  sa  fondation.  Nous  n'en  citerons  pour 
preuve  que  le  témoignage  de  saint  Bonaventure  qui 
ne  peut  être  suspect.  C'est  dans  la  lettre  qu'il  écrivit 
en  1 257  ,  étant  général  de  l'ordre,  à  tous  les  provin- 
ciaux et  les  gardiens.  Cette  lettre  est  dans  ses  opus- 
cules ,  tome  II ,  page  352.  Il  se  plaint  de  la  multitude 
des  affaires  pour  lesquelles  ils  requéraient  de  l'ar- 
gent, de  l'oisiveté  des  divers  frères,  de  leur  vie  vaga- 
bonde, de  leurs  importunités  à  demander,  des  grands 
bâtimens  qu'ils  élevaient,  enfin  de  leur  avidité  des 
sépultures  et  des  testamens.  Saint  Bonaventure  n'est 
pas  le  seul  qui  se  soit  élevé  contre  cjs  abus,  puisque 
M.  Camus,  éveque  de  Bellay,  observe  que  le  seul 
ordre  des  minoritains  a  souffert  plus  de  vingt-cinq 


QUÊTE.  46t 

réformes  en  quatre  cents  ans.  Disons  un  mot  sur  cha- 
cun de  ces  griefs  que  tant  de  réformes  n'ont  pu  déra- 
ciner encore. 

Les  frères  mendians,  sous  prétexte  de  charité,  se 
mêlaient  de  toutes  sortes  d'affaires  publiques  et  par- 
ticulières. Ils  entraient  dans  le  secret  des  familles,  et 
se  chargeaient  de  l'exécution  des  testamens;  ils  pre- 
naient des  députations  pour  négocier  la  paix  entre 
les  villes  et  les  princes.  Les  papes  surtout  leur  don- 
naient volontiers  des  commissions ,  comme  à  des 
gens  sans  conséquence,  qui  voyageaient  à  peu  de 
frais,  et  qui  leur  étaient  entièrement  dévoués  ;  ils  les 
employaient  quelquefois  à  des  levées  de  deniers. 

Mais  une  chose  plus  singulière  encore,  c'est  le  tri- 
bunal de  l'inquisition  dont  ils  se  chargèrent.  On  sait 
que  dans  ce  tribunal  odieux  il  y  a  capture  de  crimi- 
nels, prison,  torture,  condamnations,  confiscations, 
peines  infamantes  et  fort  souvent  corporelles  par  le 
bras  séculier.  Il  est  sans  doute  bien  étrange  de  voir 
des  religieux,  fesant  profession  de  l'humilité  la  plus 
profonde  et  de  la  pauvreté  la  plus  exacte ,  transfor- 
més tout  d'un  coup  en  juges  criminels,  ayant  des  ap- 
pariteurs et  des  familiers  armés ,  c'est-à-dire ,  des 
gardes  et  des  trésors  à  leur  disposition ,  se  rendant 
ainsi  terribles  à  toute  la  terre. 

Nous  glissons  sur  le  mépris  du  travail  des  mains, 
qui  attire  l'oisiveté  chez  les  mendians  comme  chez 
les  autres  religieux.  De  là  cette  vie  vagabonde  que 
saint  Bonaventure  reproche  à  ses  frères,  lesquels, 
dit-il ,  sont  à  charge  à  leurs  hôtes  et  scandalisent  au 
lieu  d'édifier»  Leur  importunité  à  demander  fait  crain» 

39. 


46'2  QUÊTE. 

dre  leur  rencontre  comme  celle  des  voleurs.  En  effet 
cette  importunité  est  une  espèce  de  violence  à  la- 
quelle peu  de  gens  savent  résister,  surtout  à  l'égard 
de  ceux  dont  lhabif  et  la  profession  ont  attiré  du 
respect;  et  d'ailleurs  c'est  une  suite  naturelle  de  la 
mendicité,  car  enfin  il  faut  vivre.  D'abord  la  faim  et 
les  autres  besoins  pressans  font  vaincre  la  pudeur 
d'une  éducation  honnête;  et,  quand  une  fois  on  a 
franchi  cette  barrière,  on  se  faiC  un  mérite  et  un  hon- 
neur d'avoir  plus  d'industrie  qu'un  autre  à  attirer  les 
aumônes. 

La  grandeur  et  la  curiosité  des  bâtimens ,  ajoute 
le  même  saint ,  incommodent  nos  amis  qui  fournis- 
sent à  la  dépense ,  et  nous  exposent  aux  mauvais 
jugemens  des  hommes.  Ces  frères,  dit  aussi  Pierre 
Desvignes  qui,  dans  la  naissance  de  leur  religion, 
semblaient  fouler  aux  pieds  la  gloire  du  monde,  re- 
prennent le  faste  qu'ils  ont  quitté;  n'ayant  rien,  ils 
possèdent  tout,  et  sont  plus  riches  que  les  riches 
mêmes.  On  connaît  ce  mot  de  Dufrény  à  Louis  XIV  : 
«  Sire,  je  ne  regarde  jamais  le  nouveau  Louvre  sans 
m'écrier  :  Superbe  monument  de  la  magnificence 
d'un  des  plus  grands  rois  qui  de  son  nom  ait  rempli 
la  terre,  palais  digne  de  nos  monarques,  vous  seriez 
achevé,  si  Ton  vous  avait  donné  à  l'un  des  quatre 
ordres  mendians  pour  tenir  ses  chapitres  et  loger 
son  général.  »: 

Quant  à  leur  avidité  des  sépultures  et  des  testa- 
mens  ,  Matthieu  Paris  Ta  peinte  en  ces  termes  :  «  Ils 
sont  soigneux  d'assister  à  la  mort  des  grands,  au  pré- 
judice des  pasteurs  ordinaires  ;  ils  sont  avides  de 


QUÊTE.  4^3 

gain,  et  extorquent  des  testamens  secrets;  ils  ne  re- 
commandent que  leur  ordre,  et  le  préfèrent  à  tous 
les  autres.  »  Sauvai  rapporte  aussi  qu'en  1 5osi ,  Gilles 
Dauphin  ,  général  des  cordeliers  ,  cn  considération 
des  bienfaits  que  son  ordre  avait  reçus  de  messieurs 
du  parlement  de  Paris,  envoya  aux  présidons,  con~ 
seillers  et  greffiers  la  permission  de  se  faire  enterrer 
en  habit  de  cordelier.  L'année  suivante,  il  gratifia 
d'un  semblable  brevet  les  prévôts  dés  marchands  et 
échevins,  et  les  principaux  officiers  de  la  ville.  Il  ne 
faut  pas  regarder  cette  permission  comme  une  simple 
politesse,  s'il  est  vrai  que  saint  François  fait  réguliè- 
rement chaque  année  une  descente  en  purgatoire 
pour  en  tirer  les  âmes  de  ceux  qui  sont  morts  dans 
l'habit  de  son  ordre  ,  comme  l'assuraient  ces  re- 
ligieux. 

Voici  un  trait  à  ce  sujet  qui  ne  sera  pas  hors  de 
propos.  L'Etoile  ,  dans  ses  Mémoires,  année  1577, 
raconte  qu'une  fille  fort  belle  déguisée  en  homme,  et 
qui  se  fesait- appeler  Antoine,  fut  découverte  et  prise 
dans  le  couvent  des  cordeliers  de  Paris.  Elle  servait 
entre  autres  frère  Jacques  Bersou ,  qu'on  appelait 
l'enfant  de  Paris,  et  le  cordelier  aux  belles  mains. 
Ces  révérends  pères  disaient  tous  qu'ils  croyaient 
que  c'était  un  vrai  garçon.  Elle  en  fut  quitte  pour  le 
fouet ,  qui  fut  un  grand  dommage  à  la  chasteté  de 
cette  fille  qui  se  disait  mariée,  et  qui,  par  dévotion  , 
avait  servi  dix  ou  douze  ans  ces  bons  religieux ,  sans 
jamais  avoir  été  intéressée  en  son  honneur.  Peut-être 
croyait-elle  s'exempter  après  la  mort  d'un  long  séjour 
en  purgatoire;  c'est  ce  que  l'Étoile  ne  dit  pas. 


46  î  QUI  S  QUI  S.    RAM  US. 

Le  même  évêque  de  Bellay,  que  nous  avons  déjà 
cité,  prétend  qu'un  seul  ordre  de  mendians  coûte  par 
an  trente  millions  d'or  pour  le  vêtement  et  la  nourri- 
ture de  ses  moines  ,  sans  compter  l'extraordinaire  ; 
de  sorte  qu'il  n'y  a  point  de  prince  catholique  qui 
lève  tant  sur  ses  sujets,  que  les  cénobites  mendians 
qui  sont  dans  ses  états  exigent  de  ses  peuples.  Que 
sera-ce  si  on  y  ajoute  les  trente-trois  autres  ordres? 
On  verra,  dit-ii,  que  les  trente-quatre  ensemble  ti- 
rent plus  des  peuples  chrétiens  que  les  soixante- 
quatre  de  cénobites  rentes  ni  tous  les  autres  ecclé- 
siastiques n'ont  de  bien.  Avouons  que  c'est  beau- 
coup dire. 

QUISQUIS  (DU)  DE  RAMUS  OU  LA  RAMEE, 

Avec  quelques  observations  utiles  sur  les  persé- 
cuteurs, les  calomniateurs,  et  les  feseurs  de 
libelles. 

Il  vous  importe  fort  peu,  mon  cher  lecteur,  qu'une 
des  plus  violentes  persécutions  excitées  au  seizième 
siècle  contre  Ramus ,  ait  eu  pour  objet  la  manière 
dont  on  devait  prononcer  quisquis  et  quanquam. 

Cette  grande  dispute  partagea  long-temps  tous  les 
régens  de  collège  et  tous  les  maîtres  de  pension  du 
seizième  siècle  ;  meis  elle  est  assoupie  aujourd'hui  ; 
et  probablement  ne  se  réveillera  pas. 

Voulez-vous  apprendre  (a)  si  M.  Gallandius  Tor- 
ticolis passait  M.  Ramus,  son  ennemi,  en  l'art  ora- 

(a)  Voyez  Brantôme ,  Hommes  illustres ,  tome  II. 


QUISOjUIS.   RAMUS.  4^5 

toire,  ou  si  M.  Ramus  passait  M.  Gallandius  Torti- 
colis ?  vous  pourrez  vous  satisfaire  en  consultant 
Thomas  Freigius,  in  vitâ  Rami;  car  Thomas  Freigius 
est  un  auteur  qui  peut  être  utile  aux  curieux  ,  quoi 
qu'en  dise  Banosius. 

Mais  que  ce  Ramus  ou  la  Ramée,  fondateur  d'une 
chaire  de  mathématiques  au  collège  royal  de  Paris, 
bon  philosophe  dans  un  temps  où  l'on  ne  pouvait 
guère  en  compter  que  trois,  Montaigne,  Charron,  et 
de  Thou  l'historien;  que  ce  Ramus,  homme  vertueux 
dans  un  siècle  de  crimes,  homme  aimable  dans  la  so- 
ciété, et  même,  si  l'on  veut,  beï  esprit;  qu'un  tel 
homme,  dis-je,  ait  été  persécuté  toute  sa  vie;  qu'il 
ait  été  assassiné  par  des  professeurs  et  des  écoliers 
de  l'université  ;  qu'on  ait  traîné  les  lambeaux  de  son 
corps  sanglant  aux  portes  de  tous  les  collèges,  comme 
une  juste  réparation  faite  à  la  gloire  d'Aristote;  que 
cette  horreur,  dis-je  encore,  ait  été  commise  à  l'édi- 
fication des  âmes  catholiques  et  pieuses,  à  Français  ! 
avouez  que  cela  est  un  peu  welche. 

On  me  dit  que  depuis  ces  temps  les  choses  sont 
bien  changées  en  Europe ,  que  les  mœurs  se  sont 
adoucies,  qu'on  ne  persécute  plus  les  gens  jusqu'à  la 
mort.  Quoi  donc  !  n'avons-nous  pas  déjà  observé  dans 
ce  dictionnaire  que  le  respectable  Barnevelt,  le  pre- 
mier homme  de  la  Hollande,  mourut  sur  l'échafaud 
pour  la  plus  folle  et  la  plus  impertinente  dispute  qui 
ait  jamais  troublé  les  cerveaux  théologiques? 

Que  le  procès  criminel  du  malheureux  Théophile 
n'eut  sa  source  que  dans  quatre  vers  d'une  ode  que 
les  jésuites  Garasse  et  Voisin  lui  imputèrent ?  qu'ils 


465  QUISQUIS.   RAMUS. 

le  poursuivirent  avec  la  fureur  la  plus  violente  et 
les  artifices  les  plus  uoirs,  qu'ils  le  firent  brûler  en 
effigie  (*)  ? 

Que  de  nos  jours  cet  autre  procès  de  La  Cadière 
ne  fut  intenté  que  par  la  jalousie  d'un  jacobin  contre 
un  jésuite>qui  avait  disputé  avec  lui  sur  la  grâce? 

Qu'une  misérable  querelle  de  littérature  dans  un 
café  fut  la  première  origine  de  ce  fameux  procès  de 
Jean-Baptiste  Rousseau  le  poëte  ]  procès  dans  lequel 
un  philosophe  innocent;  fut  sur  le  point  de  succomber 
par  des  manœuvres  bien  criminelles? 

N'avons-nous  pas  vu  l'abbé  Guyot  Desfontaines  dé- 
noncer le  pauvre  abbé  Pellegrin  comme  auteur  d'une 
pièce  de  théâtre,  et  lui  faire  ôter  la  permission  de  dire 
la  messe  3  qui  était  son  gagne-pain  ? 

Le  fanatique  Jttrieii  ne  persécuta-t-il  pas  sans  re- 
lâche le  philosophe  Bayle;  et,  lorsqu'il  fut  parvenu 
enfin  à  le  faire  dépouiller  de  sa  pension  et  de  sa  place, 
n'eut-il  pas  l'infamie  de  le  persécuter  encore  ? 

Le  théologien  Lange  n'accusa-t-il  pas  Wclf  3  uon- 
seulement  de  ne  pas  croire  en  Dieu ,  mais  encore  d'a- 
voir insinué  dans  son  cours  de  géométrie  qu'il  ne  fal- 
lait pas  s'enrôler  au  service  du  second  roi  de  Prusse  ? 
Et  sur  cette  belle  délation ,  le  roi  ne  donna-t-il  pas  au 
vertueux  Wolf  le  choix  de  sortir  de  ses  états  dans 
vingt-quatre  heures,  ou  d'être  pendu  ?  Enfin  la  cal  aie 
jésuitique  ne  voulut-elle  pas  perdre  Fontenelle  ? 

Je  vous  citerais  cent  exemples  de  fureurs  de  la  ja- 

(*)  Voyez  l'article  Théophile,  dans  les  Lettres  à  S.  A.  R.  k 
prince  Je***,  Philosophie  générale. 


QUISQUIS.   RAMUS.  4^7 

lousie  pédantesque  ;  et  j'ose  maintenir,  à  la  honte  de 
cette  indigne  passion,  que,  si  tous  ceux  qui  ont  persé- 
cuté les  hommes  célèbres  ne  les  ont  pas  traités  comme 
les  gens  de  collège  traitèrent  Ramus,  c'est  qu'ils  ne 
l'ont  pas  pu. 

C'est  surtout  dans  la  canaille  de  la  littérature ,  et 
dans  la  fange  de  la  théologie ,  que  cette  passion  éclate 
avec  le  plus  de  rage. 

Nous  allons,  mon  cher  lecteur,  vous  en  donner 
quelques  exemples . 

Exemples  des  persécutions  que  des  hommes  de 
lettres  inconnus  ont  excitées,  ou  tâché  dSescci* 
ter  contre  des  hommes  de  lettres  connus. 

Le  catalogue  de  ces  persécutions  serait  bien  long  ; 
i!  faut  se  borner. 

Le  premier ,  qui  éleva  l'orage  contre  le  très-esti* 
niable  et  très-regretté  Helvétius ,  fut  un  petit  convul- 
sionnaire. 

Si  ce  malheureux  avait  été  un  véritablefhomme 
de  lettres,  il  aurait  pu  relever  avec  honnêteté  les  dé- 
fauts du  livre. 

Il  aurait  pu  remarquer  que  ce  mot  esprit  étant  seul 
ne  signifie  pas  l'entendement  humain ,  titre  conve- 
nable au  livre  de  Locke;  qu'en  français  le  mot  esprit 
ne  veut  dire  ordinairement  que  pensée  brillante.  Ainsi 
la  manière  de  bien  penser  dans  les  ouvrages  d'esprit 
signifie ,  dans  le  titre  de  ce  livre,  la  manière  de  mettre 
de  la  justesse  dans  les  ouvrages  agréables,  dans  les 
ouvrages  d'imagination.  Le  titre  Esprit,  sans  aucune 


468       >  Q  UI  S  QUI  S.    RAM  US. 

explication ,  pouvait  donc  paraître  équivoque  ;  et 
c'était  assurément  une  bien  petite  faute. 

Ensuite ,  en  examinant  le  livre ,  on  aurait  pu  ob- 
server : 

Que  ce  n'est  point  parce  que  les  singes  ont  les 
mains  différentes  de  nous  qu'ils  ont  moins  de  pensées; 
car  leurs  mains  sont  comme  les  nôtres. 

Qu'il  n'est  pas  vrai  que  l'homme  soit  l'animal  le 
plus  multiplié  sur  la  terre  ;  car  dans  chaque  maison 
il  y  a  deux  ou  trois  mille  fois  plus  de  mouches  que 
d'hommes. 

Qu'il  est  faux  que  du  temps  de  Néron  on  se  plaignît 
de  la  doctrine  de  l'autre  monde  nouvellement  intro- 
duite, laquelle  énervait  les  courages;  car  cette  doc- 
trine était  introduite  depuis  long-temps  (b). 

Qu'il  est  faux  que  les  mots  nous  rappellent  des 
images  ou  des  idées  ;  car  les  images  sont  des  idées  :  il 
fallait  dire  des  idées  simples  ou  composées. 

Qu'il  est  faux  que  la  Suisse  ait  à  proportion  plus 
d'habitans  que  la  France  et  l'Angleterre. 

Qu'il  est  faux  que  le  mot  de  libre  soit  synonyme 
^éclairé  ;  lisez  le  chapitre  de  Locke  sur  la  puissance. 

Qu'il  est  faux  que  les  Romains  aient  accordé  à  Cé- 
sar, sous  le  nom  dHmperator,  ce  qu'ils  lui  refusaient 
sous  le  nom  de  rex  ;  car  ils  le  créèrent  dictateur  per- 
pétuel ,  et  quiconque  avait  gagné  une  bataille  était 
imperatOTi  Cicéron  était  imper  ator. 

Qu'il  est  faux  que  la  science  ne  soit  que  le  souve- 

{b)  Voyez  Ciqéron,  Lucrèce,  Virgile,  etc. 


QUIS-Q  UIS.   B.AJVIUS,  46*9 

nir  des  idées  d'autrui  ;  car  Archimède  et  Newton 
inventaient. 

Qu'il  est  faux  autant  que  déplacé  de  dire  que  la 
Lecouvreur  et  Ninon  aient  eu  autant  d'esprit  qu'Aris- 
tote  et  Solon  ;  car  Solon  fit  des  lois,  Aristote  quelques 
livres  excellens,  et  nous  n'avons  rien  de  ces  deux 
demoiselles. 

Qu'il  est  faux  de  conclure  que  l'esprit  soit  le  pre- 
mier des  dons,  de  ce  que  l'envie  permet  à  chacun 
d'être  le  panégyriste  de  sa  probité,  et  qu'il  n'est  pas 
permis  de  vanter  son  esprit;  car,  premièrement,  il 
n'est  permis  de  parler  de  sa  probité  que  quand  elle 
est  attaquée  ;  secondement ,  l'esprit  est  un  ornement 
dont  il  est  impertinent  de  se  vanter,  et  la  probité  une 
chose  nécessaire  dont  il  est  abominable  de  manquer. 

Qu'il  est  faux  que  Ton  devienne  stupide  dès  qu'on 
cesse  d'être  passionné  ;  car,  au  contraire,  une  passion 
violente  rend  l'âme  stupide  sur  tous  les  autres  objets* 

Qu'il  est  faux  que  tous  les  hommes  soient  nés  avec 
les  mêmes  talens  ;  car,  dans  toutes  les  écoles  des  arts 
et  des  sciences  tous  ayant  les  mêmes  maîtres,  il  y  en 
a  toujours  très-peu  qui  réussissent* 

Qu'enfin,  sans  aller  plus  loin,  cet  ouvrage,  d'ail- 
leurs estimable,  est  un  peu  confus,  qu'il  manque  de 
méthode ,  et  qu'il  est  gâté  par  des  contes  indignes  d'un 
livre  de  philosophie. 

Voilà  ce  qu'un  véritable  homme  de  lettres  aurait 
pu  remarquer.  Mais  de  crier  au  déisme  et  à  l'athéisme 
tout  à  la  fois,  de  recourir  indignement  à  ces  deux 
accusations  contradictoires,  de  cabaler  pour  perdre 
un  homme  d'un  très-grand  mérite ,  pour  le  dépouiller 

Dict.  Ph.  y.  4° 


4jO  QUI  S  QUI  S.    RAM  US. 

lui  et  son  approbateur  de  leurs  charges,  de  solliciter 
contre  lui  non-seulement  la  Sorbonne,  qui  ne  peut 
faire  aucun  mal  par  elle-même,  mais  le  parlement, 
qui  en  pouvait  faire  beaucoup,  ce  fut  la  manœuvre  la 
plus  lâche  et  la  plus  cruelle;  et  c'est  ce  qu'ont  fait 
deux  ou  trois  hommes  pétris  de  fanatisme,  d'orgueil 
et  d'envie. 

Du  gazetier  ecclésiastique. 

Lorsque  l'Esprit  des  lois  parut,  le  gazetier  ecclé- 
siastique ne  manqua  point  de  gagner  de  l'argent,  ainsi 
que  nous  l'avons  déjà  remarqué,  en  accusant  dans 
deux  feuilles  absurdes  le  président  de  Montesquieu 
d'être  déiste  et  athée.  Sous  un  autre  gouvernement 
Montesquieu  eût  été  pendu  :  mais  les  feuilles  du  ga- 
zetier, qui  à  la  vérité  furent  bien  vendues,  parce 
qu'elles  étaient  calomnieuses ,  lui  valurent  aussi  les 
sifflets  et  l'horreur  du  public. 

De  Patouillet. 

Un  ex-jésuite,  nommé  Patouillet,  s'avisa  de  foire, 
en  1764?  un  mandement  sous  le  nom  d'un  prélat, 
dans  lequel  il  accusait  encore  deux  hommes  de  lettres 
connus  d'être  déistes  et  athées,  selon  la  louable  cou- 
tume de  ces  messieurs.  Mais  comme  ce  mandement 
attaquait  aussi  tous  les  parlemens  du  royaume ,  et  que 
d'ailleurs  il  était  écrit  d'un  style  de  collège,  il  ne  fut 
guère  connu  que  du  procù.'îur  général  qui  le  défera  ; 
et  du  bourreau  qui  le  brûla. 


$UI5QUIS.   N0N0TTE.  /tfl 

Du  Journal  chrétien. 

Quelques  écrivains  avaient  entrepris  un  Journal 
chrétien,  comme  si  les  autres  journaux  étaient  ido- 
lâtres. Ils  vendaient  leur  christianisme  vingt  sous  par 
mois,  ensuite  ils  le  proposèrent  à  quinze,  il  tomba  à 
douze ,  puis  disparut  à  jamais.  Ces  bonnes  gens 
avaient  en  1760  renouvelé  l'accusation  ordinaire  de 
déisme  et  d'athéisme  contre  M.  de  Saint  -  Fois ,  à 
l'occasion  de  quelques  faits  très-vrais  rapportés  dans 
les  Essais  sur  Pays.  Ils  trouvèrent  cette  fois-là,  dans 
l'auteur  qu'ils  attaquaient,  un  homme  qui  se  défendait 
mieux  que  Ramus  :  il  leur  fit  un  procès  criminel  au 
Châtelet.  Ces  chrétiens  furent  obligés  de  se  rétracter^ 
après  quoi  ils  restèrent  dans  leur  néant. 

De  Nonotïe. 

Un  autre  ex-jésuite,  nommé  Nonotte,  dont  nous 
avons  quelquefois  dit  deux  mots*  pour  le  faire  con- 
naître, fit  encore  la  même  manœuvre  en  deux  volu- 
mes, et  répéta  les  accusations  de  déisme  et  d'athéisme 
contre  un  homme  assez  connu.  Sa  grande  preuve 
était  que  cet  homme  avait ,  cinquante  ans  aupara* 
vant ,  traduit  dans  une  tragédie  deux  vers  de  So- 
phocle ,  dans  lesquels  il  est  dit  que  les  prêtres  païens 
s'étaient  souvent  trompés.  Nonotte  envoya  son  livre 
à  Rome  au  secrétaire  des  brefs  ;  il  espérait  un  bé- 
néfice et  n'en  eut  point  ;  mais  il  obtint  l'honneur 
inestimable  de  recevoir  une  lettre  du  secrétaire  des 
brefs. 

C'est  une  chose  plaisante  que  tous  ces  dogues 


4"2  ^UISQUIS.    NONOTTE, 

attaqués  de  la  rage  aient  encore  de  la  vanité.  Ce  No- 
notte ,  régent  de  collège  et  prédicateur  de  village  ,  le 
plus  ignorant  des  prédicateurs,  avait  imprimé  dans 
son  libellç,  que  Constantin  fut  en  effet  très-doux  et 
très  -  honnête  dans  sa  famille;  qu'en  conséquence  le 
Labarum  s'était  fait  voir  à  lui  dans  le  ciel;  que  Dio- 
clétien  avait  passé  toute  sa  vie  à  massacrer  des  chré- 
tiens pour  son  plaisir,  quoiqu'il  les  eût  protégés  sans 
interruption  pendant  dix-huit  années;  que  Clovis  ne 
fut  jamais  cruel;  que  les  rois  de  ce  temps-là  n'eurent 
jamais' plusieurs  femmes  à  la  fois;  aue  les  confession- 
naux furent  en  usage  dès  les  premiers  siècles  de  l'é- 
glise ;  que  ce  fut  une  action  très-méritoire  de  faire  une 
croisade  contre  le  comte  de  Toulouse ,  de  lui  donner 
le  fouet,  et  de  le  dépouiller  de  ses  états. 

M.  Damilaville  daigna  relever  les  erreurs  de  No- 
notte,  et  l'avertit  qu'il  n'était  pas  poli  de  dire  de 
grosses  injures,  sans  aucune  raison,  à  l'auteur  de 
l'Essai  sur  les  mœurs  et  l'esprit  des  nations;  qu'un 
critique  est  obligé  d'avoir  toujours  raison,  et  que 
Nonotte  avait  rarement  observé  cette  loi. 

Comment  I  s'écrie  Nonotte,  je  n'aurais  pas  toujours 
raison  7  moi  qui  suis  jésuite ,  ou  qui  du  moins  l'ai  été  ! 
Je  pourrais  me  tromper,  moi  qui  ai  régenté  en  pro- 
vince et  qui  même  ai  prêché  I  Et  voilà  Nouotte  qui 
fait  encore  un  gros  livre  pour  prouver  à  l'univers 
que,  s'il  s'est  trompé,  c'est  sur  la  foi  de  quelques 
jésuites;  que  par  conséquent  on  doit  le  croire.  Et  il 
entasse,  il  entasse  bévue  sur  bévue,  pour  se  plaindre 
à  l'univers  du  tort  qu'on  lui  fait,  pour  éclairer  l'uni- 


QUISQUIS.   LARCHER.  /{jo 

vers  très-peu  instruit  de  la  vanité  de  Konotte  et  de  ses 
erreurs. 

Tous  ces  gens-là  trouvent  toujours  mauvais  qu'on 
ose  se  défendre  contre  eux.  Ils  ressemblent  au  Scara* 
mouche  de  l'ancienne  comédie  italienne ,  qui  volait 
un  rabat  de  point  à  Mézetin  :  celui-ci  déchirait  un 
peu  le  fabat  en  se  défendant  :  et  Scaramouche  lui 
disait  :  Comment  !  insolent,  yous  me  déchirez  mon 
rabat  ! 

De  Larcher,  ancien  répétiteur  du  collège, 
Mazarin. 

Une  autre  lumière  de  collège,  un  nommé  Larcher ; 
pouvait,  sans  être  un  méchant  homme,  faire  un  mé- 
chant livre  de  critique,  dans  lequel  il  semble  inviter 
toutes  les  belles  dames  de  Paris  à  venir  coucher  pour 
de  l'argent,  dans  l'église  Notre-Dame,  avec  tous  les 
rouliers  et  tous  les  bateliers,  et  cela  par  dévotion.  Il 
prétend  que  les  jeunes  parisiens  sont  fort  sujets  à  la 
sodomie  ;  il  cite  pour  son  garant  un  auteur  grec  son 
favori.  Il  s'étend  avec  complaisance  sur  la  bestialité; 
et  il  se  tache  sérieusement  de  ce  que  dans  un  errata 
de  son  livre  on  a  mis  par  mégarde  :  BeUialitè}  lisez 
bêtise. 

Mais  ce  même  Larcher  commence  son  livre  comme 
ceux  de  ses  confrères,  par  vouloir  faire  brûler  l'abbé 
Eazin.  Il  l'accuse  de  déisme  et  d'athéisme,  pour  avoir 
dit  que  les  fléaux  qui  affligent  la  nature  viennent  tcus 
de  la  Providence.  Et  après  cel-aM.  Larcher  est  tout 
étonné  qu'on  se  soit  moqué  de  lui. 

A  présent  que  toutes  les  impostures  de  ces  mes- 

4o. 


4j4  QUISQUIS.   LANGLEVIEL. 

sieurs  sont  reconnues,  que  les  délateurs  en  fait  de  re- 
ligion sont  devenus  l'opprobre  du  genre  humain;  que 
leurs  livres,  s'ils  trouvent  deux  ou  trois  lecteurs, 
n'excitent  que  la  risée  ;  c'est  une  chose  divertissante 
de  voir  comment  tous  ces  gens -là  s'imaginent  que 
l'univers  aies  yeux  sur  eux;  comme  ils  accumulent 
brochures  sur  brochures,  dans  lesquelles  ils  prennent 
à  témoin  tout  le  public  de  leurs  innombrables  efforts 
pour  inspirer  les  bonnes  mœurs,  la  modération  et  la 
piété. 

Des  libelles  de  Langleviel ,  dit  La  Beaumelle. 

On  a  remarqué  que  tous  ces  écrivains  subalternes 
de  libelles  diffamatoires,  sont  un  composé  d'igno- 
rance ,  d'orgueil ,  de  méchanceté  et  de  démence.  Une 
de  leurs  folies  est  de  parler  toujours  d'eux-mêmes  , 
eux  qui  par  tant  de  raisons  sont  forcés  de  se  cacher. 

Un  des  plus  inconcevables  héros  de  cette  espèce 
est  un  certain Langleviel  de  La Beaumclfe,  qui  atteste 
tout  le  public  qu'on  a  mal  ortographié  son  nom.  Je 
m'appelle  Langleviel  et  non  pas  Langlevieux,  dit -il 
dans  une  de  ses  immortelles  productions;  donc  tout 
ce  qu'on  me  reproche  est  faux ,  et  ne  peut  porter  sur 
moi. 

Dans  une  autre  lettre,  voici  comme  il  parle  à  l'u- 
nivers attentif  :  «  Le  six  du  même  mois  parut  mon 
ode  :  on  la  trouva  très -belle,  et  elle  l'était  pour  Co- 
penhague où  je  l'envoyai,  et  autant  pour  Berlin ,  où  il 
y  a  peut-être  moins  de  goût  qu'à  Copenhague.  J'avais 
le  projet  de  faire  imprimer  les  classiques  français  , 
mais- j'en  fus  détourné  le  27  janvier  par  une  avenUire 


Q-UISQUIS.    LANGLEflEL.  4jS 

de  galanterie  qui  eut  des  suites  funestes.  Je  fus  volé 
par  le  capitaine  Cocchius,  dont  la  femme  m'avait  fait 
des  agaceries  à  l'opéra.  Je  fus  condamné  sans  avoir 
été  interrogé  ni  confronté,  et  je  fus  conduit  à  Span- 
dau.  J'écrivis  au  roi.  Je  crois  que  Darget  supprima 
mes  lettres.  lî  écrivit  à  l'ingénieur  Lefebvre  qu'on  ne 
cherchait  qu'à  me  jouer  un  mauvais  tour.  Vous  voyez 
que  Darget  ne  me  disait  pas  bien  finement  que  son 
maître  avait  des  impressions  fâcheuses  contre  moi.  »î 

Hé  pauvre  homme  !  qui  dans  le  monde  peut 
s'embarrasser  si  tu  as  donné  une  galanterie  à  madame 
Cocchius,  ou  si  madame  Cocchius  te  Fa  donnée! 
qu'importe  que  tu  aies  été  volé  par  M.  Cocchius ,  ou 
que  tu  Taies  volé  ?  qu'importé  que  Darget  se  soit 
moqué  de  toi  ?  qui  saura  jamais  qu'un  natif  des  Cé- 
vennes  ait  fait  une  ode  à  Copenhague  ? 

On  retrouve  partout  la  mouche  d'Ësope  qui  du 
fond  d'un  char,  dans  un  chemin  sablonneux,  s'écriait: 
Que  j'élève  de  poussière  ! 

L'orgueil  des  petits  consiste  à  parler  toujours  dé 
soi.  L'orgueil  des  grands  est  de  n'en  jamais  parler.  Ce 
dernier  orgueil  est  infiniment  plus  noble  ;  mais  il  est 
quelquefois  un  peu  insultant  pour  la  compagnie.  Il 
veut  dire  :  Messieurs,  vous  ne  valez  pas  la  peine  quô 
je  cherche  à  être  estimé  de  vous. 

Tout  homme  a  de  l'orgueil  ;  tout  homme  est  sen-* 
sible.  Le  plus  habile  est  celui  qui  sait  le  mieux  cacher 
son  jeu. 

Il  y  a  un  cas  où  l'on  est  malheureusement  obligé 
de  parler  de  soi ,  et  même  très-long-temps  ;  c'est 
quand  on  a  un- procès.  Alors  il  faut  hieiv  instruire- ses 


4;6  QUISQUIS.    LANGLEVIEL. 

juges.  C'est  un  devoir  de  leur  donner  bonne  opinion 
de  vous.  Cicéron,  en  plaidant  prodomo  suâ^  fut  obligé 
de  rappeler  ses  services  à  la  république  :  Démos- 
thènes  avait  été  réduit  à  la  même  nécessité  dans  sa 
harangue  contre  Eschine,  Hors  de  là  taisez  vous,  et 
ne  faites  parler  que  votre  mérite,  si  vous  en  avez. 

La  mère  du  maréchal  de  Villars  disait  à  son  fils  :  Ne 
parlez  jamais  de  vous  qu'au  roi ,  et  de  votre  femme  à 
personne. 

On  pardonne  à  un  tailleur  qui  vous  apporte  votre 
habit,  de  vouloir  vous  persuader  qu'il  est  un  très- 
bon  ouvrier.  Sa  fortune  dépend  de  l'opinion  qu'il  vous 
inspire. 

Il  était  permis  à  Du  Belloi  de  vanter  un  peu  les  vers 
durs  et  mal  faits  de  son  Siège  de  Calais;  toute  son 
existence  était  fondée  sur  cette  pièce,  aussi  intrépide 
qu'éblouissante.  Si  Racine  avait  parlé  ainsi  d'Iphi- 
génie,  il  aurait  révolté  les  lecteurs. 

C'est  presque  toujours  par  orgueil  qu'on  attaque 
de  grands  noms.  La  Beaumelle  dans  un  de  ses  libelles 
insulte  messieurs  d'Erlac,  de  Sinner,  de  Diesbac,  de 
Vatteville,  etc.,  et  il  s'en  justifie  en  disant  que  c'est 
un  ouvrage  de  politique.  Mais  dans  ce  même  libelle  , 
qu'il  appelle  son  livre  de  politique,  il  dit  en  propres 
mots  (c)  :  ce  Une  république  fondée  par  Cartouche 
aurait  eu  de  plus  sages  lois  que  la  république  de 
Soion.  »  Quel  respect  cet  homme  a  pour  les  voleurs  ! 

(<7)  «  Le  roi  de  Prusse  ne  tient  son  sceptre  que  de 
i'abus  que  l'empereur  a  fait  de  sa  puissance,  et  de  la 

(c)  Num.  XXXIII.  —  (d)  Ibid,  CLXXXÏIT. 


QUISQUIS.    LANGLEVIEL.  4?7 

lâcheté  des  autres  princes.  »  Quel  juge  des  rois  et 
des  royaumes! 

(e)  ((  Pourquoi  aurions-nous  de  l'horreur  du  régi- 
cide de  Charles  I  ?  il  serait  mort  aujourd'hui.  >x 

Quelle  raison ,  ou  plutôt  quelle  exécable  démence  ! 
Sans  doute  ,  il  serait  mort  aujourd'hui ,  puisque  cet 
horrible  parricide  fut  commis  en  1649.  Ainsi  donc 
il  ne  faut  pas  ,  selon  Langleviel ,  détester  Ravaillac 
parce  que  le  grand  Henri  IV  fut  assassiné  en  16 1  o. 

(f)  «  Cromwell  et  Richelieu  se  ressemblent.  »  Cette 
ressemblance  est  difficile  à  trouver;  mais  ïa  folie 
atroce  de  l'auteur  est  aisée  à  reconnaître. 

Il  parle  de  messieurs  de  Mauvepas  ,  Chauveïîn  , 
Machault,  Berner,  en  les  nommant  par  leurs  noms 
sans  y  mettre  le  monsieur,  et  il  en  parle  avec  un  ton 
d'autorité  qui  fait  rire. 

Ensuite  il  fit  le  roman  des  Mémoires  de  madame 
de  Maintenon,  dans  lequel  il  outrage  les  maisons 
de  Noaiïles ,  de  Richelieu ,  tous  les  ministres  de 
Louis  XIV,  tous  les  généraux  d'armée;  sacrifiant 
toujours  la  vérité  à  la  fiction ,  pour  l'amusement  des 
lecteurs. 

Ce  qui  paraît  son  chef-d'œuvre  en  ce  genre,  c'est 
sa  réponse  à  un  de  nos  écrivains  qui  avait  dit  en  par- 
lant de  la  France  : 

<c  Je  défie  qu'on  me  montre  aucune  monarchie  sur 
la  terre  dans  laquelle  les  lois,  la  justice  distributive , 
et  les  droits  de  l'humanité,  aient  été  moins  foulés  aux 
pieds.  » 

(e)  ISTum.  CCX.  —  (f  )  Ibil 


&j8  QUISQUIS.    LANGLEVIEL. 

Voici  comme  ce  monsieur  réfute  cette  assertion 
qui  est  de  la  plus  exacte  vérité. 

;<(  Je  ne  puis  relire  ce  passage  sans  indignation  , 
quand  je  me  rappelle  toutes  les  injustices  générales 
et  particulières  que  commit  le  feu  roi.  Quoi!  Louis  XIV 
était  juste  quand  il  ramenait  tout  à  lui-même ,  quand 
il  oubliait  (et  il  l'oubliait  sans  cesse)  que  l'autorité 
n'était  confiée  à  un  seul  que  pour  la  félicité  de  tous? 
Était-il  juste  quand  il  armait  cent  mille  hommes  {cj) 
pour  venger  l'auront  fait  par  un  fou  (//)  à  un  de  ses 
ambassadeurs,  quand  en  1667  il  déclarait  la  guerre 
à  l'Espagne  pour  agrandir  ses  états,  malgré  la  légiti- 
mité d'une  renonciation  solennelle  et  libre  (i)  ;  quand 
il  envahissait  la  Hollande  uniquement  pour  l'humi- 
lier ;  quand  il  bombardait  Gènes  pour  la  punir  de 
n'être  pas  son  alliée  (A")  ;  quand  il  s'obstinait  à  ruiner 
totalement  la  France  pour  placer  un  de  ses  petits- fil  s 
sur  un  trône  étranger  (/)  ? 

(g)  Où  cet  ignorant  a-t-il  vu  que  Louis  XIV  ait  levé'  une  ar- 
mée de  cent  mille  hommes  en  1662,  dans  la  querelle  des  am- 
bassadeurs de  France  et  d'Espagne  à  Londres  ? 

(h)  Où  a-t-il  pris  que  le  baron  de  Batteville ,  ambassadeur 
d'Espagne ,  était  fou  ? 

(i)  Où  a-t-il  pris  qu'une  renonciation  d'une  mineure  est  libre  ? 
Il  ignore  d'ailleurs  la  loi  de  dévolution  qui  adjugeait  la  Flandre 
au  roi  de  France» 

(k)  Ce  n'était  pas  pour  la  punir  de  n'être  pas  son  alliée,  mais 
d'avoir  secouru  ses  ennemis ,  étant  son  alliée . 

(I)  Oublie-t-il  les  droits  du  roi  d'Espagne,  le  testament  de 
Charles,  les  vœux  de  la  nation,  l'ambassade  qui  vint  demander 
à  Louis  XIV  son  petit-fils  pour  roi?  Langleviel  veut- il  détrôner 
les  souverains  d'Kspagne,  de  tapies,  de  Sicile  et  de  Panne  .' 


QUISQUIS.    LANGLEVIEL.  4.79 

f«  Etait-il  juste,  respectait-il  les  lois,  était-il  plein 
des  droits  de  l'humanité  quand  il  écrasait  son  peuple 
d'impôts  (m)',  quand,  pour  soutenir  des  entreprises 
imprudentes,  il  imaginait  mille  nouvelles  espèces  de 
tributs ,  telles  que  le  papier  marqué  qui  excita  une 
révolte  à  Rennes  et  à  Bordeaux  ;  quand ,  en  1 6g  i  (rc), 
il  abîmait  par  quatre-vingts  édits  bursaux  quatre- 
vingt  mille  familles;  quand,  en  1692  (0),  il  extor- 
quait l'argent  de  ses  sujets  par  cinquante-cinq  édits  ; 
quand,  en  1693  (/?),  il  épuisait  leur  patience  et  ap- 
pauvrissait leur  misère  par  soixante  autres? 

«  Protégeait-il  les  lois ,  observait-il  la  justice  dis- 
tributive,  respectait-il  les  droits  de  l'humanité,  fesait- 
il  de  grandes  choses  pour  le  bien  public ,  mettait-il  la 
France  au-dessus  de  toutes  les  monarchies  de  la  terre, 
quand ,  pour  abattre  par  les  fondemens  un  édit  ac- 
cordé au  cinquième  de  la  nation,  il  surséyait  en  1676 
pour  trois  ans  les  dettes  des  prosélytes  ?  (</)  », 

Ce  n'est  pas  le  seul  endroit  où  ce  monsieur  insulte 

(m)  Il  remit  pour  quatre  millions  d'impôts  en  1662 ,  et  il 
fournit  du  blé  aux  pauvres  à  ses  "dépens. 

(n)  Il  ne  mit  aucun  impôt  sur  le  peuple  en  1 691,  o!ans  le  plus 
fort  d'une  guerre  très-ruineuse.  Il  créa  pour  un  million  de  rentes 
sur  l'hôtel  de  ville ,  des  augmentations  de  gages ,  de  nouveaux 
offices,  et  pas  une  seule  taxe  sur  les  cultivateurs,  ni  sur  les  mar- 
chands. Son  revenu ,  cette  année ,  ne  monta  qu'à  cent  douze  mil- 
lions deux  cent  cinquante  et  une  mille  livres. 

(0)  Même  erreur. 

(p)  Même  erreur.  Xl  est  donc  démontré  que  cet  ignorant  est  le 
plus  infâme  calomniateur  ;  et  de  qui  ?  de  ses  rois. 

(q)  Cette  grâce  accordée  aux  prosélytes  n'était  point  à  charge 
â  l'état  :  on  voit  seulement  dans  cette  observation  l'audace  d'un 


480  '«QUI  S  QUI  S.    LANGLEVIEL. 

avec  brutalité  à  la  mémoire  d'un  de  nos  grands  rois , 
et  qui  est  si  chère  à  son  successeur.  Il  a  osé  dire 
ailleurs  que  Louis  XIV  avait  empoisonné  le  marquis 
de  Louvois,  son  ministre  (r)  ;  que  le  régent  avait  em- 
poisonné la  famille  royale  (s),  et  que  le  père  du 
prince  de  Condé  d'aujourd'hui  avait  fait  assassiner 
kVergier;  que  la  maison  d'Autriche  a  des  empoison- 
neurs à  gages. 

Une  fois  il  s'est  avisé  de  faire  le  plaisant  dans  une 
brochure  contre  1  Histoire  de  Henri  IV.  Quelle  plai- 
santerie ! 

:«  Je  lis  avec  un  charme  infini,  dans  l'Histoire  du 
ÎVIogol  (t) ,  que  le  petit-fils  de  Sha-Abas  fut  bercé  pen- 
dant sept  ans  par  des  femmes;  qu'ensuite  il  fut  bercé 
pendant  huit  ans  par  des  hommes;  qu'on  l'accoutuma 
de  bonne  heure  à  s'adorer  lui-même  et  à  se  croire 
formé  d'un  autre  limon  que  ses  sujets  ;  que  tout  ce  qui 
l'environnait  avait  ordre  de  lui  épargner  le  pénible 
soin  d'agir,  de  penser,  de  vouloir,  et  de  le  rendre 
inhabile  à  toutes  les  fonctions  du  corps  et  de  l'âme  ; 
qu'en  conséquence  un  prêtre  le  dispensait  de  la  fa- 
tigue de  prier  de  sa  bouche  le  grand  Être  ;  que  cer- 

petit  huguenot  qui  a  été  apprenti  prédicant  à  Genève ,  et  qui , 
in'imitant  pas  la  sagesse  de  ses  confrères ,  s'est  rendu  indigne  de 
la  protection  qu'il  a  surprise  en  France. 

(r)  Tome  III,  pag.  269  et  270  du  Siècle  de  Louis  XIV,  qu'il 
Fa'sifia  et  qu'il  vendit,  chargé  de  notes  infâmes,  à  un  libraire  de 
Francfort,  nommé  Eslinger,  comme  il  a  eu  l'impudence  de  IV 
youer  lui-même, 

(s)  Tome  HT,  page  323, 

(t)  Pages  24  et  2  5. 


QUISQUIS.    LANGLEVIEi,.  ^St 

tains  officiers  étaient  préposés  pour  lui  mâcher  no- 
Blement,  comme  dit  Rabelais,  le  peu  de  paroles  qu'il 
avait  à  prononcer;  que  d'autres  lui  tâtaient  le  pouls 
trois  ou  quatre  fois  le  jour  comme  à  un  agonisant  ; 
qu'à  son  lever,  qu'à  son  coucher  trente  seigneurs  ac- 
couraient, l'un  pour  lui  dénouer  l'aiguillette,  l'autre 
pour  le  déconstiper,  celui-ci  pour  l'accoutrer  d'une 
chemise,  celui-là  pour  l'armer  d'un  cimeterre,  cha- 
cun pour  s'emparer  du  membre  dont  il  avait  ia  surin- 
tendance. Ces  particularités  me  plaisent  parce  qu'elles 
me  donnent  une  idée  nette  du  caractère  des  Indiens  -, 
et  que  d'ailleurs  elles  me  font  assez  entrevoir  celui  du 
petit-fils  de  Sha-Abas,  pour  me  dispenser  de  lire  tai>t 
d'épais  volumes,  que  les  Indiens  ont  écrits  sur  les 
faits  et  gestes  de  cet  empereur  automate.  »; 

Cet  homme  est  bien  mal  instruit  de  l'éducation  des 
princes  mogols.  Ils  sont  à  trois  ans  entre  les  mains 
des  eunuques,  et  non  entre  les  mains  des  femmes.  Il 
n'y  a  point  de  seigneurs  à  leur  lever  et  à  leur  cou- 
cher; on  ne  leur  dénoue  point  l'aiguillette.  On  voit 
assez  qui  l'auteur  veut  désigner.  Mais  reconnaîtra-t- 
on à  ce  portrait  le  fondateur  des  Invalides ,  de  l'Ob- 
servatoire ,  de  Saint  -Cyr;  le  protecteur  généreux 
d'une  famille  royale  infortunée;  le  conquérant  de  la 
Franche-Comté,  de  la  Flandre  française,  le  fonda- 
teur de  la  marine ,  le  rémunérateur  éclairé  de  tous  lias 
arts  utiles  ou  agréables;  le  législateur  de  la  France 
qui  reçut  son  royaume  dans  le  plus  horrible  désordre, 
et  qui  le  mit  au  plus  haut  point  de  la  gloire  et  de  la 
grandeur;  enfin  le  roi  que  dom  Us  tari  s.,  cet  homme 
d'état  si  estimé,  appelle  un  homme  prodigieux,  mal* 

Die  t.  Pb.  J,  i{  i 


tfi%  fcUÏSQUIS.    LANGLEVIEL. 

gré  des  défauts  inséparables  de  la  nature  humaine? 

Y  reconnaîtra-t-on  Je  vainqueur  de  Fontenoy  et 
de  Laufelt,  qui  donna  la  paix  à  ses  ennemis  étant 
victorieux;  le  fondateur  de  TÉcole  militaire  qui,  à 
l'exemple  de  son  aïeul,  n'a  jamais  manqué  de  tenir 
son  conseil?  Où  est  ce  petit -fils  automate  de  Sha- 
Abas  ? 

Qui  ne  voit  la  délicate  allusion  de  ce  brave  homme, 
ainsi  que  la  profonde  science  de  ce  grand  écrivain? 
il  croit  que  Sha-Abas  était  un  Mogol ,  et  c'était  un 
Persan  de  la  race  des  Sophis.  11  appelle  au  hasard  son 
petit-fils  automate;  et  ce  petit-fils  était  Abas,  second 
fils  de  ,Saïn-Mirza ,  qui  remporta  quatre  victoires 
contre  les  Turcs,  et  qui  fit  ensuite  la  guerre  aux 
Mogols. 

C'est  ainsi  que  ce  pauvre  homme  a  écrit  tous  ses 
libelles;  c'est  ainsi  qu'il  fit  le  pitoyable  roman  du 
madame  de  Maintenon,  parlant  d'ailleurs  de  tout  à 
tort  et  à  travers,  avec  une  suffisance  qui  ne  serait  pas 
jtermise  au  plus  savant  homme  de  l'Europe. 

De  quelle  indignation  n'est -on  pas  saisi  quand  on 
yoit  un  misérable  échappé  des  Cévennes,  élevé  par 
charité,  et  souillé  des  actions  les  plus  infâmes,  oser 
parler  ainsi  des  rois,  s'emporter  jusqu'à  une  licence 
si  effrénée  ;  abuser  à  ce  point  du  mépris  qu'on  a  pour 
lui,  et  de  l'indulgence  qu'on  a  eue  de  ne  le  condam- 
ner qu'à  six  mois  de  cachot! 

On  ne  sait  pas  combien  de  telles  horreurs  font 
tort  a  la  littérature.  C'est  là  pourtant  ce  qui  lui  attire 
des  entraves  rigoureuses.  Ce  sont  ces  abominable? 


QUISQUIS.   LAN  G  LE  VI  KL.  4^3 

tibeÏHstes,  dignes  de  la  potence  ,.  qui  font,  qu'on  est  si 
difficiles  sur  les  bons  Kvres. 

Il  vient  de  paraître  un  de  ces  ouvrages  de  ténè- 
bres (m),  où,  depuis  le  monarque  jusqu'au  dernier 
citoyen,  tout  le  monde  est  insulté  avec  fureur;  où  la 
calomnie  la  plus  atroce  et  la  plus  absurde  distille  un 
poison  alFrcux  sur  tout  ce  qu'on  respecte  et  qu'on 
aune.  L'auteur  s'est  dérobé  à  l'exécration  publique* 
mais  La  Beaumellc  s'y  est  offert. 

Puissent  les  j-eunes  fous  qui  seraient  tentés  de 
suivre  de  tels  exemples,  et  qui,  sans  talens  et  san.* 
science,  ont  la  rage  d'écrire,  sentir  à  quoi  une  telle 
frénésie  les  expose.  On  risque  la  corde  si  on  est 
connu;  et,  si  on  ne  l'est  pas,  on  vit  dans  la  fange  et 
dans  la  crainte.  La  vie  d'un  forçat  est  préférable  à 
celle  d'un  feseur  de  libelles  ;  car  l'un  peut  avoir 
été  condamné  injustement  aux  galères,  et  l'autre  les 
mérite. 

Observation  sur  tous  tes  libelles  diffamatoires. 

Que  tous  ceux  qui  sont  tentés  d'écrire  de  telles 
infamies  se  disent  :  Il  n'y  a  point  d'exemple  qu'un 
libelle  ait  fait  le  moindre  bien  à  son  auteur  :  jamais 
on  ne  recueillit  de  profit  ni  de  gloire  dans  cette  car- 
rière bonteuse.  De  tous  les  libelles  contre  Louis  XIVy 
il  n'en  est  pas  un  seul  aujourd'hui  qui  soit  un  livre  de 
bibliothèque,  et  qui  ne  soit  tombé  dans  un  oubli  pro- 
fond. De  cent  combats  meurtriers  livrés  dans  une 
guerre,  et  dont  chacun  semblait  devoir  décider  du 

(u)  Gazctier  cuirassé. 


484  QUISQUIS  .   LÀNGLEVIEC, 

destin  d'un  état,  il  en  est  à  peine  trois  ou  quatre  quî 
laissent  un  long  souvenir;  les  événemens  tombent  les 
uns  sur  les  autres,  comme  les  feuilles  dans  l'automne 
pour  disparaître  sur  la  terre;  et  un  gredin  voudrait 
que  son  libelle  obscur  demeurât  dans  la  mémoire  des 
hommes?  Le  gredin  vous  répond  :  On  se  souvient  des 
vers  d'Horace  contre  Pantolabus,  contre  Nomenta- 
nus;  et  de  ceux  de  Boileau  contre  Cotin  et  l'abbé  de 
Pure.  On  réplique  au  gredin  :  Ce  ne  sont  point  là  des 
libelles;  si  tu  veux  mortifier  tes  adversaires  ,  tâche 
d  imiter  Boileau  et  Horace  :  mais,  quand  tu  auras  un 
peu  de  leur  bon  sens  et  de  leur  génie,  tu  ne  feras  plus 
de  libelles* 


frlN  DU  SEPTIÈME  VOLUME* 


TABLE   DES  MATIÈRES 


CONTENUES    DANS    CE    VOLUME, 


MÉCHANT * t>ag.  5 

MÉDECINS * 0 

MESSE . I3i 

MESSIE Ho 

MÉTAMORPHOSE,  MÉTEMPSYCOSE 3? 

MÉTAPHYSIQUE ..  3ç) 

MIRACLES,  section  1 i .....  40 

SECTION  II ..........  48 

SECTION  III. ................  5ft 

section  iv.  De  ceux  qui  ont  eu  la  témérité  de 
nier  absolument  la  réalité  des  miracles  de 

Jésus-Christ..  ..................  '  5£ 

MISSIONS . ......... .  6& 

MOÏSE,  section  r.  ......................... .  69 

section  n.  .......  .  . .  .  .  .  .  ...... r'd 

section  ni. .......  .  .  .................  .  80 

MONDE.  Du  meilleur  des  mondes  possibles..  .  .  .  .  .  . .  ...  go 

MONSTRES .  . 93 

MONTAGNES. .............................  96 

MORALE. ,  . 97 


MOWEMRNT. . 


99 


NATUR.E.  Dialogue  entre  le  philosophe  et  la  nature,  ...    io3 

NÉCESSAIRE r ........ . 106 

NEWTON  ET  DESCARTES,  sections . 1 1 1 

SECTION  II  . I4I7 

section  iii..  De  la  chronologie  reformée  par. 

41. 


486  TABLE    DES    MATIÈRES. 

Newton,  qui  fait  le  monde  moins  vieux  de 

cinq  cents  ans. ........,,..,..,  Pag.  i  a  i 

NOËL. ,  . 127 

NOMBRE i35 

NOUVEAU,  NOUVEAUTÉS i37 

NUDITE % i39 

OCCULTES.  Qualités  occultes 141 

QNAN,  ONANISME *.  ,  .  .  142 

OPINION . .,..♦, 146 

ORACLES,  section  1. .  .  . 1 48 

SECTION  II 1  56 

ORAISON ,  PRIÈRE  PUBLIQUE ,  ACTION  DE  GRA- 
CES, etc. i63 

ORDINATION. , 1G9 

ORGUEIL. .,,..,,....   150 

ORIGINEL  (PÉCHÉ  ).  section  i ,  ,  .  .    1  7J 

SECTION  II ,«..,,..    Ija 

Explication  du  péché  originel. ,.♦..•,•    178 

ORTHOGRAPHE , ,  . .....,♦    179 

OVIDE '  f8i 

OZÉE ;..... ,,.....    19a 

PAPISME.  Le  papiste  et  le  trésorier. i93 

PARADIS. uo5 

PARLEMENT  DE  FRANGE.  Depuis  Vhilippe-le-Bel  jus- 
qu'à Charles  Vil\; 198 

Parlement.  L'étendue  de  ses  droits. aoi 

Parlement.  Droit  d'enreaistrer ,,,..,.  aoa 

Remontrance  des  pdrlemens , .  .  .   ao4 

Sous  Louis  XV ao8 

PARLEMENT  D'ANGLETERRE ai3 

FASSIONS.  Leur  influence  sur  le  corps,  et  celle  du  corps 

êur  elles m ;. .  ai? 


TABLE    DES    MATIÈRES*  %8j 

PATRIE.  SECTION  I ..♦.,*.,,   Pôg.  22  f 

SECTION  II.  ...................  ..  ,  .  ,    223 

SECTION  III- ............  .    225 

PAUL,  section  i.  Questions  sur  Paul. .  ,   23b 

SECTION  II. .  .  . « ..........  »     23  I 

SECTION  III. .  .  .  .  «  ......  .    235 

PÈRES,  MÈRES,  ENF ANS.  Leurs  devoirs... ....    i38 

PERSÉCUTION .......  .  * 241 

PHILOSOPHE,  section  1.  .  . «  .  ...  ....,.,...*  243 

SECTION  II  .-.......,.,.,,...«,,  .  2^9 

SECTION  Hl ..,..*.,,,..,..  253 

•  SECTION  IV.  ........  . 25? 

SECTION  >.  ...  .  ...  .  4  .  ...  .  ,  .  .  .  .  ,  ...  253' 

PHILOSOPHIE,  section  1.  ............  , ,  .  260 

SEGTIOX  II.  ..........,,,.«....  .    26l 

SECTION  III .  , 263 

section  iv.  Précis  de  la  philosophie  an- 
cienne. .....,...,..«......,,.   20*5 

PIERRE  (SAINT) ,  ..  269* 

PIERRE  LE   GRAND,  ET  JEAN-JACQUES  ROUS. 

SEAU,  section  1. .... .............   276 

section  11 .......  *  »  .«.......,..,  . .  280 

PLAGIAT. 283 

PLATON,  section  1.  Du  limée  de  Platon,  et  de  quelques 

autres  choses.  .*,.......,....... 285 

section  11.  Questions  sur  Platon  et  sur  quelques 
autres  bagatelles..  .................   2g3 

POÈTES.  .  . . . ...  ... . . .  .  . 295 

POLICE  DES  SPECTACLES 3  00 

POLITIQUE 3o4 

Politique  du  dehors « 3o5 

Politique  du  dedans.  ,...,,*«...«.».......  3  07 


488  TABOLE    DES    MATIÈRES. 

POLYPES , Pag.  3ôg 

POLYTHÉISME .  .  3 13 

POPE , ..........  3i8 

POPULATION,  section  i 32i 

section   il.   Réfutation    d'un   article  de 

l'Encyclopédie.  ..............  028 

Section  m.  Fragment  sur  la  population* .  333 
section  iv.  De  la  population  de  l'Amé- 
rique  .«..,.« 338 

possédés.,  r.~  * 341 

POSTE. .  . 343 

POURQUOI  (LES) . 345 

PRÉJUGÉS * , .   353 

Préjugés  des  sens.  ..♦.»»♦.,.♦♦. ..,»,, 354 

Préjugés  physiques .   355 

Préjugés  historiques. .  ibià, 

Préjugés  religieux.  ..*..*«...*..♦. 356 

PRESBYTÉRIENS . ♦ , 35y 

PRÉTENTIONS .  .  . . .  ♦  . 35o, 

Prétentions    de    l'empire  ,    tiréis   de   Glafey  et  de 
Schweder ...........................   362 

PRÊTRES 365 

PRÊTRES  DES  PAÏENS .367 

PRIÈRES .  .*.,,..  *  . 3jô 

PRIOR  (  DE  )  -r  DU  POEME  SINGULIER  D'HUDIBRAS, 

EX  DU  DOYEN  SWIFT 37a 

PRIVILÈGES ,  CAS  PRIVILÉGIAS 382 

PROPHÈTES 387 

PROPHÉTIES,  section  1. . 390 

section  11 396 

section  in. 4 398 

PROPRIÉTÉ 4°3 


TABLE    DES    MATIÈRES»  4^9 

PROVIDENCE . Pag.  4o8 

PUISSANCE,  TOUTE-PUISSANCE , ,  ,  .  4n 

PUISSANCE,  Les  deux  Puissances,  section  i..  ......  .  417 

section  11.  ......  .  423 

PURGATOIRE ,  , 426 

De  l'antiquité  du  purgatoire ,  .,»,..,»  .  .  .  »„  .  .   42$ 

De  Vorigine  du  purgatoire,  ,„..,.....  -.  , .  .  .  . .   $3% 

QUAKERS,  section  1 ,,..,*...,.,..,.,,.  434 

SECTION  H  .....,...,...♦,.....,.  .    443 
SECTION  III ,,  ,##  r»  ..-.»..«*.  .    453 

QUESTION,  TORTURE 455 

QUÊTE ....................  457 

QUISQUIS  (  DU  )  DE  RAMUS  OU  LA  RAMÉE,  avec 
quelques  observations  utiles  sur  les  persécuteurs ,  les  ca- 
lomniateurs, et  les  feseurs  de  libelles .,...,...   4^4 

Exemples  des  persécutions  que  des  hommes  de  lettre* 
inconnus  ont  excitées,  ou  tâché  d'exciter  contre 
des  hommes  de  lettres  connus, .  .  4  , .  . .  r  ,  .  .  ,  .  467 
Du  gazetier  ecclésiastique,.  •  •*.,.,,,.,„....,   4r<> 

De  Patouillet ïbià 

Du  Journal  chrétien ..,,,.,.. L  n-\ 

De  Nonotte "i  0  m  {},{£ 

Le  Larcher,  ancien  répétiteur  au  collège  M azar in.  ,  4^3 
Des  libelles  de  Langleviel,  dit  La  Beaumelle. .  ....  4^4 

Observations  sur  tous  ces  libelles  diffamatoires.  .. .  .  48a 


FIS   X>B  LÀ  TABLE  DV  SEPTIEME  VOLUME. 


ttupr»  Je  Lturom. 


La  Bibliothèque 

Université  d'Ottawa 

Échéance 


The  Li 
University  J 
Dote  I 


U  D'  /  OF  OTTAWA 


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